Revue AE&S vol.5, n°1, 14

Changement climatique et agriculture : comprendre et anticiper , ici et ailleurs.

S’adapter au changement climatique et en atténuer les effets

Changement climatique et agricultures du monde (Emmanuel Torquebiau, éditeur scientifique). Editions QUAE. 328 pages, édition anglaise aux éditions Springer.

 

 

Marc Benoît

Président de l’Association française d’agronomie  

 

 

 

 

 

   


Préfacé par Laurence Tubiana, remarquablement illustré, et centré sur les agricultures du Sud, cet ouvrage[1] est un apport considérable et novateur à deux thématiques : l’adaptation au changement climatique des plantes, systèmes de production et agricultures, et l’atténuation par les agricultures du monde des causes du changement climatique. Il centre les futures recherches à mener sur des agricultures climato-intelligentes, en insistant sur la nécessité de disposer de politiques publiques appropriées.

Dense, riche en points de vue variés, mobilisant une vaste communauté scientifique principalement composée d’agronomes, géographes, biologistes, zootechniciens, politistes, cet ouvrage est une somme qui prend le risque d’aborder cette question des liens entre changement climatique et fonctionnement des agricultures, comme un tout ! Les lecteurs doivent d’ailleurs interpréter « agricultures » au sens larges, car ils trouveront des contributions également passionnantes en foresterie, hydrologie, politique sanitaire.

Cet ouvrage organise les apports en quatre parties :

-          Répondre au stress climatique, en huit chapitres,

-          A la recherche de nouvelles pratiques, en sept chapitres,

-          Stimuler des transformations, en sept chapitres,

-          Voir plus loin, qui tient lieu de conclusion étoffée, en trois chapitres.

Formellement, la lecture est très aisée, chaque chapitre s’ouvre sur un court résumé de son contenu, les figures et schémas sont tous très lisibles et particulièrement pédagogiques, et se conclut par une liste de quelques dizaines de références bibliographiques. J’insisterai sur les 18 encadrés insérés dans cet ouvrage, qui constitue un formidable « résumé parallèle » des principales idées et concepts mobilisés par les auteurs.

 

Détaillons maintenant, les principales idées qui structurent ces quatre parties :

 

Répondre au stress climatique 

Les huit chapitres de cette partie. Un premier chapitre consacré aux concepts de la cyndinique (science des risques) rappelle avec brièveté et talent les enjeux conceptuels de la thématique des risques et de leurs maîtrises.

Les thématiques abordées sont :

·         Les stratégies adaptation du riz en réponse à la chaleur au stade floraison,

·         L’adaptation des cultures et de leurs conduites à la salinité,

·         L’amélioration des cultures à la sécheresse en zone de savane africaine,

·         Les bioagresseurs des cultures tropicales face au changement climatique,

·         La bonne santé du caféier pour atténuer les effets du changement climatique,

·         Les maladies animales à transmission vectorielle

Cette première partie se conclut par un chapitre de synthèse qui identifie l’ampleur des relations liant les systèmes de culture annuels tropicaux au changement climatique. Ce chapitre identifie trois faits originaux affectant ces systèmes de culture : (i) leur sensibilité aux effets combinées de température-de pluviométrie-de l’augmentation de la concentration en CO2-de modifications du rayonnement, (ii) leur capacité à atténuer les causes du changement climatique par exemple en tentant de diminuer la très forte contribution des rizières aux émissions de méthane, enfin (iii) leur adaptation au changement climatique illustrée par deux systèmes techniques, l’agriculture de conservation et l’agroforesterie.

 

A la recherche de nouvelles pratiques 

Cette partie offre une vision kaléidoscopique de nouvelles pratiques déjà mises en œuvre et où les interactions praticiens–chercheurs sont un enjeu fort, face à la diversité des situations à prendre en charge. Pour donner un ancrage commun à ces recherches, les auteurs proposent de centrer les efforts des agronomes, zootechniciens et forestiers sur de nouveaux modèles d’agricultures climato-intelligentes.

Pour donner à voir la diversité des thèmes abordés dans cette recherche de nouvelles pratiques, tant dans l’adaptation au changement climatique que dans l’atténuation, listons les principales pratiques relatées:

 

• Des études de cas de possibles agricultures climato-intelligentes au Burkina Faso et en Colombie,

• La gestion des territoires hydrologiques,

• La valorisation agricole des résidus organiques,

• La résistance des forêts tropicales humides,

• La plantation d’arbres tropicaux,

• L’agroforesterie caféière et cacaoyère,

• En élevage, le cas des ruminants dans les pays du Sud

Bien sûr souvent les items sont traités brièvement, mais la très riche et pertinente bibliographie fait plus que compenser cette faiblesse inhérente à toute synthèse !

 

Stimuler des transformations 

Cette partie propose de « prendre du recul », de quitter les pratiques humaines pour se pencher sur les méthodes, dispositifs qui permettraient d’enclencher des changements vertueux. Cette partie est celle qui contient le plus de pistes ouvertes : si, en tant que lecteur vous êtes à la recherche de degrés de liberté et de nouvelles thématiques de recherche, commencez par cette partie !

Les ouvertures instruites par les sept chapitres de cette partie portent sur un choix de transformations souhaitables :

• L’impact sur la consommation alimentaire et la nutrition,

Le concept « Une seule santé » pour mieux articuler politiques sanitaires et changement climatique,

Les services écosystémiques,

L’analyse en cycle de vie pour relier agriculture et changement climatique,

Les paiements pour services environnementaux,

rôles de la certification et des labels,

Enfin, l’évaluation des politiques publiques climatiques à l’échelle globale et nationale.

 

Voir plus loin 

Cette partie se veut une invitation à inventer des voies et cheminements dans nos futurs champs de recherche sur les futures agricultures confrontées au changement climatique. En centrant sur l’idée d’une agriculture climato-intelligente, cette quasi injonction à penser en permanence des faits agronomiques compatibles avec l’adaptation et l’atténuation du changement climatique, les agronomes se retrouvent plongés dans les mêmes bonheurs de pensée qu’il y a quatre décennies quand ils devaient créer des agricultures «milieu-intelligentes ». En effet, penser la conception et l’évaluation de systèmes de culture et de production compatibles avec les potentialités du milieu était un défi de taille qui visait déjà à éviter l’artificialisation coûte que coûte !

Ici, les auteurs, après avoir posé l’agriculture climato-intelligente comme enjeu partagé, la confrontent aux arènes de la négociation internationale sur le changement climatique, et terminent cet ouvrage roboratif par de nouvelles perspectives de recherche concernant les agricultures du Sud.

 

 

 

Au terme de cet ouvrage, le lecteur sera nourri d’une foisonnante richesse de cas et d’expériences, mais je reste très inquiet par la capacité de ces agricultures qui évoluent déjà sur une « corde raide » à mobiliser moyens humains et matériels face à l’ampleur des enjeux très clairement explicités par les auteurs de cette magistrale synthèse.

 

 

 


 

   Les articles sont publiés sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)

http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/Pour la citation et la reproduction de cet article, mentionner obligatoirement le titre de l'article, le nom de tous les auteurs, la mention de sa publication dans la revue AES et de son URL, la date de publication.