Revue AE&S vol.6, n°2, 3

La production des savoirs agronomiques, hier et aujourd’hui

Savoirs agronomiques et développement agricole Réflexions à partir de l’histoire et de la sociologie des sciences agronomiques

 

Nathalie Jas*

*Inra, Unité RITME

nathalie.jas@ivry.inra.fr

 


 

 

 


Transcription de la communication orale aux Entretiens du Pradel par Philippe Prévost

 

Je remercie les organisateurs de m’avoir invitée. Cela m’a permis de me replonger dans des travaux plus anciens, car l’histoire et la sociologie des sciences agronomiques correspondent à une période importante de ma vie professionnelle, et j’ai notamment publié une histoire comparée du développement des sciences agronomiques en France et en Allemagne dans la deuxième moitié du 19ème siècle et le début du 20ème siècle. Pour cette communication, j’ai également analysé tout un ensemble de travaux d’histoire et de sociologie des sciences et des technologies agricoles, que je continue à suivre avec intérêt. En particulier, je suis actuellement en train de lire un livre d’une historienne américaine, Jenny Lesmith, publié en 2014, qui s’intéresse au développement agricole dans la Russie soviétique, entre 1830 et 1960. La question centrale est l’écart entre les programmes fixés pour le développement agricole et les résultats obtenus. Elle interroge ainsi la production de savoirs agronomiques et leur intégration à des visions sur les manières dont doit se développer la production agricole. Il est donc aussi question des transformations sociales et techniques du monde agricole en lien avec des façons de produire. Ce livre m’interpelle en lien avec l’objet des Entretiens du Pradel, car il met en évidence le fait qu’il n’y a pas eu une seule vision, un seul projet, sur la manière d’envisager une forme de développement agricole, et le mode de production de savoirs agronomiques n’est pas nécessairement le même selon la manière dont on conçoit le développement agricole et selon ce qu’on imagine pour le fonctionnement de l’agriculture. On ne peut donc mettre savoirs agronomiques au pluriel et développement agricole au singulier.

Ce qui m’intéresse de partager avec vous, c’est le croisement des deux questions « quels savoirs agronomiques ? » et « quels développements agricoles ? » avec l’idée sous-jacente qu’il existe différents modes de production de savoirs agronomiques et que ces différents modes ne répondent pas forcément à tous les projets ou toutes les formes de développement de l’agriculture.
Pour ce faire, je m’appuie sur toute une littérature de l’histoire des sciences et technologies agricoles, incluant ce qui a été produit sur l’évolution des sciences de la protection phytosanitaire ou les sciences de l’élevage.

 

Je vous propose une grille d’analyse des sciences agronomiques qui pourrait s’appliquer à ce qui s’est passé au 19ème siècle et au 20ème siècle dans différents espaces géographiques, et qui décrypte comment les sciences agronomiques ont cherché à négocier leur identité dans des espaces scientifiques et des espaces sociaux. Il me semble que les sciences agronomiques modernes, qui apparaissent entre 1840 et 1860, par l’intermédiaire d’acteurs individuels et d’institutions, font face à cinq grandes questions qui génèrent des tensions, avec des réponses à apporter différentes selon les espaces géographiques et les projets d’agriculture, ayant des fortes conséquences sur le mode de production de savoirs agronomiques.

 

Le premier point essentiel est que les sciences agronomiques modernes sont tirées par le laboratoire mais restent dépendantes de la pratique. Le tiraillement est important dans la formulation de ce que sont les sciences agronomiques, entre une approche expérimentale et le lien à la pratique. Le moment fondateur est celui de la conquête de l’agronomie par la chimie, avec la grande controverse générée par la publication de l’ouvrage sur la chimie agricole de Liebig en 1841. Elle a duré pendant 20 ans, en particulier avec d’autres chimistes comme Boussingault en France. Une nouvelle agronomie reposant sur la chimie reposait sur deux lois, la théorie minérale, généralisant le fait que la plante se nourrit de minéraux, et la loi du minimum, précisant le fait qu’il faut un minimum des différents éléments minéraux, et en particulier l’azote, le phosphore et la potasse, pour que les plantes poussent. Mais il affirmait également une chose qui paraissait aberrante pour nombre d’agronomes du champ, c’est qu’il n’y avait pas besoin d’engrais azoté car l’azote arriverait par la pluie dans les sols. Cette affirmation était la principale raison de la controverse car les agronomes qui avaient l’habitude du champ considéraient qu’il fallait des engrais azotés alors que Liebig jugeait que l’apport minéral d’azote était inutile. Cette controverse a permis de créer tout un dispositif d’expérimentation, avec des essais sur substrat artificiel, en serre, et en champ d’expérimentation, pour contrôler au maximum les différents paramètres. Entre 1860 et 1880, un véritable arsenal de protocoles expérimentaux s’est construit pour pouvoir réaliser toutes les expériences permettant de prouver scientifiquement le rôle de chacun des éléments nutritifs sur la plante. Ce développement de l’expérimentation a concerné également l’élevage. C’est un moment fondateur car la chimie a entraîné la scientifisation de l’agronomie, avec l’engagement à produire des lois universelles. Dans le même temps, ces agronomes scientifiques qui s’éloignent de la pratique ont tendance à ne pas produire des savoirs utiles pour la pratique.

 

La deuxième question génératrice de tension, qui découle de ce qui précède, est le fait que l’agronomie est considérée comme une science appliquée, alors qu’elle s’avère être une science capable de produire des savoirs fondamentaux. On a cette représentation d’une science finalisée qui utiliserait des savoirs fondamentaux produits dans les autres disciplines, comme la chimie ou la biologie. Or, dès le milieu du 19ème siècle, les savoirs sur le fonctionnement des plantes, le fonctionnement des sols, le fonctionnement des animaux, n’existaient pas. Et il a donc fallu que les agronomes produisent des savoirs sur des disciplines nouvelles, comme la physiologie végétale, la physiologie animale. Au 20ème siècle, une branche des statistiques, comme la statistique fischerienne, s’est développée d’abord en agronomie pour répondre à des besoins de la recherche agronomique. C’est également le cas pour la génétique des populations, ou pour tout un ensemble de savoirs en chimie organique et en chimie analytique. Aujourd’hui encore, on pourrait citer des exemples qui montreraient comment les savoirs nécessaires à l’agriculture engendrent des dynamiques scientifiques productrices de savoirs fondamentaux. Ce point est caractéristique car ce processus de fondamentalisation, mise en évidence par l’historien canadien Stéphane Castonguay à partir de l’exemple de l’entomologie forestière, est caractéristique des sciences agronomiques qui, à partir de problèmes pratiques, ont besoin de devenir également très fondamentales.

 

Le troisième élément que je veux vous soumettre, est la question de la gestion de cette tension entre la production de savoirs fondamentaux et la production de savoirs utiles à la pratique agricole. Sur le plan individuel, c’est très compliqué, c’est ce qui explique que des chercheurs partent de la science agronomique pour aller dans des institutions de recherche fondamentale. A l’échelle des institutions, cela engendre une diversification des objets et des pratiques de recherche, avec des tensions liées à cette pluralité. Par exemple, à l’Inra, mais aussi à Wageningen aux Pays-Bas ou dans les grandes universités américaines, la gestion de la fondamentalisation en tension avec la production de savoirs utiles à la pratique reste difficile à gérer. D’autant plus que le phénomène d’académisation, qui est apparue dans la deuxième moitié du 20ème siècle, entraîne un mouvement plus général de fondamentalisation dans les institutions de recherche, y compris chez les chercheurs très en lien avec la pratique, afin que l’institution de recherche dans son ensemble soit reconnue.

 

Alors, pour revenir aux savoirs utiles à l’action, qui correspondent à la légitimité d’organismes de recherche finalisée, une autre question qui se pose est : à qui ces savoirs servent ?

Si on prend l’exemple de l’Allemagne, on constate que cinq grandes stations de recherche ont formé tous les scientifiques qui ont été à l’origine des grandes institutions de recherche. Tous ces scientifiques ont été formés par Liebig et il se trouve que les stations de recherche étaient situées dans des régions très industrielles. Ces stations ont eu beaucoup d’argent pour leurs recherches mais aussi pour créer des liens avec les industriels. Un contre-exemple est celui de la Bavière, où il y avait beaucoup plus de petits producteurs, et les productions de savoirs ont été ici très différentes.

Ainsi, la recherche agronomique qui s’est développée en Allemagne a été très diverse, par exemple sur des questions de génétique ou de protection phytosanitaire, les recherches et les savoirs produits étaient très différents d’une institution de recherche à une autre, parce que les formes d’agriculture étaient différentes.

Les recherches historiques dans d’autres pays montrent également cette tension qui a eu lieu à différentes périodes. Ainsi, aux Etats-Unis, il y a eu un moment d’hésitation et de basculement dans la période entre les deux guerres, avec le questionnement de servir en premier l’industrie semencière ou les petits paysans, et les réponses apportées ont donné des génétiques très différentes.

Aujourd’hui, c’est encore un véritable enjeu, entre une agriculture très technicisée avec les OGM et l’agriculture de précision, et une autre agriculture beaucoup moins techniciste.

 

Enfin, les personnes qui travaillent dans la recherche et le développement agricole doivent répondre à la question : quel est leur rapport avec les praticiens ?

Evidemment, les praticiens peuvent être très différents, entre une industrie semencière et un collectif de petits agriculteurs, entre des grosses exploitations de filières d’exportation et des agriculteurs en circuit court…

Toute une partie de la recherche à l’Inra, la recherche fondamentale, peut totalement ignorer ce qu’est la pratique agricole. Mais il reste un grand nombre de chercheurs de nos institutions de recherche qui n’ignorent pas la pratique, et pour eux, il peut y avoir des logiques très différentes qui sont à l’œuvre depuis le 19ème siècle et qui existent encore aujourd’hui. Il y a des logiques top-down (« nous on sait et on vous apporte le progrès ») qui ne fonctionne pas toujours car le passage de la station à la réalité concrète des entreprises nécessite de nombreuses adaptations. Il y a des logiques d’accompagnement avec une transformation des savoirs produits par la recherche. Et il y a des logiques de co-construction de connaissances, difficiles à mettre en œuvre pour des chercheurs qui ont une formation scientifique. Un exemple souvent cité est celui de l’agroécologie, étudié par la sociologie des sciences en Californie. Dans ce cas d’étude, les logiques de développement de l’agroécologie restent difficiles à mettre en place, non pas du côté des producteurs, mais du côté des chercheurs en protection des végétaux, car leur place changeait, le type de questions posées n’était pas habituel, et l’adaptation des pratiques des chercheurs était souvent trop compliquée à mettre en œuvre. Enfin, il y a aussi des logiques de production de connaissances par l’observation de la pratique d’agriculteurs, ceux-ci étant alors source d’inspiration pour les chercheurs qui peuvent retravailler ou reformuler ces savoirs produits par les agriculteurs. Dans l’étude des chimistes agronomes du 19ème siècle que j’ai étudiés, j’ai pu observer des discours assez violents à l’encontre des praticiens qu’ils considéraient arriérés, mais ils avaient tous des réseaux d’agriculteurs qu’ils observaient de près, avec des carnets de voyage, leur permettant de s’inspirer de ce que ces agriculteurs faisaient pour construire ensuite leurs propres recherches et produire ensuite les nouveaux savoirs.

 

Ce tour d’horizon de ces travaux d’histoire et de sociologie des sciences que nous menons dans notre communauté scientifique, mettant en évidence de nombreuses tensions entre la production de savoirs et le développement agricole, vous permet d’avoir une grille d’analyse sur le lien entre la recherche et la pratique. Ils peuvent permettre aux agronomes, me semble-t-il, de prendre de la distance sur l’interrogation de ces Entretiens sur le lien entre la production de savoirs et le développement agricole.

 


 

   Les articles sont publiés sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)

http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/Pour la citation et la reproduction de cet article, mentionner obligatoirement le titre de l'article, le nom de tous les auteurs, la mention de sa publication dans la revue AES et de son URL, la date de publication.