Revue AE&S vol.5, n°2, 18

Innovations agricoles : quelle place pour l’agronomie et les agronomes ?

Colloques, notes de lecture

PARTAGE DES DONNEES POUR L'AGRICULTURE, L'ALIMENTATION ET L'ENVIRONNEMENT : DES OPPORTUNITES POUR INNOVER ET CREER DE LA VALEUR

 

Compte-rendu du colloque organisé le 4 septembre 2015 par l’Institut agronomique, vétérinaire et forestier de France (Agreenium), et l’Alliance nationale de recherche pour l’environnement (Allenvi)

 

 

 

Odile Hologne (Inra) et Philippe Prévost (Agreenium-IAVFF)

 

 

 

 

 

 

 


La transformation numérique est à l’œuvre dans tous les processus de productions agricoles ou alimentaires. L’accès aux données, que ce soit par la recherche, le conseil, l’enseignement, les entreprises, devient un enjeu pour le développement de nouvelles connaissances ou services. Les obstacles sont nombreux, qu’ils soient techniques, juridiques ou financiers. Les évolutions en cours doivent mobiliser les agronomes, car elles sont sources d’innovations créatrices de valeur.

Le colloque, qui a été organisé en septembre 2015 par Agreenium et Allenvi, trouve son origine dans la conférence G8+5 Open data for agriculture d’avril 2013, qui a affiché avec force le besoin de prise en compte par les pouvoirs publics et politiques des enjeux considérables liés au partage des données dans les champs de l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, souvent inter connectés. L’appel à la mobilisation des acteurs privés comme publics a souligné l’importance de la création de nouvelles richesses économiques par des innovations de services comme de produits, accélérées et favorisées par ces partages et échanges de données. Et dans la continuité de cet évènement, l’initiative GODAN, Global open data for agriculture and nutrition, prise par les USA (l’USDA) et le Royaume-Uni (le DFID), concrétisée par la conférence CIARD-GODAN tenue à la FAO en avril 2014, a rassemblé pour les mobiliser les acteurs internationaux de la recherche, de la formation et du développement agricole.

Ce colloque français s’inscrit ainsi dans la continuité de ces premiers évènements et s’est donné comme objectif la mise en synergie des acteurs concernés, en les rassemblant autour d'actions exemplaires et de projets concrets illustrant la réalité des potentialités annoncées ou les problématiques posées dans les thématiques de l’agroécologie , de la gestion durable des territoires, de l’adaptation au changement climatique, et de la nutrition pour la santé.

Il a voulu mettre en exergue des besoins nouveaux, des modes de pensée et de collaboration différents, des voies de contractualisation originales, et des démarches de valorisation ouvertes et d’un nouveau type, où des intérêts privatifs, sans aucunement être oubliés, peuvent être satisfaits par des partages et des mutualisations qui génèrent une valeur pour le collectif.

 

L’agroécologie : le besoin de données locales massives pour une agriculture économe en intrants

L’exploitation agricole devient une véritable source de données massives, conduisant à une modification profonde des sources de données et de leur utilisation, des productions qui peuvent en être issues, des métiers et positionnement de l’ensemble de la chaine de valeur autour de l’exploitation.

Les modes de collecte de données massives sont variés, depuis les données produites par des machines connectées, à des données collectées chez les agriculteurs et permettant d’approcher leurs modes de décision, dans une approche de type « crowd-sourcing ».

Les utilisations potentielles de ces données sont multiples, depuis une utilisation par la recherche en vue de produire des connaissances nouvelles et originales, jusqu’au conseil stratégique et technique, ou encore la surveillance à distance du fonctionnement de machines, du comportement d’animaux ou du développement de végétaux.

L’exploitation agricole devient ainsi un véritable living lab, connecté à son amont et son aval, et situé dans un territoire.

Pendant le colloque, deux interventions ont permis d’illustrer les changements à venir avec la transformation numérique :

- les solutions connectées dans l’agriculture et l’élevage de précision, avec l’exemple de l’entreprise DeLaval qui propose des technologies de captation de données sur l’animal en temps réel (exemple sur la vache laitière avec 80 données/jour sur la santé des mamelles, l’appétit, le comportement, l’activité hormonale). Ces données permettent à l’agriculteur d’être proactif dans les soins plutôt que réactif. Dans le domaine des productions végétales, on peut faire le parallèle avec l’informatique embarquée, qui permettra la même démarche d’approche préventive mais adaptée à chaque situation agronomique, y compris à l’intérieur de la parcelle.

- le développement de systèmes d’information intégrés, avec l’exemple d’AgroSyst, système d’information national du réseau des fermes DEPHY (action phare du plan Ecophyto). Ce système d’information développé par l’Inra et l’ONEMA, en lien avec les partenaires du réseau DEPHY, permet de collecter différents jeux de données (données de systèmes embarqués, données saisies directement par les agriculteurs du réseau DEPHY, données saisies par les ingénieurs DEPHY). L’intégration de ces jeux de données permet à la fois de décrire les systèmes de culture, de calculer des indicateurs de performance (comme l’IFT), d’identifier les systèmes de culture économes en intrants, et de produire des références génériques.

Ceci a des conséquences fortes sur les métiers des uns et des autres, et au premier rang desquels celui de l’agriculteur. De même les acteurs économiques, qu’ils soient fournisseurs d’agro-équipements, d’intrants ou de conseil, collecteurs de produits de récolte seront fortement influencés par cette transition rapide et essentielle. Les champs de l’innovation sont considérables, avec des demandes de développement, mais aussi des services rendus inédits et encore largement à découvrir. Les opérateurs de la recherche et de la production de connaissances doivent rapidement intégrer les changements que cette révolution va engendrer pour eux.

Dans le domaine de la production agricole, les data représentent bien un enjeu essentiel pour l’ensemble des métiers d’agronomes, car les données produites localement pourront à la fois (i) servir une meilleure intensification écologique des agroécosystèmes à l’échelle de l’exploitation agricole, par des pratiques renforçant les régulations naturelles qui seront alors mieux prédites, et (ii) favoriser l’organisation des filières par de meilleures prévisions tout au long des cultures et jusqu’à la récolte.

 

La gestion des territoires : une multitude de données satellitaires avec des usages multiples

Les données spatiales issues des capteurs embarqués dans les infrastructures satellitaires et propriété de grandes entreprises sont désormais disponibles à un moindre coût d’accès. Elles sont au service de la Recherche et des Politiques publiques pour permettre l’analyse, l’évaluation et la prédiction sur les territoires. A terre, des plateformes mutualisées autour d’acteurs privés et publics, telles que Theia (www.theia-land.fr), présentée pendant le colloque par l’Irstea, sont dédiées à leur traitement. Elles offrent un contexte favorable pour accéder à des bouquets satellitaires, traiter la donnée brute et développer des services numériques innovants en réunissant un ensemble large d’experts du domaine. Elles œuvrent à améliorer la qualité des équipements, des produits et des services sur la base des premiers retours d'expérience des utilisateurs et de l'expression de nouveaux besoins issus de la recherche et des collectivités territoriales (suivi de l’artificialisation des terres, pièges à nitrates, coupes rases en forêts, prédiction de production agricole, schéma de cohérence écologique...).

En aval de cette chaine d’information, les IDG (infrastructures de données géographiques) et les centres régionaux de données, tels que SIG-LR (www.siglr.org), centre de Languedoc-Roussillon présenté lors du colloque, ont pour mission de coordonner sur le territoire des régions la mise à disposition d’information géographique et de bases de données thématiques sur les caractéristiques et dynamiques des territoires à des résolutions et échelles diverses. Les IDG facilitent ainsi la diffusion de l’information spatiale en partie interprétée et œuvrent ainsi à identifier puis à fédérer les producteurs et les usagers de ces données par domaine d'activité, au travers de pôles métiers dont l’agriculture.

Ces plateformes et IDG structurent ainsi une nouvelle communauté et des écosystèmes économiques de recherche et d’innovation associant recherche publique aux entreprises privées, offrant ainsi des services numériques essentiels et complémentaires dans la chaine de traitement et de valorisation des images et de l’information spatiale." A titre d’exemple, SIG-LR propose des portails applicatifs métiers (forêt, cadastre,…), avec des données interprétées au service des secteurs professionnels concernés. Nous voyons bien ici l’intérêt des données spatialisées des espaces agricoles, dont l’interprétation peut être orientée au service de la gestion des cultures, aux différentes échelles de gestion des agrosystèmes.

Dans ce domaine, l’implication des agronomes est nécessaire, car la production de données comme leur valorisation à l’échelle des territoires font partie intégrante des nouveaux outils dont les agronomes ont besoin. A la fois pour comprendre les évolutions en cours de l’activité agricole et pour accompagner les agriculteurs dans des démarches individuelles ou collectives au sein des filières et des territoires.

 

L’adaptation au changement climatique : des données globales aux données locales

L'adaptation au changement climatique et son atténuation impliquent aujourd'hui le développement de "services climatiques" par différents acteurs publics ou privés, afin de fournir des informations, des analyses, des prévisions et des outils qui permettent d'évaluer les trajectoires du climat, d'apprécier les risques et les vulnérabilités des systèmes sociaux et environnementaux et de proposer des pistes d'actions pour les prévenir ou les atténuer.

La conception, l’exploitation et la valorisation de ces services climatiques soulèvent des questionnements majeurs autour de l’utilisation et du partage de la donnée climatique et météorologique, que ce soit en amont de la chaîne de valeur, avec par exemple les données climatiques observées ou simulées, ou plus en aval avec la diffusion de données d'impacts du changement climatique, sous forme d'indicateurs variés adaptés aux différents secteurs socio-économiques et environnementaux concernés. A titre d’exemple, MéteoFrance a présenté le partenariat avec l’Inra pour le partage des données au service de l’agrométéorologie : données météorologiques, données sur les sols, données sur les pratiques agricoles,…, dont l’intégration permet la production de services comme l’analyse de l’évolution des filières en fonction des ressources environnementales (sol, eau).

D’ores et déjà, l’ouverture des données scientifiques et techniques apparaît comme une voie prometteuse, sans doute incontournable, pour faire émerger de manière collaborative des innovations à même de permettre les atténuations et adaptations attendues et nécessaires.

Le témoignage des travaux conjoints des 12 organismes de recherche d’ALLEnvi (Alliance nationale de la recherche pour l’environnement) au sein du métaprogramme ACCAF (adaptation au changement climatique de l’agriculture et de la forêt) a permis de montrer comment un portefeuille de services peut permettre de mieux anticiper le changement climatique en préparant l’adaptation (Partage de connaissances et d’informations ; indicateurs agro-climatiques calculés sur des dates clés ; indicateurs bioclimatiques, écoclimatiques ou biotechniques, stades phénologiques, état des cultures ; simulations issues de modèles et de bases de données ; options d’adaptation, issues des acteurs et des chercheurs ; outils de test en ligne des options d’adaptation dans un territoire donné).

Plusieurs portails de données ou de plateformes de services existent déjà, ou sont en phase de conception ou de développement, pour apporter une solution au problème de l’accès et de la diffusion de ces informations via des services performants. Quelle complémentarité, quelle interopérabilité peut-on attendre de ces différents dispositifs ? Quel équilibre trouver entre les besoins des scientifiques et les attentes des citoyens dans la conception et la finalité de ces outils ? Quels modèles économiques pour ces portails de données et plateformes de services, qui garantissent la satisfaction des intérêts des parties privées et publiques impliquées ?

Ces différentes questions ont été débattues sans pour autant trouver les réponses immédiates, mais il apparaît là aussi clairement l’enjeu essentiel que représentent les données climatiques et météorologiques pour l’ensemble du secteur agricole. Les agronomes sont déjà mobilisés dans les travaux portant sur le changement climatique, mais l’enjeu est aujourd’hui de produire et valoriser les données climatiques et météorologiques à une échelle beaucoup plus proche des agriculteurs. Cela signifie que les agronomes de la recherche-développement doivent participer à la valorisation des données climatiques et météorologiques en apportant leur expertise sur les interactions entre le fonctionnement du climat et le fonctionnement de l’agroécosystème, aux différentes échelles de travail de l’agronome, du territoire à la parcelle.

 

L’agro-alimentaire : entre traçablité, alimentation, nutrition, santé

Ce sujet est certes moins familier aux agronomes, mais la question de la qualité des produits, à la fois nutritionnelle et sanitaire, ne peut plus être déconnectée de la production agricole. Et ce, d’autant plus que les consommateurs sont désormais très soucieux de l’impact des choix alimentaires sur l’environnement et la santé.

Ainsi, les pratiques d’achat dans le domaine de l’alimentation sont devenues depuis de longues années une source de données massives permettant à la grande distribution de mieux profiler les préférences alimentaires et les comportements des consommateurs, fournisseurs passifs d’informations par le seul biais de leur carte bancaire lors des actes d’achat. Ces données influencent par retour les exigences de la distribution envers le secteur de la production agricole. Dans le secteur agroalimentaire, la production et la valorisation des données sont soumises à l’enjeu concurrentiel des entreprises de la distribution et des firmes agroindustrielles et le partage des données n’est pas aussi facile que dans d’autres secteurs. Pour autant, il se développe des partenariats publics/privés pour produire des données massives, les partager et les valoriser.

Les agronomes sont certes beaucoup moins concernés par ce secteur, mais il ne faut pas non plus qu’ils s’en désintéressent complètement, tant pour apporter leur expertise sur le lien entre le système de culture et la qualité des produits agricoles, que pour être partie prenante des évolutions des systèmes alimentaires.

 

En guise de conclusion

L’intensification de la production de données numériques et leur valorisation, y compris marchande, est bien aujourd’hui une source d’innovations multiples et variées que les agronomes doivent intégrer dans leur champ des possibles.

Que ce soit dans le secteur de la recherche, où la production de connaissances va pouvoir profiter des données massives, dans le secteur du développement agricole, où les données massives vont permettre la construction de nouveaux outils d’aide à la décision, ou à l’échelle de l’entreprise agricole, dont le système d’informations va intégrer les données utiles pour le management stratégique et tactique, les données, encore plus si elles sont ouvertes (open data), vont impacter tous les métiers des agronomes.

Il est important qu’ils s’y préparent en grand nombre, en particulier par la formation, afin d’être prêts pour cette (r)évolution !

 

Pour en savoir plus :

https://colloque.inra.fr/opendata-et-agriculture/Programme-diaporamas


 

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