Revue AE&S vol.6, n°2, 28

Notes de lecture

Produire et mobiliser différentes formes de connaissances pour et sur la transformation des systèmes agricoles : regards interdisciplinaires

 

Compte rendu de l’école-chercheur organisée entre le 30 mai et le 5 juin 2016 par le département SAD (Sciences pour l’Action et de Développement) de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) et le CIRAD  (Centre de coopération International en Recherche Agronomique pour le Développement)

Cécile Fiorelli, Nathalie Girard, Frédéric Goulet, Frédérique Jankoswki, Laurence Lamothe, Pierre Martin, Lorène Prost, Françoise Vertes

 

Auteur correspondant : Lorène Prost, lorene.prost@inra.fr

 

 

 

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Début juin 2016 a eu lieu une école-chercheur dont les enjeux étaient proches de ceux des Entretiens du Pradel 2015. En effet, cette école-chercheur souhaitait explorer la façon dont la transformation des systèmes agricoles questionne des chercheurs dans leur rapport à la production de connaissances. Au travers de la production des connaissances scientifiques, la recherche agronomique a contribué à standardiser des modalités de production agricole. Un processus qualifié de « linéaire » s’est globalement installé entre des chercheurs produisant des connaissances génériques et des agriculteurs s’appropriant ces connaissances via la recherche appliquée et le développement. Ce processus est actuellement questionné par des facteurs comme l’écologisation des pratiques agricoles ou le développement d’approches participatives entre recherche et société. Ces dynamiques suscitent un intérêt croissant pour des formes de connaissance autres que scientifiques - locales, empiriques, profanes –, considérées comme des ressources à incorporer ou valoriser. Leur statut fait néanmoins débat, avec l’enjeu de légitimer les connaissances des différents acteurs en présence. Ces dynamiques questionnent également les scientifiques dans leurs identités et pratiques professionnelles. Dans une tension entre excellence académique et incitation à générer des impacts, ils sont confrontés à des demandes ou des critiques formulées par divers « non-chercheurs ». Les expériences se multiplient, avec plus ou moins d’appuis conceptuels et théoriques et de succès pratique. L’enjeu de cette école-chercheur était d’outiller les chercheurs pour analyser et agir sur ces dynamiques avec un regard critique. Il s’agissait de les sensibiliser aux différentes postures par rapport aux connaissances et à l’action, ainsi qu’aux rapports de pouvoir qui accompagnent tout processus de production de connaissances, qu’il soit scientifique ou non.

Réunissant 55 participants de l’INRA (départements de recherche SAD [1], E&A [2], PHASE [3], EFPA [4]), du CIRAD, des écoles supérieures agronomiques et d’universités, l’école-chercheur s’est déroulée sur une semaine à Port-Barcarès (66). Les organisateurs avaient pris le parti de concevoir une école-chercheur avec des ingrédients originaux : commencer par une mise en pratique artistique, apporter des éléments théoriques et méthodologiques sans faire appel à des conférenciers extérieurs, s’appuyer avant tout sur les témoignages et analyses des participants. L’objectif principal était donc de favoriser les réflexions croisées et les partages d’expériences entre des participants qui appartenaient à un panel large de disciplines scientifiques : agronomes, zootechniciens, généticiens, modélisateurs, écologues, entomologistes, sociologues, anthropologues, géographes, économistes, didacticiens, chercheurs en science de l’éducation et en intelligence artificielle.

 

La semaine a été structurée autour de 5 axes :

- épistémologie : parcourir les définitions, les concepts et les débats autour de la notion de connaissance

Après avoir plongé dans une mise en pratique (jonglage ou improvisation musicale) pour expérimenter les liens entre connaître et agir, les participants se sont vus proposer des éclairages sur la notion de connaissance. A partir d’interventions issues de la sociologie des sciences et des techniques, de l’histoire des sciences et sur le pragmatisme, chacun a ainsi pu enrichir ses réflexions épistémologiques sur ce qu’est la connaissance, ce qu’est une connaissance scientifique, les rapports qu’entretiennent les connaissances avec la vérité et avec l’action et ce, dans différentes disciplines. En effet, il semblait important de montrer que plusieurs disciplines scientifiques ont construit des discours souvent différents autour de la connaissance, illustrant les débats à l’œuvre sur cette question dans la communauté scientifique en général.

- utilité des connaissances produites et production de connaissances utiles

Lorsque les scientifiques ont pour objectif de produire des connaissances utiles aux non chercheurs, cela impacte-t-il leurs façons de travailler et de produire des connaissances ? Et quelle place est donnée aux connaissances des autres acteurs ? Afin d’explorer ces questions, nous avons dans un premier temps retracé l’évolution des relations entre sciences et société afin de mettre en contexte l’actuelle injonction à rapprocher sciences et société. Des ateliers ont ensuite été organisés, sur la base de l’expérience de plusieurs participants à l’école-chercheur, pour analyser collectivement comment des « demandes » et des « offres » de recherche s’agencent de manière dynamique, ainsi que le rôle joué par les connaissances scientifiques dans l’impact de nos recherches. Les ajustements entre offre et demande ont été mis en lumière et en discussion par le biais d’un exposé issu de la sociologie des marchés.

- le recueil et la formalisation des connaissances : quels outils, quelles hypothèses épistémologiques ?

Cet axe visait à la fois à découvrir des outils permettant de capitaliser et partager les connaissances et à la fois à questionner la façon dont leur conception et leurs usages s’inscrivent dans une diversité d’épistémologies de la connaissance : des logiques entrepreneuriales pour certains, des biens communs pour d’autres, quelque chose qui existe indépendamment de l’action qui peut s’extraire, s’acquérir, se collecter ou bien quelque chose qui est intrinsèquement inscrit dans une situation, situé dans un contexte matériel, historique, social et culturel et qui ne peut alors en être détachée. Les participants à l’école ont présenté et fait expérimenter aux autres les outils de recueil et de formalisation de connaissances qu’ils utilisent dans leurs disciplines et sur leurs terrains. 9 ateliers ont ainsi été proposés, sur des outils aussi divers que les cartes cognitives, les bibliothèques de connaissances, les jeux de rôle ou l’autoconfrontation. Une grille d’analyse pour mettre à jour les hypothèses épistémologiques sous-jacentes à ces outils a été proposée aux participants et discutée.

 

- les enjeux socio-politiques de la production de connaissances : la connaissance comme un construit social

Formaliser des connaissances, c’est aussi agir dans les organisations et la société. C’est ainsi que démarrait l’introduction de cet axe qui portait sur les relations intimes entre connaissances, identités et pouvoirs du point de vue de l’anthropologie. Une séquence de Théâtre forum « Touche pas à mon savoir » suivait cette introduction. Une pièce illustrant les tensions entre excellence académique et pertinence sociale dans la production de connaissances scientifiques et autour des questions de propriétés des connaissances a été jouée par une troupe composée de chercheurs. Il a ensuite été demandé aux participants d’imaginer des scénarios alternatifs, à l’intérieur de la scène proposée et de venir les jouer avec eux. Un débat a suivi autour des questions de propriété intellectuelle, de responsabilité du chercheur et d’éthique.

- le numérique : transformation des pratiques scientifiques à l’ère du numérique pour une science ouverte

L’école s’est achevée par une conférence sur les transformations des pratiques scientifiques à l’ère du numérique et notamment les questions aussi bien pratiques qu’éthiques que fait porter le big data sur le partage, la diffusion mais aussi la production de connaissances.

 

Les perspectives imaginées par les participants sont nombreuses : un réseau de chercheurs s’intéressant aux connaissances, un groupe de réflexion sur le pragmatisme dans nos recherches, des séminaires d’approfondissements d’outils et de méthodes de recueil et de formalisation des connaissances, la mise en place d’une troupe de théâtre forum, une école-chercheur 2…

En attendant, retrouvez sur le site internet de l’école-chercheur  (http://www6.inra.fr/ecolechercheurconnaissances) l’ensemble des présentations, des photos et des dessins de l’école ainsi que le cahier de réflexivité qui rassemble de nombreuses ressources biblio, audio et vidéo sur la thématique des connaissances.


Notes

[1] Sciences pour l’Action et le Développement

[2] Environnement et Agronomie

[3] Physiologie Animale et Systèmes d’Elevage

[4] Ecologie des Forêts, Prairies et des milieux Aquatiques


 

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