Revue AE&S vol.4, n°1, 8

Les exploitations agricoles et leur trajectoire d’évolution, un objet fédérateur pour les agronomes et les économistes

Evolution des raisonnements agronomiques et économiques pour accompagner les changements de systèmes techniques dans les exploitations agricoles

 

Marianne Le Bail1, Christophe Déprés2, Sophie Thoyer3, Antoine Messéan4

 

 

1 AgroParisTech, UMR Sadapt, 16 rue Claude Bernard, F-75231 Paris Cedex 05

2 Clermont Université, VetAgro Sup, UMR AgroParisTech, Inra, Irstea, VetAgro Sup Métafort, BP 35, F-63370 Lempdes

3 Montpellier SupAgro, UMR Lameta, Place Viala, 34060 Montpellier cedex 2

4 INRA, Eco-Innov, F-78850 Thiverval-Grignon

 

 

 

 

    

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Les ateliers 3 et 4 des Entretiens du Pradel avaient pour objet de discuter des opportunités offertes par le « changement du système technique sans modifier le système de production » afin d’atteindre les objectifs d’une agriculture doublement performante. Les degrés de liberté étudiés ici concernent l’évolution des assolements et successions de cultures ainsi que les politiques publiques, l’organisation des filières et les instruments économiques qui peuvent accompagner ces changements techniques. Les ateliers 3 et 4 ont abordé la même problématique avec deux regards différents quant aux finalités des changements : le maintien de la diversité biologique pour l’atelier 3, la préservation de la qualité de l’eau dans un bassin versant pour l’atelier 4.

 

Cette synthèse reprend d’abord un exemple des idées a priori des participants sur le changement technique puis les principaux freins et leviers au changement de système qui ont été identifiés et discutés dans les deux ateliers. Ensuite, une analyse des deux exploitations agricoles illustrant le changement de système permet d’identifier les forces et faiblesses des trajectoires correspondantes. Enfin, une mise en débat de quelques questions qui bénéficieraient d’une analyse commune entre agronomes et économistes. Il ne s’agit pas de traiter « à fond » ces questions mais de les introduire comme pistes de réflexion pour nos communautés.

 

Un remue-méninge sur les changements du système technique permettant d’améliorer ou de préserver la qualité de l’eau ou la biodiversité

Dans chacun des ateliers, une douzaine de personnes – personnels des Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (CIVAM) ou chambres d’agriculture, exploitants agricoles, enseignants, formateurs ou chercheurs –, s’est prêtée à un remue-méninge sur les changements du système technique permettant, sans modifier le système de production, la reconquête de la qualité de l’eau dans un bassin versant, ou la préservation de la biodiversité à l’échelle d’un agroécosystème. De ces échanges, nous avons dégagé une quarantaine d’items touchant aux domaines technique, économique et organisationnel (voir encadré 1 pour atelier 4 par exemple). Ces items ont été ensuite déclinés selon à trois échelles :

- l’échelle de l’exploitation agricole comme lieu de décision et de gestion des risques ;

- à l’échelle du territoire comme lieu de développement d’initiatives collectives nécessaires pour réduire significativement les pressions ou les impacts négatifs sur les ressources et les écosystèmes ;

- à l’échelle nationale comme niveau d’élaboration et de mise en œuvre des réglementations (environnementales, foncières) et des incitations, en lien avec les politiques européennes, au premier rang desquelles la Politique agricole commune.

 


 

Freins et leviers au changement de système technique

En ce qui concerne les freins au changement de système technique, ils apparaissent à différentes échelles : filières et exploitations.

À l’échelle des filières agricoles tout d’abord car il ne peut y avoir de production sans débouché. Le fait de changer l’assolement et les cultures présentes sur l’exploitation implique, d’une part, qu’il y ait (ou que l’on ait créé) des débouchés et, d’autre part, que ces débouchés soient accessibles géographiquement et qu’ils puissent se révéler rentables. Par ailleurs, il faut pouvoir répondre aux exigences des opérateurs aval des filières, tant en termes de volume, de régularité que de qualité.

À l’échelle de l’exploitation agricole, des équipements spécifiques peuvent s’avérer nécessaires et l’organisation du travail peut être revue pour faciliter l’évolution du système technique. Cependant, c’est surtout au niveau de l’agriculteur que les freins existent. Nous en avons recensé quatre principaux :

Le développement de nouvelles compétences par l’agriculteur en lien avec une organisation du travail ainsi qu’un pilotage des cultures et du système technique qui s’avèrent plus complexes (par exemple la nécessité de disposer et traiter un plus grand nombre d’informations) ;

l’aversion au risque associé au changement constitue un autre frein majeur : en effet, l’agriculteur prend davantage de risques au démarrage, tant au plan technique qu’économique, dès lors qu’il introduit de nouvelles cultures moins maîtrisées et pour lesquelles le manque de recul, et donc de références, est plus important ;

la vision à court-terme des enjeux économiques ou environnementaux (souvent assimilés à des contraintes réglementaires) nuit trop souvent à une représentation positive des nouveaux systèmes techniques de la part des agriculteurs ;

enfin, le manque de visibilité à moyen terme de l’évolution des politiques publiques (les réformes successives de la PAC par exemple) renforce la réticence au changement.

Quant aux leviers permettant d’orienter le changement technique à l’échelle de l’exploitation, ils renvoient principalement aux incitations fournies par les politiques publiques et à la possibilité de disposer de références technico-économiques solides pour penser les impacts économiques et environnementaux de systèmes techniques innovants.

Ainsi, au niveau des politiques publiques, deux leviers peuvent être identifiés :

la révision des aides directes, notamment au travers de la PAC, comme l’accompagnement de certaines cultures dites de diversification (par exemple en subventionnant les semences ou en couplant les aides à certains types de productions) ;

une attention plus forte prêtée aux actuelles contre-incitations ou incitations contre-productives qui ralentissent ou empêchent les agriculteurs d’adopter des systèmes techniques innovants ; cet angle étant d’ailleurs insuffisamment analysé par la recherche. À l’exemple du récent rapport du Centre d’analyse stratégique (2011) sur les aides publiques dommageables à la biodiversité, un travail similaire pourrait être entrepris sur le cas de l’agriculture et des systèmes innovants.

Au niveau des références technico-économiques, le levier principal est de mieux connaitre les impacts économiques et environnementaux des systèmes techniques innovants, leurs impacts directs et indirects, immédiats ou différés dans le temps. L’élaboration et la diffusion de références fiables apparaissent comme des étapes essentielles pour accompagner le changement de système technique. Ceci a également des conséquences en termes de conseil et de formation des agriculteurs.

 

Analyse des forces et faiblesses sur les deux études de cas

Les deux exploitations agricoles s’appuient toutes deux sur un allongement de la rotation comme changement technique pour répondre à des enjeux environnementaux.

L’agriculteur A exploite 80 hectares de grandes cultures, 50 hectares de melons et assure un travail d’entreprise pour une exploitation voisine en agriculture biologique (figure 1). Pour l’atelier grandes cultures, il a évolué vers une succession sur 6 ans (Colza, Blé dur, Maïs Grain, Tournesol, Blé tendre et Féverole), avec des plantes de couverture chaque fois que c’est possible (voire des associations). Il a supprimé le travail du sol sauf sur la ligne de semis, avec une réduction sensible de l’usage des produits phytosanitaires et une diminution des doses d’azote.

L’agriculteur B exploite 80 hectares de culture sur une « Rotation » longue avec pois et féverole sur deux fois 6 ans avec des aménagements permanents (finalement jamais la même rotation) et il a supprimé le labour (figure 2).

 

 

 

Les deux ateliers ont débattu des choix stratégiques de chacune des exploitations agricoles, les ont resitués par rapport aux freins et leviers identifiés au préalable et ont conduit une analyse dite AFOM pour atouts, faiblesses, opportunités et menaces[1] qui est résumée dans l’encadré 2.

 


 

Une analyse des freins et leviers au changement dans les exploitations à approfondir pour un débat fructueux entre économistes et agronomes ?

De l’analyse des freins et leviers au changement technique de système de culture, deux tensions peuvent être dégagées entre les logiques économique et agronomique.

La première concerne la tension potentielle en agriculture entre économies de gamme (Panzar et Willig, 1981) et économies d’échelle (Dupraz et Vermersch, 1997) et leurs implications respectives en termes de durabilité. Alors que l’objectif agronomique visant à diversifier les productions à l’échelle des exploitations peut être soutenu en économie par la notion d’économie de gamme (Meynard et al., 2013), cet objectif rentre en tension avec une autre logique économique dite d’économie d’échelle (dominante dans l’histoire récente de l’agriculture) qui consiste à privilégier la spécialisation des filières à l’échelle des bassins de production pour réduire les coûts moyens de production.

La seconde tension tient à l’opposition entre les bénéfices que les nouveaux systèmes techniques procurent potentiellement à long terme et les coûts d’adoption du changement technique qui sont à supporter à court terme. Il en résulte une interrogation sur la capacité des mécanismes incitatifs existants à davantage valoriser les bénéficies de long terme dans les décisions prises alors même que le contexte économique conduit les agriculteurs à privilégier par exemple la flexibilité à court terme des assolements pour répondre à la volatilité des prix mondiaux.

Trois pistes de réflexion semblent se dégager des débats autour desquelles une collaboration entre économistes et agronomes serait a priori fructueuse.

La première piste concerne l’élaboration de référentiels technico-économiques adaptés à des systèmes plus complexes. L’analyse des freins a mis en évidence l’importance de disposer de références complètes, fiables et solides, prenant en compte la dimension temporelle et pas uniquement des références axées sur les performances annuelles des cultures. Deux axes d’amélioration sont ici à privilégier :

- d’une part, le changement d’échelle temporelle : de la culture à la succession des cultures, pour mieux intégrer les effets à long terme des changements techniques. Si l’on prend également en compte les inter-cultures ou les associations de cultures, la diversité des systèmes à analyser est considérablement enrichie et les typologies actuelles de systèmes de culture seront à ajuster ;

- d’autre part, l’élargissement de la gamme d’indicateurs permettant de dépasser les analyses en termes de marges brutes pour intégrer les effets des systèmes de culture sur le travail (en répartition, en nature, les risques (économiques, de santé, etc.) et prendre en compte les impacts environnementaux.

Il est souhaitable que de tels référentiels soient conçus collectivement en mutualisant, consolidant et étendant ce qui existe déjà. À ce titre, les référentiels peuvent aussi servir d’outil de médiation entre acteurs aux stratégies parfois divergentes à court terme.

La seconde piste concerne la mise en place d’une ingénierie territoriale. Des enjeux environnementaux comme la qualité de l’eau ou la biodiversité nécessitent le plus souvent la coordination de mesures agro-environnementales à l’échelle du territoire. Même s’il existe aujourd’hui des efforts de ciblage (par exemple avec le système des MAE territorialisées), l’adoption de ces mesures reste une décision individuelle de chaque agriculteur : en n’incitant qu’insuffisamment à coordonner les efforts des agriculteurs à l’échelle d’un territoire, le dispositif des MAE peut s’avérer insuffisamment opérant et efficace. La mise en œuvre d’un management territorial est posée avec une acuité renouvelée. Il s’agit ici d’explorer différents instruments réglementaires ou de nature contractuelle, comme la politique foncière ou les GIEE, qui pourraient être mis en œuvre à l’échelle des exploitations ou des collectifs d’exploitations. À cette fin, il est nécessaire de disposer de modèles spatialisés d’effets des pratiques agricoles sur toute une série d’indicateurs à l’échelle des paysages (érosion, pesticides, azote, eau…). Des travaux de recherche ont été engagés afin de disposer de résultats plus robustes et aisément paramétrables dans chaque situation rencontrée. À titre d’exemple, les bassins d’alimentation de captage constituent, sans aucun doute, des lieux d’expérimentation intéressants compte tenu des enjeux qui s’y nouent.

La troisième piste de réflexion vise à une certaine co-évolution dans le temps des outils agronomiques et économiques permettant d’accompagner le changement technique. En effet, le changement technique passe par différentes phases : 1- les tâtonnements initiaux (on a peu de références sur la variabilité interannuelle des performances, les risques d’échec sont élevés et les bénéfices encore à venir) ; 2- au bout de quelques années, l’accumulation de références collectives permet de mieux maîtriser les innovations à l’échelle de l’exploitation agricole et d’évaluer les effets bénéfiques sur les ressources du territoire. Pour adapter dans le temps le soutien au changement, il faudra alors compenser la prise de risque initiale, essentiellement à l’échelle de l’exploitation agricole. Plus tard, une fois certains seuils franchis, on peut réorienter les ressources vers l’extension territoriale des actions, et vers le transfert des systèmes entre générations. En effet, le temps long est une contrainte incontournable, compte tenu de l’inertie des processus environnementaux (les pratiques actuelles ont un impact sur la qualité de l’eau pour plusieurs décennies) et des risques de rupture de stratégie au moment de la transmission intergénérationnelle.

 

Conclusion

Les débats en ateliers ont souligné le fait que les systèmes techniques ne peuvent être examinés indépendamment des logiques de filières et de territoires dans lesquels les exploitations sont insérées. Les décisions prises par l’agriculteur sont contraintes par ces logiques tout comme elles ont des conséquences au-delà du système lui-même, par exemple à l’échelle du bassin versant. C’est un fait dont il faut tenir compte pour manager le changement en agriculture.

Le système technique apparait aussi comme encastré dans un contexte économique, organisationnel et politique qui en conditionne le champ des possibles. Ce contexte s’apparente à une matrice incitative qui modèle ou oriente le comportement et les choix des agriculteurs, allant même jusqu’à déterminer la rentabilité de certaines options (techniques). Sans subvention publique ou incitations à l’échelle des filières, le développement de certaines cultures est par exemple illusoire à court terme.

 

De ce point de vue, il est intéressant de noter que, même si les politiques publiques manquent parfois de vision sur le moyen terme, elles ont été davantage évoquées dans les débats comme des leviers d’action plutôt que comme des contraintes pour la gestion du changement technique en agriculture. Il en résulte une forte attente des parties prenantes en direction des pouvoirs publics.

 


[1] Autrement appelée « analyse SWOT » pour l’acronyme anglais signifiant Strengths (forces), Weaknesses (faiblesses), Opportunities (opportunités), Threats (menaces).

 

 

   


Références

Centre d’analyse stratégique (2011). Les aides publiques dommageables à la biodiversité. Rapport de la mission présidée par Guillaume Sainteny. Paris, La Documentation française: 336 p.

Panzar, J. C. and R. D. Willig (1981). Economies of scope. American Economic Review, 71(2) : 268-272.

Dupraz, P. and D. Vermersch (1997). La spécialisation et la concentration des exploitations agricoles peuvent-elles être remises en cause ? INRA Sciences Sociales N°2 : 4 p.

Meynard, J. M., Messean, A., Charlier, A., Charrier, F., Fares, M., Le Bail, M., Magrini, M.-B. (2013). Freins et leviers à la diversification des cultures. Étude au niveau des exploitations agricoles et des filières. Rapport d'étude, INRA, 226 p.


 

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