Revue AE&S vol.7, n°2, 19

 

La relation agricultures-territoires

 

Réaménagement foncier territorial et agro-écologique dans la vallée de la Bruche : le paysage au cœur des enjeux comme outil et projet

Régis AMBROISE*, Marc BENOÎT** et Jean-Sébastien LAUMOND***

 

 

 

* ingénieur agronome et urbaniste retraité, membre de L’Association Française d’Agronomie et vice-président du collectif Paysages de l’après pétrole, PAP, regisambroise@gmail.com

** chercheur à l’INRA (unité SAD Aster), président de l’AFA et membre du collectif Paysages de l’après pétrole, marc.benoit@mirecourt.inra.fr

*** ingénieur agronome, chargé de mission de la communauté de communes de la vallée de la Bruche et membre du collectif Paysages de l’après pétrole, js.laumond@valleedelabruche.fr

 

 

 

 

 


Résumé

Ce texte commence par présenter des outils essentiels utilisés lors de l’atelier sur le réaménagement foncier territorial et agro-écologique dans la vallée de la Bruche : la visite de terrain, les cartes, les dessins et photographies. Les démarches paysagères qui ont été utilisées à l’échelle du territoire pour engager une politique de développement local sont ensuite détaillées. Enfin, c’est à l’échelle des exploitations puis des parcelles agricoles que l’intérêt de ces démarches est présenté pour s’engager dans une transition vers une agro-écologie contribuant à un développement plus durable et harmonieux du territoire.

 

Mots clés : approche paysagère, agro-écologie, territoire, réaménagement foncier, visites collectives


Introduction

 

Depuis une trentaine d’années, la vallée vosgienne de la Bruche s’est appuyée sur son paysage pour s’engager dans une politique de recomposition de son territoire et de développement local, après avoir subi une grave période de déprise agricole et sociale dans les années 1960-1980. Pour cela, elle a développé une connaissance approfondie de son paysage pour s’engager tout d’abord dans un réaménagement de son territoire puis dans une amélioration des systèmes d’élevage allant dans le sens d’une agroécologie.

Un atelier terrain y a été co-organisé le jeudi 8 octobre 2015 par l’Association française d’agronomie avec son représentant Marc Benoit et le collectif Paysages de l’après pétrole avec son représentant Régis Ambroise, grâce au soutien de la communauté de communes de la vallée de la Bruche et de son chargé de mission Jean-Sébastien Laumond. Les représentants de l'Afa et du collectif PAP cherchaient en effet un lieu pour réfléchir in situ aux apports croisés entre paysage et agronomie, à la fois en termes d'intégration dans un territoire et en termes agroécologiques. Il a regroupé 5 ingénieurs agronomes, 4 paysagistes, 4 animateurs d'associations ou de territoires, 1 forestier, 2 agriculteurs, 8 présidents d'associations foncières pastorales, 3 maires, 1 journaliste de l'Est agricole.

Cet atelier se fixait comme objectif d’analyser, à partir de cet exemple, comment les approches paysagères peuvent s’appliquer à des politiques de réaménagement foncier, que ce soit à l’échelle des territoires ou à l’échelle des exploitations agricoles. Il voulait donner l’occasion de réfléchir aux complémentarités possibles entre les approches paysagères et les approches habituellement portées par les aménageurs et les agronomes afin de faciliter des transitions agricoles en faveur d’un développement plus durable et harmonieux des territoires. En reprenant l’historique du processus de revitalisation de cette vallée, force est de constater qu’il s’est beaucoup construit grâce à des ateliers de terrain, sous différentes formes, et celui sous l’égide de l’Afa et du collectif Pap apparait comme un nouveau jalon utile pour resserrer les liens entre agronomie et paysage.

 

 

 

 

Les outils

 

La visite et les discussions sur le terrain

 

L’Afa et le collectif PAP sont deux organismes qui font de la visite de terrain un de leurs outils privilégiés pour s’engager dans des diagnostics de territoire ou d’exploitation. Tester ensemble cette démarche d’analyse nous a immédiatement séduits.

L’agent en charge de ces questions à la communauté de commune de la vallée de la Bruche possède une grande expérience de l’usage de cette méthode de travail, aussi cette journée a, dès le départ, été conçue en s’appuyant sur la découverte de plusieurs sites et non pas sur une présentation et des discussions en salle.

Jean-Sébastien Laumond présentait le site et distribuait la parole aux personnes les plus qualifiées pour en parler. Chaque participant était encouragé ensuite à poser des questions ou apporter des réponses à partir d’éléments concrets pour obtenir une compréhension plus complète des enjeux de ce territoire. La présence de locaux d'origine diverses (agriculteurs, élus, présidents d'AFP, forestier) a permis d'enrichir les présentations et de ne pas en rester à une vision seulement agricole ou administrative. Ce type de visite contribue à enrichir les points de vue de chacun et à dépasser une vision trop "professionnelle".

 

Figure 1 : Lecture de paysage sur un observatoire équipé d'un système de réalité augmentée.

 

Les cartes, croquis, photos

 

Chaque participant avait reçu des cartes permettant de situer le lieu analysé par rapport aux problématiques de la vallée ou de l’exploitation visitée. Les outils informatiques donnent aujourd’hui des informations cartographiques très intéressantes et faciles d’accès qu’il serait dommage de ne pas utiliser. Ces cartes intègrent le relief, l’hydraulique, l’urbanisme, le parcellaire agricole, des informations concernant l’histoire… Elles peuvent être annotées pour conserver la mémoire des informations glanées au cours des conversations. Certains, notamment les paysagistes, ont réalisé des croquis qui ont l’avantage de faire ressortir une partie des sensations ressenties lors de cette visite et de poser des questions découlant du regard posé sur le territoire. Enfin les appareils photos sont des outils banalisés qui permettent d’illustrer les situations vécues ensemble et de garder la mémoire des espaces observés.

Tous ces outils serviront ensuite à illustrer les comptes-rendus destinés à ceux qui n’ont pas eu la chance de participer à cet atelier.

 

La séance de débriefing

 

En fin de journée, un retour en salle a permis à chaud de ressortir quelques idées essentielles apparues lors de l'atelier. A cette occasion, le président de l'Afa s'engageait alors à faire présenter cette expérience lors des entretiens du Pradel de 2017 consacrés à la notion « Agronomie et design territorial ».

 

Les thèmes abordés lors des visites

 

A l'occasion des débats menés sur les différents points d'observation et d’échanges de cette journée, nous proposons une synthèse de ce qui a été présenté et qui correspond en quelque sorte à un diagnostic de territoire abordé sous la double facette « paysage » et « agro-écologie ».

 

Histoire du territoire

 

Jusque dans les années 1970, l’organisation de la vallée de la Bruche reposait sur un partage de l’espace très précis. Les fonds de vallée divisés en une multitude de petites parcelles de prairies laniérées nourrissaient la vache de chaque famille et les bœufs qui servaient aux hommes bûcherons pour le débardage des bois sur les versants. Les coteaux, retenus par des terrasses, étaient réservés à la culture des pommes de terre et aux céréales ; les parties plus proches des villages étaient cultivés en jardins potagers et en vergers. Les troupeaux collectifs, fruit d’un regroupement des animaux appartenant aux ouvriers–paysans, utilisaient les communaux sur les prairies sommitales ou chaumes. De chaque ferme, même celles situées dans des écarts, il était possible de voir le clocher de l’église ou du temple ou la cheminée de l’usine du village.

La double activité qui liait l’activité agricole et l’industrie textile dans de nombreuses vallées vosgiennes occupait une place prédominante depuis le XIXe siècle. Elle a façonné « la montagne jardinée » du massif vosgien jusque dans les années 1950. La fermeture brutale des usines qui donnaient du travail, notamment aux femmes, et la mécanisation de l’exploitation des forêts, qui a eu des effets néfastes sur le rôle de la traction animale en forêt, ont conduit à la disparition très rapide de ce système.

En quelques années, les villages jusqu’alors très vivants ont commencé à se vider, les prairies abandonnées par leurs propriétaires partis en ville se sont couvertes de friches ou de plantations d’épicéas. Elles ont progressivement enseveli les vallées sous une chape d’ombre accentuant encore l’impression d’échec et d’isolement que ressentaient ceux qui n’avaient pas d’autres solutions que de rester sur place. Le paysage s’est refermé.

 

Paysage et aménagement foncier territorial

 

Devant ce constat, quelques élus ont cherché à développer leur pays en redonnant espoir et confiance à leurs concitoyens. Il fallait montrer qu’il était possible d’agir sur le territoire et c’est par le paysage qu’ils se sont engagés dans une politique qui aujourd’hui est considérée comme exemplaire.

 

Vision intercommunale

Sous l’impulsion d’un certain nombre d’élus et du président de l’EPCI, M. Pierre Grandadam, ingénieur agronome, il a été défriché, à travers la première association foncière pastorale, une prairie boisée de quelques 25 Ha dans le fond de la vallée, au bord de l’axe routier majeur qui traverse le territoire. Cette action visible par tous joua un rôle déclencheur. Un animateur foncier, par ailleurs ingénieur agronome, J.S. Laumond, fut embauché pour mettre en œuvre la politique d’ouverture du paysage décidée par les élus. Une étude paysagère, menée par un cabinet d’études extérieur dirigé par un paysagiste également ingénieur agronome, François Tacquard, permit de définir quelques grands axes d’intervention selon la diversité des situations spatiales rencontrées : vallée principale ou secondaires, fonds de vallon, entrées de villages, coteaux, sommets… Des blocs diagramme et des croquis légendés illustrent les principes retenus et les rendent compréhensibles par le plus grand nombre.

 

Figure 2 : croquis du principe paysager « Unité paysagère du Massif Champ du Feu » - Extrait de l’étude paysagère « Politique paysagère intercommunale – 1992 »

 

Cette étude constitue aujourd’hui encore la référence sur laquelle s’appuient les décisions d’aménagement prises par les élus et donne une certaine cohérence aux actions engagées. Un des tous premiers plans de paysage fut lancé dans la vallée en 1994. Un plan de paysage consiste à engager des actions de développement territorial (agricoles, urbanistiques, industrielles, forestières, touristiques...), en s’appuyant sur les singularités locales mises en évidence par l’étude paysagère préalable tout en améliorant la qualité du cadre de vie pour les populations.

 

 

Figure 3 : représentation visuelle du principe paysager « Unité paysagère du Massif Champ du Feu » - Extrait du CD Rom « Le paysage, c’est l’affaire de tous » - 2006

 

Actions locales

De façon progressive, mais obstinée, l’animateur foncier, chargé de la mise en œuvre du plan de paysage, a conduit un gros travail de négociation sur le long terme avec les propriétaires des micro-parcelles qui devaient être défrichées pour les inciter soit à les vendre à la collectivité soit à intégrer une association foncière pastorale (AFP). L’AFP est un outil d’aménagement foncier qui permet à tous les propriétaires de conserver la propriété de leurs parcelles tout en s’engageant à respecter le programme d’action et de gestion défini collectivement. La création d’une AFP leur permet de bénéficier de soutiens financiers que seuls ils n’auraient pu obtenir, pour effectuer les travaux de défrichement et réintroduire des prairies.

 

Figure 4 : reboisement et défrichage de parcelles de fond de vallée de la Bruche par l’AFP « Grand Roué-Tifarupt » en vue de leurs redonner une vocation pastorale.

 

Les visites sur le terrain pour convaincre les propriétaires de l’intérêt de ces actions ont été fondamentales. L’impact visuel très positif donné par les premières AFP réalisées, les points de vue qui réapparaissaient, les heures de lumière supplémentaires apportées journellement à certains villageois en hiver ont joué un rôle essentiel dans le succès de cette politique. Un gros travail d’explication et de mise en valeur des acteurs a également été réalisé auprès de la population et des enfants dans les écoles. Un CD a été réalisé présentant le territoire, ses enjeux, les acteurs et les réalisations du plan de paysage ainsi que les dessins fournis par les enfants.

Aujourd’hui, l’animateur a réussi à impulser la création de 23 AFP, représentant 550 ha, regroupant quelques 1700 propriétaires possédant pas moins de 3500 parcelles. Chacune de ces AFP rassemble donc des propriétaires dont une bonne partie participe à l’assemblée générale de leur association. A cette occasion, ils vont généralement faire une visite des terrains réhabilités, discutent avec les agriculteurs chargés de l’entretien. D’autres rencontres ont également lieu dans le but de conforter la bonne gestion des terres, et ce, au moins une fois par an. Les propriétaires se réunissent aussi régulièrement pour faire des travaux sur les terres. Ces rencontres se soldent souvent par un repas convivial. Le paysage devient pour toutes ces personnes quelque chose de très concret et de très sensible : c’est leur projet. Ils vivent leur paysage, ils en discutent, ils veulent le transmettre à leurs descendants. Cette organisation collective explique en bonne part le succès de cette politique qui a su mobiliser autour d’actions d’intérêt public un grand nombre d’habitants.

Là où existaient d’importants terrains communaux, d’autres solutions ont été trouvées telles que la mise en place d’un troupeau collectif, la création de fermes relais avec la construction de bâtiments intercommunaux servant en même temps de ferme auberge. C’est d’ailleurs dans un de ces bâtiments que les participants à l’atelier de l’Afa sont allés déjeuner.

Le cadre de vie s’est ainsi progressivement amélioré en même temps que des activités nouvelles se sont implantées. Alors qu’il y a 20 ans à peine, les fermes ne trouvaient plus de repreneur, aujourd’hui, il devient plus difficile d’acheter des maisons. On peut dire que le capital paysager du territoire s’est recomposé.

 

Figure 5 : Association Foncière Pastorale « Du Vallon de Barembach » : Secteur situé en amont du village : Vue avant et après aménagement pastoral.

 

Grâce à ce travail acharné et inscrit dans le temps long, la surface agricole utile (SAU) de la vallée a augmenté de 50% passant de 2000 ha à plus de 3000 ha.

Il s’agit d’une recomposition paysagère fondée sur un réaménagement foncier du territoire conçu au service d’un développement plus durable et harmonieux de la vallée. La pérennité de l’action publique est le facteur clé de cette recomposition paysagère.

 

Réaménagement foncier agro-écologique

 

Du diagnostic de territoire, l'atelier devait arriver à se poser les questions du lien entre agriculture, paysage et développement local qui était le sujet de la journée. Les questions posées aux agriculteurs présents concernant leurs systèmes d'exploitation et les modalités d'obtention des divers financements perçus ont permis d'apporter des éléments de réponse.

 

Très rapidement, les élus ont compris que la durabilité du système allait dépendre du maintien ou de la réinstallation d’éleveurs capables d’assurer la gestion de ces espaces nouvellement « ouverts ». Si la volonté de redonner de la lumière à la vallée avait été à l’origine de ce premier type de réorganisation foncière, il est vite devenu évident que seuls des éleveurs allaient pouvoir assurer l’entretien de ces espaces. « Il nous faut soutenir les éleveurs qui s’occupent des bêtes et qui nous font de belles prairies et donc de beaux paysages» tel est le slogan qu’utilise Monsieur Grandadam, président de la communauté de communes, pour convaincre ses collègues de soutenir les agriculteurs. S’est posée la question de la rentabilité économique des systèmes agricoles qui se mettaient en place. Avec les propriétaires, les agriculteurs devenaient les autres acteurs incontournables de cette transition territoriale. Quelles orientations donner à ces agriculteurs pour qu’ils puissent vivre de leur travail tout en assurant la gestion du bien commun que constitue le paysage de la vallée ? Le modèle des paysans ouvriers ne pouvait être repris puisque l’industrie de main d’œuvre avait disparu, ni le modèle des grandes fermes intensives céréalières ou viticoles de l’Alsace toute proche car les conditions géomorphologiques ne s’y prêtaient pas. C’est ainsi que la communauté de communes a décidé d’emblée, en collaboration avec les professionnels agricoles, d’aider les agriculteurs à s’engager vers une agriculture plus « durable ».

La multi-activité, traditionnelle dans la région, retrouvait ainsi de nouvelles expressions et la communauté de communes, en lien avec la chambre d’agriculture, s’est fortement impliquée dans le conseil et la formation des agriculteurs.

Situés en zone de montagne, les agriculteurs bénéficiaient de l’indemnité compensatrice aux handicaps naturels (ICHN) et de certaines mesures agroenvironnementales (MAE, MAET ou MAEc), sous condition de répondre à des cahiers des charges définis localement par des spécialistes de la biodiversité. Une bonne part du travail du chargé de mission a alors consisté à se plonger, pour mieux les maîtriser, dans la complexité des règlements administratifs successifs et à mobiliser les agriculteurs avec les experts en écologie pour imaginer des cahiers des charges qui permettent à la fois d’améliorer la qualité biologique des prairies et leur qualité fourragère. Chaque action en faveur de l’environnement devait en même temps apporter un intérêt pour la mise en place de ces systèmes d’agriculture durable. A partir des diagnostics des systèmes de production fourragère réalisés sur le terrain et en s’appuyant sur les typologies paysagères préexistantes, une cartographie précise a permis de localiser les actions que les agriculteurs devaient mener pour bénéficier des mesures agroenvironnementales.

En 2012, la mesure prairies fleuries a été retenue car elle correspond à une mesure à obligation de résultats (trouver dans la prairie au moins quatre plantes particulières définies par le groupe d’experts), sans imposer a priori aux éleveurs les moyens pour y arriver. Elle n’apparaissait pas comme une nouvelle contrainte sans lien avec leur système d’exploitation mais elle était présentée comme un outil pour améliorer la qualité de leurs prairies et aussi une mesure qui responsabilise les agriculteurs et met en exergue la confiance entre les collectivités et les agriculteurs. Cette mesure a aussi eu l’avantage de redonner la main aux éleveurs sur leurs modes de gestion et de créer un climat de confiance entre gestionnaires, collectivités et environnementalistes.

Afin de relayer ce travail en faveur de la biodiversité, la communauté de communes a trouvé des moyens financiers pour proposer un programme qu’elle a dénommé « vision paysagée, vision partagée « (LAUMOND J.-S., 2011-2013) qui s’est traduit par l’organisation de six journées entières d’autoformation destinées aux éleveurs, aux élus, aux membres des associations environnementales, à des apiculteurs et à quelques « experts » de la prairie, du paysage, du tourisme. Chaque fois, entre quarante et cinquante personnes sont venues échanger, se former, et tester sur le terrain une méthode d’analyse des prairies pour en comprendre les valeurs fourragères, écologiques, mellifères, paysagères. Les agriculteurs, très attentifs aux commentaires sur les différentes valeurs reconnues de leurs prairies, pouvaient parler sans gêne de leur travail et de leurs difficultés. Les élus nouvellement arrivés dans la région découvraient l’importance de maintenir des éleveurs pour garantir la qualité des paysages qui les avaient séduits, les écologistes et les apiculteurs ont pu mesurer la diversité biologique apportée par la présence des prairies dans des territoires aussi fortement boisés et ont reconnu que les pratiques développées la renforçaient.

A l’issue de ce travail « Vision paysagée, vision partagée » et des six journées consacrées à l’analyse des différentes fonctions des prairies dans le territoire de la vallée, les participants ont élaboré une feuille de route qui comporte notamment :

- des acquisitions de connaissances et des formations pour faciliter le travail administratif des agriculteurs, (cartographie et réalisation des cahiers des charges des mesures agro-environnementales),

- un soutien agro-paysager pour améliorer la production fourragère tout en limitant l’usage des intrants chimiques,

- l’organisation de nouveaux systèmes de ventes directes auprès des restaurants locaux et des acteurs du tourisme valorisant le rapport inconscient qu’établissent les consommateurs entre qualité des produits, qualité de l’environnement et qualité des paysages,

- la prise en compte des prairies dans les Plans Locaux d’Urbanisme (PLU) pour éviter que la qualité du paysage apportée par les prairies n’entraîne une appropriation privée de ces espaces pour les transformer en terrains constructibles.

Ce programme a fait l’objet d’une animation quelques mois plus tard à destination de toute la population et des touristes lors du « Festi’Val du paysage ». Pendant deux jours, les participants ont pu visiter quatre fermes, découvrir les ateliers de fabrication et de transformation, observer les animaux, regarder les expositions préparées pour l’occasion, entendre des conférences et des orchestres et se promener à travers les paysages agricoles pour voir autrement la vallée et prendre du bon temps. Une façon agréable de présenter les transitions en cours du territoire et de son agriculture.

Du coup, un travail complémentaire a été engagé en 2013 en vallée de la Bruche sur une vingtaine de prairies afin de comprendre les liens entre valeurs fourragères et biodiversité des prairies en vue d’un programme de formation/information sur les MAET à destination des acteurs et agriculteurs. Ce travail a notamment mis en évidence que richesse floristique et production fourragère de la prairie ne s’opposent pas et que le caractère biodivers d’une prairie renforce la valeur fourragère au cours du printemps (TRANCHANT S, Rapport de stage, 2ème année AgroParisTech 2013).

Lors de l’atelier du 08 Octobre, le manque de temps et la saison peu propice n’ont pas permis de circuler sur les différentes prairies d’une exploitation. Mais de l'expérience "vision paysagée, vision partagée" telle qu'elle nous a été relatée par les agriculteurs et le chargé de mission, il ressort que les approches paysagères ont apporté un appui aux agriculteurs engagés dans des démarches agro-écologiques selon deux axes. 

 

Approches paysagères et potentiels agronomiques

La première concerne la prise en compte des potentiels agronomiques de chaque parcelle pour définir ce que Jean-Pierre Deffontaines appelait les Unités Agro Paysagères (UAP) (BENOIT M., DEFFONTAINES J.-P., LARDON S., 2006). Si les éleveurs ont pour objectif de limiter l’usage d’intrants chimiques tout en maintenant une production fourragère importante, ils ont tout intérêt à utiliser leurs parcelles en fonction de leurs potentiels : la prairie humide de fond de vallée peut servir en période estivale à assurer la soudure avant les pluies d’automne plutôt qu’être fauchée, les pâturages de montagne jouent un rôle d’appoint qui peut être essentiel à l’automne, les prairies les plus riches par contre ne doivent pas recevoir trop de fumier pour éviter une simplification de leur flore… Derrière ce terme de prairie, c’est donc toute une diversité de situations qui doit être observée et prise en compte par l’éleveur pour assurer à son troupeau une alimentation régulière en quantité et en qualité et reproductible d’une année sur l’autre. L’aménagement de l’espace pour faciliter la circulation des animaux au cours d’une saison et limiter les déplacements joue aussi un rôle très important sur l’organisation du planning de pâturage. L’observation de l’état de la flore et les discussions avec les anciens qui ont connu la période où les paysans produisaient sans intrants sont à la base d’une bonne gestion des prairies dans le temps selon leurs potentiels agronomiques (sans intrants).

 

Approches paysagères et recomposition parcellaire

Les approches paysagères permettent également de dépasser une simple appréciation de la diversité floristique des prairies pour porter un regard sur tout ce qui concerne la taille et la forme des parcelles, la présence ou non d’éléments boisés, de murets, de rigoles à l’intérieur ou en bordure des prairies, le relief, l’orientation, et traduire ces observations en éléments explicatifs de la richesse ou de la pauvreté des prairies. Ces constats peuvent conduire à réorganiser le parcellaire, à intégrer des arbres isolés ou des haies pour protéger les animaux du vent ou du soleil et enrichir la biodiversité, à installer des petits canaux pour irriguer les prairies naturellement lors des périodes trop chaudes…

La mise en place d’une agriculture industrielle à partir des années 1970 a été accompagnée d’une vaste politique de réorganisation foncière du territoire agricole bénéficiant de moyens importants et d’un personnel nombreux. La taille des parcelles a été très fortement augmentée, de nombreux chemins, la plupart des arbres champêtres, des mares, des murets ont été supprimés pour permettre un travail mécanisé plus rapide mais dépendant toujours plus des intrants provenant de matières fossiles qui par ailleurs sont à l’origine des pollutions et des gaz à effet de serre. Aujourd’hui, une réorientation de l’agriculture vers des systèmes agro-écologiques productifs et économes en intrants fossiles demande de réfléchir à comment restructurer le parcellaire agricole, au service de cet objectif. Il serait vain d’imaginer que l’on puisse développer une agro-écologie efficace dans le même cadre spatial que celui imaginé pour une agriculture industrielle. Les approches paysagères, fondées sur une observation fine du vivant et des marques laissées par l’histoire, constituent des outils que les agriculteurs et agronomes engagés dans une transition vers l’agro-écologie ont intérêt à s’approprier et à développer pour rendre plus efficaces les nouvelles pratiques agronomiques (allongement des rotations, non labour, usage de semences résistantes…), (AMBROISE R., TOUBLANC M., 2015).

 

Figure 6 : projet agro-écologique-paysager de l’entrée du village de Ranrupt réalisé lors d’une des journées « Vision paysagée, vision partagée » - Mai 2011

 

Le bilan de l’expérience de la vallée de la Bruche

Ainsi les approches paysagères ont-elles été utilisées depuis plusieurs années dans cette vallée pour faciliter le travail de réorganisation foncière nécessaire à la relance de cette région, que ce soit à l’échelle du grand territoire, à l’échelle des exploitations agricoles et à l’échelle des parcelles.

La politique paysagère de la vallée de la Bruche a reçu en 2007 la mention spéciale du Grand Prix National du Paysage attribuée par le ministre en charge du développement durable dans le cadre du concours organisé par la Convention Européenne du Paysage du Conseil de l’Europe.

Elle s’est engagée déjà deux fois dans le concours national des prairies fleuries qui met en valeur les éleveurs possédant les prairies les plus intéressantes en termes de qualité fourragère, de qualité floristique et faunistique, de qualité apicole et de qualité paysagère.

Un ancien axe de travail détecté dans la première étude paysagère refait surface et devient un enjeu fort à court terme : comment s’appuyer sur la connaissance fine des friches industrielles suite à l’abandon des filatures dans chaque village pour imaginer d’une part un développement de l’urbanisation à l’intérieur des villages et non plus sur les prairies dégagées en bordure des routes et d’autre part une réflexion à l’échelle intercommunale et non plus communale pour positionner les équipements collectifs indispensables à la vallée.

 

 

Les leçons de l’atelier

 

L’organisation d’un tel atelier sur une journée aurait mérité plus de temps mais il est cependant possible d’en tirer quelques éléments de méthodes profitables à tous, agriculteurs, agronomes, élus, propriétaires, paysagistes, chercheurs, …

 

Valoriser la méthode des regards croisés

 

Les agronomes sont habitués à réaliser des tours d’étable et des tours de plaine lorsqu’ils effectuent un diagnostic d’exploitation. Les démarches paysagères reposent également toujours sur une découverte sensible du territoire. Les approches agronomiques et paysagères possèdent ainsi un fond commun, l’observation directe sur le terrain, et des éléments plus spécifiques mais qui peuvent s’additionner. Pour schématiser : le regard des ingénieurs est plus centré, lors d’un tour de plaine, sur l’analyse fine des bâtiments, des troupeaux et des parcelles gérées par les agriculteurs. Ils obtiennent ainsi des informations concernant le système de production (cultures annuelles, cultures pérennes, animaux d’élevage…) et de plus en plus souvent également des éléments concernant l’environnement (réseau hydraulique, trames vertes et bleues, climat…) ; le regard des paysagistes s’intéresse plus naturellement aux caractéristiques spatiales : formes du parcellaire et positionnement des implantations agricoles par rapport aux autres éléments qui composent le paysage (forêt, urbanisme, réseaux, bordures, lisières, relief…). Ils s’intéressent aux marques de l’histoire et portent des appréciations qualitatives (ouverture, contraste, harmonie, couleurs…).

La diversité des questions posées par les participants à chaque point d’arrêt a montré combien ces deux types de regards étaient complémentaires et amenaient à enrichir les réponses. Pour les agriculteurs, les responsables d’associations foncières pastorales et les élus présents qui recherchent les solutions les mieux adaptées aux singularités de leur territoire, la visite de terrain collective apparait comme un outil indispensable, un préalable à l’action. Elle leur donne les moyens de saisir les contextes locaux, naturels et humains, de façon à se prémunir des risques et à valoriser leurs atouts. La visite de terrain fournit à chacun, qu’il soit chasseur, promeneur, forestier, agriculteur…, la possibilité d’exprimer et de faire partager son point de vue, ses savoirs, ses envies légitimes, provenant de son domaine de connaissance et de ses pratiques du territoire. Elle permet de remettre à leur niveau les avis d’experts trop péremptoires car la réalité est toujours plus complexe que les modèles qui organisent la pensée et les raisonnements. La visite de terrain constitue un outil de travail extrêmement performant qui fait gagner du temps. La marche au soleil ou sous la pluie, le vent, les odeurs, les couleurs, l’observation ont l’avantage de nettoyer l’esprit et de rendre les personnes plus attentives et intéressées les unes aux autres (LARDON S., 2012).

Les points d’observation retenus pour l’atelier ont été choisis sur des belvédères contemporains créés par un architecte, il y a juste quelques années, à la demande de la communauté de communes. Ils ont permis d’aborder des enjeux divers concernant des échelles différentes mais reliées entre elles. Il apparaissait évident que les approches agronomiques ont tout intérêt à s’intéresser à ces emboitements d’échelle pour imaginer les systèmes de production et les systèmes d’exploitation du futur, en lien avec les autres acteurs du territoire.

 

Figure 7 : point de lecture du paysage de La Broque : Recomposition d'une prairie en versant opposé après suppression des micro-boisements.

 

L’usage sur ces points d’observation de flashcodes permet d’ajouter de l’information aux visiteurs de ces paysages. Il est ainsi possible d’inclure des témoignages d’acteurs, des photographies anciennes, des références de textes à lire. Cet usage de la «réalité augmentée» accroit la richesse de l’interaction entre l’observateur et le paysage observé. En même temps, ils composent une nouvelle esthétique paysagère.

 

Figure 8 : point de lecture du paysage de La Broque : Démonstration de l’application « réalité augmentée » sur téléphone mobile

 

Se saisir des démarches paysagères

 

Si faire travailler ensemble agronomes et paysagistes à l’échelle des territoires, des exploitations et du parcellaire ressort comme la leçon principale à retenir de cet atelier, il semble que ces travaux pourraient s’engager selon quelques lignes directrices qui définissent plus précisément ce qu’on entend par « démarche paysagère » (AMBROISE R., MARCEL O., 2015) :

      s’appuyer sur une connaissance fine des ressources naturelles et humaines locales et notamment les potentiels agronomiques pour imaginer l’organisation spatiale de demain,

      rechercher des solutions techniques capables de résoudre en même temps et sur les mêmes surfaces plusieurs enjeux (nourrir la société, fabriquer un environnement de qualité, contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique, améliorer le cadre de vie…), pour contribuer à une agriculture multifonctionnelle,

      mobiliser les savoirs des agriculteurs ainsi que ceux des habitants en les faisant discuter sur le terrain, de sorte que le projet agricole devienne une composante du projet de territoire,

      oser parler de beauté, d’harmonie pour mobiliser les populations autour des agriculteurs et les faire travailler ensemble à un développement durable et harmonieux des territoires.

 

Transmettre les leçons des territoires de montagne aux territoires de plaine

 

En montagne, les agriculteurs jouent de façon évidente plusieurs fonctions. Leur rôle en faveur de la gestion des paysages est reconnu par tous, le paysage regroupant inconsciemment d’autres fonctions environnementales et le cadre de vie. Cette multifonctionnalité est très profitable pour la collectivité qui est prête à s’investir et à soutenir techniquement et financièrement les agriculteurs. Ces derniers peuvent alors profiter de nouveaux partenaires particulièrement bienvenus si les soutiens à la production venant de la Politique Agricole Commune se mettent à diminuer. De ce point de vue, les organisations agricoles des régions de plaine ont à s’inspirer des régions de montagne qui ont su attirer vers les agriculteurs de nouveaux partenaires et notamment les élus.

Dans les Vosges, le problème paysager de fermeture des paysages est apparu comme fondamental. « Il faut redonner de la lumière aux vallées » tel est le slogan entendu dans toutes les vallées. Du coup la recherche de solutions s’est engagée à partir du paysage et selon des démarches mises en œuvre par des paysagistes. Cette évidence n’est pas aussi forte dans des régions où l’agriculture est restée bien présente et où sa fonction essentielle est la production de matières premières. Du coup les orientations techniques données pour s’engager vers des systèmes de production agroécologique n’abordent que rarement les questions paysagères comme s’il était possible de changer d’orientation en restant dans le cadre spatial imaginé pour mettre en valeur une agriculture industrielle. Les formes et les fonctionnalités agronomiques sont intimement liées dans les choix d’agriculture, point central développé de longue date par les écologues du paysage (Baudry, Burel, 1999).

C’est en s’appuyant sur de telles expériences que le collectif Paysage de l’Après pétrole s’est créé pour développer l’idée que le paysage constitue un élément facilitateur très utile pour les aménageurs et non pas une contrainte supplémentaire. S’appuyer sur une connaissance fine de l’histoire et de la géographie des lieux et porter une attention aux singularités naturelles et humaines font partie des fondements d’une approche paysagère. S’approprier ces démarches permet d’engager plus efficacement les territoires dans les transitions agro-écologiques, énergétiques urbanistiques, sociales indispensables pour aller vers un avenir plus durable et harmonieux. Pourtant, aujourd’hui les procédures d’aménagement foncier agricole et forestier qui ont succédé aux procédures de remembrement sont peu utilisées pour faciliter les transitions agro-écologiques dans les régions de plaine.

Il parait évident que si des territoires de montagne ont su agir et réagir à des situations très délicates, et notamment en investissant sur la négociation foncière, il n’y a rien qui s’oppose à ce que des territoires aux contraintes moindres ne puissent pas s’engager dans de telles démarches. Les fonds publics mobilisés antérieurement pour les procédures d’aménagement foncier (tels que les remembrements) pourraient être aujourd’hui mobilisés pour recomposer les espaces ruraux et produire une agriculture productive, écologique et harmonieuse.

 


Bibliographie

AMBROISE R., MARCEL O., 2015, Aménager les paysages de l’après pétrole, ECML

AMBROISE R., TOUBLANC M., 2015, Paysages et Agricultures, pour le meilleur !, Educagri-éditions

AMBROISE R., 2017 Dessiner les paysages agricoles pour un développement durable et harmonieux des territoires, rapport pour la conférence du Conseil de l’Europe sur la Convention Européenne du Paysage

BENOIT M., DEFFONTAINES J.-P., LARDON S., 2006, Acteurs et territoires locaux : vers une géoagronomie de l’aménagement, Quae

BAUDRY J., BUREL F., 1999. Écologie du paysage : concepts, méthodes et applications . Tech et doc, 359 pages.

LARDON S., 2012, Géoagronomie, paysage et projets de territoire. Sur les traces de Jean-Pierre Deffontaines, Quae,

LAUMOND J.-S, 2006, Cédérom Rom - Le paysage, c'est l'affaire de tous! – 20 années d’actions paysagères en Haute-Bruche 

LAUMOND J.-S., 2011-2013, Vision paysagée, vision partagée - Trois temps, pour un nouvel élan ; Enseignements, Témoignages, Perspectives. - Communauté de Communes de la Vallée de la Bruche

TRANCHANT S,, 2013 Recherche des liens entre valeurs fourragères et biodiversité des prairies en vue d’un programme de formation/information sur les MAET porté par la Communauté de la Vallée de la Bruche Rapport de stage, 2ème année AgroParisTech


 

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