Revue AE&S vol.6, n°2, 4

La production des savoirs agronomiques, hier et aujourd’hui

Les savoirs agronomiques pour le développement : diversité et dynamiques de production

 

 

Jean-Marc Meynard

UMR SAD-APT, INRA, AgroParisTech, Université Paris-Saclay, 78850, Thiverval-Grignon, France

Contact auteur : jean-marc.meynard@inra.fr

 

 

 

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Résumé

Cet article traite de la production de savoirs agronomiques pour le développement durable de l’agriculture, des systèmes alimentaires et des territoires. Dans la première partie, on s’intéresse à la production des savoirs qui seront mobilisés par un agriculteur ou un conseiller pour comprendre (connaissances fonctionnelles), pour agir (règles d’action), ou pour changer (démarches de diagnostic ou de conception de systèmes innovants). Dans la seconde partie, dédiée au développement des systèmes alimentaires et des territoires, on élargit le cercle d’acteurs considéré (acteurs des filières, consommateurs, pouvoirs publics, environnementalistes). Les savoirs pour comprendre, pour agir et pour changer sont produits de manière imbriquée, dans des démarches collectives, où les agronomes agissent sur le système sociotechnique pour en comprendre le fonctionnement, autant que pour en accompagner l’évolution.

 

Mots clés : approche systémique, système de culture, système sociotechnique, système alimentaire, territoire


Summary

Agronomic knowledge for development: diversity and production pathways

 

This paper is dedicated to the production of agronomic knowledge for the sustainable development of agriculture, food systems and territories.

In a first part, focused on knowledge production for agricultural development, we analyze how agronomic knowledge is used by a farmer or by an advisor, either to understand (functional knowledge), or to act (action rules, decision support tools, actionable knowledge from self-learning), or to change (indicators for the assessment of cropping or farming systems performance, diagnosis or innovative system design approaches). Then, we present advantages and limits of various ways to produce agronomic knowledge: experiment, on farm studies, analysis of farmers’ practices, tracking innovative cropping systems, systemic modeling, etc.

In a second part, focused on agronomic knowledge production for the sustainable development of food systems and territories, a wider range of actors is considered. Besides farmers and advisors, actors from supply chains (including consumers), actors from territories and authorities (local, national and European) are concerned. The agronomic knowledge required is more diverse: each of these actors has his own strategy and questions. Experiment and modeling are less used; knowledge to understand, to act and to change are produced in a strong integrated way, in collective approaches engaging heterogeneous actors, where agronomists often act on the sociotechnical system to understand how it works, but also to support its change.

To conclude, we underline that the know-how of agronomists in systemic approach, built at field scale around the cropping system concept, prepared them to tackle other systems, at different scales (territory, food system, sociotechnical system), and to connect to other disciplines, required to produce agronomic knowledge for development.

 

Key words: systemic approach, cropping system, sociotechnical system, food system, territory


 

 

« Croyez-vous qu'il faille, pour être agronome, avoir soi-même labouré la terre ou engraissé des volailles ? Mais il faut connaître plutôt la constitution des substances dont il s'agit, les gisements géologiques, les actions atmosphériques, la qualité des terrains, des minéraux, des eaux, la densité des différents corps et leur capillarité ! » G. Flaubert, Madame Bovary, 1857.

 

La question de la nature et des modalités de production des savoirs agronomiques est au cœur des interrogations de nombreux agronomes sur leur discipline, depuis le Comte de Gasparin (1843) jusqu’à Doré et al. (2006), en passant par Sebillotte (1974). Cet article ne prétend pas résumer tout ce qui a été dit sur cette question, mais vise principalement à éclairer quelques évolutions récentes, liées aux avancées de la discipline, et à l’évolution des métiers des agronomes.

Pour traiter cette question, j’ai adopté comme entrée le rapport complexe de l’agronomie au développement de l’agriculture, des systèmes alimentaires et des territoires. Rapport complexe, parce que la vision du développement a évolué, d’une appréhension strictement économique il y a 40 ans, à une vision plurielle, résumée par les trois piliers du développement durable ; mais aussi parce que la notion de développement est fondamentalement politique, et que positionner l’agronomie dans sa relation au développement met l’accent sur le fait que la production de connaissances agronomiques est orientée par l’avenir que l’on souhaite, ou par celui que l’on souhaite éviter (Aggeri et Hatchuel, 2003). Ainsi, traiter de la question de la « production de savoirs agronomiques pour le développement » ne peut faire l’impasse sur la diversité des savoirs, qui répond non seulement à une diversité des conditions d’exercice de l’agriculture, mais aussi à une diversité de projets pour l’agriculture. Et cette diversité s’accroît, en même temps que croît le nombre d’acteurs qui ont un projet concernant l’agriculture : depuis la fin du XXème siècle, les pratiques agricoles ont en effet quitté la sphère privée de l’agriculteur pour être objet de règlementations, de conflits et de débats publics (Meynard et al., 2001).

Pour prendre en compte la diversité des savoirs et de leurs dynamiques de production, cet article aborde le développement par deux entrées contrastées :

- Dans la première partie, on s’intéressera à la production de savoirs agronomiques pour le développement agricole : cette entrée, traditionnelle pour l’agronome, nous amènera à traiter de la production de savoirs en relation avec deux utilisateurs privilégiés, l’agriculteur et son conseiller, pour une utilisation au niveau de la parcelle ou de l’exploitation agricole.

- Dans la seconde partie, on abordera la production de savoirs agronomiques pour le développement durable des systèmes alimentaires et des territoires. Dans une perspective ainsi élargie, les savoirs agronomiques sont utilisés par d’autres acteurs que l’agriculteur et ses conseillers : entreprises d’amont et d’aval, acteurs territoriaux, pouvoirs publics, consommateurs… Nous essayerons d’analyser les conséquences de ce changement de perspective sur la nature des savoirs agronomiques, et sur la manière de les produire.

 

Production de savoirs agronomiques pour le développement agricole

 

La nature des savoirs agronomiques

L’objectif de cette première sous-partie est de caractériser la diversité des savoirs agronomiques utilisés par les agriculteurs et les conseillers. Nous proposons de structurer cette diversité des savoirs autour de trois usages majeurs : les savoirs qui, avant tout, aident à comprendre comment fonctionne l’agroécosystème, les savoirs qui prescrivent comment agir, enfin les savoirs qui aident à changer.

 

Des savoirs pour comprendre 

Toffolini et al. (2016) soulignent l’importance, pour un agriculteur, de comprendre « comment cela fonctionne » pour raisonner la cohérence agronomique de ses pratiques. Savoir pour comprendre, c’est d’abord un besoin de connaissances fonctionnelles.

Les agronomes de la recherche produisent beaucoup de connaissances fonctionnelles. Ainsi, au sein de l’INRA, l’agronomie, qui était une ingénierie dans les années 1970 (Sebillotte, 1974), est largement devenue, dans les dernières décennies du XXème siècle, une discipline académique, qui produit avant tout des connaissances sur des processus très divers, par exemple en écophysiologie végétale ou en écologie des sols. Du point de vue de leur utilisation dans des dynamiques de développement agricole, ces connaissances fonctionnelles posent deux problèmes :

- d’une part, les recherches sur les processus laissent dans l’ombre des sujets importants, parce qu’ils sont difficiles ou qu’ils ne sont pas à la mode : par exemple, les recherches sur l’agriculture biologique, les effets précédent, le travail et le non-travail du sol, les effets allélopathiques, ou les relations entre champs et haies, ont été trop peu investies dans les années passées, et le restent. Pendant longtemps (décennies 1980 et 1990), les agronomes n’étaient pas attendus sur les techniques de lutte contre les ennemis des cultures, cette question étant supposée résolue par les pesticides et les résistances variétales : bien que la situation ait changé depuis, on n’a pas comblé le retard pris. Les modèles agronomiques sont d’excellents témoins de cet état de fait : certains processus sont modélisés finement (alimentation carbonée, azotée ou hydrique), alors que d’autres (effet des maladies, tassement du sol, excès d’eau) sont rarement pris en considération dans les modèles (Jeuffroy et al., 2014).

- D’autre part, pour être utilisées, les connaissances fonctionnelles doivent pouvoir être appliquées à des situations précises : or, un processus, bien que vrai partout, peut s’exprimer avec une ampleur particulière (et jouer un rôle déterminant) sur certains types de sol, sous certains climats, ou pour certaines combinaisons de pratiques. Comme les interactions sont plus difficiles à étudier que les effets principaux, et que les articles scientifiques sur le domaine de validité d’un résultat sont moins faciles à publier que ceux portant sur le « décorticage » des processus, on manque souvent d’informations permettant d’anticiper « ce qui va se passer » dans une situation de production précise. Cette contingence des connaissances fonctionnelles, qui a conduit certains à qualifier l’agronomie de « science des localités », est une difficulté majeure de la production de savoirs pour le développement.

 

Savoir pour agir 

Ces connaissances fonctionnelles constituent l’un des fondements de l’action : « Je sais comment agir parce que je sais comment cela marche », c’est le credo de l’ingénieur, c’est la base du raisonnement de l’agronome. Ces connaissances fonctionnelles sont traduites en prescriptions sous la forme de « règles d’action », de type « Si… alors ». Le « si » permet de prendre en compte les résultats d’une observation en cours de culture (« j’ai vu du vulpin dans ce champ, tant de pieds par m2 ») pour décider d’intervenir (« alors, je vais désherber »). Il permet aussi de tenir compte du domaine de validité de certains savoirs situés (« je sais que sur ce type de sol, le désherbage mécanique fonctionne moins bien que sur cet autre »).

Les agronomes de la Recherche & Développement (R&D) agricole ont diffusé beaucoup de règles d’action vers les acteurs de terrain : sous la forme simple de seuils d’intervention (« si le seuil – de maladie, adventices, insectes- est dépassé, alors intervenir »), ou sous la forme plus sophistiquée d’outils d’aide à la décision (OAD). Un OAD comprend (Cerf et Meynard 2006) (i) un support matériel qui peut être un logiciel, une réglette, un analyseur, un kit de détection de maladie ou un piège à insectes ; (ii) une procédure formalisée de recueil des informations ou des échantillons de plantes ou de sol qui alimentent le logiciel, la réglette ou l’analyseur ; (iii) une (ou des) règle(s) d’action, basée(s) sur ces informations, plus ou moins agrégées ou interprétées.

La règle d’action ou les outils d’aide à la décision, qui encapsulent des connaissances agronomiques, sont les supports d’un conseil descendant : les agronomes sont ceux qui savent, et les agriculteurs ceux qui appliquent. Ces règles et outils peuvent être source d’autonomie et d’accroissement des savoirs pour les agriculteurs, quand ils aident ceux-ci à mieux comprendre ce qui se passe dans leurs champs. Les potentialités de l’agriculture connectée sont immenses dans ce domaine : recueil automatisé d’informations alimentant des OAD, génération de règles s’appuyant sur l’analyse de bases de données interconnectées… Mais le développement annoncé d’outils recueillant une information spatialisée, la transformant automatiquement en carte de préconisation, et déclenchant directement des ajustements de doses ou de produit par le pulvérisateur pourrait à l’inverse déposséder l’agriculteur de la décision technique. La règle d’action devient alors source de dépendance et d’appauvrissement des savoirs.

Les agriculteurs produisent également des savoirs pour agir. L’action repose souvent sur une combinaison intime entre des connaissances techniques ou scientifiques et des savoirs empiriques, issus d’apprentissages réalisés par les agriculteurs (Chantre et al., 2015, Toffolini et al., 2016), qui portent en particulier sur les conditions de réussite des pratiques, et sur leurs effets comparés. C’est grâce à ces apprentissages que les agriculteurs adaptent leurs actions à leur situation précise ; c’est grâce à eux que certains sont très innovants. Ces savoirs empiriques ont été historiquement sous-estimés par les agronomes, et considérés durant la majeure partie du XXème siècle comme des obstacles au progrès technique, les connaissances agronomiques et technologiques prétendant s’y substituer. Aujourd’hui leur rôle est reconnu : l’agroécologie leur donne même un statut majeur (Wezel et al., 2009). Mais leur longue sous-estimation a laissé des traces : on connaît encore mal la manière dont ces savoirs sont créés (ce serait pourtant nécessaire pour aider les agriculteurs à les construire, ou pour aider les enseignants des lycées agricoles à apprendre à leurs élèves à les construire). On sait peu de choses sur la manière dont ils se combinent, dans l’action, aux connaissances techniques et scientifiques (hybridation des savoirs). Et peu de chercheurs ont tenté de les capter comme sources d’hypothèses scientifiques ou de concepts d’innovations.

 

Savoir pour changer

On n’est plus ici dans l’action immédiate, comme dans le paragraphe précédent, mais dans le changement d’itinéraire technique, de système de culture, voire de système de production, bref de manière de produire. Un tel changement est généralement lié à une évolution des objectifs de l’agriculteur, de ses ressources (agrandissement, ou réduction de main d’œuvre, par exemple), ou des règlementations : il s’agit, par exemple, de réduire l’utilisation de pesticides, d’accroître l’autonomie de l’exploitation, ou de diminuer le temps de travail. Comme nous l’enseigne le concept de système de culture, de tels changements stratégiques entraînent le plus souvent une modification coordonnée de plusieurs pratiques. Rappelons le cas, désormais classique, de la réduction des pesticides (Meynard, 2003, Jacquet et al., 2011) : pour une réduction significative, au-delà de 20 à 30%, les OAD ne suffisent pas ; il faut changer plusieurs éléments du système de culture (succession, variété, associations plurispécifiques, date de semis, etc.) pour réduire en amont les populations de bio-agresseurs. Le changement est systémique, et il n’y a pas de règle d’action toute faite pour le gérer. Alors, quels savoirs faut-il produire pour le faciliter ?

Un premier champ de savoir concerne l’évaluation des pratiques, et le diagnostic agronomique : comment déterminer s’il faut changer, et ce qu’il faut changer ? On dispose maintenant de nombreuses batteries d’indicateurs d’évaluation de la durabilité des systèmes de culture (Sadok et al., 2008), qui permettent de porter un jugement sur leurs impacts agronomiques, économiques ou environnementaux. Cependant, ces indicateurs disent quand il serait souhaitable de faire évoluer les pratiques, mais ils ne disent généralement pas lesquelles de ces pratiques doivent changer : par exemple, quand un indicateur signale que les pesticides utilisés dans une exploitation entraînent des risques importants pour l’eau et la biodiversité, et suggère qu’il faudrait en réduire l’usage, faut-il mieux raisonner les applications, ou réduire les risques en changeant de système de culture, ou encore favoriser des auxiliaires en modifiant le paysage ? Pour répondre à des questions de ce type, l’évaluation par des indicateurs doit être complétée par un diagnostic agronomique, qui vise à déterminer les pratiques, et les interactions pratiques x milieu, qui sont à l’origine du résultat insatisfaisant (Meynard et David, 1992, Doré et al., 1997). De fait, les agriculteurs et les conseillers connaissent bien la démarche de diagnostic : reconstituer les liens de cause à effet qui ont conduit à un problème permet de mieux cadrer ce qu’il faut faire pour le résoudre : comme pour le médecin, le diagnostic éclaire la prescription. Mais les agronomes ont beaucoup moins travaillé la clinique que les médecins ! Dans la réalité, le diagnostic est souvent sommaire, et parfois biaisé : un mauvais rendement dans un champ est souvent attribué à la variété (« la preuve, c’est que dans l’autre champ où j’avais une autre variété, j’ai fait un meilleur rendement »), ce qui est souvent erroné, mais confortable, car il est facile de changer de variété, et il n’y a pas besoin de se remettre en cause plus profondément. Les outils de diagnostic restent peu nombreux, tels le profil cultural (Hénin et al., 1969), les composantes du rendement (Boiffin et al., 1981), les analyses de terre, ou le bilan d’azote (Benoît, 1992 ; Simon et al. 2000). La démarche de diagnostic agronomique régional (Doré et al., 1997), qui permet de hiérarchiser les causes de variation de rendement ou de qualité des récoltes dans une région, reste très lourde, et difficilement réalisable par un conseiller agricole. Récemment, cependant, les diagnostics réalisés sur les aires d’alimentation de captages pour déterminer l’origine des pollutions ont été outillés par le logiciel de diagnostic Syst’N (Parnaudeau et al., 2012). Il serait important d’outiller également le « tour de plaine à froid » des conseillers (Cerf et al., 2012), qui se développe actuellement pour alimenter les réflexions des groupes d’agriculteurs sur le changement.

Un second champ de savoir concerne la conduite du changement : comment choisir ce que l’on va précisément faire en vue d’améliorer la situation que nous décrit le diagnostic ? Pour conduire un changement dans son exploitation, l’agriculteur se documente dans les revues, auprès de son conseiller, de ses voisins. Il repère des innovations, les jauge, les imagine dans son exploitation ; il les essaie sur une parcelle, modifie, tâtonne, et généralise ou abandonne. Il a besoin d’une véritable bibliothèque d’innovations, dans laquelle il pourra piocher ; dans cette bibliothèque, idéalement, les innovations sont caractérisées par leur domaine de validité, leur impact sur la production, le travail, l’environnement, leur coût… Une telle bibliothèque a vocation à être alimentée par les démarches de conception, de plus en plus fréquentes depuis quelques années, conduites par des agronomes de la R&D et des agriculteurs (Meynard et al., 2012), mais aussi par un repérage et une analyse des innovations issues des producteurs (Salembier et al., 2016). Le changement étant le plus souvent progressif, il peut être vu comme résultant d’une « boucle d’amélioration continue », dans laquelle, une fois fixé le sens dans lequel on veut aller, on conduit un diagnostic pour déterminer et prioriser les changements à réaliser, puis on met en œuvre le changement choisi, en l’adaptant si nécessaire, et on refait un diagnostic : est-ce qu’on s’est rapproché de l’objectif ? Quelle est la nouvelle priorité ? L’enchainement des diagnostics et des évolutions du système trace une trajectoire dans laquelle l’agriculteur change et apprend, comme le montrent Chantre et al. (2015) : il change parce qu’il apprend, et il apprend du changement. Dans cette démarche, l’agriculteur est souvent aidé, pour réaliser le diagnostic sur son exploitation, par un conseiller qui s’alimente d’une vision plus régionale. Pour favoriser les apprentissages, les agronomes ont conçu des outils d’accompagnement du changement, tels Mécagro (Mousset et al., 1996), ou le rami fourrager (Martin et al., 2011), qui, contrairement aux OAD, n’ont pas pour vocation de donner la bonne solution, mais d’aider à explorer les conséquences directes et indirectes de changements.

 

Les voies de la production de savoirs agronomiques

L’observation et l’analyse de ce qui se passe dans les parcelles agricoles est, depuis toujours, une source de savoir pour les agriculteurs et pour les experts. Olivier de Serres, ou les agronomes des XVIIIème et XIXème siècles tiraient une part importante de leur savoir de l’observation de l’agriculture réelle et d’échanges avec des agriculteurs éclairés. Mais progressivement, à partir de la fin du XIXème siècle, l’expérimentation factorielle, avec répétitions, a été considérée par une majorité d’agronomes comme la seule manière rigoureuse de mettre en évidence des liens de cause à effet indubitables, c’est-à-dire de créer des connaissances agronomiques : dans les années 1970, un article n’était publiable dans les meilleures revues internationales d’agronomie que s’il était basé sur une expérimentation factorielle avec analyse de variance ! Les stations expérimentales, où l’on peut prétendre tout contrôler, sont alors devenues des lieux majeurs de production de connaissances. Cependant, alors que les conseillers agricoles et les agriculteurs ont toujours su articuler l’expérimentation avec l’observation de la réalité agricole, la parcelle agricole n’est pour les chercheurs redevenue un lieu de production de connaissances que dans les années 1970 et 1980, sous l’impulsion en France de Michel Sebillotte (1974), en relation avec le développement des approches systémiques.

Les « savoirs pour comprendre, pour agir ou pour changer » sont en effet aujourd’hui largement construits sur la base d’une analyse systémique, qui connecte les effets des actes techniques sur l’agroécosystème, et les logiques d’action des producteurs ; ces deux angles d’analyse ne peuvent être séparés, ne serait-ce parce que l’agriculteur observe ses parcelles pour décider, et tient ainsi compte, dans ses logiques d’action, des effets, sur l’agroécosystème, des techniques antérieures. Cette vision systémique, qui donne une place importante aux interactions et aux régulations, est exprimée par les concepts d’itinéraire technique et de système de culture, dont l’usage a fait la pierre angulaire du travail des agronomes ; elle est bien résumée par la définition canonique de l’itinéraire technique : « combinaison logique et ordonnée de techniques » (Sebillotte, 1974). En termes de méthodologies de production de savoirs, cette vision systémique a de nombreuses déclinaisons : le diagnostic agronomique, évoqué plus haut, qui vise à reconstituer les liens complexes, directs et indirects, entre pratiques et performances ; l’analyse des pratiques, qui met l’accent sur la compréhension des logiques d’action des producteurs ; la traque aux systèmes de culture innovants, qui consiste à détecter des systèmes innovants et performants, et à comprendre les raisons de leurs performances, pour préparer leur extrapolation ; la modélisation systémique, qui agrège des connaissances issues de parcelles d’agriculteurs et d’expérimentations, avec pour ambition de reconstituer le fonctionnement d’un champ cultivé… L’approche systémique a même changé l’expérimentation : ainsi, dans « l’expérimentation-système », au lieu de chercher à séparer les effets comme dans l’expérimentation factorielle, on vise à concevoir et à évaluer des systèmes de culture (Debaeke et al., 2009, Havard et al., 2016). En adoptant le statut de pilote d’un système de culture innovant, l’expérimentateur se construit une compétence sur ce système. Du point de vue de la production de savoirs agronomiques, le résultat de l’expérimentation système est double : une évaluation du système testé, et la création chez l’expérimentateur de compétences sur un mode de production qui n’existait pas (Havard et al., 2016). De symbole du réductionnisme en agronomie, l’expérimentation est ainsi devenue un outil au service de l’agronomie système.

Depuis un quart de siècle, la production de savoirs agronomiques s’organise ainsi autour d’un triptyque (i) analyse de la réalité agricole, (ii) expérimentation, (iii) modélisation. L’analyse de la réalité agricole se fonde sur l’observation de la diversité des pratiques, qui n’est plus attribuée, comme naguère, à des erreurs techniques ou à une méconnaissance de ce que recommandent « les gens qui savent » (Sebillotte, 1974 ; Meynard et al., 2001), mais à une diversité de conditions de production, de ressources et d’objectifs d’agriculteurs. L’expérimentation est utilisée par les chercheurs, pour produire des connaissances fonctionnelles ou évaluer des innovations en milieu maîtrisé, par les conseillers qui veulent tester chez eux les innovations techniques les plus prometteuses, et par les agriculteurs qui veulent se faire une opinion personnelle et rôder leurs apprentissages dans un coin de parcelle. La modélisation reste l’apanage des chercheurs et ingénieurs, comme moyen de synthèse de connaissances, mais aussi pour créer des règles d’action ou des OAD prenant en compte des interactions complexes entre climat, sols et techniques culturales (Boote et al., 1996). Contrairement à l’expérimentation, qui pour des raisons matérielles, reste cantonnée à l’échelle de la parcelle, l’étude de la diversité des pratiques et la modélisation ont élargi leur horizon à la relation entre la dynamique spatiale des systèmes de culture et différents processus qui n’expriment leur effet qu’à l’échelle de paysages ou de bassins versants, comme la pollution des aquifères, l’érosion, la protection de la biodiversité ou la maîtrise des contaminations génétiques (Benoît et al., 2012, Boiffin et al., 2014).

Cependant, à côté de ces voies « classiques », il semble important de mettre en lumière deux voies de production de savoirs moins souvent considérées, mais néanmoins très intéressantes, en particulier par leur lien aux dynamiques de développement : le processus de conception innovante, et l’échange de savoirs. La conception innovante désigne un processus d’exploration de nouveaux « possibles », visant à satisfaire des attentes tout à fait nouvelles (Le Masson et al., 2006) ; comme, le plus souvent, ces attentes ne sont pas complètement définies au début de la conception, mais se précisent au fur et à mesure que l’objet conçu prend forme, il n’est pas possible de spécifier à l’avance les connaissances et les compétences requises. Pour conduire le processus d’innovation, le concepteur est amené à investir des questions originales, spécifiques du concept exploré, et à produire des savoirs ad’hoc, par exemple en ré-analysant des bases de données préexistantes, ou en rapprochant des connaissances issues de domaines éloignés. C’est la pertinence de l’innovation issue de ce processus qui constitue la meilleure validation des savoirs ainsi produits (Meynard et al., 2012).

En quoi, pour terminer, l’échange de savoirs contribue-t-il à produire de nouvelles connaissances ? Cette question est en particulier abordée par Girard et Navarrete (2005), qui montrent que des connaissances agronomiques peuvent émerger d’une synergie entre savoirs empiriques des praticiens et connaissances scientifiques. Ces auteurs distinguent quatre modes de combinaison synergique entre connaissances empiriques et scientifiques, qui peuvent faire progresser la production de savoirs par l’agronome : « (i) traduire des connaissances empiriques en questions scientifiques pertinentes pour l’action ; (ii) combiner connaissances heuristiques des producteurs et connaissances agronomiques sur les mécanismes biologiques sous-jacents ; (iii) relier les indicateurs des producteurs à des paramètres agronomiques reproductibles ; (iv) organiser une analogie entre cultures sur la base d’arguments scientifiques ». L’échange de savoirs empiriques entre agriculteurs contribue également à une montée en généricité : la compilation d’expériences permet de mieux définir les conditions d’obtention d’un résultat, ou les conditions de réussite d’une innovation (« chez moi, cela ne marche pas, et chez toi ? »). Cet échange peut se produire dans un groupe de développement (CETA, CIVAM, GIEE), sur un forum internet, ou au cours d’un travail de traque aux innovations : dans ce dernier cas, c’est la comparaison d’innovations se ressemblant, mises au point indépendamment par différents agriculteurs, qui permet de comprendre pourquoi certaines donnent satisfaction à leurs inventeurs, et d’autres moins (Salembier et al., 2016). Un enjeu majeur est dans la capitalisation des savoirs produits par l’échange. Signalons à ce titre le prototype d’outil d’échange et de capitalisation Agropeps (Guichard et al., 2015), issu des travaux du Réseau Mixte Technologique « Systèmes de Culture Innovants », qui vise à fournir à la conception de systèmes de culture des savoirs composites, issus à la fois de scientifiques, d’experts agronomes, d’agriculteurs et de conseillers. Ces savoirs sont collectés, synthétisés, débattus, et qualifiés selon leur domaine de validité. Il semble que les chercheurs devraient consacrer un peu plus de leur énergie à l’analyse du contenu des échanges dans les réseaux de développement, qu’il s’agisse de groupes formalisés ou de forums internet, afin de pouvoir mieux identifier la nature des faits et expériences qui sont échangés (et ceux qui ne sont pas échangés), et d’aider à organiser cette production de savoirs par l’échange.

 

Production de savoirs agronomiques pour le développement durable des systèmes alimentaires et des territoires

 

Quels savoirs agronomiques, pour une grande diversité d’acteurs et de questions ?

Travailler sur le développement durable des systèmes alimentaires et des territoires renvoie à une diversité de savoirs agronomiques, liée à la diversité des acteurs concernés, à la complexification des questions à traiter et à l’élargissement des échelles.

Les utilisateurs de savoirs agronomiques sont beaucoup plus diversifiés que précédemment : aux agriculteurs et aux personnes qui les conseillent directement, s’ajoutent les acteurs des filières, y compris les consommateurs, des acteurs territoriaux comme les collectivités locales ou les associations environnementalistes, et les pouvoirs publics nationaux et européens qui cadrent les orientations du développement. Chacun de ces acteurs a sa propre stratégie et ses propres connaissances, et adresse des questions spécifiques à l’agronomie (Ravier et al., 2015). Pour l’agronome, travailler avec l’un ou avec l’autre ne va pas déboucher sur les mêmes productions de savoirs, en contenu comme en formulation. Par exemple, pour contribuer au développement de cultures de diversification, dans un but à la fois agronomique (allongement des rotations), environnemental (réduction des pesticides) et économique (nouvelles filières assurant une plus-value au territoire), les agriculteurs sont demandeurs de savoirs sur l’effet précédent de ces cultures ; les pouvoirs publics sont intéressés par la vision des agronomes sur différents instruments d’incitation (soutien à l’innovation variétale ? contrainte sur la longueur des rotations ? appui à la coordination entre les acteurs de la nouvelle filière ?) ; les collecteurs s’interrogent sur la manière de gérer la qualité au niveau de leur bassin de collecte (quel itinéraire technique conseiller ? ou bien imposer ? comment prévoir la collecte pour anticiper son organisation ?) (Meynard et al., 2014, 2015).

Les questions posées sont non seulement plus diverses, mais aussi plus complexes. Elles ne concernent plus seulement l’amélioration des modes de production (les itinéraires techniques, les systèmes de culture) et du fonctionnement des exploitations agricoles, mais la manière d’infléchir les trajectoires d’innovation des systèmes sociotechniques. Le système sociotechnique, qui désigne l’ensemble constitué par des acteurs en réseau, leurs pratiques, leurs savoirs, les technologies qu’ils utilisent, leurs représentations sociales, et les normes et règles auxquelles ils se réfèrent (Rip & Kemp, 1998), devient un nouvel objet d’intérêt pour l’agronome. Au niveau des systèmes alimentaires, comme des territoires, si la dimension agronomique reste essentielle, elle n’est plus individualisable : pour comprendre, pour agir, comme pour changer, les savoirs agronomiques doivent être mixés avec des savoirs en économie, sociologie ou sciences de l’alimentation. Dans la première partie de cet article, dédiée à la production de savoirs pour le développement agricole, les agronomes pouvaient travailler seuls (même s’ils n’y avaient pas toujours intérêt). Ici, ils ne le peuvent plus : la production de savoirs est pluridisciplinaire, et le processus d’innovation sur les objets agronomiques est nécessairement coordonné avec l’innovation sur de nombreux autres objets. Les agronomes participent ainsi à produire des connaissances, outils et méthodes pour la gouvernance des territoires et des systèmes alimentaires ; ils s’investissent dans l’analyse des relations entre le système sociotechnique et ses performances agronomiques et environnementales ; ils participent à la réalisation de diagnostics et de prospectives (Duru et al., 2015) ; ils contribuent à la conception et au développement d’innovations, avec le souci de coordonner les innovations agronomiques avec des innovations dans la transformation et l’alimentation (Meynard et al., 2016) ; ils proposent aux pouvoirs publics des modalités d’action publique originales, tenant compte, contrairement aux instruments classiques, des relations systémiques entre les processus agronomiques, écologiques, économiques et sociaux.

La production de savoirs sur ces questions renvoie à une multiplicité d’échelles de travail emboitées. Le savoir-faire des agronomes en matière d’approche systémique, construit au niveau du champ cultivé et de l’exploitation agricole, est ici précieux : pour mettre en relation des systèmes sociaux, des systèmes techniques et des systèmes écologiques, les agronomes apportent une compétence d’interface qui facilite les articulations : les pratiques agricoles, objet central de l’agronomie, ne sont-elles pas au croisement du social, du technique et de l’écologique ? Les agronomes ont également développé une capacité à opérer des allers-retours entre échelles, indispensables pour traiter des questions complexes évoquées plus haut, choisir pour chaque question le(s) système(s) à considérer, sans perdre de vue ses (leurs) liens avec d’autres systèmes. Il me semble important de lever ici un malentendu, fréquent chez les collègues (ou les étudiants) peu familiers avec les approches systémiques : Si celle-ci met l’accent sur l’importance de bien définir les limites du système étudié (pour cerner l’objet dont on parle et caractériser les interrelations entre sous-systèmes), ces limites ne doivent en aucun cas borner le regard et constituer un carcan. La réussite d’une approche systémique tient largement à la capacité à passer d’un système à un système plus englobant ou à un sous-système, selon les besoins de l’analyse ou de l’action. A chaque changement d’échelle, on définit les limites du système étudié, et on travaille ainsi, successivement ou même simultanément, sur plusieurs systèmes emboités. Ainsi après avoir élargi son champ d’intérêt à l’exploitation agricole, à la filière ou au territoire (Sebillotte, 2002, Benoît et al., 2012, Boiffin et al., 2014), l’agronomie s’intéresse aujourd’hui aux systèmes alimentaires à l’échelle de régions et de pays (Meynard et al., 2016, Magrini et al., 2016) ou à la production au niveau continental ou planétaire (Makowski et al., 2014, Lassaletta et al. 2014, Nesme et al. 2015).

Le champ des savoirs que l’agronome contribue à produire devient ainsi à la fois plus étendu, mais aussi plus mouvant et plus difficile à cerner. Les savoirs pour comprendre, les savoirs pour agir, les savoirs pour changer, se distinguent moins nettement les uns des autres, car les acteurs des systèmes alimentaires et des territoires ne sont pas en attente de règles d’action prédéfinies, mais de connaissances fonctionnelles, de scénarios, d’indicateurs, d’outils permettant de nourrir leurs réflexions, leurs apprentissages et leurs processus d’innovation. L’opérationnalité d’un savoir dépend, encore plus que dans la première partie de cet article, de son articulation avec d’autres savoirs, portés et/ou mobilisés par différents acteurs, et de la capacité collective à partager ces savoirs. Par exemple, la diversification des assolements (Meynard et al., 2014, 2015) repose sur l’acquisition et le partage de savoirs relevant de champs très variés :

- la conception et l’évaluation de nouveaux systèmes de culture diversifiés ;

- l’identification de débouchés rémunérateurs pour les cultures de diversification, ce qui repose, entre autres, sur des savoirs concernant les procédés de transformation ou les performances (santé / environnement) des produits issus de cette transformation ;

- la sélection et l’évaluation, pour les espèces de diversification, de variétés productives et adaptées aux besoins de la production, de la transformation et du marché ;

- la construction de filières autour de ces nouvelles cultures, ce qui implique un intense échange de savoirs entre les acteurs de ces filières en devenir, et un accord sur les modalités de gestion des coordinations et des compromis entre acteurs.

 

Les voies de la production de savoirs agronomiques

Dans la première partie de cet article, nous avons observé que la production de savoirs agronomiques pour le développement agricole s’organisait autour d’un triptyque (i) analyse de la réalité agricole, (ii) expérimentation, (iii) modélisation. Au niveau des systèmes alimentaires et des territoires, l’expérimentation devient minoritaire et la modélisation moins omniprésente. Les savoirs pour comprendre, pour agir et pour changer sont souvent créés de manière étroitement imbriquée, dans des démarches participatives engageant des acteurs hétérogènes, où l’agronome agit sur le système pour en comprendre le fonctionnement, autant que pour en accompagner l’évolution (Sebillotte, 2002).

Différentes démarches sont aujourd’hui développées, pour travailler à accroître la durabilité des territoires et/ou des systèmes alimentaires. Beaucoup d’entre elles sont fondées sur la construction collective et l’évaluation de scénarios de changement. Les acteurs concernés s’y accordent sur les critères d’évaluation qui sont importants pour eux. Ils évaluent la situation actuelle sur ces critères ; puis ils construisent collectivement des scénarios d’évolution de la situation actuelle (changement de pratiques, changement de stratégie de certains acteurs, développement des coordinations entre acteurs…), qu’ils évaluent sur les mêmes critères. Dans ce cadre général, différents choix méthodologiques sont possibles, concernant tant la définition des critères d’évaluation que la construction des scénarios. Par exemple, l’Analyse de Cycle de Vie (ACV) met l’accent sur l’importance d’évaluer le coût environnemental d’un produit ou d’un service en prenant en compte tant le coût des matières premières en amont que ceux de la production, de l’utilisation et du recyclage. Le développement d’ACV au niveau de territoires permet d’analyser les conséquences de changements d’assolement liés au développement de certaines filières (van der Werf, 2016). Dans la modélisation d’accompagnement, l’accent est mis sur la construction de scénarios par le biais de jeux de rôles, ce qui favorise la prise en compte des interactions entre acteurs et les apprentissages collectifs ; l’évaluation des scénarios est réalisée grâce à un modèle construit par l’ensemble des acteurs concernés, et intégrant leurs savoirs. La modélisation d’accompagnement est particulièrement bien adaptée à la gestion, par des collectifs d’acteurs hétérogènes, de ressources territoriales (Barreteau et al., 2003). Autre exemple, la méthode Co-clic’eau, qui vise à aider des collectifs d’acteurs territoriaux (agriculteurs, gestionnaires de l’eau potable, pouvoirs publics locaux, coopératives, transformateurs) à réduire la pollution de l’eau potable par l’agriculture, propose une démarche originale pour la construction de scénarios : sur la base de paramètres techniques locaux, un outil d’optimisation linéaire calcule des scénarios (assolements, conduites de culture) susceptibles de satisfaire au mieux les attentes des différents acteurs, puis les scénarios proposés sont mis en débat, ce qui conduit souvent à affiner les critères d’évaluation, et à réitérer l’optimisation avec des objectifs et contraintes sensiblement différents (Chantre et al., 2016). Citons enfin l’évaluation intégrée (integrated assessment, Pahl-Wostl, 2005, Chopin, 2015), où l’on utilise des modèles numériques complexes pour évaluer les conséquences de scénarios de gestion de ressources au niveau de territoires. L’efficacité de toutes ces approches repose sur la capacité des acteurs impliqués à mobiliser les savoirs adéquats pour construire les scénarios et les évaluer : il y a un enjeu majeur dans la mise au point d’outils facilitant la capitalisation et la mobilisation des savoirs nécessaires à ces démarches, comme l’ont bien compris les spécialistes de l’ACV (van der Werf, 2016).

Cependant, en mettant l’accent sur l’évaluation de scénarios jugés souhaitables, ces démarches laissent dans l’ombre deux éléments essentiels du changement : la transition (comment passe-t-on de la situation actuelle à la situation souhaitée ?) et le processus d’innovation (quelles technologies ou organisations sont nécessaires au changement ? comment les concevoir ?). Plusieurs travaux récents se sont attachés à préciser la manière d’innover pour favoriser les transitions. Duru et al. (2015) proposent une méthodologie participative en cinq étapes pour favoriser la transition agroécologique de l’agriculture au niveau des territoires : (i) analyse-diagnostic de la situation actuelle, (ii) identification des « drivers » du changement, c’est à dire des évolutions extérieures au territoire qui conditionnent son futur, (iii) conception de systèmes de culture et d’organisations paysagères pour une agriculture basée sur la biodiversité ; (iv) proposition d’étapes permettant de passer de la situation actuelle à une agriculture agroécologique ; (v) conception de structures de gouvernance et de stratégies de gestion collective destinées à guider la transition. Meynard et al. (2016) montrent que, pour améliorer de manière significative la durabilité des systèmes alimentaires, il est souhaitable de s’affranchir du mode d’innovation le plus courant, qui consiste à adapter les systèmes de culture aux exigences de l’aval. Ces auteurs proposent d’orienter l’activité de conception vers des « innovations couplées », étroitement coordonnées entre production et alimentation. Pour éviter les effets de dépendance au chemin (path dependency), qui tendent à favoriser les innovations incrémentales et les évolutions tendancielles, une réorganisation des dispositifs et des procédures de conception est nécessaire : réalisation d’un diagnostic partagé sur les points clés qu’il sera nécessaire d’améliorer pour accroître la durabilité des systèmes alimentaires ; création de dispositifs interinstitutionnels de partage des objectifs et des concepts d’innovation.

Ces démarches dédiées à la gouvernance du processus d’innovation et des transitions s’appuient sur le développement de la capacité des agronomes à analyser les systèmes sociotechniques, et à identifier les sources de verrouillage sociotechnique. Un exemple d’une telle analyse est donné par Lamine et al. (2010) et Guichard et al. (2017), concernant le verrouillage de l’agriculture intensive autour des pesticides : on observe en effet que les outils d’aide à la décision (OAD), permettant de mieux raisonner les traitements, sont beaucoup plus diffusés que les associations d’espèces ou de variétés, pourtant efficaces pour limiter les bio-agresseurs, et rentables au niveau de l’agriculteur. La raison en est claire : l’adoption des OAD est bien dans la ligne du fonctionnement actuel du système sociotechnique dominant, alors que les associations remettraient en cause l’organisation de la collecte et les relations entre les acteurs. Les alternatives aux pesticides sont victimes de la dépendance au chemin : tous les acteurs se sont organisés autour de la solution « pesticides », et ils ne voient pas comment changer, tant que les autres acteurs avec qui ils sont en réseau ne changent pas. Le système sociotechnique dominant est verrouillé ! Comme le souligne la théorie des transitions sociotechniques (Geels, 2002), des innovations radicales, comme des modes de production très économes en pesticides, ne pourront se développer que si ces innovations ont été mises au point, testées et appropriées collectivement en dehors du système sociotechnique dominant, dans des « niches d’innovation », composées autour d’acteurs minoritaires, porteurs des enjeux d’avenir (Kemp et al., 1998). Pour les agronomes, comprendre quels sont les acteurs du système dominant et ceux des niches, quelles sont leurs valeurs, leurs pratiques, leurs normes et leurs réseaux permet de mieux cadrer les partenariats, les questionnements, et les types d’innovation ou de changement sur lesquels travailler. Vaut-il mieux, par exemple, produire des savoirs et des innovations dans le système dominant ou dans une niche ? Et dans quelle niche, puisqu’il y en a en général plusieurs ? La connaissance des dépendances au chemin est un savoir essentiel quand on travaille pour le changement de pratiques agricoles en liaison avec les dynamiques des systèmes alimentaires et des territoires.

Pour terminer, il me semble important de souligner la complémentarité réelle, mais pas encore totalement explorée, qui existe entre les démarches de production de savoirs qui viennent d’être présentées, et celles évoquées dans la première partie de cet article. Lorsqu’ils analysent un système sociotechnique avec des sociologues ou qu’ils conduisent en partenariat un processus d’innovation pour les territoires ou les systèmes alimentaires, les agronomes peuvent avoir besoin de créer des connaissances spécifiques et de s’appuyer pour cela sur l’expérimentation ou le diagnostic agronomique. Par exemple Belmin (2016), dans une étude visant à améliorer la maîtrise de la qualité des fruits par les acteurs de l’Indication Géographique Protégée (IGP) Clémentine de Corse, associe (i) un diagnostic agronomique régional pour identifier les pratiques des producteurs qui déterminent la qualité au verger et les effets directs du cahier des charges de l’IGP, et (ii) une analyse du système sociotechnique pour comprendre la manière dont les stratégies des différents acteurs et les reconfigurations du bassin de production de l’IGP influencent les pratiques de producteurs. De même, dans un projet visant à développer les surfaces et la consommation de légumineuses à graines, des chercheurs et des acteurs territoriaux (coopératives, industriels de la transformation, organismes de développement agricole, agriculteurs) associent analyse des systèmes sociotechniques, ateliers de conception de systèmes de culture, expérimentation, traque aux systèmes innovants, suivi de parcelles agricoles et construction-évaluation participatives de scénarios territoriaux (Jeuffroy et al. 2016, Magrini et al. 2016, Lamé et al. 2016).

 

Conclusion

Comme le soulignaient déjà Girard et Navarrete en 2005, « l’évolution rapide des enjeux socioéconomiques auxquels est confrontée l’agriculture, leur complexité grandissante, leur élargissement au monde rural et non plus seulement agricole, poussent à diversifier les modes de production de connaissances, requérant […] des réponses rapides, évolutives, sans qu’il soit toujours possible d’attendre que les mécanismes biologiques sous-jacents soient parfaitement connus. » J’ai essayé de mettre en relief, dans cet article, la manière dont les agronomes ont tenté de répondre à ce défi, en diversifiant les savoirs produits, les modalités de production de ces savoirs et les partenariats avec de nombreux acteurs porteurs de savoirs complémentaires.

J’ai bien conscience que le panorama des natures de savoirs, comme celui des manières de les produire sont incomplets, et mériteraient d’être enrichis. D’autant que les contours de l’agronomie et ses paradigmes évoluent en continu, sous l’impulsion d’agronomes curieux qui s’attachent à répondre à des interpellations d’une diversité croissante. Leur familiarité avec l’approche systémique, construite au niveau de la parcelle autour du concept de système de culture, les a préparés à aborder d’autres systèmes, à d’autres échelles (exploitation, paysage, territoire, système alimentaire, système sociotechnique). C’est ce savoir-faire en matière d’approche systémique qui permet l’élargissement du champ disciplinaire et le développement des liens avec d’autres disciplines, indispensables à la production de savoirs agronomiques pour le développement. On met souvent en avant, à l’Inra en particulier, le renouvellement de l’agronomie par le rapprochement avec l’écologie. Mais le renouvellement de l’agronomie vient au moins autant des interrogations autour des savoirs pour le développement, qu’il s’agisse de prendre en compte des savoirs empiriques, comme complément aux savoirs estampillés, ou de réfléchir l’action au niveau de systèmes alimentaires et de territoires, ce qui engage les agronomes à renforcer leurs collaborations avec les économistes et les sociologues, pour renouveler leurs méthodes autant que la nature des savoirs qu’ils produisent.


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