Revue AE&S vol.5, n°1, 7

Changement climatique et agriculture : comprendre et anticiper , ici et ailleurs.

S’adapter au changement climatique : outils, moyens et acteurs

L’observation des effets agricoles du changement climatique en France : quelle contribution à l’adaptation ?

 

Frédéric LEVRAULT

Expert "Agriculture et changement climatique" – Chambres d’agriculture – France

Chambre d'Agriculture ALPC

CS 45002 - 86 550 MIGNALOUX-BEAUVOIR

 

 

   


Résumé

La multiplication des effets agricoles avérés du changement climatique dans notre pays, nous interroge sur l’intérêt de ces informations dans une perspective d’adaptation de l’agriculture française.

L’article analyse d’abord les deux familles d’observations disponibles. D’une part, les indicateurs agricoles qui présentent des traits d’ensemble (diversité des productions affectées, nombreux territoires concernés, significativité statistique, rupture à partir de 1980, etc.) aux fortes vertus pédagogiques pour les acteurs des territoires, même si - leur lien au climat n’étant pas univoque (impacts, adaptations, combinaison des deux) ou pas toujours démontré - des précautions d’emploi s’imposent. D’autre part et complémentaires des premiers, les indicateurs agro-climatiques qui bénéficient d’atouts spécifiques (lien univoque au climat par exemple), mais comportent eux-aussi quelques règles d’utilisation.

L’intérêt de ces observations est ensuite examiné dans une perspective d’adaptation de l’agriculture : recommandations sur la collecte des données ; voies de valorisation des observations ; organisation de l’adaptation.

 

Mots clés : changement climatique, adaptation, indicateurs, prise de décision, information des agriculteurs


Summary

Observation of climate change impacts on French agricultural: can it be a useful contribution to adaptation?

The accumulation of well-documented climate change effects on agriculture in our country drives us to wonder how this information can be used in order to adapt French agriculture to those new conditions.

The article first analyses two types of available observations. On the one hand, agricultural indicators with general characteristics (production diversity, land involved, statistical significance, break from 1980, etc.) that have a high pedagogical interest for stakeholders, even though they should be used carefully, considering that their link to climate is not univocal (impacts, adaptations, combination) or not always well demonstrated. On the other hand, agro-climatic indicators with specific advantages (strong link to climate, for example), that should also be used respecting basic rules.

Secondly, we consider the relevance of these observations to adapt agriculture, giving recommendations about data gathering methods, data use and adaptation organization.

 

Key words: climate change, adaptation, indicators, decision making, farmer’s information


Introduction

La grande majorité des travaux scientifiques ou des prospectives sur les impacts agronomiques, agricoles et environnementaux du changement climatique et l’adaptation à celui-ci (AFClim1, CC-CEGCEH2, CLIMATOR3, ClimSec4 Explore 20705, Garonne 20506, etc.), consiste par voie de modélisation mécaniste (projections climatiques et agronomiques) à simuler les comportements futurs de diverses productions agricoles ou des conditions environnementales qui les déterminent. Précieuses pour approcher ce que pourraient être les pratiques agricoles de demain dans un contexte climatique différent du présent, ces projections mécanistes restent pourtant difficiles d’accès pour les acteurs agricoles des territoires. Ceci pour deux raisons principales.

• Les horizons de temps étudiés y sont distants du présent : milieu et fin du XXIème siècle le plus souvent. Cette volontaire distance réduit le rapport signal/bruit découlant des concepts et formalismes utilisés, facilitant la différenciation des effets agricoles du climat entre temps présent et temps futur. Malheureusement, de telles échéances - trop lointaines – ne permettent que difficilement aux acteurs économiques ou institutionnels d’identifier des voies d’adaptation probantes à court terme.

• Les contraintes de calcul y imposent une simplification des systèmes agricoles représentés (localisation, sol, pratiques culturales) : par exemple, 12 sites pour la France métropolitaine dans CLIMATOR, 14 dans AFClim. Cet écart aux pratiques telles qu’opérées au champ est également un frein à l’appropriation des résultats.

Un frein supplémentaire à l’appropriation des résultats de modélisation réside dans l’incertitude sur ces résultats, résultant notamment de la prise en compte de différents scénarios d’émissions de GES et de l’utilisation de plusieurs modèles climatiques. A l’horizon de fin de XXIème siècle, cette incertitude se traduit par des gammes de résultats dont l’étendue n’est que rarement comprise par les acteurs de terrain.

Malgré ces limites, la modélisation mécaniste reste indispensable pour tenter d’éclairer notre avenir climatique et agricole.

Ceci posé, une deuxième voie d’approche - complémentaire des projections mécanistes – est d’une grande valeur pour le développement agricole : l’observation des effets agricoles (impacts et/ou adaptations) avérés du changement climatique, dont l’intérêt est double.

D’une part, les évolutions climatiques et leurs incidences agricoles qui se matérialisent sous nos yeux depuis quelques décennies, constituent une démonstration par les faits aux vertus pédagogiques indispensables pour impliquer les responsables professionnels vis-à-vis de l’adaptation. D’autre part, certaines trajectoires déjà perceptibles montrent l’émergence de contraintes climatiques nouvelles (cas du plafonnement des rendements en blé tendre, par exemple) mais aussi l’existence de solutions concrètes (cas des vendanges nocturnes, par exemple), soulignant à la fois l’urgence de l’adaptation, l’importance économique de l’enjeu et l’existence de premières solutions opérationnelles.

Il faut ajouter que notre pays possède de nombreux suivis de la production et des pratiques agricoles conduits par les services de l’état, les organismes de recherche, les instituts techniques, les organisations professionnelles (Chambres d’agriculture, coopératives, interprofessions, centres d’études techniques agricoles, …), ou par les agriculteurs eux-mêmes. Quand bien même ces suivis ne sont pas encore organisés pour répondre à l’enjeu d’adaptation au changement climatique, leur nombre et leur qualité permet d’ores-et-déjà une première quantification des évolutions agricoles et environnementales en cours.

Dans cet article, nous analyserons tout d’abord les caractéristiques des observations disponibles en France et portant sur les incidences agricoles du changement climatique. Puis, nous examinerons comment ces observations peuvent être davantage mobilisées pour l’information des responsables agricoles. Enfin, nous étudierons comment l’adaptation de l’agriculture s’organise actuellement, et préciserons la place que peuvent y prendre les observations.

Objectifs

• Donner un aperçu des effets déjà perceptibles du changement climatique sur l’agriculture, et distinguer les différents indicateurs agricoles accessibles.

• Préciser l’apport complémentaire des indicateurs agro-climatiques.

• Montrer l’utilité de ces observations pour les responsables agricoles et institutionnels.

• Formuler quelques recommandations pour la collecte et la valorisation de ces informations.

• Décrire l’organisation actuelle des travaux sur l’adaptation de l’agriculture et y situer les observations.

Effets agricoles du changement climatique : ce qui est déjà perceptible

Les exemples d’effets agricoles avérés du changement climatique se multiplient dans les publications scientifiques (BRISSON et al, 2010 ; DAUX et al, 2007 ; HAWKINS et al, 2013 ; LOBELL et al, 2011 ; OSBORNE et WHEELER, 2013 : VAN OORT et al, 2012), techniques (BNIC, 2007 ; GLEIZER et al, 2007 ; LEGAVE, 2009), ou de vulgarisation (DENHARTIGH, 2014), voire dans les enregistrements des agriculteurs eux-mêmes. Il faut bien l’admettre, en quelques décennies à peine, l’agriculture française est devenue un marqueur de l’évolution climatique à l’œuvre dans notre pays.

L’examen de ces évolutions, pour peu qu’on l’appuie sur un nombre de cas suffisant, fait ressortir plusieurs traits.

Principaux traits des effets agricoles perceptibles

Premièrement, les évolutions observées sont nombreuses et généralement significatives au sens statistique du terme. Elles affectent des productions agricoles variées aussi bien pérennes qu’annuelles (Cf. figure n°1). Elles s’observent tant pour des variables de production (quantitatives tel que le rendement du blé tendre, ou qualitatives tels que la teneur en sucre et acidité des moûts), que pour des variables de développement (date d’apparition de stades phénologiques, durées de cycle), ou encore des opérations culturales (dates de semis et de récolte essentiellement). Il n’y a donc pas – ou peu – de système de production à l’abri.

 

 

En second lieu, ces évolutions s’observent dans toute la France métropolitaine, et non pas hypothétiquement dans le seul Sud pour la raison erronée – entendue ici ou là - que le changement climatique y serait plus marqué. Tous les territoires et tous les acteurs de l’agriculture sont donc concernés.

Troisièmement, une accélération se manifeste au début des années 1980 pour un certain nombre de ces indicateurs agricoles, concomitamment avec la rupture thermique constatée en France au même moment (Cf. figure n°2). Si cette récente trajectoire thermique perdure, les conséquences agricoles à venir seront particulièrement marquées.

Figure n° 2 : évolution observée depuis 1900 de la température moyenne annuelle en France, estimée à partir d’une vingtaine de stations météorologiques de référence.

Sources : Météo France, série homogénéisée.

 

En quatrième lieu, ces signaux agricoles du changement climatique impressionnent par leur nombre et la vitesse des évolutions visibles. Pour autant, nous n’avons pas à ce jour de vision exhaustive de l’effet avéré du changement climatique dans les différents bassins de production agricole. Par exemple, l’effet de l’augmentation constatée des températures (donc de l’augmentation de l’évapotranspiration) sur la consommation en eau des cultures – et plus particulièrement sur l’irrigation – n’est à ce jour que peu documenté. Une lecture plus complète des effets perceptibles du changement climatique sur l’agriculture française reste donc à bâtir.

Enfin, ces indicateurs agricoles diffèrent dans leur relation de cause à effet avec l’évolution du climat, ce qui appelle une distinction.

Indicateurs agricoles du changement climatique : une distinction nécessaire.

Rappelons d’abord l’indispensable précaution à prendre, lors de la mobilisation de ces indicateurs agricoles : s’assurer que le lien au changement climatique a préalablement été démontré par les chercheurs en climatologie, agronomie ou écophysiologie. Après quoi, ces indicateurs peuvent être utilisés à des fins de sensibilisation, formation, conseil auprès des acteurs de terrain.

La relation entre le déterminant climatique et sa conséquence agricole permet de distinguer quatre familles d’indicateurs agricoles du changement climatique.

• Les impacts observés dont il a été démontré que la cause est exclusivement (ou quasi-exclusivement) climatique. C’est par exemple le cas de la date de floraison ou de maturité physiologique d’une culture pérenne (arboriculture ou viticulture) sous réserve qu’aucune modification de pratique (changement de variété par exemple) n’ait été opérée durant la période d’observation, introduisant de ce fait un biais dans l’effet climatique. L’exemple très connu de l’avancement des dates de vendanges entre dans cette catégorie.

• Les impacts observés dont les causes sont multiples, le changement climatique étant l’une d’entre elles. Le plafonnement des rendements en blé tendre en est l’exemple parfait, les auteurs (BRISSON et al, 2010) ayant démontré qu’il résulte de l’effet combiné du changement climatique (pour ½ environ), de la modération de la fertilisation minérale azotée (pour ¼ environ) et du raccourcissement des rotations culturales (pour ¼ environ).

• Les adaptations observées. Elles traduisent le fait que les agriculteurs ont intégré sur le long terme une évolution du contexte climatique local et modifié en conséquence leurs pratiques. En réalité, ces adaptations peuvent s’être opérées sans conscience véritable du phénomène de changement climatique. C’est le cas de l’avancement des dates de semis du maïs grain (Cf. figure n°1) qui correspond suivant les cas, à une recherche d’un potentiel de rendement accru lorsqu’il se combine à des choix de variétés plus tardives, ou à une stratégie d’esquive des stress hydriques de fin de cycle lorsqu’il se combine à des choix de variétés inchangées ou plus précoces.

• Les combinaisons d’impacts et d’adaptation. C’est le cas des dates de récolte de nombreuses cultures annuelles (blé et maïs par exemple) dont l’évolution observée résulte à la fois de la modification des dates de semis, de l’augmentation des températures et de l’évolution des choix variétaux.

On peut ajouter à cette liste, les impacts présumés dont le lien à l’évolution du climat n’a pas été complètement explicité. Ainsi en va-t-il par exemple du rendement du maïs grain (Cf. figure n°3), qui présente dans certaines régions du sud de la France un plafonnement comparable à celui observé chez le blé tendre. La multiplication de températures très élevées et de situations de déficit hydrique marqué explique selon toute vraisemblance ce plafonnement. L’analyse détaillée (à l’image de celle faite sur le blé tendre) des causes de ce plafonnement reste à conduire, d’autant plus que le nord de la France ne semble pas soumis pour cette culture aux mêmes évolutions de rendement.

Figure n° 3 : évolution observée depuis 1960 du rendement moyen régional en maïs grain en Poitou-Charentes.

Source : ORACLE Poitou-Charentes. Données : France AgriMer.

L’apport des indicateurs agroclimatiques

Malgré le grand nombre de dispositifs publics ou privés de suivi de l’activité agricole, le monitoring des effets agricoles du changement climatique peut demeurer délicat à construire pour deux raisons principales. D’une part, ces dispositifs n’ont pas été configurés pour le suivi des incidences de l’évolution du climat : par exemple, les services régionaux statistiques des DRAAF (SRISE) nous donnent accès aux rendements des cultures annuelles, mais pas aux variétés utilisées, pourtant révélatrices possibles d’une adaptation visant à l’esquive des stress thermiques ou hydriques de fin de cycle cultural. D’autre part, les variables agricoles suivies ont généralement plusieurs déterminants, si bien que l’effet climatique – lorsqu’il existe – est complexe à démontrer.

Dans cette situation non rapidement modifiable, une deuxième voie d’observation peut être mise à profit pour l’étude des impacts et de l’adaptation au changement climatique : l’utilisation des indicateurs agroclimatiques.

Un indicateur agroclimatique est construit à partir de l’information fournie par les données climatiques obtenues sur une période de temps donnée. Il décrit de façon synthétique l’évolution des contraintes ou opportunités du climat traduites en termes de réponse des agrosystèmes (croissance et développement) ou de conditions de réalisation de pratiques agricoles. Elaborés à partir des données climatiques observées, les indicateurs agroclimatiques nous renseignent sur l’évolution passée de la faisabilité d’agrosystèmes en lien avec l’évolution observée du climat. Evidemment, ils peuvent également être construits sur le futur à partir des données climatiques issues des projections.

Les exemples suivants illustrent trois voies d’application de ces indicateurs agro climatiques pour aider à l’adaptation de l’agriculture au changement climatique.

 Documenter les adaptations par l’esquive ou par la tolérance

Chez les céréales à paille, l’augmentation observée des températures de printemps et d’été explique pour une large part le plafonnement des rendements observé en France depuis la fin des années 1990 (BRISSON et al, 2010). Sont en cause les jours dont la température est supérieure à 25°C durant la phase de sensibilité (remplissage des grains), le nombre de ces jours dits "échaudants" étant une métrique reconnue de la contrainte exercée en la matière par le climat sur les céréales à paille.

L’analyse de l’évolution observée de ces jours échaudants peut être conduite en deux temps. On peut d’abord examiner quelle est l’augmentation observée du nombre de jours échaudants pour une période calendaire fixe standard indépendante de l’année climatique et considérée néanmoins comme une période sensible, ici les mois d’avril à juin dans l’exemple retenu. On peut ensuite examiner quel avancement (dans le sens de "plus précoce") de la période sensible permet de compenser l’augmentation précédente, malgré le réchauffement tendanciel du climat. L’exemple ci-dessous montre que le nombre moyen de jours échaudants d’avril à juin à Poitiers a augmenté de 57% entre (1953-1982) et (1982-2011), tandis qu’un avancement de 10 jours de la période de calcul permet en (1982-2011) de stabiliser cet indicateur au niveau observé durant la période (1953-1982).

 

 

Moyenne

1953 - 1982

Moyenne

1982 - 2011

Nb jours échaudants

du 01/04 au 30/06

9,4 jours

14,8 jours

Nb jours échaudants

du 22/03 au 20/06

6,9 jours

10,7 jours

Tableau n° 1 : nombre moyen de jours échaudants à Poitiers d’avril à juin, observé durant deux périodes consécutives de trente ans.

Source : ORACLE Poitou-Charentes. Données : Météo France, série brute.

Pour mieux tenir compte de l’effet de la température sur la phénologie des cultures, la période de calcul de l’indicateur peut être "calée" sur la phase phénologique concernée, ici la période de remplissage des grains, constatée ou estimée chaque année. Nous pouvons alors mieux documenter deux voies complémentaires d’adaptation liées à l’accroissement du nombre de jours échaudants :

• l’esquive, en examinant l’avancement calendaire qui stabilise le nombre de jours échaudants durant la période sensible ;

• la tolérance, en examinant l’augmentation du nombre de jours échaudants durant la phase sensible.

L’esquive découle des choix de variété (précocité épiaison) et de date de semis, tandis que la tolérance constitue une voie actuelle de la recherche génétique. Une bonne lecture – dans les différents bassins de production - de la vitesse actuelle d’évolution de ces indicateurs est un atout dans la construction de ces deux voies d’adaptation des céréales à paille.

Préciser un horizon de (non) faisabilité pour une production

Exemple en arboriculture

En arboriculture fruitière, la date de levée de dormance – qui conditionne la date de reprise de végétation – n’est pas mesurée en tant que telle au moyen d’observations physiologiques in situ. Elle est dans la pratique estimée au moyen d’un indicateur agroclimatique (LEGAVE, 2013) qui comptabilise la quantité de froid reçue par les arbres au cours de l’hiver (par exemple pour la pomme var. Golden delicious : initialisation au 30 octobre, puis cumul des températures moyennes journalières au moyen d’une fonction triangle bornée par l’intervalle -19°C à +1°C, puis date de franchissement de 56 unités de froid).

L’observation au cours des dernières décennies de la date calculée de levée de dormance (Cf. figure n°4), permet dans chaque verger (avec les données agroclimatiques locales) d’examiner à quelle vitesse le réchauffement du climat repousse cette date. Dans l’exemple présenté, l’allongement de la durée de levée de dormance semble perceptible, mais statistiquement non encore significatif (pente non différente de 0). A horizon de quelques années, le choix de variété n’est donc pas remis en cause dans le site étudié (La Souterraine – Creuse).

Figure n° 4 : date calculée de levée de dormance du pommier (var. Golden delicious)

depuis 1980 pour la station de Dun-le-Palestel (Creuse).

Source : Chambre d’agriculture de la Creuse. Données : Météo France, série homogénéisée.

Pour des horizons futurs, le même exercice peut évidemment être fait avec les températures fournies par les projections climatiques. L’analyse des évolutions en cours à partir des observations constitue donc une expertise complémentaire aux projections issues des modélisations.

Exemple en grandes cultures

En grandes cultures, les cycles culturaux se raccourcissent en raison de l’augmentation tendancielle des températures (toutes choses égales par ailleurs), avançant ainsi les dates de récolte. A l’issue d’une culture d’hiver, il en résulte un allongement de la durée d’interculture, dont l’intérêt peut être examiné par exemple pour la mise en place d’une culture en dérobé.

Dans le cas présenté est analysée, au cours des six dernières décennies, la faisabilité (disponibilité thermique entre une date de semis et une date de récolte imposées) d’un tournesol en dérobé qui serait semé le 20 juin et récolté le 30 septembre, pour la localisation de Saintes en Charente-Maritime (Cf. figure n°5). Le seuil thermique autorisant l’atteinte de la maturité physiologique est fixé à 1350°CJ base 6 (source CETIOM).

Sur la première demi-période d’observation (1961-1985), le seuil thermique est franchi quatre fois (fréquence de 1,5/10), tandis que sur la deuxième demi-période d’observation (1986-2011), ce même seuil est franchi 14 fois (fréquence de 5,4/10), traduisant l’ampleur du réchauffement estival constaté en France depuis le milieu du XXème siècle. A l’avenir, la poursuite de l’augmentation des températures portera inéluctablement cette fréquence à une valeur suffisamment élevée (9/10 ou plus), rendant cette pratique envisageable. Notons que cette réflexion est bâtie sans intégrer la dimension hydrique de la notion de faisabilité.

Figure n° 5 : disponibilité thermique (somme de température base 6) observée depuis 1960 à Saintes (Charente-Maritime) pour un tournesol en dérobé semé le 20/06 et récolté le 30/09. La ligne pointillée (1350°Jb6) représente le seuil thermique de faisabilité.

Source : ORACLE Poitou-Charentes. Données : Météo France, série quotidienne de référence.

Percevoir l’évolution du contexte hydrique

La ressource disponible en eau - et surtout son évolution constatée et future - est un élément central du débat actuel sur la place de l’irrigation comme moyen d’adaptation au changement climatique. Cette ressource disponible en eau est en effet à la base de toute proposition de répartition entre milieux naturels et activités humaines, dont l’irrigation.

Or, l’incidence du changement climatique sur la ressource disponible est rarement perçue sur le long terme par les responsables agricoles et institutionnels. Cela s’explique notamment par le fait que l’observation directe des débits (cours d’eau) et des niveaux piézométriques (nappes) est difficilement valorisable, la forte anthropisation de la plupart des bassins-versants français perturbant fortement la mise à jour d’un l’effet climatique (GIUNTOLI et al, 2013).

Pour contourner ce problème et appréhender ces dynamiques hydrologiques, on peut mobiliser la chaîne de calcul SIM (SAFRAN-ISBA-MODCOU) qui modélise les bilans d’eau et d’énergie au pas de temps journalier depuis 1958, sur une grille de 8km x 8km couvrant la France métropolitaine. Cette chaîne de calcul basée sur des observations réanalysées permet notamment d’extraire les précipitations et l’évapotranspiration réelle (ETR). Sous réserve de travailler sur des surfaces et des durées suffisantes (plusieurs milliers d’hectares, quelques semaines au moins), la soustraction (précipitations – ETR) permet une estimation de la quantité des pluies efficaces, contributives des écoulements d’eau dans le sol (infiltration) et à la surface du sol (ruissellement) dans un territoire et pour une période donnée.


L’exemple présenté (figure n°6) présente l’évolution depuis 1959 du cumul des pluies efficaces du 01/10 au 31/03 sur l’ensemble du département de la Charente. On observe une nette tendance à la baisse (-160 mm en 53 ans), qui résulte de l’augmentation tendancielle de la température sur cette période, elle-même génératrice d’une augmentation de l’évapotranspiration. Cette baisse tendancielle des pluies efficaces (c’est-à-dire des pluies nécessaires à la recharge des aquifères) doit se comprendre comme une baisse significative de la ressource disponible, baisse pourtant peu perçue par les acteurs de ce territoire.

 

Figure n° 6 : cumul des pluies efficaces du 01/10 au 31/03 observé depuis 1959 sur l’ensemble du département de la Charente.

Source : ORACLE Poitou-Charentes. Données : Météo France, chaîne SIM.

Des résultats de même ordre seraient obtenus sur bon nombre de départements français avec la chaîne de calcul SIM, alors que l’analyse des écoulements réels est plus nuancée (GIUNTOLI et al, 2013). Comparativement aux deux cas précédents, cet exemple n’est pas un impact agricole direct du changement climatique mais un impact sur le milieu (ou impact agricole indirect).

 Intérêt et précautions d’utilisation des indicateurs agroclimatiques

Les indicateurs agro climatiques présentent trois atouts majeurs.

• Ils bénéficient en France d’historiques conséquents d’enregistrements météorologiques nécessaires à leur construction : continuité sur plusieurs décennies et couverture spatiale dense. De la sorte, la majorité des bassins de production agricole français peuvent être documentés pour une étude sur l’adaptation.

• Une riche bibliothèque d’indicateurs agroclimatiques a déjà été bâtie par les agronomes, qui permet d’inférer un grand nombre de processus de croissance ou de développement sur un panel conséquent de productions agricoles.

• Leur relative simplicité de mise en œuvre (comparativement à la modélisation agronomique mécaniste) facilitera leur emploi par les organismes de conseil agricole, lorsque ceux-ci porteront la question de l’adaptation de l’agriculture au changement climatique.

Cependant, deux précautions d’utilisation de ces indicateurs agroclimatiques doivent être rappelées.

D’abord, chacun de ces indicateurs ne renseigne que sur une composante délimitée de la croissance, du développement ou de l’itinéraire technique d’une culture (ex : durée d’une phase phénologique, risque climatique sur une période donnée, plage de temps disponible pour une intervention culturale, etc.). Ils n’intègrent pas l’ensemble des déterminants de la production agricole et ne peuvent être utilisés pour chiffrer nombre de variables agricoles d’intérêt : rendement, consommation d’intrant, marge, etc. Ils éclairent donc le sujet de l’adaptation au changement climatique, mais dans un registre d’étude dont les bornes doivent être comprises.

Ensuite, ces indicateurs devraient en toute rigueur être construits au moyen de séries climatiques "homogénéisées" c’est-à-dire corrigées des biais métrologiques éventuels de mesure (exemple : changement de capteur ou de type d’abri pour la température) qui peuvent être présents sur des séries longues de plusieurs décennies. De telles séries homogénéisées à pas de temps journalier ne sont pas encore disponibles pour l’ensemble du territoire français. En leur absence, il est possible d’utiliser des séries de substitution dites "séries quotidiennes de référence" (SQR), cependant moins nombreuses sur le territoire métropolitain.

Intérêt des observations pour les responsables agricoles

Soulignons d’abord que la perception par les responsables agricoles des évolutions climatiques et agricoles en cours (i.e. observées) est à parfaire. Dans les filières de cultures pérennes (viticulture, arboriculture et forêt) ainsi que dans les productions fourragères, la prise de conscience paraît plus forte que dans les autres filières des cultures annuelles.

La difficulté d’appréhension de l’évolution observée du climat par les acteurs agricoles a plusieurs sources :

• l’évolution tendancielle du climat qui ne peut être perçue que sur le temps long (i.e. plusieurs décennies) notamment parce que sa variabilité (interannuelle et interdécennale) est marquée ;

• la complexité des évolutions en cours avec des trajectoires différentes constatées pour la température d’une part (en hausse tendancielle significative en toutes saisons et sur tout le territoire) et les précipitations d’autre part (sans évolution claire pour le cumul annuel dans une bonne partie de notre pays) ;

• l’émergence tardive de dispositifs de monitoring du climat qui soient connus des acteurs agricoles et qui décrivent ces évolutions aux échelles géographiques appropriées (voir www.meteofrance.fr/climat-passe-et-futur/climathd<cite> </cite>par exemple).

Quant aux effets agricoles observés de l’évolution du climat - qu’il s’agisse d’impacts ou d’adaptations – on peut en dire que :

• ils présentent des dynamiques temporelles (tendance et variabilité) souvent comparables à celles observées pour le climat ;

• leur lecture en est actuellement initiée davantage par filière que par territoire ;

• leur promotion suppose que les liens entre évolution du climat et effets agricoles aient été préalablement démontrés (cas du plafonnement des rendements en blé tendre) ;

• un large catalogue (à défaut d’être exhaustif) des effets agricoles observés ou attendus du changement climatique n’a pas fait l’objet d’un consensus entre les acteurs agricoles en France, les quelques exemples présentés par l’ONERC (Observatoire National sur les Effets du Réchauffement Climatique) ne pouvant se substituer à une prise en charge plus ambitieuse du sujet par les organisations agricoles ;

• il n’y a que peu de dispositifs permanents, portés par les organisations professionnelles, consacrés à l’élaboration et à la valorisation de tels monitorings.

L’initiative, prise par les Chambres d’agriculture à partir de 2011, de déployer progressivement des Observatoire Régionaux sur l’Agriculture et le Changement cLimatiquE (ORACLE) constitue une avancée intéressante, qui combine une grille de lecture commune (climat / agroclimat / impacts / adaptations / atténuation) et une échelle géographique pertinente (région) dans un but d’information et d’aide à la décision.

Figure n° 7 : déploiement des Observatoires Régionaux sur l’Agriculture et le Changement cLimatiquE (ORACLE) portés par les Chambres d’agriculture au 31/12/2015.

Source : Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture.

 

Ces dispositifs d’information sur les évolutions climatiques et agricoles en cours (i.e. observées) doivent être déployés sur tout le territoire, car :

• l’évolution de notre climat impose aux acteurs économiques un changement de culture professionnelle dans lequel le tropisme naturel des responsables agricoles vers les enjeux de court terme (gestion des crises, bilans de campagne, nouvelles réglementations, etc.), doit laisser une place à l’enjeu de long terme qu’est l’adaptation au changement climatique ;

• ils constituent un complément indispensable aux projections climatiques car ils permettent i) d’acquérir une lecture locale et concrète des évolutions avérées, ii) d’en délivrer une juste mesure exempte de certaines des faiblesses de la modélisation climatique (descente d’échelle par exemple), iii) de créer une perspective avec les projections issues des modélisations et iv) d’évaluer des objectifs d’adaptation lorsque ceux-ci auront pu être définis.

La répétition à venir des impacts agricoles du changement climatique favorisera assurément la mobilisation des observations. A titre d’illustration, rappelons que dans certaines régions françaises le rendement moyen en blé tendre en 2011 s’est situé une dizaine de quintaux en dessous de la moyenne quinquennale, en raison d’un printemps chaud et sec illustratif des situations attendues d’ici la fin du siècle. Depuis lors, les acteurs agricoles sont plus réceptifs au sujet du plafonnement des rendements du blé tendre.

Cette possibilité d’une lisibilité accrue sur les évolutions en cours ne doit pas effrayer les responsables agricoles, pour la raison qu’elle validerait l’hypothèse d’inévitables changements des pratiques. Ces changements de pratiques seront d’autant mieux maîtrisés qu’ils auront été anticipé, grâce notamment à une juste perception des tendances en cours. Il revient à présent aux leaders d’opinion de militer sans tarder pour la collecte et la valorisation de ces observations.

Cependant, derrière l’enjeu de la construction de cette lisibilité dans les territoires ruraux, se cache le risque d’une multiplication de dispositifs disparates et onéreux. Si un plus large effort d’observation doit être porté par le développement agricole, quelques règles générales nous semblent devoir être respectées, dans l’idée d’une efficacité d’ensemble.

Recommandations pour optimiser la collecte et la valorisation des observations sur les effets agricoles du changement climatique

Nous voyons actuellement émerger en France les premiers dispositifs d’observation des effets du changement climatique. Appuyés sur des financements publics, purement agricoles (ORACLEAquitaine, ORACLEPays-de-la-Loire, ORACLEPoitou-Charentes) ou bien transversaux (ONERC, OREC Rhône-Alpes, OPCC, etc.), ils s’élaborent et fonctionnent souvent indépendamment les uns des autres. Amenés sans doute à se multiplier, ils vont poser au monde agricole la question de l’exhaustivité de la couverture du territoire national, de la représentation des différentes filières et enjeux concernées, ainsi que de la maîtrise de leurs coûts de construction et de fonctionnement.

Notre ambition ne doit pas être de mettre en observation toutes les variables agricoles (ou environnementales) liées au changement climatique. D’abord parce qu’elles risquent à terme de se multiplier, y compris sur des pratiques agricoles n’existant pas encore à ce jour. Ensuite parce que certaines évolutions agricoles auront un lien au changement climatique qui restera très difficile à démontrer, notamment en raison des multiples déterminants socio-économiques qui régissent – et continueront à régir - l’activité agricole. Par contre, notre attention doit se porter en priorité sur les variables d’incidence climatique présentant un ou plusieurs des traits suivants :

• variables montrant déjà des évolutions marquées ;

• variables aisées à mobiliser, à partir des dispositifs actuels de suivi ;

• variables non encore évolutives, mais pour lesquelles les projections mécanistes révèlent des enjeux forts.

Il n’est pas non plus nécessaire de constituer de nouvelles organisations dédiées à l’observation. Les structures en place (services de l’état, recherche, développement, collectivités) ont déjà peu ou prou des activités de suivi agricole et environnemental, lesquelles doivent être redéployées pour couvrir l’enjeu climatique.

Une cohérence entre les dispositifs doit être recherchée. Entre familles d’opérateurs (recherche agronomique / développement agricole / services de l’état), entre échelles spatiales de suivi (national / régional / local), ou encore entre types d’approches (territoires / ressources / filières). Ainsi, au sein de chacune des 13 nouvelles régions de France métropolitaine, on peut imaginer une complémentarité (visant à des économies d’échelle) entre d’une part un dispositif d’observation transversal, illustratif et peu spécialisé, et d’autre part des dispositifs spécialisés par secteur d’activité, suivant le schéma ci-dessous.

Figure n° 8 : articulation à l’échelle régionale entre un dispositif d’observation transversal et générique et des dispositifs spécialisés par secteur d’activité.

L’échelon régional nous paraît le plus pertinent pour constituer de tels ensembles "en peigne", car il assure le meilleur compromis entre les moyens financiers mobilisables, les compétences humaines disponibles, et la proximité aux enjeux locaux d’adaptation. Des niveaux géographiques plus serrés tels que le département ne nous paraissent pas judicieux pour les problématiques agricoles d’adaptation.

L’émergence de dispositifs régionaux d’observation en France doit être facilitée au moyen :

• d’une "distribution des rôles" dans la collecte d’informations agricoles entre les différentes organisations professionnelles aptes à fournir de telles informations et d’une animation nationale pour garantir la réalisation de ces collectes ;

• de ressources informatives (catalogue des variables pouvant être documentées, guide de recommandations sur la mobilisation des données, formation à l’élaboration et à l’animation d’un observatoire, etc.) ;

• de propositions méthodologiques stabilisées concernant notamment i) la caractérisation de l’évolution du climat en tendance et en variabilité et ii) l’articulation entre observations et projections ;

• de convention cadres d’accès aux données, établies au niveau national pour les données tant climatiques qu’agricoles ;

• de l’adoption de formats communs d’observation (typologie d’indicateurs, modalités d’élaboration, subdivision en thèmes d’étude) à l’image de ce qui a été fait avec les ORACLEs par les Chambres d’agriculture ;

• de réseaux nationaux d’animation des observatoires spécialisés (un tel réseau est en cours de formalisation pour les ORACLEs) en lien avec les têtes de réseaux existant dans ces différents secteurs d’activité.

Enfin, une complémentarité doit être recherchée entre les dispositifs nationaux d’observation existants ou en projet, et des dispositifs régionaux, incontournables pour la mise en mouvement des acteurs économiques (dont les acteurs agricoles) dans les territoires. Par exemple, les modalités de la valorisation au national d’informations collectées dans des observatoires régionaux doivent être étudiées.

Comment l’adaptation de l’agriculture au changement climatique s’organise-t-elle ?

A ce jour, l’adaptation de l’agriculture française au changement climatique en est encore à ses prémices au regard des évolutions de pratiques à envisager d’ici la fin de ce siècle. Force est de constater que jusqu’à présent et pour les outils nationaux mis en place, la priorité a été donnée à la question de l’atténuation (réduction des émissions de gaz à effet de serre) : dans un cadre défini au niveau européen et transcrit au niveau national, la contribution de l’agriculture fait l’objet d’un inventaire et d’une évaluation. Le récent "Paquet Energie Climat" fixe ainsi pour l’agriculture française un objectif de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre d’environ 30 % en 2030 comparativement à son niveau d’émissions de 1990.

Concernant l’adaptation de l’agriculture, aucun objectif aussi finalisé que pour l’atténuation n’est à ce jour établi. Nous pouvons identifier au moins trois difficultés auxquelles se heurte une vision planifiée de l’adaptation :

• l’adaptation nécessite des prises de décision à des niveaux très variés (exploitation, filière, bassin de production, territoire et ressources, échelons politiques national et européen) ;

• elle peut remettre en cause certaines filières dans certains territoires (cas du maïs irrigué dans les Landes par AFClim) ;

• les vulnérabilités accrues ou minorées de productions ou de systèmes qui incitent à l’adaptation, sont rarement chiffrées en intégrant les déterminants non climatiques de la production agricole (prix, débouchés, organisation des filières, etc.), dont le poids est pourtant tout aussi important aux horizons de temps étudiés.

Révélateurs de ces difficultés, les premiers textes qui inscrivent l’adaptation dans le débat public (PNACC, plan d’adaptation du bassin RMC, …) demeurent jusqu’à présent des documents cadres i) dans lesquels les directions à suivre sont générales ("optimiser le stockage d’eau", "agriculture efficiente en eau", "transfert de connaissances", "renforcer l’étude") et ii) qui ne détaillent pas les objectifs, les horizons, ou les modalités de l’adaptation. D’autres travaux (Garonne 2050) parviennent à comparer différents scénarios prospectifs d’adaptation, mais en les circonscrivant à un sujet et un territoire précis, la gestion quantitative de la ressource en eau dans le bassin de la Garonne en l’occurrence.

Dès à présent, au niveau agricole, il apparaît deux stratégies d’acteurs dans la manière d’aborder la question de l’adaptation :

• S1 - une investigation menée par l’agriculture elle-même, à forte dimension technique, dont l’orientation privilégiée réside dans l’aménagement des moyens de production, au bénéfice du maintien – idéalement en l’état – des filières dans leurs territoires actuels ; elle est portée de façon relativement autonome par les organismes de conseil ayant pu construire une expertise sur ce sujet ;

• S2 - une interrogation impliquant des collectifs multi-acteurs, souvent menée par des gestionnaires de ressources (Agences de l’eau par exemple) ou de territoires (Collectivités locales par exemple), incluant la problématique agricole mais ne s’y limitant pas toujours, dont la finalité réside dans le maintien d’une activité économique dans un bassin de vie et/ou dans la préservation de ressources, si besoin en faisant évoluer significativement les filières économiques en place dans ces territoires.

L’articulation entre ces deux stratégies ne nous paraît pas à ce stade suffisamment examinée, l’approche multi-acteurs pouvant inciter à décloisonner l’adaptation et l’approche agricole pouvant alerter sur des propositions d’adaptation mal contextualisées.

Les travaux menés par la sphère agricole (S1) se hiérarchisent en trois pistes dont l’échelle spatiale et la temporalité diffèrent :

• l’adaptation tactique des pratiques culturales qui ne modifient pas les choix d’espèces ;

• l’adaptation des systèmes de culture ;

• le repositionnement spatial des filières, qui correspond au local à une refonte totale des systèmes de production.

L’utilisation d’observations par voie d’indicateurs s’inscrit préférentiellement dans la première de ces trois pistes. Cependant, des indicateurs de vulnérabilité posant la question du repositionnement spatial de filières émergent à présent (Atlas du projet IMPACT2C) dont l’évolution pourrait également être documentée à partir d’observations.

Nous pouvons imaginer que l’adaptation des pratiques agricoles au changement climatique se déroule spontanément et "au fil de l’eau", la pression croissante exercée par les conditions climatiques nouvelles éliminant progressivement les systèmes les moins résilients. Sans ignorer l’intérêt des initiatives individuelles et/ou locales, un accompagnement de l’adaptation de l’agriculture par la recherche, les politiques publiques, et le développement agricole, nous paraît cependant nécessaire, ceci pour trois raisons.

• D’abord, la lecture du changement climatique et de ses répercussions agricoles, comme l’élaboration de réponses adaptatives, sont des questions complexes qui demandent des moyens d’analyse adéquats. Par exemple, la prospective ADAGE a permis d’opérer une cartographie des travaux à conduire (SOUSSANA, 2013). Nombre d’exploitations agricoles, d’organisations professionnelles et même de collectivités ne disposent pas de ces moyens d’étude et seraient fragilisées en l’absence d’un accompagnement ad hoc.

• Ensuite, les soutiens financiers publics accordés actuellement aux agriculteurs perdraient leur bien-fondé si – prolongés tels quels - ils conduisaient à maintenir des modes productifs non adaptés aux conditions climatiques de demain.

• Enfin, l’adaptation au changement climatique fait émerger des questions transversales (partage des ressources, relocalisation de filières, complémentarité avec l’atténuation, …) qui ne pourront être traitées que dans un dialogue entre puissance publique et acteurs socio-économiques concernés.

Suivant l’échelle à laquelle l’adaptation est interrogée, les finalités de l’adaptation diffèrent. Pour le secteur agricole pris isolément, on pourra s’attacher au maintien de l’implantation locale actuelle des filières, au maintien des filières actuelles quitte à les déplacer, à la préservation du nombre d’exploitations agricoles, à la protection du chiffre d’affaire national et de l’emploi, ou encore à la compatibilité entre adaptation et atténuation. Pour l’ensemble des secteurs d’activité - dont l’agriculture – on pourra viser la capacité à partager au mieux les ressources nécessaires (eau, sols) ou au contraire à favoriser les activités économiques tirant le plus de valeur ajoutée d’une ressource donnée. Vis-à-vis des ressources et milieux naturels, on pourra chercher à stabiliser voire à réduire les pressions exercées, soit dans l’absolu, soit exprimées par unité de production ou de revenu.

Cette diversité des regards souligne que l’adaptation ne peut pas faire l’économie du débat entre acteurs des territoires et des filières, une difficulté consistant à concilier les logiques d’acteurs avec la recherche du bénéfice collectif, ce dernier devant idéalement être maximisé.

 



Notes

1 Agriculture, Forêt, Climat : vers des stratégies d’adaptation (Cf. bibliographie).

2 Changement climatique : conséquences et enseignements pour les grandes cultures et l’élevage herbivore. Arvalis, Institut de l’Elevage, 2009.

3 Changement climatique, agriculture et forêt en France : simulations d’impacts sur les principales espèces (Cf. bibliographie).

4 Impact du changement climatique en France sur la sécheresse et l’eau du sol. Météo France, 2011.

5 Eau et changement climatique. Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie, 2012.

6 Garonne 2050. Agence de l’eau Adour-Garonne, 2014.


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