Revue AE&S vol.6, n°2, 17

Itinéraires de production de savoirs : catégories de savoirs, cheminements des agronomes et efficacité pour l’action

L’agronomie : une science normale interrogée par la biodynamie ?

 

 

Claude Compagnone1, Philippe Prévost2, Laurence Simonneaux3, Dominique Lévite4, Maurice Meyer5, Christophe Barbot6

 

1 AgroSup Dijon, INRA, Université Bourgogne Franche-Comté, UMR CESAER, F - 21000 Dijon, France

2 Institut agronomique, vétérinaire et forestier de France (Agreenium), chercheur associé AgroSup/Eduter, Développement professionnel et formation

3 ENSFEA Toulouse, Université fédérale de Toulouse, UMR EFTS

4 FiBL (Institut de recherche pour l’agriculture biologique en Suisse)

5 Agriculteur, Ferme Sainte Blaise en Alsace

6 Chambre d’agriculture d’Alsace

 

Contact auteurs : philippe.prevost@iavff-agreenium.fr

 

 

 


Résumé

Dans le cadre d’un atelier des Entretiens du Pradel, des pratiques d’agriculteur et de chercheur en agriculture biodynamique ont permis d’interroger les modes de production et de partage des savoirs pour l’action dans ce mode d’agriculture.

La prise en compte d’autres formes de rationalité que la seule rationalité scientifique, à la fois par une approche philosophique particulière et des formes d’expérimentation non conventionnelles, rend le dialogue sur les savoirs difficile entre les agronomes de la science normale (Kuhn, 1962) et les agronomes qui pratiquent l’agriculture biodynamique. Pour autant, la pratique de l’agriculture biodynamique se développant, il apparaît important que des agronomes de la recherche et du développement se confrontent à cette autre façon de penser et de faire, ne serait-ce que pour construire un discours éclairé sur cette manière de produire.

 

 

Mots-clés : Agriculture biodynamique, savoirs agronomiques, rationalités, episteme


Summary

In the context of a workshop of Entretiens du Pradel, farmer and researcher practices in biodynamic agriculture made it possible to discuss production and sharing of knowledge for action in this mode of agriculture.

Taking into account other forms of rationality than scientific rationality, both by a particular philosophical approach and unconventional forms of experimentation, makes dialogue on knowledge difficult between the agronomists of normal science (Kuhn, 1962) and agronomists who practice biodynamic agriculture. However, as the practice of biodynamic agriculture is developing, it seems important that research and development agronomists confront this other way of thinking and doing, if only to build an informed discourse on this way to produce.

 

Keywords: Biodynamic agriculture, agronomic knowledge, rationality, episteme


Introduction

 

Le statut des savoirs à partir desquels des pratiques sont développées est une question qui traverse l’épistémologie et l’anthropologie sociale. Les sciences agronomiques, bien évidemment, en tant que sciences, se trouvent soumis à ce même questionnement qui les amène à préciser leurs modalités de production de connaissances. Ces modalités de production peuvent tenir de l’évidence dans un régime de main stream dans lequel s’inscrit la science normale, c’est-à-dire la science dont les critères ont valeur de norme pour la grande majorité de la communauté scientifique. Cette façon de pensée normale peut basculer au cours du temps sur une autre façon de penser, comme l’a montré Thomas S. Kuhn (2008, 1ère édition 1962) en étudiant la structure des révolutions scientifiques. Des défenseurs d’une science extraordinaire peuvent contester la science normale dans sa capacité à rendre compte du réel et à agir sur lui. Cette contestation peut conduire à une modification de la norme ou ne pas aboutir à cette modification.

Ces changements paradigmatiques empêchent de concevoir une progression de la connaissance qui se ferait de manière linéaire et purement cumulative, la modification du cadre de pensée entraînant, de fait, une contestation dans une certaine mesure des connaissances produites dans ce cadre. Dans Les mots et les choses, Michel Foucault, en étudiant le rapport du langage à la réalité des choses, montre ainsi comment un certain type de connaissance se trouve au cours du temps disqualifié. L’anthropologie sociale, quant à elle, fait apparaître comment des savoirs, de nature préscientifique, parce que pas encore rentrés dans le champ de la science, ou locaux, parce qu’adaptés à un cadre singulier, naturel ou social, s’avèrent pertinents pour permettre aux individus d’agir dans leur situation particulière (Darré, 1985).

Il nous a semblé intéressant, dans notre réflexion sur la production et le partage des savoirs agronomiques, d’observer des situations dans lesquelles les savoirs agronomiques de la science normale pouvaient être contestés par une forme de connaissance et un cadre de pensée que l’on peut qualifier, à la suite de Kuhn, de science extraordinaire. Il ne s’agit plus ici d’explorer des fronts de recherche peu abordés par la science normale, où de voir comme les problèmes ou les approches s’élargissent dans cette science, mais d’identifier des objets exotiques [1] pour cette science. Quelle que soit la posture épistémologique que l’on défend, la mise en relief de ces objets exotiques permet, à rebours, d’interroger cette science normale dans ses conceptions, ses méthodes, et finalement ses évidences. Toutefois, l’usage dans notre propos de l’expression science extraordinaire peut prêter à confusion. En effet, la contestation qui s’opère de la science normale ne s’opère pas en interne de la seule science. Cette contestation dépasse cette dernière par le corps philosophique et de pratiques qui la fondent. Nous utiliserons donc ici l’expression de science extraordinaire de Kuhn dans un sens plus large, où l’empan des savoirs pris en compte intègre des approches qui se réclament de la science mais pas uniquement.

Pour conduire cette réflexion, nous nous sommes penchés sur le cas de l’agriculture biodynamique. Le traitement de ce cas permet de rendre compte du cadre conceptuel singulier à partir duquel les choses sont appréhendées et les pratiques orientées. Dans un atelier des entretiens du Pradel ayant regroupé une vingtaine de personnes, un agriculteur (encadré 1) et un chercheur (encadré 2) ont ainsi été conviés à parler de leurs pratiques et de la manière dont ils conçoivent le mode de production dynamique. Cet atelier était animé par deux enseignants-chercheurs en sciences humaines et sociales.

Nous commencerons dans cet article par décrire les deux situations de travail de l’agriculteur et du chercheur. Nous verrons ensuite comment ils spécifient la connaissance propre à la biodynamie. À partir de ces éléments, nous nous interrogerons sur le statut de ces connaissances, de leur mode de production et de leur appréhension par la science normale. Nous terminerons en nous demandant dans quelle mesure l’agriculture biodynamique peut questionner les sciences agronomiques.

 

Situation d’agriculteur, situation de chercheur en biodynamie

 

Décrivons rapidement les situations de nos deux témoins, un agriculteur et un chercheur, pour comprendre la nature de leur point de vue.

 

Un agriculteur à la recherche des équilibres du milieu

La ferme Saint Blaise (encadré 1) peut être considérée comme multiperformante au regard de critères techniques et économiques, ainsi qu’environnementaux et sociaux. Cet agriculteur a su en effet concilier la recherche de performance technico-économique (diminution du temps de travail et du coût de mécanisation avec une spécialisation sur des légumes racines bien adaptés au sol et plus faciles à commercialiser, diversification des activités avec production d’électricité solaire…) avec le souci de la performance sociale (en créant deux emplois), dans le cadre d’une production respectueuse de l’environnement (certification Demeter). Dans son témoignage, il rappelle ses objectifs et le sens qu’il donne à son travail : il vise des productions à rendements acceptables (avec une recherche permanente d’adaptation des variétés pour qu’elles soient performantes dans le cadre du cahier des charges Demeter) ; il a fait le choix de variétés de légumes à « goût authentique » ; il développe un travail en proximité avec les consommateurs (présence dans les magasins, visites sur l’exploitation…) ; il s’oriente vers des produits de qualité (avec une forte densité et plus de caudalies [2]), et une bonne capacité de de conservation.

Analysant son système d’exploitation, il considère que :

- ses points forts reposent sur : la diversité de ses productions ; la qualité de ses produits ; la pratique de la vente directe ; la présence d’une main d’œuvre motivée ; le développement d’une bonne technicité autour du compostage ; la mise en œuvre du désherbage mécanique et de l’irrigation.

- ses points faibles sont : le coût de la main d’œuvre ; le tassement des sols avec les machines ; l’obligation de pratiquer des récoltes tardives en automne ; l’infestation de certaines parcelles par les chardons.

La question clé qui se pose à lui aujourd’hui est de progresser dans la nutrition de ses plantes, sachant que la fertilisation organique est achetée et que la minéralisation n’est pas toujours satisfaisante dans ses sols limoneux calcaires pour une bonne alimentation de ses cultures. Ainsi, au-delà de l’usage de la préparation 500 (Bouse de corne) [3], actuellement sous forme de deux apports par an, il teste des starters microbiens (de type Bio3G) et des mulchs de luzerne, son objectif étant de créer des « dynamiques vivantes » pour stimuler ses cultures.

Sa conception des choses s’appuie sur la philosophie originelle de Steiner.

 

« Quand j’ai fait mon premier stage en agriculture biologique, l’agriculteur mettait une préparation biodynamique sur son lisier. Et quand je lui ai posé la question du pourquoi, il m’a sorti un pavé de 500 pages qui s’appelait « La science de l’occulte » de Steiner et il m’a dit bonne chance. J’ai lu ces 500 pages en quelques jours et je me suis dit « tiens, il y a un autre monde derrière le monde ». C’est effectivement le monde des archétypes. Ce sont des concepts très différents, et il faut aller voir, en tant qu’agriculteur praticien, comment ça se met en œuvre et surtout les résultats concrets dans les champs ».

 

Ce qui l’intéresse n’est donc pas de comprendre comment son agroécosystème fonctionne mais de savoir ce qui est bon pour que les équilibres du milieu, afin d’obtenir une production de qualité.

 

Encadré 1

L’histoire de la ferme Saint Blaise : Maurice Meyer, spécialiste du légume de plein champ en agri bio et biodynamique

La ferme Saint Blaise se situe à Valff près d’Obernai (plaine d’Alsace) et exploite un peu plus de 21 hectares surtout sur des sols limoneux profonds calcaires. La conversion de la ferme a débuté en 1992 et l’installation de Maurice Meyer a eu lieu 4 ans plus tard, suivie de la certification biodynamique en 1998 (label Demeter). Il emploie aujourd’hui 2 salariés.

Une production axée sur les légumes racines

L’assolement comporte 5 hectares de pomme de terre et 8 hectares de légumes plein champ, 8 hectares de céréales et de protéagineux (luzerne) et 2 hectares de prairie temporaire. Une vingtaine de légumes sont produits (légumes racines surtout) : carotte orange ou de couleur, céleri-rave, panais, rutabaga, radis noir et radis rond, navet jaune, chou blanc, chou rouge, betterave rouge, potimarron, Butternut.

Limiter les pratiques agricoles. L’exploitation n’est équipée que d’une planteuse et d’une arracheuse pour les différentes cultures. La fertilisation est limitée et repose sur l’utilisation de compost biodynamique réalisé grâce au fumier de bovins laitiers d’une ferme située dans un village voisin (échange de céréales et de luzerne contre du fumier) et des préparations biodynamiques achetées. Le compost est complété par des apports d’engrais pour des légumes plus exigeants comme le chou ou le céleri. La protection des cultures est réduite (surtout des problèmes de doryphores sur pomme de terre, d’aleurodes et de lépidoptères sur chou). Elle est basée sur l’application d’extraits de plantes, de préparation biodynamiques à base de silice et si nécessaire, du soufre (le cuivre n’est autorisé par Demeter qu’exceptionnellement). La préparation 500 est appliquée sur le sol sur toutes les parcelles au printemps, et la préparation 501 est pulvérisée une fois par an sur chaque culture. Le désherbage est effectué à l’aide de 2 outils : une bineuse équipée de doigts Kress et une herse étrille ; si la pression des mauvaises herbes est trop forte, le désherbage mécanique est suivi d’un passage manuel.

Une distribution locale des produits : 62% en Alsace La commercialisation ne débute qu’en septembre pour s’achever en mars-avril. Des installations frigorifiques performantes permettent une conservation optimale des légumes le temps de commercialiser tous les volumes récoltés.

 

Comprendre les effets des préparations biodynamiques : le travail du chercheur [4]

L’institut de recherche de l’agriculture biologique en Suisse (FiBL) a engagé, à la demande de viticulteurs suisses, une expérimentation visant à comprendre les effets des préparations biodynamiques. En effet, plusieurs personnalités internationales faisant référence en agriculture biodynamique ont relayé que les préparations biodynamiques avaient des effets particulièrement nets en viticulture (Bouchet, 2003 ; Joly, 2007 ; Masson, 2009). En mars 2003, l’association « Demeter - Suisse »[5] a ainsi constitué avec l’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBL) un groupe d’étude chargé d’entreprendre des mesures et des analyses scientifiques sur différentes combinaisons des préparations 500 (bouse de corne) et 501 (Silice de Corne). Dans ce cadre, trois producteurs biodynamiques du littoral neuchâtelois ainsi que deux chercheurs du FiBL ont développé en commun un projet d’expérimentation dit « sur la ferme ». En 2007, toujours sous l’impulsion de l’association Demeter-Suisse, la fondation « Software AG Stiftung » est venue apporter un soutien financier permettant d’élargir l’étude avec deux nouvelles entreprises : le domaine viticole du FiBL ainsi qu’un domaine sur l’arc lémanique.

La question de recherche identifiée et partagée entre les viticulteurs pionniers de la viticulture biodynamique et les agronomes chercheurs du FiBL était la suivante : « quels sont les effets des préparations biodynamiques 500 et 501 sur la santé de la vigne, sur le sol et le vin ? ». Le travail de recherche réalisé (encadré 2) ne comprend pas de réelle analyse statistique, du fait de la variabilité existante entre les sites et entre les pratiques des agriculteurs. Mais il s’appuie, au contraire, sur des méthodes d’analyse dont la validité n’est actuellement pas reconnue par la science normale (méthode GDV « gas discharge visualisation », dit « effet Kirlian », et méthode de la cristallisation sensible). Les effets des pratiques biodynamiques ne s’avèrent pas faciles à démontrer dans le cadre du paradigme de cette science normale. Ainsi la pratique agricole non-ordinaire qu’est la biodynamie ne semble pouvoir être appréhendée corrélativement que par une science extraordinaire en voie de définition. Les résultats montrent alors qu’en allant au-delà des analyses classiques (analyse chimique et dégustation de vins), il est possible de différencier les vins biodynamiques des vins biologiques.

 

Encadré 2

L’expérimentation « Essai sur la ferme viticole biodynamique »

L’association Demeter-Suisse a fait le choix de confier une recherche sur l’efficacité des préparations biodynamiques au FiBL, sous réserve de faire des essais sur les fermes DEMETER biodynamiques reconnues, afin de prendre en compte la spécificité de la relation de l’agriculteur à son milieu dans l’approche biodynamique (prise en compte du calendrier lunaire, approche sensorielle). Un protocole scientifique randomisé contraignant fut ainsi proposé aux viticulteurs, pour ce qui concerne l’application des préparations. Cependant, un degré de liberté a été laissé pour que ce protocole soit administré par les viticulteurs eux-mêmes, dans le cadre de leur démarche biodynamique. Le moment et la qualité des préparations restaient de leur responsabilité. La volonté du scientifique était de se placer dans la logique des pratiques de la biodynamie, en se calant autour du calendrier indicatif (Maria Thun, Calendrier des semis). Ce degré de liberté a augmenté la part de variabilité dans les résultats, mais viser à respecter les pratiques biodynamiques de chacun. Il s’agissait de respecter la compétence des viticulteurs, tout en ne jouant pas sur la partie intime de la biodynamie, faite de liens étroits et intuitifs entre le viticulteur et sa parcelle.

Sur chaque site, une parcelle de référence a été subdivisée en 4 parties :

1) contrôle non traité dénommé : “contrôle »

2) partie traitée avec les deux préparations (500 + 501) dénommé : “combi”

3) partie traitée avec une seule préparation (500 + 0) dénommée préparation 500 « bouse de corne »

4) partie traitée avec une seule préparation (0 + 501) dénommée préparation 501 « silice de corne ».

Pour chacune de ces 4 variantes, 3 répétitions ont été faites afin de réaliser une analyse de variance.

Quatre types d’analyses ont été menés pendant cette expérimentation : l’analyse structurale du sol, l’analyse minérale des pleurs de vigne, l’analyse des caractères œnologiques du vin et l’analyse sensorielle du vin.

 

 

Forme et statut du savoir en agriculture biodynamique

 

Selon l’agriculteur et le chercheur rencontrés dans le cadre de l’atelier, la construction des savoirs en biodynamie est beaucoup plus complexe que dans l’agriculture conventionnelle, car elle ne s’appuie pas sur la seule rationalité scientifique mais fait appel aussi à l’intuition et à l’émotion. Le tableau 1 rend compte d’une périodisation de la pensée de la biodynamie et de son rapport à la science normale.

 

Étape dans l’histoire de la biodynamie

Caractéristiques des périodes dans le lien aux savoirs

Époque

Justifications

Acteurs concernés

Méthodes et outils utilisés

Résultats

La pensée de Steiner à partir de 1924

Conférences de 1924 (cours aux agriculteurs)

Différences entre monde visible et monde invisible

Agriculteurs, chercheurs, consommateurs

Savoir révélé

Discours sur la dégénérescence des graines et la dénaturation des sols et des aliments par les engrais

Différents mouvements de biodynamie. Certification Demeter

Le mouvement de la biodynamie

Des années 30 aux années 1960

Propositions de fondements de l’activité agricole sur les domaines agricoles

Agriculteurs et consommateurs

 

Essai de mesures holistiques de la « suprasensibilité »,

Isolement de la communauté des biodynamiciens par rapport au monde scientifique par incompréhension réciproque

Démonstration de la cristallisation sensible de Pfeiffer

Ouverture à la communauté scientifique

Depuis 1970

Mise en place d’essais, chez les agriculteurs puis en station (Suisse, Allemagne, Autriche,..)

Chercheurs, agriculteurs

Méthodes analytiques physiques, chimiques, biologiques

Méthodes holistiques

Difficultés de démonstration avec les méthodes analytiques classiques

Dépassement de l’approche scientifique

Depuis 2010

Prise en compte de la dimension émotionnelle dans l’activité de l’agriculteur

Agriculteurs, consommateurs

Approche sensible du sol (qualité du toucher), des plantes (expression de la verticalité), des aliments (densité de l’aliment)

Relation directe entre l’agriculteur et son milieu, et entre l’agriculteur et les consommateurs.

Tableau 1 : Évolution des liens au savoir de la communauté de l’agriculture biodynamique

 

Au sein de l’atelier, les échanges avec les témoins d’une part, et entre participants d’autre part, ont permis d’arriver à une représentation partagée de la façon dont la communauté de l’agriculture biodynamique mobilise des savoirs de différentes ordres pour agir. Cette représentation, qu’illustre la figure 1, met en évidence l’importance : (i) de la dimension spirituelle dans la relation à la Terre, qui est vue alors comme une matrice et n’est pas seulement un substrat matériel pour les cultures, et (ii) de la dimension affective dans l’activité de l’agriculteur, qui utilise ses émotions pour guider son action.

Si la communauté de l’agriculture biodynamique mobilise des concepts issus de la science normale auxquels elle pose de nouvelles questions, son savoir propre s’élabore toutefois principalement au sein de cercles d’échanges de biodynamiciens. Ainsi l’un des impacts latéraux du travail de recherche du FiBL a-t-il été de favoriser les échanges au sein du groupe des viticulteurs concernés par les essais. Ces échanges sur les pratiques ont favorisé des partages de savoirs d’expérience. Des difficultés techniques rencontrées pendant la phase d’expérimentation sur les maladies ont ainsi pu être surmontées. Dans cette coopération, des principes et savoirs provenant des chercheurs et ingénieurs en biodynamie s’articulent à des savoirs diffusés par des personnalités charismatiques de la communauté de pratiques (Wenger, 1998) des biodynamiciens. Bien que la production des savoirs se fasse, comme dans d’autres groupes, à partir des savoirs d’expérience des agriculteurs, ce qui la distingue toutefois, c’est la part importante attribuée aux savoirs sensibles, voire affectifs. Ce qui amène l’approche à parler de dimension « humaniste » de la démarche.

 

« La biodynamie interroge en cela le métier de la recherche parce que, dans son fondement, elle met au centre la relation entre la nature et l’intervention humaine. L’agriculteur est un intermédiaire entre les puissances telluriques et végétales et n’adopte pas une posture de contrôle vis-à-vis des plantes ou de leur milieu, mais une posture humble d’observation et d’acceptation, dans le respect des mystères des processus biologiques. Une relation fusionnelle et sensorielle s’établit entre la plante et l’agriculteur. L’apprentissage consiste à laisser venir des convictions s’établir sur la base des ressentis. C’est sur cette base de « conviction intime » que sont faites les interventions, et de quelques outils tels que le calendrier lunaire » (D. Lévite).

 

 

Figure 1 : représentation schématique de l’organisation des sources de « savoirs » mobilisés par la communauté de l’agriculture biodynamique

 

Une interrogation épistémique pour la science « normale »

 

Une telle approche amène à s’interroger sur la façon dont la science normale peut appréhender ce savoir singulier de la biodynamie. Face à une certaine forme d’efficacité de la biodynamie, les agronomes qui se situent dans la science normale peuvent ainsi considérer, au mieux, que les agriculteurs qui la pratiquent opèrent avec des savoirs préscientifiques : les choses ne sont pas démontrées mais pourront l’être par la science normale. Ils peuvent aussi considérer que les liens de cause à effet opérés par les agriculteurs en biodynamie dans leur raisonnement des choses ne sont pas les bons. Toutefois, l’efficacité du système de pensée de ces agriculteurs pourrait résider dans le fait que, dans certaines conditions locales et restreintes, il se superpose avec celui plus générale de la science normale. Ces agronomes de la science normale peuvent aussi juger, au pire, que l’efficacité relative de cette pratique ne tient pas aux cadres théoriques sur lesquels les biodynamiciens s’appuient mais à d’autres éléments non pris en compte : les biodynamiciens, en quelque sorte, s’illusionneraient. Ils réussiraient dans leur démarche simplement par l’acuité très fine qu’ils développent sur les phénomènes agronomiques qui tiennent de la science normale et qui concourent au développement de leurs productions.

Le chercheur en science sociale d’obédience constructiviste tiendra, lui, ces trois considérations comme possibles. Se détachant de l’évaluation technique objective, il s’attachera au cadre de pensée qui fonde les pratiques des uns et des autres et essaiera à partir de ce cadre de dessiner les lignes des paradigmes qui leur donnent corps. En effet, comme nous l’avons indiqué en introduction, il n’y a pas de savoirs sans cadre paradigmatique qui en fixe les conditions d’existence et de validité. Ce cadre paradigmatique va découper le monde pour constituer une réalité peuplée de différents objets. Du monde infini se détache donc des réalités différentes, pour reprendre ici la distinction entre « monde » et « réalité » de Luc Boltanski (2009). Ce découpage du monde se fait par l’usage des mots. Les anthropologues ont ainsi largement montré comment les critères de distinction de ce qui peut apparaître de l’extérieur comme une même réalité peuvent être fortement différents d’un groupe culturel à un autre (Schaff, 1974). À partir de ce découpage, des formes d’efficacité insoupçonnées peuvent apparaître.

Ce qui est précisément un savoir s’en trouve alors interrogé. En effet, ce que certains qualifient de savoir peut être défini comme une simple croyance par d’autres. Ainsi peut-il en être des agronomes de la science « normale » par rapport aux savoirs des agronomes de la science extraordinaire. Toutefois si l’on peut considérer une croyance comme une rationalité subjective et le savoir comme relevant d’une rationalité objective - dont la science fournirait les outils les plus aboutis -, en même temps, « aucun individu n'est en mesure d'accéder à l'information pure et parfaite qui est la condition de l'état de connaissance » (Bronner, 2003, p. 186). Pour les approches constructivistes en sciences humaines et sociales, l’objectivité n’est pas garantie par un segment du corps social (les scientifiques), mais par la convergence, par la communication, des conceptions d’un groupe d’individus et la mise à l’épreuve de ces conceptions (Putnam, 1981 ; Habermas, 2001).

Si cette approche relativiste et pluraliste du savoir, à travers la considération de l’efficacité de tout savoir et la prise en compte de la dimension sociale de sa construction, affaiblit la toute puissance de la science normale, elle fournit en même temps des outils d’analyse symétrique de la science normale et des sciences extraordinaires. On retrouve dans ce courant l’approche développée par la sociologie des sciences (Callon, 1986 ; Latour et Woolgar, 1988).

 

L’agronomie interpellée par l’agriculture biodynamique ?

 

Dans quelle mesure donc l’agronomie comme science normale peut-elle se laisser interroger par l’agriculture biodynamique ? Comme nous l’avons évoqué, l’agriculteur en biodynamie apparaît dans le cadre de pensée de ce modèle de production comme « un intermédiaire entre les puissances telluriques et végétales » (D. Lévite). C’est par le biais d’une relation sensorielle et fusionnelle avec la plante qu’il gagne en maîtrise et en apprentissage. Sa démarche consiste à laisser s’établir des convictions sur la base de ses sensations et de ses émotions qui lui servent alors de guide pour l’action. Les sensations et émotions lui permettent d’accéder à une conscience des choses. On voit ici que par un appel à un mode d’action qui tient de l’intuition ou d’une perception globale, c’est-à-dire d’un mode d’agir qui ne découle pas d’un traitement rationnel d’informations pour arriver à définir ce qu’est une situation, cette pensée s’écarte du mode « d’appréhension » des choses de la science normale.

Toutefois, à l’issue de l’atelier, il semble que deux types d’apports de ces travaux pourraient enrichir les approches de l’agronome de la science normale.

D’un côté, le développement de nouvelles formes de recherche-action pourrait s’appuyer sur la façon dont collaborent les chercheurs et les agriculteurs en biodynamie. Dans l’exemple du FiBL, les relations entre l’approche scientifique et l’approche pratique, produisent des innovations rapidement appropriées par les agriculteurs, en permettant de croiser et de confronter différents types de savoirs. En effet, la construction de la question de recherche et la méthodologie utilisée doivent être négociées entre les agriculteurs en biodynamie et les chercheurs. S’en trouve ainsi fortement facilité la façon dont les résultats de la recherche seront validés, utilisés, et intégrés ou non dans le système de pensée des viticulteurs après la phase de recueil et d’interprétation des données. Les dispositifs sont co-construits et ne peuvent pas être positionnés uniquement en station expérimentale. Non seulement parce que le viticulteur, la plante et l’environnement proche sont trois éléments du système à prendre en compte, mais aussi parce que l’interaction entre ces trois éléments fait partie intégrante de l’efficacité des préparations biodynamiques. C’est une relation d’empathie qui s’établit dès lors entre le chercheur et l’agriculteur puisque ce dernier fait partie de l’objet d’étude au même titre que les cultures sur lesquelles les préparations sont utilisées. Dans ce cas, la production de savoirs localisés par des échanges sur les pratiques des uns et des autres est favorisée au détriment de la production d’un savoir plus général. Cette situation interroge à la fois les méthodes de recherche-développement et de formation par la prise en compte non seulement de l’expérience mais de l’expérimentant, c’est-à-dire de la disposition dans sa manière de ressentir les choses de l’agriculteur qui fait l’expérience.

D’un autre côté, la dimension subjective de l’action chez les agriculteurs en biodynamie mériterait d’être investiguée, ne serait-ce que pour comprendre comment elle impacte l’acte technique et le milieu cultivé. Sans vouloir chercher à rendre compte des formes de logique de l’ensemble des pratiques, l’objectivation de la cohérence du système de pratiques et la mise en évidence des valeurs et des croyances qui sous-tendent ces pratiques seraient utiles. Elles permettraient, d’une part, que les agronomes n’esquivent plus les questions liées à l’agriculture biodynamique, qui fait partie aujourd’hui de la diversité des modèles d’agriculture et, d’autre part, de nourrir les réflexions sur les conditions de la transition agro-écologique qui oblige à s’intéresser aux conditions singulières d’appréhension d’un milieu.

 

Conclusion

 

Le travail réalisé dans cet atelier, à partir de la présentation de l’objet « exotique » que peut être la biodynamie pour les sciences agronomiques normales, a donc permis à des membres de cette discipline de s’interroger sur les conditions de compréhension des pratiques des biodynamiciens à partir de l’appréhension du cadre de pensée qui est le leur. Plutôt que d’être dans un rapport d’affrontement dans la définition de la bonne pensée ou de la bonne science, le point de vue compréhensif qui y a été développé a permis de mieux saisir les dimensions singulières qui constituent à la fois la pratique de la biodynamie et la façon de l’appréhender, que ce soit par une science « extraordinaire » ou la science « normale ». Si bien évidemment des « non-lieux », c’est-à-dire des jugements qui ne sont pas tenables, propres à chaque mode de pensée, apparaissent, il n’en demeure pas moins que des pistes se sont dessinées sur la façon dont des ponts pourraient être jetés entre eux.


Notes

[1]Parce que dépendant d’un point de vue interne sur quelque chose qui lui est externe (STASZAK, 2008).

[2] Nombre de secondes où une empreinte gustative reste au palais en bouche.

[3] En agriculture biodynamique, deux préparations sont très utilisées :

- la bouse de corne, qui est de la bouse de vache enterrée 6 mois sous terre l’hiver dans une corne de vache, et qui agit comme compost particulier,

- la silice de corne, qui est du quartz cristallisé broyé enterré dans une corne de vache pendant l’été.

Les produits “bouse de corne“ et “silice de corne“ sont dilués dans l’eau et “dynamisées“ par un mouvement rotatif pendant un certain temps.

[4] Il s’agit d‘un co-auteur de cet article, D. Lévite.

[5] Association pour la biodynamie en Suisse.


Références

Boltanski, L., (2009). De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation. Paris : Gallimard.

Boucher, F., (2003). Cinquante ans de pratique et d’enseignement de l’agriculture bio-dynamique –comment l’appliquer dans la vigne. Romeyer : Deux versants éditeur.

Bronner, J., (2003). L’empire des croyances. Paris : PUF, 281 p.

Callon, M., (1986). Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques dans la Baie de Saint-Brieuc. L'Année sociologique, no 36.

Darré, J.P., (1985). La parole et la technique. L'univers de pensée des éleveurs du Ternois. Paris : l'Harmattan

Foucault, M., (1966). <cite>Les mots et les choses : une archéologie des sciences humaines</cite>. Paris : Gallimard, 405 p.

Habermas, J., (2001). Vérité et justification. Paris : Gallimard.

Joly, N., 2007. Le Vin du ciel à la terre. Paris : Edition Ellébore - Sang de la terre.

Latour, B., Woolgar, S., (1979). <cite>Laboratory Life: The Social Construction of Scientific Facts</cite>, Beverly Hills: Sage Publications.

Kuhn, T.S., (2008). <cite>La structure des révolutions scientifiques</cite>. Paris : Flammarion, (1re éd. 1962), 284 p.

Masson, P., (2009). Guide pratique de l’agriculture biodynamique. Colmar : Edition mouvement de culture Bio-Dynamique.

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