Blog de Baptiste Tellier aux USA

 

      

Ingénieur agronome français, Baptiste travaille aux États-Unis. Il y manage des fermes aux quatre coins du territoire US.

Son équipe effectue également du conseil aux agriculteurs en promouvant l'agriculture de conservation et l'utilisation des techniques d'agriculture de précision.

   

Baptiste nous propose d’alimenter une rubrique sur l’agriculture aux Etats-Unis.

Il vous répondra volontiers

si vous lui envoyez un message à cette adresse

 

    



Assurance Revenu (Septembre 2015)

 

Après avoir terminé la rédaction de mon indigeste dernier article, j'ai réalisé que j'avais un peu mis la charrue avant les bœufs. En effet, dans la vie de la plupart des agriculteurs de grandes cultures aux USA, la réalité du Farm Bill se traduit essentiellement par l'assurance revenu. Il aurait donc été préférable de présenter cet outil avant de s'intéresser aux spécificités de la nouvelle loi. Je vais donc tenter de vous synthétiser son fonctionnement et de vous présenter quelques conséquences sur les pratiques culturales.

 

     Il convient tout d'abord de préciser qu'il existe plusieurs types d'assurance (une assurance rendement notamment) mais que l'assurance revenu est la plus populaire. L'assurance revenue assure....un revenu à l'acre qui résulte d'un rendement et d'un prix.

     La base de l'assurance revenue est l'historique de rendement de l'agriculteur, l'"Actual Production History" (A.P.H). Un tel historique est constitué d'au moins 4 années consécutives de données de rendement pour une culture donnée au sein du comté. Si l'agriculteur ne possède pas assez d'années (jeune agriculteur, nouvelle culture, déménagement, etc.) les "vides" dans son historique sont remplacés par le "Transition Yield" (T-Yield) attribué à chaque couple type de culture/comté par l'agence en charge de la gestion des risques (Risk Management Agency, "RMA"). Ce T-Yield est calculé par la RMA sur la base de l'historique de rendement du comté. L'historique de rendement de l'agriculteur permet de déterminer son rendement moyen ("Approved Yield").

     Les prix servant de base au calcul de l'assurance sont fixés par la RMA très souvent sur la base des prix à la bourse de Chicago. Il y a deux prix clés: le prix de début de saison (le "Projected Price") et le prix de récolte ("Harvest Price").

 

     Le prix de début de saison et le rendement moyen de l'agriculteur permettent de définir le revenu assurable. Le prix de récolte et le rendement obtenu définissent le revenu réel. La différence entre les deux établit les indemnités payées à l'agriculteur. 

     Prenons l'exemple d'un agriculteur de la Corn Belt souhaitant assurer son maïs. Cet agriculteur a un historique de rendement de 165 bu/acre (boisseaux = "bu"). Le prix de début de saison pour le maïs est calculé comme la moyenne pendant le mois de février du cours à la bourse de Chicago des contrats de Décembre. En 2015, ce prix est de $4.15/bu. Le revenu moyen attendu pour l'année est donc de 165 bu/ac * $4.15/bu = $685/ac. L'agriculteur peut assurer jusqu'à 85% de ce revenu. Dans le cas d'une assurance maximum, il peut donc se protéger à hauteur de $685/ac*85% = $582/ac. A ce moment, l'agriculteur connaît donc son revenu minimum de l’année pour son maïs. Charge à lui de contrôler ses coûts de production pour s'assurer d'être au moins à l'équilibre un cas de mauvaise année. 

     Après les moissons deux nouvelles informations alimentent le calcul. La première est le rendement réel obtenu cette année, choisissons 150 bu/ac dans ce cas, et la seconde est le prix de récolte calculé comme la moyenne pendant le mois d'octobre du cours à la bourse de Chicago des contrats de Décembre dans le cas du maïs. Prenons $3.5/bu dans cet exemple.

Le revenu réel tel que vu par la RMA sera donc de 150 bu/ac * $3.5 bu = $525/ac. L'indemnité versée à l'agriculteur sera elle de $582 - $525= $57/ac. La prime d'assurance coûtant environ $30/ac, l'agriculteur aurait dans ce cas réalisé une bonne opération en s'assurant. Notons que les agriculteurs peuvent acheter en début de saison une option ("Harvest Price Option") permettant de recalculer à la moisson le revenu assurable sur la base du prix de récolte et non du prix de début de saison dans le cas d'une hausse des cours pendant l'année.

     Voici donc en quelques lignes le fonctionnement de l'assurance revenue qui est dans la réalité un peu plus complexe en raison de la diversité des situations. 

 

     Ce système d'assurance influence parfois significativement les choix culturaux et montre dans ce cas ses limites. Si mon champ de soja a été en partie détruit juste après la levée par des limaces (qui ne sont pas natives des US d'ailleurs mais semblent avoir été importées d'Europe!), je vais me poser la question "serait-il plus avantageux pour moi d'essayer de contrôler les limaces et peut-être de replanter pour essayer d'obtenir un bon rendement ou alors de laisser mourir la culture et de limiter mes coûts de production car de toute façon j'ai un revenu garanti?". Il en va de même pour le choix de moissonner ou non en fonction du potentiel de la culture, du coût de la moisson et du niveau d'assurance (ne pas moissonner son grain pour "moissonner" l'assurance peut cependant constituer une fraude sanctionnable).

 

     La signature et la gestion des contrats d'assurance sont déléguées par l'état fédéral à une dizaine d'entreprises privées. L'état couvre en moyenne deux tiers du coût réel de ce système d'assurance. Le reste est payé par les agriculteurs au travers des primes d'assurance. Le système d'assurance est souvent critiqué car il donne parfois lieu à des situations mal comprises du grand public. Ainsi en 2012, alors que les champs de la Corn Belt étaient frappés par une sévère sécheresse réduisant significativement les rendements, les agriculteurs avaient perçu l'un des revenus moyens les plus élevés de leur histoire. Ceci est dû au mécanisme d'assurance et en particulier l'"Harvest Price Option" dont beaucoup d'agriculteurs ont bénéficié cette année-là. Il fut difficile pour les citoyens de comprendre comment on pouvait avoir une mauvaise année sur un plan du rendement.....tout en ayant une excellent année d'un point de vue financier. Mais cette critique « court-termiste » oublie que les faibles rendements de 2012 sont venus dans de nombreux cas alimenter les historiques de rendement des agriculteurs et ont par la même occasion réduit les niveaux d'assurance futurs. Le nouveau Farm Bill a d'ailleurs renforcé ce système d'assurance confirmant son importance dans la politique agricole US.

     Malgré les 90 milliards de dollars budgétés pour l'assurance pour les cultures dans les 10 prochaines années, cet outil ne représente que 9.4% du budget total du Farm Bill. Le graphique ci-dessous vous donne une idée des autres postes de dépenses. Vous constaterez notamment que les Etats-Unis dépensent massivement pour endiguer les problèmes d'alimentation et de nutrition dans le pays.

 

 

Juillet 2015 : Farm Bill 2014 - 2019

 

Dans les deux prochains mois, les agriculteurs américains pourront enfin finaliser leur participation au nouveau système de filet de sécurité du "Farm Bill" (l'équivalent de la PAC européenne) voté en 2014 pour la période 2014-2019.

Le Farm Bill est modifié tous les cinq ans. Il s'agit d'une loi couvrant toutes (ou presque…) les politiques publiques dans le champ de l'agriculture, des filières agricoles et de l'alimentation.

 

Dans cet article de juillet 2015, je vous propose de revenir sur deux des axes principaux pour les agriculteurs américains de ce Farm Bill.

 

·         Assurances revenus

 

Pour les grandes cultures, les agriculteurs bénéficiaient déjà avant le nouveau Farm Bill d'assurances revenus dont les primes étaient en partie financées par l'état fédéral.

Le nouveau Farm Bill renforce ce dispositif en l'élargissant notamment à plus de cultures en agriculture biologique. Jusqu'à présent, seules seize cultures pouvaient bénéficier d’assurances revenus lorsqu'elles étaient conduites en agriculture biologique. Dix nouvelles cultures sont désormais concernées par ce dispositif. L'agriculture biologique est d'ailleurs considérée par certains comme l'une des grandes gagnantes de ce Farm Bill car en plus de l'expansion de l'assurance revenus s'ajoutent des aides accrues aux filières de l'agriculture pour la R&D et le marketing ainsi que des aides aux agriculteurs pour le paiement des audits de certification. Dans ce nouveau Farm Bill se trouve également un dispositif pilote d'assurance revenus au niveau de l'exploitation pour les producteurs de fruits et légumes et ceux possédant des rotations longues diversifiées, le "Whole-Farm Revenue Protection". Ce programme permet à l'agriculteur d'assurer son revenu au niveau de l'exploitation et non pas culture par culture comme le fait l'assurance revenus classique. Ce programme devrait intéresser nombre d'agriculteurs biologiques et éviter aux agriculteurs d'effectuer des choix de semis en fonction des assurances disponibles au niveau de chaque culture.

Le Farm Bill 2014 facilite également l'accès des jeunes agriculteurs lors de leurs 5 premières années d'activité à l’assurance revenus.

Enfin, la dernière nouveauté concernant les assurances revenus est l'introduction d'une conditionnalité environnementale. Les agriculteurs ne respectant pas les règles relatives à la gestion des zones humides (interdiction de drainer, etc.) et au management des zones hautement érodables (travail du sol minimum, utilisation de couverts intermédiaire, etc.) se verront suspendre leurs aides pour l'accès aux assurances. Ils pourront toujours y souscrire mais devront payer l'entièreté des primes de leur propre poche.

 

 

·         Filet de Sécurité

 

Le Farm Bill 2014 a supprimé définitivement les paiements directs découplés mais a créé en contrepartie deux nouveaux mécanismes pour former un "filet de sécurité" cumulable avec l'assurance revenus. Le premier mécanisme est une assurance revenus pour les faibles pertes (Agriculture Risk Coverage, ARC-CO), le second est un système de prix basé sur des prix d'intervention (Price Loss Coverage, PLC).

Le système ARC offre une protection entre 76 et 86% du revenu moyen à l'acre sur les cinq dernières années des agriculteurs du comté. Un agriculteur peut recevoir une indemnité même si son revenu actuel de l'année est bon tant qu'au niveau du comté le revenu est en dessous du niveau historique.

            Le système PLC offre lui une indemnisation dès que le prix de vente moyen de l'année au niveau du pays tombe sous le prix d'intervention fixé par le Farm Bill pour chaque culture. L'indemnité à l'acre est alors calculée en multipliant la différence entre le prix réel et le prix de référence avec le rendement de référence ("PLC Yield") de l'agriculteur définit comme 90% du rendement moyen sur la période 2008-2012.

Ces indemnités calculées à l'acre sont ensuite multipliées par le nombre d’ "acres de base" ("Base Acre") pour chaque culture.....on a donc pas tout à fait terminer: Qu'est-ce qu'un "acre de base" me direz-vous?! Et bien là on commence à s'approcher de la métaphysique. Les acres de base d'une ferme ont été établis par le Farm Bill 1996 comme la moyenne de la surface plantée de cette ferme sur la période 1991-1995. Ainsi, une ferme a obtenu en 1996 X acres de base de maïs, Y de soja, Z de blé, etc. Seule l'allocation entre les cultures du total d'acres de base d'une ferme a pu être mise à jour lors des derniers Farm Bill et notamment celui de 2014. On se retrouve ainsi parfois avec des situations très éloignées de la réalité : une surface de base beaucoup plus petite que la surface vraiment plantée, des acres de base pour des cultures qui n'ont pas été cultivées sur la ferme depuis presque 20 ans, etc. Seules 22 grandes cultures se sont vu attribuer des acres de base. Ainsi une exploitation maraîchère ne peut bénéficier des aides ARC/PLC. Pour compenser cela, le Farm Bill 2014 a instauré des programmes spécifiques pour les autres cultures, les "Specialty Crop Block Grants". Ce sont cependant plus des aides aux filières qu'aux agriculteurs.

Si vous m'avez suivi jusqu'ici, vous remarquerez que le paiement d'assurance ARC/PLC n'a absolument rien à voir avec les cultures semées pendant l'année, tout est fonction des acres de base!

 

Le choix entre ARC et PLC pour chaque culture, la réallocation des acres de base et l'établissement du PLC Yield se sont fait à coup de plusieurs rendez-vous pour chaque agriculteur avec leur bureau local de la Farm Service Agency (FSA, dépend du ministère de l'agriculture, l'USDA). Pour m'être occupé moi-même de ce processus pour plusieurs fermes à différents endroits des Etats-Unis, je peux vous assurer qu'il y a eu de grandes disparités entre comtés sur la marche à suivre. En fonction de l'agent de la FSA que vous aviez en face de vous, vous aviez par exemple plus ou moins de degrés de liberté pour établir votre rendement de référence PLC.... La petite usine à gaz de ce nouveau dispositif a d'ailleurs forcé l'USDA à repousser à plusieurs reprises les dates buttoirs de souscription afin de permettre à tous les agriculteurs et agents de la FSA de le comprendre !

 

            Les premiers paiements devraient arriver à l'automne 2015 pour la saison 2014. En fonction des comtés et des cultures, les indemnités seront comprises entre $0 et $250/hectare pour la saison 2014. Vous trouverez ci-dessous deux exemples montrant des estimations de paiements pour une ferme typique de l’Iowa en rotation maïs/soja et pour une ferme du Montana en rotation blé/orge/pois. Ces exemples ont été réalisés avec l’outil de simulation mise en place par l’USDA pour aider les agriculteurs dans leur décision de choisir entre ARC et PLC pour chaque culture. L’outil permet de réaliser plusieurs simulations en se basant sur plusieurs hypothèses de prix.

 

Les colonnes bleues représentent les paiements attendus à l’acre via le dispositif ARC et celles en noir via le dispositif PLC. Le violet représente les paiements attendus de l’assurance complémentaire « Supplemental Coverage Option » (SCO) à laquelle peu d’agriculteurs ont souscrit en raison de son coût élevé.

 

D’après http://fsa.usapas.com/SampleFarm.aspx

 

 

Pour se tenir au courant des politiques agricoles aux USA, n’hésitez pas à vous abonner au « Flash Agri » de l’ambassade de France à Washington : http://fr.ambafrance-us.org/spip.php?article3151


Sols Sodiques : garder la porosité par les racines de couverts végétaux

 

L'état de Washington est un état passionnant. Situé à l'extrême nord-ouest des États-Unis entre le 46e et 49e parallèle nord, il est surnommé l' « Evergreen Green » state ("état toujours vert") en raison des abondantes précipitations tombant sur les chaînes de montagne bordant l'état aussi bien sur son côté ouest que sur son côté est. Entre ces deux chaînes de montagnes se trouve.....une zone semi-aride où les précipitations normales sont de 175 mm sur l’année mais uniquement de 75 mm pendant la saison culturale, définit ici comme la période s'étalant entre les dernières et premières gelées.  Il y fait doux voire chaud. L'évapotranspiration atteint facilement les 8.5 mm/jour et 1100 mm cumulés sur l'année. L'irrigation est donc vitale pour l'agriculture dans cette région. Or le centre de l'état de Washington dispose de deux sources importantes d'eau pour l'irrigation. 


     La première est le fleuve Columbia qui donne son nom à la région, le "Columbia River Basin". L'eau est soit pompée directement depuis le fleuve ou depuis un ensemble de canaux construits dans les années 60 et 70 irriguant 270000 hectares et formant l'un des plus larges complexes de canaux au monde. Notons que le projet initial prévoyait l'irrigation de 415000 hectares... Au regard de l'accroissement rapide des revenus provenant de l'agriculture ces dix dernières années dans cette région, l'achèvement du projet est souvent débattu. Mais plusieurs autres utilisateurs du fleuve s'y opposent comme les associations de protection de la biodiversité. Le saumon est l'une des espèces les plus menacées par l'augmentation de la température de l'eau après passage dans les canaux et par les nombreuses infrastructures développées sur le fleuve. Plusieurs barrages ont été modifiés pour faciliter les migrations du saumon mais les autorités ont toujours parfois recourt à des camions citernes pour aider les jeunes saumons à passer les points difficiles!

     La seconde source d'eau est un réseau d'aquifères nommé le « Columbia Plateau Aquifer System ». Il s'agit de plusieurs réserves d'eau emprisonnées dans les porosités de la roche basaltique. La région fut en effet une zone volcanique importante. Entre 16,5 et 5,5 millions d'années, environ 350 coulées de lave s'y sont alternées. Le point chaud à l'origine de ces éruptions semble être le même que celui se situant aujourd'hui au parc de Yellowstone dans le Wyoming. Durant cette période, les eaux de surface se sont trouvées à de multiples reprises piégées par les coulées de lave successives. Une grande partie de l'eau souterraine provient également des inondations cataclysmiques dites de "Missoula" qui balayèrent la région à la fin de la dernière période glaciaire il y a environ 10000 ans suite à la fonte des glaciers du nord-ouest du Montana. Ces inondations et la proximité de zones glaciaires ont également contribué à la formation de l'épaisse couche de lœss présente dans le bassin du fleuve Columbia. Les sols y sont soit très limoneux (environ 70% de limons) soit très sableux (80% de sable).

     Ces sols associés à l'irrigation et la longue période culturale ont fait de l'état de Washington l'un des premiers états producteurs de cerises, pommes, pommes de terre, oignons, fourrages et plus récemment de raisins. L'export vers l'Asie est important. Les bœufs japonais de Kobe semblent par exemple raffoler de la luzerne et de la fléole des prés produites dans l'état de Washington.

     Mais tout n'est pas parfait dans cette région. J'ai été confronté à un problème nouveau. Les nappes d'eau anciennes utilisées pour l'irrigation se sont chargées au fil du temps en minéraux et notamment en sodium. Or le sodium et les sols limoneux ne font pas du tout bon ménage. 

     La stabilité structurale des sols limoneux est par nature pauvre. Une teneur en matière organique et une concentration en calcium échangeable élevées peuvent améliorer cette stabilité. Cependant dans la région du fleuve Columbia, le recourt à un travail du sol intensif pour la production de pommes de terre et oignons associé à un taux de minéralisation naturellement élevé font que les sols agricoles y ont rarement un taux de matière organique supérieur à 1%. L'utilisation de fumigants à base de métham sodium pour le contrôle des nématodes a également un impact négatif sur la biologie des sols et la constitution de matières organiques stables. 

     Le calcium échangeable, autre facteur de stabilité structurale, est en revanche élevé dans cette région. Il favorise la floculation du complexe argilo-humique et améliore la stabilité des agrégats. Cependant, le sodium apporté parfois par l'eau d'irrigation en provenance des nappes a un effet dispersant sur le sol. L'ion sodium est un cation qui s'adsorbe donc sur les argiles, tout comme le calcium ou le magnésium. Mais l'ion sodium est monovalent et possède un rayon ionique faible ne lui permettant pas d'assurer de liaisons avec les feuillets d'argiles environnant d'où son effet dispersant.  La sodicité est mesurée par le rapport d'absorption du sodium (Sodium Absorption Ratio - SAR): 

 

SAR = [Na+] / (0.5*([Ca2+] + [Mg2+]))0.5

Ou par le pourcentage de sodium échangeable (Exchangeable Sodium Percentage - ESP)

ESP = (Na+ échangeable / CEC) * 100 

 

Au-dessus d'un SAR de 15 ou d'un ESP de 13, le sol est généralement considéré comme sodique. Cependant les conséquences de la sodicité et de la faible stabilité structurale que sont la formation d'une croûte de battance et la faible disponibilité en eau se font sentir bien avant. J'ai ainsi vu sur l'une des fermes que nous manageons des maïs avec des feuilles significativement enroulées alors que le SAR n'était "que" de 9 et que la teneur en eau était proche de la capacité au champ selon les sondes à neutron placées sur la parcelle. 

     L'érosion par ruissellement est également un problème majeur sur cette ferme comme en témoigne la photo ci-dessous. On y voit une roue d'un des essieux de pivot d'irrigation bloquée dans une profonde ravine créée par le ruissellement.

                                       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                          Conséquence de l’érosion hydrique

 

     Afin de remédier aux problèmes de sodicité, la solution la plus répandue est d'essayer d'abaisser le SAR par l'apport de calcium, le plus souvent sous la forme de gypse. Lorsque l'eau d'irrigation ou le sol contiennent des taux importants de carbonate de calcium, l'injection d’acide sulfurique ou l'apport de souffre peuvent également permettre de "libérer" du calcium et de diminuer le SAR. Mais voilà....tout ceci coûte cher et ne semble pas durable quand les plus proches mines de gypse et de soufre se trouvent à plusieurs centaines de kilomètres. L'utilisation de gypse provenant du recyclage de plâtre ou de souffre en provenance de l'industrie gazière et pétrolière sont parfois des solutions plus durables. Cependant dans le cas de cette ferme, il n'y a pas de raffineries proches ni de recyclage de plâtre.

    Une autre solution souvent retenue est l'utilisation d'outils comme celui ci-dessous qui permet de creuser dans l'inter-rang des trous captant le ruissellement et offrant du temps à l'eau pour pénétrer le sol:

                         « Dammer Diker »                                      Management de l’érosion hydrique

 

Mais ceci ne nous semblait pas résoudre complètement le problème et le passage d'un tel outil 2 à 3 fois dans l'année à un coût conséquent et tant à compacter inutilement le sol.

 

     Nous nous sommes alors tournés vers la matière organique et la porosité créée par la rhizosphère. Nous avons essayé d'augmenter le retour de résidus et de laisser en place la porosité créée par les racines via l'utilisation de couverts intermédiaires et de techniques d'agriculture de conservation des sols. L'expérience s'est réalisée sur une année et demie sur une culture de tournesol. A l'été 2013, nous avons planté après une moisson de raygrass semence, une culture de sorgho fourrager. Celle-ci a été récoltée à l'automne 2013. Nous avons ensuite réalisé un tour d'eau afin d'amorcer la pousse des quelques semences de raygrass qui n'avaient pas germées. Nous avons ainsi obtenu un couvert intermédiaire sans avoir perturbé le sol. Au début du printemps 2014, nous avons ensuite réalisé quelques tours d'eau pour aider la reprise du raygrass. En Avril 2014, nous avons détruit chimiquement le couvert puis semé directement un tournesol semence dans les résidus de raygrass. Nous avons également semé le même tournesol après travail du sol sur un champ qui était resté nu pendant l'hiver, ce qui correspondait à l'itinéraire technique conventionnel. Dès les premiers tours d'eau, la différence entre les deux itinéraires était criante. Nous étions en effet capables d'appliquer 3 fois plus d'eau sur le champ expérimental que sur le champ conventionnel tout en supprimant le ruissellement en quasi-totalité. En fin d'année, le champ expérimental a obtenu un rendement de 14% supérieur au champ conventionnel. La quantité d'eau apportée a été réduite de 10%. En effet, le champ expérimental était capable durant l'année d'absorber toute l'eau apportée, nous n'avons donc pas eu à multiplier les tours d'eau pour remplacer l'eau perdue par ruissellement.

 

              Sorgho Fourrager – Automne 2013           Racines de repousses de raygrass – Printemps 2014

                 Retour de vers de terre sur la parcelle                            Tournesol Semence

 

     Garder la porosité créée par les racines en limitant ou supprimant le travail du sol et en introduisant des cultures intermédiaires semble être ici une solution intéressante pour lutter contre les conséquences de la sodicité. Je n'ai cependant pas encore de résultats fiables concernant une potentielle diminution du SAR dans les premiers horizons et il me parait difficile de pouvoir se passer totalement de gypse sur le long terme.

 


Janvier 2015 : Il n'y a pas que le maïs dans la vie !

    L'agence du ministère de l'agriculture américain en charge de la protection des plantes (USDA/APHIS) a donné en toute fin d'année 2014 un avis favorable à la mise sur le marché d'une variété de fétuque élevée ou roseau (Festuca arundinacea) résistante au glyphosate. L'APHIS a estimé que comme cette variété a été obtenue par biolistique et sans utilisation de matériel vivant considéré comme nuisible, elle n'était pas sujet à une analyse d'impact environnemental (le genre Agrobacterium faisant lui partie de la liste officielle de "nuisibles"). Cette décision intervenue le 10 décembre 2014 a été suivie par plusieurs autres avis positifs concernant des variétés de pin, soja ou sorgho et ce pour les mêmes raisons d'absence de matériel à risque lors de la création variétale.

 

    Plusieurs acteurs pointent du doigt le manque de soin porté à l'étude des risques de pollinisation croisée ou d'apparition de résistance dans les procédures de l'APHIS. Certains états comme celui de l'Oregon pourraient même se doter prochainement d'une législation spécifique pour protéger son industrie semencière et son agriculture biologique. L'Oregon est en effet l'un des états où l'agriculture biologique rencontre le plus de succès. Cet état de la côte ouest américaine est également connu pour sa production de semences de poacées comme le ray-grass ou l'agrostide. Ces dernières années, l'Oregon a été au cœur de plusieurs affaires relatives à la protection des plantes.

   

    Fin 2013, l'Oregon a interdit la culture du colza. Cette décision a mis fin à plusieurs années de débats qui ont vu s'opposer deux groupes d'agriculteurs. Quand les producteurs de céréales à paille ont commencé à introduire le colza dans leurs rotations, les producteurs de semences de la vallée de Willamette au sud de Portland s'y sont opposés. Ces derniers, spécialisés dans des productions de semences d'autres Brassicacées tels le radis, le navet ou le brocoli, ont craint une augmentation de la pression de pathogènes. La nécrose du collet a souvent été citée comme une menace pour cette industrie lucrative. L'état de l'Oregon a donc tranché en 2013 en interdisant la culture du colza. Mais la décision a aussi été prise de mettre en place des essais sur un périmètre de 200 hectares jusqu'en 2017 afin d'évaluer le réel risque environnemental d'une introduction du colza. Affaire à suivre donc.

   

    Toujours en 2013, des agriculteurs du nord-est de l'état de l'Oregon ont découvert en désherbant l'un de leurs champs une variété de blé de printemps qui semblait résistante au glyphosate. Pourtant, ce type de blé n'existe pas sur le marché! Après analyse de l'APHIS et de l'université de l'Oregon, il a été prouvé que ce blé correspondait à une variété  testée dans par une firme semencière entre 1998 et 2005 mais jamais mise sur le marché.  Mais ce blé n'avait pas été testé sur le champ où il a été retrouvé en 2013. Après plus d'un an d'investigations, les autorités ont rendu leur rapport l'année dernière mais le mystère reste entier. Personne ne semble pouvoir expliquer comment ce blé s'est retrouvé dans ce champ du nord-est de l'Oregon. Les conséquences économiques furent importantes pour la filière. En effet, Le Japon et la Corée du Sud qui achètent environ deux tiers de la production américaine de "soft white wheat" ont arrêté leurs importations pendant plusieurs mois en 2013 et 2014. Ces deux pays ne voulaient semble t'il pas courir le risque d'importer du blé "génétiquement modifié".

   

    Une "découverte" similaire a été réalisée dans le Montana en septembre 2014. Bien que la variété de blé soit différente de celle trouvée dans l'Oregon, elle avait elle aussi été testée il y a plusieurs années et n'avait pas été mise sur le marché. Le rapport sur les causes et les moyens de cette dissémination n'est pas encore publié.

 

Baptiste Tellier

   


Novembre 2014 : Happy Harvest !

A l’approche de la fête de “Thanksgiving”, les boutiques et maisons américaines se sont parées de panneaux souhaitant une « Happy Harvest » ainsi que de décorations faites d’épis de maïs et de blé, rappelant à chacun le sens principal de cet évènement. La célébration de la moisson écoulée est en effet au cœur de cette fête familiale.

Cependant cette année, les moissons auraient très bien pu ne pas être achevées au 27 novembre, jour de la fête aux Etats-Unis. Après une année marquée par de bonnes conditions climatiques dans le « midwest » américain (terme utilisé pour désigner le centre du pays où se situent les principaux états producteurs de grains), la pluie s’est invitée au début des moissons. Les moissons de maïs ont par exemple été considérablement retardées au mois de septembre comme le montre le graphique ci-dessous :

 

Les marchés ont d’ailleurs jugé fin septembre que les moissons record de maïs et soja annoncées durant l’été pourraient ne pas se produire, entraînant une augmentation du prix de ces deux productions. Finalement tout est rentré dans l’ordre fin octobre et en novembre avec des conditions climatiques plus favorables. Le dernier rapport du ministère de l’agriculture (USDA) publié le 16 novembre faisait en effet état d’un avancement des moissons de maïs de 89%, contre 88% en moyenne à la même date ces 5 dernières années. Une semaine plus tôt ce même ministère confirmait ses prévisions d’une moisson 2014 record en maïs et soja, notamment via des rendements moyens élevés (109 q/ha en maïs et 32 q/ha en soja). La plupart des agriculteurs du midwest pourront donc passer Thanksgiving au chaud. Pas tous cependant, les états de la région des grands lacs (Michigan, Wisconsin) ont continué à recevoir des pluies abondantes ces derniers mois. Dans ces états, seulement un peu plus de la moitié des champs étaient moissonnés début Novembre contre environ 75% habituellement. La neige est désormais de la partie dans ces états !

 

Baptiste Tellier

    


 

Octobre 2014 : Les cultures californiennes ont soif

 

 

Il y a quelques semaines la Californie s'est dotée d'une législation plus contraignante pour le forage de puits à usage agricole notamment.

Cette décision devenait une nécessité tant les trois années de sécheresse consécutives que traverse la Californie ont accru la pression sur les réserves en eau souterraine. Curieusement cet état, bien que fort consommateur d'eau pour son agriculture et ses villes, restait l'un de ceux à avoir une législation très permissive sur le sujet. Il faut dire que jusqu'à présent les précipitations sur les chaînes montagneuses des Cascade et Klamath au nord et sur la Sierra Nevada à l'est suffisaient en moyenne à couvrir 60% des besoins en eau de la Californie. Cependant, comme le montre la carte ci-dessous présentant l'écart en pourcentage aux précipitations normales, la Californie manque aujourd'hui d'eau. Notons que c’est bien tout l’ouest américain qui souffre d’un manque de précipitations. Les agriculteurs du nord du Texas et de l’ouest de l’Oklahoma connaissent également de sérieux problèmes.

 

 

 

Pour combler le déficit hydrique observé en Californie et sauver leurs cultures, certains agriculteurs n'ont pas eu d'autres choix que de forer des puits atteignant parfois plus de 300 mètres de profondeur. La quasi absence de régulation a entraîné une accélération significative de l'abaissement des nappes d'eau. Les affaissements de terrains observés à certains endroits de la Californie semblent être liés à cette sollicitation plus importante des eaux souterraines. En effet, les aquifères californiens sont le plus souvent organisés en couches d'eau et de sables intercalées entre des couches d'argile. La réduction du volume des couches d'eau et de sable pourrait être la cause des affaissements observés. A cause de ces phénomènes d'affaissement, il n’est pas évident que ces aquifères se rechargeront facilement quand les pluies reviendront. Enfin l'entrée d'eau de mer dans le sous-sol serait également à craindre.

Cette sécheresse a au moins pour mérite de mettre sur le devant de la scène les questions de l'urbanisation en zones semi-arides et du développement rapide de certaines cultures telles que les amandiers ou encore pistachiers et noyers. Cette sécheresse a également poussé les agronomes californiens à affiner ou proposer de nouvelles stratégies d'irrigation. De plus, la situation est en réalité assez contrastée. En effet, certaines zones n’ont pas vu leur nappes baisser alors que d’autres au contraire comme celle de la région viticole au nord de San Francisco ou celle du sud de la Californie ont vu leurs ressources chuter de prêt de 10 mètres en quelques années, s’ajoutant parfois à une baisse initiée il y a quelques décennies.

Malheureusement les débats entre les différentes parties prenantes ne se font pas dans un climat apaisé. En effet en plus de faire face à des chutes de rendement, certains agriculteurs ont été contraints à prendre des décisions financièrement lourdes de conséquence comme l'arrachage prématuré d'arbres en fin de cycle au profit d'arbres plus jeunes ou de cultures annuelles.

Espérons que la Californie saura s'organiser pour maintenir la durabilité et l’efficacité de son agriculture qui avec ses plus de 300 cultures présente une ressource économique importante pour la région.

 

Quelques sources :

 

Réserves en eaux souterrainnes en Californie: http://www.water.ca.gov/groundwater/data_and_monitoring/groundwater_reports.cfm

Stratégies adaptation de l'irrigation: http://ucmanagedrought.ucdavis.edu/  

 

Baptiste Tellier

 

 


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