Revue AE&S vol.3, n°2, 5

Démarches d'accompagnement dans le réseau Rad-Civam, le cas du projet Grandes Cultures Economes

 

 

Jean-Marie Lusson, Alexis de Marguerye,

 

Réseau agriculture durable des Civam

CS 37725

35577 CESSON SEVIGNE Cedex

09 64 33 30 71- 02 99 77 39 25

jm.lusson@agriculture-durable.org

 

 

    

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Résumé

Depuis plusieurs décennies, les associations d'agriculteurs du Réseau agriculture durable des Civam (Rad-Civam) développent des méthodes et techniques inspirées des principes de l'Éducation populaire pour accompagner des groupes d'agriculteurs en marche vers des systèmes de production plus économes en intrants et plus autonomes (dits SPEA).

Ce texte propose une présentation générique de ce mode d'accompagnement pour évoquer ensuite quelques adaptations de ce cadre générique apparues dans le contexte particulier du projet grandes cultures économes.

Ces évolutions peuvent-elles préfigurer ce que serait demain un mode d'accompagnement basé sur le partage d'expériences pour des agriculteurs en marche vers plus de durabilité, dans le réseau Rad-Civam et au-delà ? Et dans ce cas, comment les missions de l'animateur-accompagnant-conseiller s'en trouvent-elles modifiées ?

 

Mots clefs

Méthodes d’accompagnement, collectif d’agriculteurs, changement de métier


Abstract

For decades, farmers Rad-Civam Network associations have developed methods and techniques grounded in “popular education” to support groups of farmers working towards lower inputs and more autonomous production systems.

This text first proposes a generic pattern of this facilitation process and then presents some adaptations of this generic framework, which appeared in the context of the project Grandes Cultures Economes.

 

Do these adaptations prefigure tomorrow way of supporting farmers in moving towards greater sustainability in the Rad-Civam network and beyond? And therefore, how should the missions of the accompanying facilitator-advisor be changed?


 

Méthodes d'accompagnement typiques dans le réseau Rad-Civam

 

Dans le but d'aider chacun à trouver son propre cheminement, les groupes du Réseau Agriculture Durable des CIVAM[1] privilégient des méthodes basées sur le partage d'expériences et la résolution collective de problèmes entre agriculteurs engagés dans le changement vers des systèmes plus économes et plus autonomes. Avec un postulat : le groupe détient une part importante des réponses aux questions que se posent ses membres. Une idée proche de celle que développe Alain Bercovitz dans "le savoir est dans le discours partagé"[2].

 

L'aménagement d'espaces collectifs de partage d'expériences constitue donc une constante forte dans les pratiques du réseau. Les apports de connaissances extérieures, les appels à la recherche n'interviennent qu’en complément, à la demande du groupe. Ces apports peuvent aussi prendre la forme de visites ou témoignages d'autres groupes ou agriculteurs plus avancés sur la question à traiter. Chaque membre s'appuie sur ces échanges et apports pour décider de ce qui est adoptable et adaptable chez lui.

 

Cette pratique repose sur les principes de l'Éducation populaire[3] qui guident l'action des CVIAM depuis leur origine et fondent tout un pan de leur identité. Cette identité s'est aussi construite sur une vision partagée du monde rural et des valeurs communes : la quête de sens en termes d'intérêt général, de bien commun (emploi, équité sociale, respect de l'environnement), la solidarité et le développement de l'autonomie de la personne, notamment en tant qu'acteur de la vie sociale (rapport d'étude Épanouir, 2008). Les pratiques collectives d'accompagnement facilitent et renforcent probablement le partage de cette vision.

 

 

Le travail de l'accompagnant

La principale mission de l'animateur-accompagnant est de faire vivre la dynamique au sein des groupes d’agriculteurs et de la rendre productrice de changements. Dans la plupart des cas, il peut mobiliser des membres dotés de différents rôles et compétences (voir encadré), faire jouer leurs complémentarités.

 

Encadré : les appuis de l’animateur dans un groupe Rad-Civam

 

    • le référent: membre mandaté par ses pairs, il porte la responsabilité du groupe dans une relation de binôme agriculteur-accompagnant, valide les orientations du groupe, le représente à l'extérieur. Il peut être amené à trancher.

 

    • les moteurs: particulièrement motivés par le travail du groupe, ils ont déjà avancé par eux-mêmes, individuellement ou dans un autre collectif, sur le thème qui rassemble le groupe. Ils ont un rôle d'entraînement du groupe vers ses objectifs.

 

    • les relais: peuvent prendre le rôle d'appui technique sur une ou plusieurs questions étudiées en groupe. Il est intéressant et productif de repérer ceux qui ont développé des compétences sur des domaines stratégiques pour la poursuite de l'objectif commun.

 

    • les promoteurs : peuvent parler autour d'eux de la démarche du groupe, en faire la promotion, susciter de nouvelles adhésions.

 

En tant qu'accompagnant, il aide d'abord le groupe à formuler ses objectifs. Il propose des séquences de partage d'expériences et, éventuellement, des recours à des interventions extérieures. Il clarifie et fait valider le contrat qui rassemble les membres ("Pourquoi est-on ensemble ? Comment travaille-t-on ?"). Ce contrat, plus ou moins formalisé, peut être collectivement revisité à l'envi ("est-on toujours sur la ligne définie ensemble l'hiver dernier?"). Pour que chaque membre progresse, l'animateur Rad-Civam propose un cadre d'échange et d'analyse, des méthodes et outils. Il doit proposer, soumettre, valider, organiser, faciliter, réguler, synthétiser... afin que le groupe avance au mieux vers le but défini en commun. Au fur et à mesure de son acquisition d'expérience, il est en mesure d'aider à "reformuler les problèmes techniques des agriculteurs et à repérer des références nouvelles internes ou externes au groupe propres à faire avancer le groupe vers ses objectifs" (Goulet et al., 2008).

Au-delà, l’animateur-accompagnant doit aussi monter des dossiers qui lui permettront d’assurer le financement de son travail et doit savoir gérer des projets.

 

Les accompagnants des groupes Rad-Civam en marche vers des SPEA ont pour la plupart des compétences techniques agricoles. Certains disposent déjà d'expérience et de références concernant ce type de systèmes. La plupart les acquièrent en chemin, grâce aux formations du Rad qui leur sont destinées, et en s'imprégnant de l'expérience des agriculteurs-relais. Au sein du Réseau Civam ou en périphérie (réseau Afip par exemple), ils bénéficient d'une offre de formations aux fonctions de l'animateur et aux dynamiques du changement.

 

Ce mode de fonctionnement, brossé à grand traits, reste schématique. Il est même probable qu'aucun des groupes du Rad-Civam ne s'y conforme à la lettre. De nombreuses variantes sont mises en œuvre sur le terrain, en fonction des réalités locales, de l'histoire particulière de chaque groupe, de la spécificité des projets engagés.

 

Atouts de ce mode d'accompagnement

Autant le conseil "s'est déployé dans l'optique de permettre la diffusion des connaissances des organismes techniques et de recherche vers les agriculteurs" (Compagnone et al, 2009), autant le mode d'accompagnement évoqué ici semble trouver son intérêt en phase de recherche et d'invention de solutions. L'absence de recours aux apports descendants, ou alors à la marge, pousse le groupe à élaborer les réponses, souvent originales, aux problèmes rencontrés par ses membres au fil du chemin.

Le groupe fondé autour d'un objectif commun d'évolution vers des SPEA aide également chaque membre à mieux supporter la pression sociale inhérente à ce changement. Les agriculteurs du réseau témoignent très souvent en ce sens : "Le groupe nous stimule et nous tranquillise dans notre choix de rompre avec le productivisme pour mieux respecter l'environnement. Nous confrontons nos expériences. D'autres recherches sont sans doute à faire, on n'est jamais au bout" ; "Cette évolution je ne pouvais la faire seul : ce n'était pas rien d'envisager une baisse de production. Il fallait trouver des réponses à plusieurs, se concerter. C'est là que j'ai trouvé ma place dans un groupe qui démarrait et où nous cherchions tous un peu". (in Claude Jouin, De nouveaux paysans, 1999).

Le groupe aide l'agriculteur à prendre du recul par rapport à des sollicitations autres (commerciaux, techniciens), par rapport au regard du voisinage et par rapport à ses propres choix techniques. De nombreux témoignages d'adhérents confirment que ce mode d'accompagnement où ils sont placés dans une position d'"acteurs-chercheurs de solutions" engendre le sentiment de "reconquérir son métier" et son "autonomie de décision", de (re)gagner une certaine maîtrise du développement recherché pour leur exploitation et pour soi-même.

 

Limites repérées dans certaines situations

Des groupes d’échanges de pratiques déjà constitués peuvent être d'un abord difficile pour des agriculteurs qui veulent s'informer, sans forcément adhérer d'emblée à une démarche de changement de système. Une situation fréquente sur les bassins versants en démarche de reconquête de la qualité de l'eau où les Civam sont amenés à toucher un public nouveau, qu'il faut parfois sensibiliser bien en amont de l'adhésion à un collectif. L'idée de participer à un tel groupe peut engendrer chez ces agriculteurs un fort sentiment d'insécurité : "Ma façon de pratiquer mon métier va être remise en cause par des agriculteurs plus "écolos" que moi". Le premier pas peut demander de ce fait un effort trop important.

 

En l'absence de technicien-conseiller, les agriculteurs "économes-autonomes" "chevronnés" souvent appelés agriculteurs-relais peuvent s'épuiser. En apportant leurs savoir-faire et résultats, ils peuvent se sentir valorisés par le rôle qui leur est confié, mais que trouvent-ils en retour dans le groupe pour nourrir leur propre cheminement ? Ils expriment alors des attentes d'appui individuel plus pointu ou créent un nouveau groupe plus en phase avec le stade d'évolution de leur système (diagnostics énergétiques et propositions d'équipements d'énergies renouvelables, par exemple). En outre, ils doivent veiller à bien caler au préalable leur posture de "témoignant" (avec l'aide de l'accompagnant) pour ne pas être perçus par leurs pairs comme des "conseillers-paysans", "donneurs de leçons", reproduisant un schéma top-down qui ne fait pas partie des valeurs partagées au sein du réseau !

 

A l'inverse, quand le sujet exploré est nouveau et que le groupe vient de se constituer, il peut être difficile de trouver des agriculteurs-relais parmi ses membres. L'avancée collective peut alors se faire plus hésitante dans un premier temps, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit moins riche en termes de conquête d'autonomie et de créativité : le groupe doit inventer lui-même l'intégralité du chemin à parcourir. Certains animateurs rassemblent ainsi les "nouveaux arrivants" par « groupe de niveau » et par centres d'intérêts, à la manière préconisée en son temps par Ivan Illich[4]. Le groupe fait alors appel aux "chevronnés" uniquement quand le besoin s'en fait collectivement sentir. Ces "chevronnés" abandonnent alors leur statut "d’agriculteurs-relais" pour devenir des "intervenants extérieurs".

 

 

Les groupes Rad-Civam restent attachés à ce mode d'accompagnement. Ils expérimentent sans cesse leurs propres arrangements pour répondre aux configurations ou problèmes nouveaux qu'ils rencontrent. Ces pistes, encore au stade de mise au point pour certaines, développées dans le cadre de projets spécifiques, sont ici présentées avec le souci d'évoquer à chaque fois leur impact (quand il est déjà perceptible) sur la dynamique du groupe, sur le cheminement des agriculteurs et sur le métier de l'accompagnant.

 

Quelques adaptations des méthodes et des fonctions des accompagnants dans le cadre du projet GCE

 

Le projet grandes cultures économes (GCE)

De 2009 à 2011, 55 agriculteurs de 4 régions (Pays de la Loire, Bretagne, Centre, Poitou-Charentes) ont testé un cahier des charges "grandes cultures économes", avec l'aide de l'INRA, de l'ESA d'Angers, du RMT Systèmes de culture innovants (RMT SdCi) et du Laboratoire Ecologie Evolution Symbiose de l'Université de Poitiers, dans le but de le voir décliné en une mesure agri-environnementale (MAE) spécifique, dès 2014.

Écrit par une quinzaine d'agriculteurs "économes-autonomes" expérimentés, ce cahier des charges implique que les agriculteurs reconstruisent leurs systèmes de culture voire leur parcellaire pour les rendre moins sensibles aux bio-agresseurs et de ce fait, avoir des systèmes moins demandeurs d'intrants. Il a fait l'objet d'amendements en fonction des résultats du test (faisabilité, efficacité en termes de durabilité). Cette base sert actuellement à la co-construction, avec les services du ministère de la l'agriculture et d'autres interlocuteurs, d'une nouvelle MAE qui engagera l'ensemble de l'assolement des exploitations signataires.

Parmi les 55 agriculteurs volontaires pour participer à ce test, des adhérents Rad-Civam déjà avancés dans une démarche vers des systèmes de production agricole plus économes et autonomes et d’autres agriculteurs qui commencent ce cheminement. Avec une proportion généralement plus importante qu'à l'accoutumée de "nouveaux venus", agriculteurs ayant "baigné" jusqu'à présent dans des schémas socio-techniques plus conventionnels. Des groupes de "nouveaux venus" ont parfois été constitués spécialement pour cette expérimentation. Dans d'autres cas, le groupe engagé dans le projet GCE était constitué par des agriculteurs volontaires issus de différents groupes préexistants.

 

Avec leur référent et leurs groupes volontaires pour le test GCE, les animateurs-accompagnants impliqués ont créé comme à l'accoutumée les séquences d'accompagnement collectif qui leur semblaient adaptées à l'objectif poursuivi. Ils ont aussi ménagé des temps d'enquête et d'échange technique avec chaque agriculteur, en face à face notamment pour recueillir les données du test, faire le point sur les changements de pratiques introduits chez chacun. Les données recueillies dans les 55 fermes, pour tester le cahier des charges, restaient mobilisables dans le travail d'accompagnement.

 

Ces accompagnants ont eux-mêmes été accompagnés dans le cadre d'une démarche d'échanges et de formation. Ils ont été amenés à réfléchir ensemble sur leurs pratiques avec l'aide d'un chercheur en sciences humaines de l'INRA et d'un animateur du Réseau agriculture durable et des intervenants du RMT SdCi[5]. En fonction de leurs besoins, ils ont été dotés en cours de route de quelques outils et méthodes. Ils ont bénéficié d'apports sur la co-conception de systèmes de culture plus économes, méthode qui requiert des compétences nouvelles et place l'accompagnant dans une posture intermédiaire entre celle de l'animateur et celle du conseiller-technicien. Ils ont été encouragés à s’approprier diverses ressources du RMT SdCi et à les amender eux-mêmes, voire à en créer d'autres pour les restituer à leurs pairs, dans une logique d'amélioration continue.

 

 

Difficultés rencontrées et adaptations mises en place

Dans le cadre du projet GCE, une des principales difficultés à laquelle ont eu à faire face certains accompagnants a été de trouver la posture adéquate dans la situation où l'agriculteur pose un problème ponctuel et attend une réponse technique ponctuelle. Par exemple : "Est ce que je dois sortir mon pulvé aujourd'hui pour contrer tel ravageur" ? Or ce n’est pas la mission traditionnelle sur laquelle sont recrutés les animateurs. Selon les groupes, ce type de demande plus ou moins explicite a été fréquent, en particulier dans la première année du test du cahier des charges "grandes cultures économes" et dans les groupes formés en grande partie de nouveaux venus, habitués à ce type de relation "question-réponse" avec leurs techniciens.

Ce décalage a pu engendrer des frustrations de part et d'autre, ainsi qu'une tentation pour l'accompagnant de se conformer à ces attentes techniques à court terme.

 

Une autre difficulté résultait de la superposition du groupe GCE et d'autres groupes thématiques, allant souvent de pair avec une dispersion géographique des agriculteurs volontaires pour le projet GCE. Comment organiser l'animation de ces différentes strates sans perdre de cohérence ?

 

Il n'était pas non plus toujours facile d'articuler dans le temps la collecte des données nécessaires au test et l'accompagnement vers le cahier des charges.

 

Des adaptations du schéma d'accompagnement type ont souvent été imaginées par les accompagnants et leur référent. En voici deux qui semblent à ce jour donner satisfaction sur le terrain. D'autres semblent moins prometteuses en l'état, parce que moins souples ou trop chronophages par rapport aux bénéfices attendus en terme d'évolution de systèmes.

 

Multiplication des portes d'entrée et délégation "partielle"

En Poitou-Charentes, les agriculteurs volontaires pour le test GCE étaient issus de groupes préexistants réunis par un objectif commun : la recherche de pratiques et de systèmes plus économes en intrants. Mais ils sont entrés dans cette démarche par des portes différentes suivant leurs affinités ou priorités : les semences paysannes (le poste semence est une charge importante), les techniques de non-labour et de conservation des sols, l'économie de phytosanitaires.

Le projet GCE a permis aux agriculteurs volontaires pour le test de se côtoyer, de confronter leur différentes approches, de s'enrichir des autres angles de vue, de fréquenter les journées de partage d'expériences sur des thématiques différentes de leur propre porte d'entrée, et au final d'élargir leur palette de leviers pour rendre leur système plus robuste. Cette ouverture a permis de dépasser l'écueil du "club" de certains groupes à cohésion forte, rassemblés depuis des années sur leur thématique. Elle a été très bien vécue par les animateurs et par les agriculteurs.

 

Dans une telle configuration, l'accompagnant n'a pas les compétences techniques pour intervenir de manière approfondie dans ces divers domaines de connaissance. Il délègue donc à des intervenants plus spécialisés une part des apports techniques demandés par les agriculteurs sur ces différents thèmes. En revanche, son rôle dans la synthèse reste fondamental : il met en relief les contradictions éventuelles entre les différentes portes d'entrée (exemple : "je mise sur le non-labour, mais j'utilise plus d'herbicides pour contrôler les adventices"), amène la notion de compromis entre différents objectifs de durabilité poursuivis, rappelle les grands leviers agronomiques à actionner (qu'il doit donc maîtriser) en fonction des objectifs de chacun, recadre l'intervenant s'il s'écarte du cheminement général vers les SPEA : "A chacun suivant sa sensibilité de placer le compromis là où il souhaite et où il peut en fonction de ses propres objectifs et contraintes", disait souvent l'accompagnant du groupe de Poitou-Charentes à ses groupes. L'accompagnant garde donc la charge de replacer l'ensemble de la démarche d'évolution dans une vision systémique. Cela nécessite de développer cette vision systémique et de bien connaître les intervenants techniques auxquels il fait appel, de bien caler sa posture d'animateur/intervenant technique. Il semble que deux années de rodage soient nécessaires pour que l'accompagnant se sente à l'aise dans ces rôles.

 

Cette configuration semble faciliter la reconquête de l'autonomie d'apprentissage par l'agriculteur. L'accompagnant de Poitou-Charentes constatait en effet qu'il a en 2010-11 beaucoup moins de demandes de type questions-réponses ponctuelles, qu'il n'en avait eues en 2008-09. Les agriculteurs demandent plus rarement à leur accompagnant de "faire le technicien". Ils savent que celui-ci va leur renvoyer la question : "quels leviers agronomiques as-tu déjà activés pour tenter d'éviter telle intervention"? Ils apprennent à construire eux-mêmes leurs solutions à partir des différentes propositions techniques offertes par les intervenants et par leurs pairs. En revanche, il n'y a pas dans ces groupes thématiques à géométrie variable de progression pédagogique bien établie, par étapes. A chaque participant de bâtir la sienne. Ce qui requiert aussi une autonomie dans l'apprentissage. L'agriculteur demande parfois conseil à l'accompagnant pour construire sa propre progression ("penses-tu que cette journée serait utile pour moi ?"). Après avoir été appelé à "faire le technicien", voilà l'accompagnant sollicité en tant que "conseiller pédagogique" !

 

Réunions à trois

L'idée est venue d'une préoccupation pratique : dans GCE, il fallait que chaque accompagnant fasse le point avec chaque agriculteur sur les données recueillies, les changements introduits dans le système, le chemin parcouru vers le cahier des charges, celui qui reste à parcourir. S'est posée pour certains la question du temps disponible pour reproduire ce travail chez chaque agriculteur. D'où l'idée de grouper les agriculteurs deux par deux.

 

Pour l'accompagnant, il s'agit de réunir deux agriculteurs et de leur faire décrire par le menu leurs systèmes de culture les plus courants, effectivement pratiqués, année après année, sur au moins 5 ans. Il faut recomposer précisément l'histoire de chaque parcelle, comprendre les raisons des interventions pratiquées. Cette description minutieuse permet à l'agriculteur de replacer son système et son travail dans le temps, dans l'espace. Revisiter le "pourquoi" de chaque choix le renvoie à l'explicitation de ses objectifs et ses contraintes, et permet de passer de ses pratiques à sa logique, à son raisonnement et à ce qui le motive.

 

En général, la surprise est au rendez-vous : les systèmes de culture obtenus ne sont jamais ceux que l'agriculteur décrit quand on lui demande directement : "quel est ton système de culture le plus courant ?". Pendant qu'un agriculteur décrit ses systèmes de culture, l'autre agriculteur devient «interviewer» et complète, réitère, reformule, relativise ce que dit l’accompagnant. Par rapport à une relation de face à face accompagnant-agriculteur, "on gagne en qualité de description", explique l'accompagnante. Pour cela, la composition de chaque trinôme doit permettre que l'agriculteur se trouve confronté à une façon un peu différente de penser, et l’enjeu, dans cette configuration à trois, est de créer une situation de dialogue plutôt que d’enquête pour que chaque agriculteur décrive de façon fine son système. "Nous sommes trois personnes avec chacune ses compétences techniques. Nous formons une équipe qui cherche à comprendre le pourquoi du système de culture décrit", commente l'accompagnante. Une posture donc tout à fait conforme à l'esprit de l'Éducation populaire.

 

Cette description fine est vécue par l'accompagnante comme capitale pour passer ensuite à l'étape de reconstruction vers un système plus économe, qui se fera cette fois avec l'ensemble du groupe. Les modalités de cette description sont issues de la méthodologie du RMT SdCi. Dans le cas évoqué, la description de deux systèmes de cultures demande environ cinq heures auxquelles il faut ajouter deux heures en bureau. Ce travail sera réinvesti lors des journées de travail avec l'ensemble du groupe, avec l’idée de traiter en premier les systèmes de culture des agriculteurs qui ont le plus de difficultés à prendre le chemin des pratiques plus économes. Au sein du groupe, les agriculteurs sont alors placés dans la position du co-constructeur d'un nouveau système. On peut supposer que chacun sera d'autant plus à l'aise dans ce rôle, que la phase à trois leur a déjà permis de bien décrire deux systèmes différents, deux logiques d'agriculteurs et de se placer dans une posture d'"acteur-chercheur".

 

Cette méthode des réunions à trois dont la dimension se situe de fait entre la réunion de groupe et la relation de face à face semble indiquée au début de la vie d'un groupe pour réduire le sentiment d'insécurité lors de l'entrée dans le groupe, ou plus tard, pour apporter de la variété dans les modes d'échanges d'expériences. Elle favorise l'expression de chaque agriculteur. Elle facilite aussi l'apprentissage de l'accompagnant, lui permettant de roder ses références nouvelles sur les systèmes économes, avec moins de stress qu'en face du grand groupe. Elle lui donne accès aux freins, aux motivations de chacun pour faire évoluer ses systèmes de culture, comme dans une relation de face à face.  

 

Conclusion

L'expérience du projet GCE, parmi bien d'autres, nous donne un aperçu des capacités de modulation de ces modes d'accompagnement, mais aussi de la créativité des accompagnants et des groupes face à des nouvelles configurations ou contraintes. Une "inventivité des pratiques" sur le terrain que des décideurs doivent veiller à ne pas trop encadrer par des normes castratrices... surtout en cette période de recherche de solutions pour emmener vite l'agriculture vers plus de durabilité. Le juge de paix final n'est-il pas l'importance des changements introduits en ce sens dans les exploitations ?

L'expérience GCE nous a aussi montré que les pratiques organisées de résolution collective de problèmes fonctionnent chez les accompagnants comme chez les agriculteurs. De même, il nous semble capital de multiplier les angles de vue sur la question de l'accompagnement au service des changements de pratiques vers plus durabilité en confrontant les expériences des différents réseaux d'accompagnement-conseil. Les avancées que nous pourrons mutualiser sur cette question conditionnent sans doute la qualité et la rapidité des réponses apportées par l'agriculture aux grands enjeux sur lesquels elle est attendue par la collectivité.

 


[1] Réseau agriculture durable des Civam (Rad-Civam) : Civam (Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) thématique rassemblant des groupes d'agriculteurs qui explorent ensemble des systèmes productifs agricoles plus économes et plus autonomes (SPEA), en particulier les systèmes pâturants de l'Ouest, de moyenne montagne et systèmes de grandes cultures économes.

[2] Article paru dans Éducation permanente n° 49 (1979) et n° 180 (2009)

[3] Au sens retenu dans l'étude Épanouir, menée par le Civam et le Conseil de développement de la vie associative en 2008 : "L'éducation populaire qualifie les actions collectives ou émanant du collectif. Elles ont pour vocation de donner à chacun les connaissances pour qu'il devienne acteur de sa vie, participe et s'engage dans la société, chemine vers l'autonomie responsable et critique, dans une volonté de transformation du monde ou de la société dans laquelle il évolue".

[4] Ivan Illich, Une société sans école

[5] Réseau mixte technologique Systèmes de culture innovants, auquel adhère le réseau Rad-Civam.

 

 

   


Références

Collectif Civam-Conseil de développement de la vie associative (2008): Les dynamiques associatives pour l'accueil de jeunes innovateurs dans les territoires ruraux, Connaître pour agir, rapport d'étude Epanouir, 87 pages.

   

Collectif EPN Bergerie nationale, (2002) : Accompagner des groupes vers l'agriculture durable : Animation, formation et développement, méthodes et outils, Educagri éditions, 221 pages.

   

Compagnone C., Auricoste C., Lemery B., (2009) : Conseil et développement en agriculture, quelles nouvelles pratiques ?, Sciences en partage, Educagri Éditions et Éditions Quae, 262 pages.

    

Darré, J.P. (1996) : L'invention des pratiques dans l'agriculture, vulgarisation et production locale de connaissance, Éditions Karthala, 191 pages.

    

Goulet F., Pervanchon, F., Cointeau C., Cerf M., (2008) : Les agriculteurs innovent par eux-mêmes pour leurs systèmes de culture, pp. 63-67.

   

Illich I., 1971 : Une société sans école, Seuil.

    

Jouin C. (1999) : Des nouveaux paysans : une agriculture pour vivre mieux, Éditions Siloe, 150 pages.

    

 

Meynard, J .M. (2008) : Produire autrement : réinventer les systèmes de culture, in R. Reau et T. Doré (coord.) : Systèmes de culture innovants et durables : quelles méthodes pour les mettre au point et les évaluer, Educagri éditions, pp. 11- 27

 

 

 

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