Revue AE&S vol.6, n°2, 29

Notes de lecture

Quel avenir pour l’agriculture et le système de recherche &développement français ? Colloque de restitution de la prospective – journée du 4 octobre 2016

 

 

Bertrand Omon*

*Chambre d’agriculture de l’Eure

Contact : bertrand.omon@agri-eure.com

 

 

 

 

 

 

 


Hervé Guyomard (Inra, président du GIS Relance Agronomique), a rappelé que cette étude prospective a été réalisée dans le cadre de ce GIS-RA. Il constitue en effet le lieu de réflexion et de débats sur des objets, dans une perspective de moyen et de long terme, et à propos de thématiques transversales sur différentes filières.

Cette prospective pour l’agriculture et le système de R&D a consisté en une exploration des futurs possibles, avec une identification de leviers d’action pour les différents scénarios. L’enjeu de la journée était que les partenaires du système de R&D français se saisissent de cette prospective.

Samy Aït-Amar (ACTA), coordinateur de la prospective  ACTA – INRA- IE- APCA, a d’abord précisé qu’il s’est agi d’une démarche double, car répondre à la question des avenirs possibles pour le système de R&D agricole français, qui doit œuvrer au service de « modèles agricoles », suppose au préalable le passage par l’identification de modèles agricoles.

Les défis pour une telle prospective ont été : un système d’acteurs complexe ; des sphères publique et privée ; le parallélisme des scénarios des systèmes de R&D et systèmes agricoles, leur assez forte inertie (ou résilience ?) … Pour rappel de la méthode prospective, un scénario n’est dans cette étude collective ni un futur certain ni une espérance ou une référence pour les auteurs, mais une histoire cohérente bâtie sur des hypothèses.

Un scénario a d’abord été conçu pour le système agricole, puis celui du système de R&D l’a été en cohérence avec ce premier.

Huit dimensions clés ont été retenues en terme d’hypothèses pour élaborer les scénarios : Environnement et  climat – Innovation technologique – Contexte international – Dynamiques territoires – Agriculture et exploitations – Filières et marchés - Consommateurs - Politiques publiques

Quatre hypothèses pour des modalités d’évolutions ont été croisées avec les huit dimensions pour le Système agricole, et ont alimenté ainsi un tableau d’ensemble de ces quatre hypothèses sur huit dimensions. Par exemple, pour le climat, les quatre hypothèses étaient : Impacts modérés – durcissement des impacts – Crises environnementales fortes - Crises variables selon les régions ;

Cette approche a permis d’identifier quatre grands scénarios à l’échéance 2030-2040, permettant une lecture à l’échéance 2020-2025 pour le système R&D.

 

Les quatre scénarios de systèmes agricoles ont été présentés par A.C. Dockes, E. Pilorgé et S. Petit :

 

S1 « Un monde écologique – face aux défis mondiaux la transition écologique et énergétique »

Son moteur est une combinaison de l’accélération des crises, une prise de conscience collective, une mobilisation politique et citoyenne vers l’environnement et le climat, et une évolution des pratiques de consommation.

L’agriculture et la politique agricole se transforment très fortement. La production est en légère diminution : de grandes exploitations agroécologiques pour les marchés européens, des petites vers les circuits régionaux permettent un maintien du nombre d’exploitations.

 

S2 « Une Union Européenne agricole – une agriculture européenne exportatrice de produits de qualité »  

L’agriculture est au cœur des politiques de l’UE, avec un avantage comparatif à faire valoir dans le monde. L’agriculture vise le marché export des pays émergents avec des produits de qualité. Ce qui s’accompagne d’un « label exportation qualité UE », pour prendre le créneau en cas de crise sanitaire. La montée en gamme s’opère à la production et à la transformation. Les stratégies amont et aval se rejoignent. Les produits très standards sont plutôt importés. La notion de filière se renforce. Le besoin en main d’œuvre est important, et nécessite un réel partage de la valeur ajoutée. Les consommateurs bénéficient d’un bien commun.


S3 « Une Europe industrielle – Une agriculture au service d’une industrie exportatrice et régulée »   

Il s’agit en fait d’un second scénario d’une agriculture très européenne, mais avec des choix différents : La crise économique perdure et l’UE décide de soutenir son industrie. La qualité sanitaire est recherchée partout dans le monde, sur des marchés de masse, avec l’augmentation du coût de l’énergie fossile et un développement de l’usage non alimentaire de la biomasse. On parle alors d’économie « biosourcée », régulée par réglementation publique. La production animale diminue, car elle consomme trop d’énergie. L’aval contrôle et contractualise pour sécuriser son activité : l’agriculteur y perd en autonomie. Intensification, spécialisation et production de masse de produits de qualité sanitaire standard sont les évolutions attendues dans ce scénario.


S4 « Un monde libéral - une agriculture de firmes, sans régulation de l’Etat

La crise économique s’amplifie, avec une UE qui s’affaiblit. Des tensions apparaissent sur la production alimentaire mondiale, sur fond de tensions géopolitiques et de crises climatiques locales. L’UE devient une zone de libre-échange, avec assouplissement des règles sociales et environnementales. La PAC jugée coûteuse est abandonnée. La rentabilité agricole de la zone, vue globalement, reste bonne relativement au reste du monde : de nouveaux investisseurs apparaissent, et l’intégration de la production par les firmes aval s’amplifie. L’agrandissement des exploitations s’accélère encore, avec le développement du salariat. Le prix du produit alimentaire oriente fortement le choix du consommateur.

 

Le devenir de l’agriculture européenne sera évidemment une combinaison entre ces scénarios, avec des proportions plus ou moins fortes de ces scénarios selon les choix politiques.

Le débat qui suit la présentation des scénarios pointe quelques éléments saillants qui ressortent : les critères de qualité de l’alimentation, la dimension territoriale liée à l’agroécologie notamment, le respect des accords de Paris sur le climat… et surtout le moteur politique (de fort pour les deux premiers scénarios à faible voire inexistant dans les deux derniers).

L’Agence de la biodiversité considère que certains acteurs pèsent sur l’orientation de la « combinaison » de scénarios, de manière différente selon les scénarios. De son point de vue, pour chaque scénario, les acteurs considérés les plus puissants sont :

-Scénario 1 : consommateurs et élus politiques

-Scénario 2 : acteurs agricoles et élus politiques, et consommateurs à un degré moindre

-Scénario 3 : élus politiques puis consommateurs

-Scénario 4 : firmes industrielles

Enfin, la table ronde qui a suivi, composée de représentants des syndicats agricoles, d’industriels (coopération agricole et firmes d’agrofournitures) et de la France Nature Environnement a permis de mettre en évidence les éléments suivants :

- Personne ne rejette le scénario « Un monde agroécologique », certains considèrant même qu’il est déjà en chemin ;

- Le scénario « Europe agricole » représente celui qui fait un certain consensus, même s’il s’avère poser les même questions que celles posées à l’agriculture européenne dès à présent et à la PAC actuelle : comment assumer à la fois une production de qualité pour le marché UE, une présence sur les marchés mondiaux, le maximum de valeur ajoutée pour les agriculteurs, et une présence territoriale plus forte ?

- Le scénario « UE industrielle » ne fait pas consensus entre les participants à la table ronde, certains en ayant peur et d’autres y voyant les opportunités.

- Enfin, le scénario de l’agriculture de firmes est rejeté, son existence partielle actuellement étant considérée responsable des crises agricoles depuis vingt ans.

 

A partir de ces scénarios de systèmes agricoles, des propositions ont été faites pour l’évolution du système de R&D agricole.

Après une intervention de P. Labarthe qui a présenté une comparaison des systèmes de R&D en Europe (Etude ProAkis, voir le texte de P. Labarthe dans ce numéro), A.C. Dockes, E. Pilorgé et S. Petit ont rappelé que la production de R&D depuis 10 ans a été très influencée par les nouvelles technologies et de nombreuses tensions existent, du fait de la pluralité et de la diversité d’acteurs, des jeux de coopération et de concurrence entre acteurs, de la diversification des publics concernés. Les tensions portent sur l’évolution des missions, des thématiques à traiter, les logiques de structure ou de projet, les échelles à priorise (UE et locale), les moyens à partager, le type de conseil (sur mesure ou dynamique collective).

AC Dockes a proposé alors cinq clés de lecture à propos des conséquences des quatre scénarios sur le système de R& D :

 - le financement : fort à faible de S1 à S4 pour le financement public et inversement pour les financements privés.

- l’échelle : du local au mondial de S1 à S4. Le S2 combine les différentes échelles (comme c’est le cas actuellement), le S3 reste à l’échelle de l’UE et le S4 est à l’échelle mondiale.

- les acteurs clés : des agriculteurs innovants, des réseaux locaux (en synergie avec les organismes de conseil), et la co-innovation sont fortement présents dans les S1 et S2. Dès le 2, l’acteur Industriel est plus présent, et l’acteur de développement agricole l’est de moins en moins en passant du S1 au S4.

- les partenariats R&D : les réseaux de partage, l’innovation et les connaissances sont fortement sollicités dans le S1, avec un ancrage territorial lié à des régions fortes. Des clusters territorialisés s’organisent dans le S2, là aussi avec l’impulsion et/ou le soutien marqué des régions.

- des thématiques de R&D très variables selon les scénarios : l’adaptation au changement climatique, l’environnement et la croissance verte, l’alimentation et l’écologie sont très présents dans le S1 ; la qualité, la traçabilité, le changement climatique et l’agroécologie, la santé et la nutrition, ainsi que la « triple performance » sont affirmés dans le S2 ; la bioéconomie, la chimie verte, l’énergie renouvelable, la compétitivité, l’agriculture de précision se distinguent dans le S3 ;

Les biotechnologies, l’efficacité des procédés de production, les agroéquipements, la robotique sont des thématiques très présentes dans le S4, tout en nécessitant un besoin important de recherche fondamentale en amont.

Le numérique a une place spécifique dans les différentes thématiques, sous l’angle des « bases de données », passant d’une gestion collective à une gestion privée du S1 au S4.

 

En conclusion de cette journée, nous avons compris que l’avenir du système R&D en agriculture, fortement dépendant de l’évolution des systèmes agricoles, reste à construire par le système d’acteurs, en trouvant le bon compromis, pour satisfaire à la fois l’intérêt général et les intérêts particuliers. Ce travail collectif est indispensable car, de toute façon, les nombreuses transitions à l’œuvre (numérique, énergétique, écologique, alimentaire,…) et les changements globaux en cours (géopolitique, démographique, climatique,…) vont impacter de plus en plus fortement de l’extérieur les systèmes agricoles et les systèmes de R&D.

Compte tenu de l’importance que représente le système de R&D pour les agronomes de différents métiers, notre communauté doit se mobiliser pour contribuer aux évolutions du système dans le sens du bien commun. En effet, compte tenu du rôle déterminant des décisions politiques aux échelles française et européenne pour orienter un scénario hybride entre S1 et S2, et des enjeux pour le système d’acteurs actuel préférant un scénario hybride entre S2 et S3, les agronomes ont à prendre part au débat, d’une part pour alimenter en savoirs les décideurs publics et privés ainsi que les citoyens et les consommateurs, et d’autre part pour revendiquer le besoin de cohérence entre savoirs agronomiques, politiques publiques de recherche-formation-développement et performance de l’agriculture, l’agronome ne pouvant agir efficacement qu’à cette condition.

 

Pour avoir une description plus détaillée des scénarios d’évolution décrits dans cette note :

http://www.acta.asso.fr/fileadmin/ressources/Evenements_ACTA/Coll._Prospective_4_oct_2016/Livret_8_pages_prospective_agriculture.pdf


 

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