L’agriculture familiale guyanaise par Aurélie Fernandez

Comment une nouvelle approche d’appui à l’agriculture familiale peut conduire au développement agricole global ?

Aurélie Fernandez a réalisé un mémoire sur ce sujet

à l'Ecole nationale supérieure des sciences agronomiques de Bordeaux Aquitaine

 

L’agriculture familiale guyanaise peine à être reconnue alors qu’elle représente 90% des agriculteurs et plus de 50% de la production agricole finale. Il s‘agit d’une agriculture itinérante sur brûlis pratiquée essentiellement par les amérindiens et les noirs-marrons, qui sont les deux communautés autochtones et traditionnelles de Guyane. La mécanisation est souvent absente et l’usage des intrants (engrais et pesticides) n’est qu’exceptionnel. Mais malgré son caractère traditionnel, l’agriculture familiale guyanaise représente un potentiel de production non-négligeable. Alors que les chiffres de l’agriculture familiale sont prometteurs, celle-ci doit aujourd’hui faire face à différents enjeux et s’adapter.

 

L’agriculture familiale rencontre aujourd’hui des différents problèmes qui l’obligent à évoluer et s’adapter au nouveau contexte dans lequel elle est impliquée. La Guyane affiche un taux de croissance démographique de 3,5%. Face à cette hausse, la couverture des besoins alimentaires n’est pas satisfaite. Les agriculteurs traditionnels doivent également faire face à une augmentation de la pression foncière car les forêts sont essentiellement propriété de l’Etat. Face à cette augmentation des besoins, les agriculteurs diminuent le temps de jachère ne permettant pas aux sols de reconstituer leur fertilité et de permettre une stabilité des rendements lors du retour en culture après jachère. L’agriculture familiale traditionnelle actuelle n’est pas adaptée à l’intensification (réduction du temps de jachère) rendue nécessaire par la pression démographique. Il s’agit donc aujourd’hui de valoriser l’agriculture familiale qui a un potentiel agricole important mais aussi de l’accompagner dans son adaptation au nouveau contexte guyanais global.

 

Malgré les besoins de développement de l’agriculture familiale, des points de blocage freinent son évolution. Dans les années 70, le Plan Vert est mis en place dans le but de développer la production de citrons verts et de zébus et encourager les cultures intensives. Une méthode inadaptée au contexte local avec deux voisins comme le Brésil et le Surinam aux échelles, méthodes et coûts de production difficiles à concurrencer. Les systèmes extensifs et intensifs ne permettent pas de nourrir la Guyane et sont de plus en plus couteux car les intrants sont importés depuis l’hexagone pénalisant la compétitivité. De plus, d’autres facteurs réglementaires inadaptés défavorisent l’agriculture familiale.

 

La France voit peu d’intérêt dans cette agriculture à « faible productivité » et aucun texte de loi législatif ou règlementaire  ne reconnaît son existence.

Le premier obstacle est le titre foncier, impossible à obtenir pour un mode d’agriculture itinérante antérieur à la colonisation

Le second est la tenue d’une comptabilité et donc la justification d’un revenu difficile à satisfaire lorsque l’essentiel de la production est destiné à l’autoconsommation.

Enfin, demander des suivis agricoles et une comptabilité, des hectares, des kilogrammes, des dates précises à une personne n’ayant pas pour langue le français et ne possédant pas les codes occidentaux pour quantifier l’argent, le temps et les quantités est aussi impossible.

 

On arrive ainsi à une situation aberrante que mettent en lumière deux recensements différents : Recensement DAAF 2014 avec 360 agriculteurs – qui répondent aux exigences légales de l’Etat français - et le recensement général agricole 2010 qui compte 6000 actifs agricoles. Le constat des résultats du développement agricole de la Guyane face aux importantes aides publiques accordées à l’agriculture intensive demande réflexion et devrait faire émerger une nouvelle approche de développement impliquant l’énorme potentiel de l’agriculture familiale.

 

La Région Guyane, future autorité de gestion pour la période 2014-2020, en lieu et place de l’Etat, souhaite replacer cette agriculture à sa juste place. Différentes actions sont à envisager en attendant que l’agriculture familiale guyanaise puisse être reconnue. Face au manque de connaissance, il parait important de réaliser un audit de l’agriculture familiale pour pouvoir mieux caractériser l’agriculture familiale et identifier ses acteurs. Ceci permettra de mettre en place un accompagnement technique avec des formations. Enfin, Des travaux de recherches et d’expérimentation pourront permettre à la Guyane de disposer de données et d’itinéraires techniques adaptés à son contexte. Enfin, la mise en place d’aides à la modernisation éligible à l’agriculture familiale notamment dans la petite mécanisation et le matériel de transformation ou de transport peuvent être une alternative à la non-éligibilité aux aides des agriculteurs. L’intensification raisonnée de l’agriculture familiale s’accompagnera d’une augmentation de la production commercialisée au bénéfice de la globalité de l’agriculture.

 

Enfin, pour réussir, il est essentiel de prendre en compte tous les aspects culturels et sociaux des populations traditionnelles, qui représentent une part importante des agriculteurs, pour que le développement puisse être durable. Ces communautés ont encore des difficultés à être reconnues et faire valoir leurs spécificités au niveau du patrimoine et de leurs droits. Cette démarche globale et intégrée de développement de l’agriculture familiale va dans le sens d’une meilleure prise en compte du rôle économique, social et culturel des populations traditionnelles dans la société guyanaise.

 Télécharger le dossier 

Enfant bushinengé sur le chemin menant à l'abattis, Maïman, 2014
Chemin pour accéder à un abattis en forêt, Apatou, 2014
Homme désherbant dans un abattis de riz, Maïman, 2014
Abattis de manioc, Apatou, 2014
Pilon réalisé dans les essences coupées avant l'installation de l'abattis, Maïman, 2014
Pirogue en cours de construction dans un tronc principal, Maïman, 2014