Revue AE&S vol.5, n°2, 1

Innovations agricoles : quelle place pour l’agronomie et les agronomes ?

Avant-propos

 

O. RÉCHAUCHÈRE (Rédacteur en chef)  et M. BENOîT (Président de l’Afa)

 

   


Un numéro d’Agronomie, Environnement & Sociétés consacré à l’innovation ? Tous les numéros d’AE&S sont consacrés à l’innovation ! Innover pour s’adapter au changement climatique dans le dernier numéro, coévolution des variétés et des systèmes de culture pour le précédent, et l’on pourrait remonter la totalité ou presque des thématiques de notre revue depuis sa création. Le métier des agricultrices et agriculteurs , et des agronomes, est bien d’innover lorsque que cela est nécessaire et que les conditions le permettent, c’est une évidence, alors pourquoi un numéro consacré à l’innovation en elle-même, plutôt qu’à ses manifestations concrètes ?

D’abord parce que le contexte change et que s’adapter aujourd’hui ne représente plus le même enjeu qu’il y a seulement 10 ans. Depuis les entretiens du Pradel de 2004 où nous avions déjà traité de cette question (l’Association française d’agronomie n’existait pas encore !), les contextes climatique, économique ou technologique (pour ne citer que quelques dimensions) ont fortement évolué, conduisant globalement l’agriculture à un surcroit de vulnérabilité. La crise actuelle de l’agriculture française, au-delà de son caractère cyclique, vient le confirmer. L’innovation se doit alors de répondre à plusieurs défis, éventuellement contradictoires : produire des aliments sains en quantité suffisante pour assurer la sécurité alimentaire, ce qui reste un objectif primordial dans les sociétés du Sud notamment, accéder au marché dans des conditions équitables, répondre de façon volontaire aux attentes de la société en termes d’environnement, de paysage, attentes qui elles aussi ont beaucoup changé. Pour les agricultrices et agriculteurs, insérer l’innovation dans un projet de vie implique aussi de ne pas la vivre comme contrainte, mais comme une recherche de degré de liberté. Il s’agit alors de concilier tous ces défis dans un projet global, où les agricultrices et agriculteurs façonnent, entre eux et avec d’autres acteurs, les contours de leurs nouvelles façons de produire, voire de nouveaux modes de vie.

Pour nous, agronomes, il s’agit déjà de mieux comprendre ces innovations et cela nécessite d’en étudier aussi bien les résultats concrets (pratiques, produits, services, etc.) que le cœur du “moteur”, le processus sociétal (technique, social, économique, juridique, etc.) qui est à l’œuvre. C’est aussi pourquoi nous avons voulu aborder ce thème. Il est important de prendre du recul pour comprendre comment les agronomes s’inscrivent dans ces processus d’innovation : sont-elles et sont-ils les conceptrices et concepteurs de l’innovation, traçant des voies d’avenir pour l’agriculture de demain, ou au contraire dans l’accompagnement d’un processus initié par d’autres, notamment les agricultrices et agriculteurs, ou encore dans un rôle plus subtil et complexe ? Quelles nouvelles formes d’organisation, quels outils, concepts mobilisent les agronomes pour être au plus près des besoins de l’agriculture ? A quel horizon temporel se projeter : répondre aux exigences du moment, ou apporter des éléments précurseurs pour des situations possibles dans des contextes à venir, ou encore trouver des façons contemporaines de contribuer à préserver ou retrouver des savoirs ancestraux ou des ressources naturelles fragiles ? Quel est leur rôle et leur place au moment où, par exemple dans le contexte français, des agricultrices et agriculteurs réaffirment, autour du concept d’agroécologie, leur volonté de « refaire de l’agronomie », mobilisant ainsi leur capacité à innover ?

Au sein du petit comité qui s’est réuni pour la préparation de ce numéro, ainsi que dans les interactions avec les contributrices et contributeurs du numéro, relecteurs et relectrices des textes, une question est souvent revenue : est-ce que tout changement dans les façons de produire peut être qualifié d’innovation ? Doit-on considérer indifféremment des adaptations au fil de l’eau et des ruptures nettes avec les pratiques actuelles ? Faut-il traiter sur un pied d’égalité les initiatives permettant le maintien de l’activité à court terme et celles qui visent une durabilité à long terme ? Celles et ceux qui proposent une feuille de route pour le futur de l’activité agricole répondront plutôt par la négative, réservant le terme d’innovation aux processus de changements répondant à un objectif de transformation profond et durable des systèmes agricoles. Celles et ceux qui étudient les freins et leviers au changement des systèmes agricoles garderont une plus grande neutralité, appelant plutôt à la nécessité d’une évaluation multicritère des innovations. C’est cette seconde ligne de conduite, la plus ouverte, que nous avons retenue, sans pour autant nier la légitimité d’une approche plus engagée.

Fidèle à la ligne éditoriale de la revue et à la vocation de carrefour interprofessionnel de l’AFA, ce numéro associe témoignages d’acteurs de terrain, états des lieux, lectures rétrospectives de trajectoires d’innovation et de dispositifs d’accompagnement, analyse réflexive de processus d’innovation, controverses. Le tout avec un bon équilibre entre situations des agricultures de pays du Nord et du Sud. Bonne lecture !

 

Remerciements :

Aux auteures et auteurs des textes

Aux membres du comité de numéro : Pierre-Yves le Gal, Lorène Prost, Bernard Triomphe et aussi à Denis Gaboriau pour ses conseils et les pistes de témoignages qu’il nous a proposés.

Aux relectrices et relecteurs: Valentin Beauval, Jacques Caneill, Mathieu Capitaine, Guy Faure, Mohamed Fezzaz, Yves François, Frédéric Goulet, Frédérique Hupin, Benoit Jeannequin, Marie-Hélène Jeuffroy, Dominique Jonville, Jean-Marie Larcher, Christine Leclerc, Francis Macary, José Martinez, Adeline Michel, Bertrand Omon, Marie-Sophie Petit, Philippe Pointereau, Bruno Rapidel, Jean Roger-Estrade, Hervé Saint Macary, Georges Serpantié, Jean-Marie Vinatier, Patrick Veysset

A l’équipe de suivi et réalisation de la chaine éditoriale, toujours réactive et capable de nous faire rattraper un peu du retard pris dans l’élaboration de ce numéro : Sophie Douhairie, Danielle Lanquetuit et Philippe Prévost. Nous avons pour Philippe et pour ses proches une pensée toute particulière. Malgré l’épreuve douloureuse qu’il vit aujourd’hui, il tient le cap. Sans lui ce numéro ne verrait pas le jour et, au nom de tous les agronomes, nous saluons son courage.


 

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