Revue AE&S vol.4, n°1, 2

Editorial : Politiques publiques, efficacité économique des entreprises agricoles : de nouvelles collaborations à construire entre les agronomes et les économistes

 

                                      

M. Capitaine*, P. Prévost**, A. Ridier***, P. Jeanneaux****

                                   

* Enseignant-chercheur en agronomie, Vetagro Sup campus agronomique

** Directeur AGREENIUM Université en Ligne, chercheur LIRDEF

*** Enseignant-chercheur en économie, Agrocampus Ouest

* Enseignant-chercheur en économie, Vetagro Sup campus agronomique

 

 

 

 

    

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Si les sujets de politiques publiques et d’efficacité économique des entreprises sont des sujets de prédilection des économistes, ils sont aussi des sujets d’agronomes, car ceux-ci savent depuis toujours que leurs objets d’étude (parcelle, exploitation agricole, territoire) ne sont pas que techniques. Chacun de ces objets est piloté par un agriculteur, pour lequel le raisonnement n’est jamais ni seulement technique ou ni seulement économique.

 

Pour autant, force est de constater que les travaux de recherche pluridisciplinaire entre agronomes et économistes restent peu nombreux et font aujourd’hui défaut pour l’aide aux décideurs, tant au niveau des exploitations agricoles que des politiques publiques, alors que la transition agro-écologique appelle des changements profonds dans les raisonnements et demande d’intégrer l’agronomie et l’économie.

 

Ce constat a encouragé les deux associations professionnelles, l’Association française d’agronomie et la Société française d’économie rurale, à organiser une rencontre dans le cadre des Entretiens du Pradel, lieu symbolique s’il en est. En effet, c’est sur ce domaine qu’Olivier de Serres écrivit son œuvre « Théâtre d’agriculture et Mesnage des champs », avec une première édition en 1600, à une époque où les disciplines académiques n’existaient pas encore. Et si Olivier de Serres est souvent considéré comme un agronome, sa vision était avant tout celle d’un gestionnaire de domaine agricole, où le raisonnement agronomique n’était jamais séparé du raisonnement économique. A. Mollard et J. Caneill, par un regard croisé d’un économiste et d’un agronome sur ce traité, nous rappellent à la fin de ce numéro que le besoin de synergie entre agronomie et économie n’est pas nouveau !

 

L’objectif qui a été assigné à cette édition des Entretiens du Pradel de septembre 2014 fut donc d’interpeller les agronomes et les économistes pour faire en sorte que ceux-ci travaillent mieux ensemble en cette période de changements attendus des pratiques dans la perspective d’une agriculture à triple performance économique, environnementale et sociale.

 

Les questions qui étaient posées aux intervenants et participants étaient de plusieurs ordres :

- Comment mettre en synergie l’agronomie et l’économie pour une agriculture qui préserve les ressources naturelles, favorise le développement rural et satisfasse les citoyens-consommateurs et les producteurs ?

- Comment raisonner économiquement des systèmes de culture durables et innovants pour répondre aux besoins des filières, des territoires, et des agriculteurs ?

- Quelles propositions concrètes de politiques publiques pour que le « retour de l’agronomie » dans les décisions technico-économiques des agriculteurs ne reste pas une incantation ?

 

Pour traiter ces questions, une méthode originale a été adoptée : après un échange entre agronomes et économistes sur l’état des lieux des travaux communs sur les questions de politiques publiques et d’efficacité économique des entreprises agricoles, une série d’ateliers, basés sur des témoignages d’agriculteurs, a permis de sortir des cadres académiques pour analyser de manière pragmatique les besoins des agriculteurs afin de les aider dans leurs raisonnements. La diversité des situations présentées dans les ateliers a ainsi permis de mettre en débat le besoin d’une plus grande synergie dans les travaux des deux disciplines scientifiques au service des décideurs, de l’échelle de l’exploitation agricole à celle des politiques publiques.

 

Agronomie et économie face aux enjeux de durabilité en agriculture : de l’ignorance mutuelle à une collaboration à construire

Les points de vue d’une agronome, M.H. Jeuffroy, et d’une économiste, F. Jacquet, sur les collaborations anciennes et à construire entre les deux disciplines, introduisent le numéro. Elles rappellent, chacune de leur côté, que les collaborations ont toujours existé, qu’elles ont pu se distendre du fait des logiques académiques dans les années 80, mais les questions environnementales dans les politiques publiques ont encouragé un nouveau rapprochement depuis les années 90. Elles notent une évolution dans les relations : de l’articulation des approches basée sur le transfert de données entre les recherches disciplinaires vers une confrontation des analyses sur un même objet. Pour l’exploitation agricole, l’impact agronomique et économique du précédent cultural a fait évoluer les raisonnements agronomique et économique de l’année de culture à l’échelle du système de culture ; quant aux politiques publiques, la fonction de production de biens marchands a été élargie à la production de biens marchands et non marchands, incluant l’environnement.

 

Les deux chercheurs reconnaissent cependant l’importance d’aller beaucoup plus loin dans la synergie des approches, tant sur l’objet « exploitation agricole », pour mieux prendre en compte la diversité des pratiques ou les innovations locales dans les modèles, que sur la question des politiques publiques, étant donné les enjeux de sécurité alimentaire et de préservation des ressources naturelles à toutes les échelles, du local au planétaire.

 

Ces points de vue, prolongés par ceux de deux agriculteurs, un céréalier (J. Cottard) et un polyculteur-éleveur (D. Gaboriau), et d’une personnalité n’appartenant pas à la profession agricole (J. Mousset, de l’ADEME), et par un débat, amènent J. Boiffin et J. Pluvinage au constat d’un besoin de synergie encore plus grand entre agronomie et économie, parce que d’autres sujets, nombreux, relèvent de cette double approche: le lien entre le marché, les politiques publiques et les pratiques, la diversification des indicateurs communs pour l’analyse technico-économique et donc de nouvelles bases de données communes, ainsi que la prise en compte des objectifs et du comportement des agriculteurs dans les modèles…

 

Les exploitations agricoles et leur perspective d’évolution, un objet fédérateur pour les agronomes et les économistes

Six ateliers étaient organisés en parallèle, avec pour objectif de discuter des synergies entre agronomie et économie en croisant différents niveaux d’intervention (pratiques, système technique, système de production) avec différents objectifs environnementaux poursuivis (maintien de la biodiversité, qualité de l’eau), cf. Figure 1.

 

Le déroulement de chaque atelier était identique. D’abord un travail de type « brain-storming » sur les représentations, les idées a priori des participants sur les changements agronomique et économique induits dans le cadre donné pour l’atelier. Puis la présentation, en exemple, d’une exploitation agricole par un agriculteur, et à partir de cet exemple, un échange pour identifier les forces et les faiblesses de l’exploitation et les opportunités et les menaces pour l’exploitation en différenciant ce qui est dépendant des choix qui ont été faits par l’agriculteur de ce qui ne l’est pas (démarche SWOT[1])

En fin d’atelier, il a été demandé de réfléchir aux modifications à apporter dans les raisonnements de l’agronomie et de l’économie et aux synergies à développer pour lever les faiblesses et les menaces.

 

Six agriculteurs ont eu la gentillesse de se prêter au jeu de mettre en débat leur exploitation pour nourrir les échanges dans les ateliers (Figure 2). Qu’ils en soient ici grandement remerciés.

Figure 2 : Les agriculteurs témoins des six ateliers, avec une photo de leur choix pour présenter leur exploitation

 

Ces ateliers sont à l’origine des six articles de la deuxième partie du numéro qui visent à répondre à la question générale : « Quels scénarios d’évolution des raisonnements agronomique et économique et quelles nouvelles synergies dans l’action des économistes et des agronomes pour une agriculture durable ? ».

 

Trois constituent une synthèse des échanges ayant eu lieu (Jeanneaux et al., Le Bail et al., Mawois et al.). En lien, trois autres articles offrent, avec un point de vue scientifique, un approfondissement des thématiques abordées dans les ateliers (Martin et Munier-Jollain, Thoyer et al., Bellon et Allaire).

 

Les articles de Jeanneaux et al. et de Martin et Munier-Jollain font écho aux deux ateliers « Amélioration des pratiques actuelles », dans lesquels il a été considéré que : les systèmes techniques de production ne sont pas modifiés, seuls les itinéraires techniques sont revus, des outils de pilotage sont utilisés, pour une meilleure efficience des ressources mobilisées ; les grands déterminants structurels (prix, politiques publiques) ne changent pas mais certains instruments économiques peuvent être adaptés à une plus grande prise en compte des enjeux environnementaux. Jeanneaux et al. rappellent le besoin de mieux connaître les pratiques des agriculteurs dans leur diversité, à l’échelle des exploitations agricoles et des territoires, et les divers savoirs qui y sont liés ; et ils insistent sur les leviers d’action que peut permettre la collaboration des agronomes et des économistes, avec la production de connaissances utiles à la décision et à l’action, individuelle et collective, à l’échelle de l’entreprise et des territoires. Martin et Munier-Jollain prennent l’exemple du plan Ecophyto pour analyser à la fois l’intérêt d’une action publique réunissant les agronomes et les économistes, tout en rappelant les limites de cette action si l’ensemble des acteurs, de l’amont à l’aval de la production agricole, ne se mobilise pas.

 

Les textes de Le Bail et al. et de Thoyer et al. font écho aux deux ateliers « Changement du système technique sans modifier le système de production », dans lesquels il a été considéré que : les assolements et successions de cultures sont amenés à évoluer ; les politiques publiques, l’organisation des filières et les instruments économiques évoluent pour accompagner les changements en cours. Le Bail et al. analysent les leviers et les blocages pour envisager le changement de système technique et proposent que les agronomes et les économistes renforcent leur collaboration sur plusieurs sujets : les références technico-économiques pour des systèmes d’exploitation plus complexes, l’ingénierie territoriale favorisant le management territorial des systèmes de production agricole et la co-évolution des outils des deux disciplines pour mieux articuler les échelles d’espace (de l’exploitation au territoire) et de temps (prise en compte du temps long). Thoyer et al. prennent l’exemple de la diversification des cultures pour montrer comment les agronomes et les économistes peuvent croiser leur réflexion, à la fois pour analyser les verrous qui freinent cette diversification et pour montrer comment les politiques publiques peuvent contribuer ou non à ce changement de système technique.

 

Enfin, les textes de Mawois et al. et de Allaire et Bellon font écho aux deux ateliers « Changement du système de production » où il a été considéré que : les cadres théoriques et les façons de raisonner actuels de l’agronomie et de l’économie ne sont plus pertinents. De nouveaux instruments sont à inventer. Mawois et al., après avoir fait l’analyse des leviers et des blocages pour un changement de production aux différents niveaux de l’exploitation agricole, du territoire et de l’environnement institutionnel et social, mettent en évidence l’importance des objectifs de l’agriculteur et de son comportement à l’échelle individuelle et dans un collectif, dans son exploitation et sur son territoire. Cela doit interroger les agronomes et les économistes sur le besoin d’élargir le cadre d’analyse de la production agricole aux systèmes de production pouvant être considérés comme alternatifs pour les uns, innovants pour les autres, en prenant mieux en compte le développement territorial et l’organisation sociale. Allaire et Bellon proposent, en prolongement, une analyse des évolutions de l’agriculture biologique, à la fois dans sa diversité, ses dynamiques et son dessein. Ce texte de synthèse, bienvenu à l’heure où la transition agro-écologique pourrait réinterroger les fondements de l’agriculture biologique, permet de montrer comment un système de production bien identifié comme celui de l’agriculture biologique est confronté en permanence aux évolutions de la société.

 

Quelle nouvelle synergie dans l’action des économistes et des agronomes pour une agriculture durable ?

La dernière partie du numéro est constituée de trois témoignages très complémentaires, qui permettent de mettre en perspective la nouvelle synergie à rechercher entre agronomes et économistes.

 

P. Baret, après avoir rappelé les défis sémantique (les différentes formulations d’une agriculture agro-écologique) et méthodologique (l’importance de la prise en compte de la diversité des agricultures) posés à la recherche, encourage les chercheurs à évoluer dans leur posture pour être acteurs de la transition dans le contexte de la mondialisation. Cela suppose à la fois de sortir d’une neutralité de façade et de construire des programmes de recherche plus collectifs et interdisciplinaires.

 

F. Kockmann et J.M. Seronie, de leur fenêtre d’acteurs du développement agricole, dans le conseil agronomique ou le conseil de gestion, confirment le besoin de créer de nouveaux indicateurs pour le conseil stratégique des agriculteurs. Par ailleurs, ils insistent sur le besoin d’une plus grande synergie entre agronomes et économistes pour mieux comprendre les objectifs, le comportement et les décisions des agriculteurs, à la fois sur le court terme, dans leurs choix stratégiques sur leur exploitation en lien avec leur environnement (amont, aval, politiques publiques, marché) et dans le long terme, dans leur trajectoire d’évolution dans laquelle certains savent lever les verrous technique et/ou économique alors que ce n’est pas le cas pour d’autres.

 

Enfin, F. Jacquet et T. Doré, en synthèse et conclusion, proposent quatre voies pour aller plus loin dans la collaboration des deux communautés : un approfondissement théorique et méthodologique dans l’approche des objets d’étude par les deux disciplines, une extension des domaines de collaboration à d’autres objets, en particulier le lien territoire/politiques publiques, la construction de données communes croisant les références agronomiques et économiques, et des approches prospectives communes pour l’évolution de l’agriculture.

 

Après la lecture de tous les textes, nous ne pouvons que souhaiter que des agronomes et/ou des économistes s’emparent d’une des propositions exposées pour la porter auprès des institutions ou des décideurs et faire en sorte de s’inscrire dans ces nouvelles collaborations voulues par les deux communautés.

 

Nous vous souhaitons donc une bonne lecture !

 

 


[1] SWOT (ou AFOM en français : Atouts/Faiblesses et Opportunités/Menaces)


 

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