Revue AE&S vol.5, n°2, 5

Innovations agricoles : quelle place pour l’agronomie et les agronomes ?

Des récits d’innovation en agriculture

 

Témoignage d’une CUMA engagée dans le développement Durable

 

 

 

Yves FRANçOIS

 

Président fondateur de la CUMA de la Plaine de Faverges (Isère)

 

 

 

 


Les premiers pas

La CUMA de la Plaine de Faverges s’est constituée en juin 1991 après plusieurs tentatives d’achats en commun de matériels entre les futurs fondateurs (8 personnes), pour la majorité céréaliers. L’objectif de départ était essentiellement l’économie de charges sur les matériels, mais il a fallu quelques années de maturation pour que la démarche s’enclenche.

Cette constitution s’est appuyée sur deux activités : le maïs semence et l’utilisation rationnelle en fertilisation du lisier de porcs d’une porcherie voisine (membre de la CUMA). Ces deux ateliers nous ont permis de nous rapprocher pour voir et vérifier si l’acquisition de matériel et le travail en commun étaient possibles.

Au cours d’une réunion fondatrice, nous avons mis l’ensemble du matériel présent sur les exploitations sur la table (virtuellement…) et nous avons gardé celui dont nous avions besoin en éliminant les doublons les plus vétustes.

Un gros tracteur de 190 CV, une tonne à lisier de 15m3 pour épandre le lisier de la porcherie et une charrue traînée 8 corps, ont constitué nos premiers investissements neufs avant de renouveler par la suite le matériel acheté sur les différentes exploitations. La construction du premier hangar de 750 m² pour stocker le matériel, engrais semences récoltes, a été une étape importante de structuration de la CUMA.

Nous avons créé un groupement d’employeurs qui nous a permis d’embaucher de la main d’œuvre et surtout de pouvoir la mobiliser de manière très souple d’une exploitation à l’autre.

 

Innovations organisationnelles et techniques

En 1996, suite aux conseils d’une technicienne de la chambre d’agriculture de l’Isère, nous avons effectué un stage de formation en « relations interpersonnelles » qui nous a appris à mieux nous comprendre et mieux communiquer. Nous en avons fait d’autres par la suite (en alternant avec des stages plus techniques), qui nous ont permis de continuer, de progresser dans les relations entre nous, mais aussi avec nos interlocuteurs. Nous avons pu, grâce à ces formations, instaurer un climat de confiance, posture indispensable pour travailler sereinement en groupe.  C’est sans aucun doute le meilleur investissement que nous ayons fait ; autrement dit, si nous ne l’avions pas réalisé, je ne serais pas en train de témoigner sur notre CUMA, elle aurait explosé en vol pour des problèmes relationnels.

Très rapidement, nous avons compris l’intérêt de valoriser les compétences de chacun pour les mettre au service du groupe. Cela nous a conduits, pour différentes tâches, comme l’entretien mécanique, l’organisation de chantier, les relations avec l’extérieur, à impliquer, en fonction des motivations de chacun, la plus grande partie des adhérents.

Nous avons construit le deuxième hangar en 2012, de 950 m², en ossature bois, pour augmenter nos possibilités de stockage du matériel, mais aussi de ventilation de nos céréales en transit, avant d’être vendues à la coopérative « la Dauphinoise ». Cette opération concerne essentiellement le maïs semence et le blé semence, qui, stockés temporairement de cette façon, permet à la Coopérative d’alloter des productions spécifiques avant conditionnement. La récolte est individuelle, mais le stockage est commun. Pour ce faire, nous utilisons les installations du silo de stockage voisin de la Dauphinoise pour la pesée et l’analyse quantitative des grains (PS et H2O).

La CUMA a aussi mené pendant deux ans et demi, une expérimentation au niveau européen, avec l’aide du Conseil Régional, de la FRCUMA, et du constructeur John Deere, qui consistait à utiliser en condition d’exploitation deux tracteurs qui fonctionnaient à l’huile végétale pure de colza (produite localement par une autre CUMA), culture dont la destination première était la fabrication de tourteaux pour l’élevage.

Parallèlement, nous avons investi dans l’autoguidage des tracteurs par GPS (satellites) et bornes RTK (terrestres) qui nous permet, par exemple, de travailler avec une précision moyenne de 3 cm, très précieuse, quand on veut semer des maïs semences avec des protocoles de semis décalés, qui nécessitait auparavant l’emploi d’un deuxième tracteur pour tracer les planches à semer ultérieurement.

 

Vers l’agroécologie

Plus récemment, la volonté de faire évoluer nos pratiques agricoles vers un respect du sol plus affirmé, sans abandonner pour autant le labour, s’est concrétisé par l’achat de semoir pour semis direct (sans préparation du sol), d’un strip- till (outil qui prépare une bande sol et permet un semis sans labour pour cultures en ligne : maïs, soja, tournesol, colza…) et aussi de pneus basse pression sur notre tracteur de tête.

Depuis deux ans, nous complétons, pour certains membres, notre fertilisation organique en faisant du co-compost à base de broyats de déchets verts (tonte pelouse + résidus d’élagage) mélangé avec du lisier de porc, ce qui nous donne un rapport C/N bien meilleur qu’avec le lisier seul.

Des adhérents procèdent aussi à des échanges réguliers paille/fumier avec des éleveurs locaux. Un éleveur de moutons voisin fait paître ses moutons dans nos CIPAN de maïs semence, et depuis peu, un éleveur bovin fait de même.

Depuis le début, nous faisons, sans le savoir, de l’agroécologie, comme monsieur Jourdain faisait de la prose, avec des pratiques qui ont évolué au fil du temps : lutte biologique contre la pyrale du maïs à l’aide du trichogramme (appelé maintenant biocontrôle), utilisation des plans de fumure pour caler nos apports de fertilisants chimiques et organiques, analyses de sol et d’effluents régulières, rotations plutôt longues, mise en place de CIPAN après maïs semences, introduction de fumures organiques sur des exploitations céréalières par des échanges paille/fumier.

 

Reconstruire des sols de carrières

Nous continuons dans cette direction d’une agriculture plus durable en travaillant, pour certains, avec un cimentier (VICAT) à la reconstruction de sols après extraction de granulats. L’objectif est de pouvoir faire co-exister deux activités antagonistes au départ, puisque concurrentes pour le foncier, pour que ces sols soient rendus à l’agriculture après exploitation.

Sur une surface d’une cinquantaine d’hectares (qui appartiennent à des tiers), par phase de 0.50 ha par an, le carrier décape soigneusement les différentes couches de sols (dans de bonnes conditions climatiques) et les stocke en merlons peu élevés.

Il a précédemment effectué des profils pédologiques sur le sol avant décapage, ce qui lui permet ensuite lors de la remise en état de pouvoir reconstituer l’équivalent, de façon encore plus régulière, des couches physiques du sol (vérifié par de nouveaux profils pédologiques). Après un double sous-solage, nous entrons dans la danse en mettant en place des cultures dites de « convalescence » (associations de graminées, crucifères, légumineuses) pour permettre au sol de se refaire une santé pendant au minimum 2 ans…Les plantes sont choisies pour leurs qualités structurantes des sols, leurs apports en matière organique, ainsi qu’en azote : luzerne, trèfle, dactyle, radis…

Nous peaufinons encore en remettant une dose de co-compost, 35 tonnes/ha, dans lequel nous avons introduit une solution de micro-organismes pour dynamiser la vie microbiologique du sol. Nous espérons d’ailleurs pouvoir trouver des moyens financiers pour étudier de façon beaucoup plus scientifique toutes ces techniques de reconstruction de sols pour pouvoir les extrapoler et divulguer partout où cela sera nécessaire.

Tout ce travail est supervisé par un Comité de pilotage où nous sommes à parité avec Vicat, qui s’appuie sur deux principes fondamentaux : la confiance et être gagnant-gagnant.

 

Bilan et perspectives

Voilà résumés en deux pages, les presque 25 ans du parcours de notre CUMA. Je me rends compte, un quart de siècle depuis le commencement, à l’approche de la retraite, du chemin parcouru, et aussi de celui qu’il reste à faire. La progression ininterrompue depuis la création basée sur l’économie de charges de matériels s’est progressivement muée, grâce à l’anticipation et l’innovation permanente, en feuille de route formalisée ; ce qui nous permet de nous projeter et d’envisager les transitions auxquelles nous sommes confrontés de façon sereine.

Nous avons créé 10 équivalents temps plein, et nous sommes maintenant 27 adhérents engagés à différents niveaux sur environ 1500 hectares. L’évolution des différentes exploitations, certaines en misant sur la production de maïs semences, d’autres sur le maraîchage biologique, ont permis cette création d’emplois. Pour d’autres, c’est le fait de pouvoir utiliser un matériel performant et abordable qui les a fait adhérer à la CUMA.

J’ai remarqué un nivellement par le haut des pratiques culturales par ces derniers qui profitent du dynamisme de la CUMA pour progresser.

Nous venons de réaliser un stage appelé « transmission et feuille de route »pendant lequel nous avons transmis nos valeurs fondatrices, une structure (la CUMA), des postes de responsables, établi une feuille de route dont l’Agroécologie est la colonne vertébrale pour l’avenir de cette entreprise.

J’espère que, pour couronner le tout, un GIEE viendra formaliser fortement cette étape importante.

Je vais conclure, par un proverbe africain qui résume bien nos valeurs :

 « Tout seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin… »


 

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