De l'oasis à l'arboriculture en Picardie

Un agronome au temps de la révolution chimique

par Georges TOUTAIN (paroles d'agronomes à Villarceaux)

Formé dans les années 50, au moment où l'usage des pesticides se généralise et où ils sont perçus comme une panacée, Georges Toutain devra à ses premières missions agronomiques dans le Sahara algérien, la compréhension précoce des problèmes posés par leur usage. Une intoxication au HCH, insecticide alors employé contre les criquets, le conduira à privilégier d'autres moyens pour résoudre les problèmes agronomiques. Confronté au bayoud, fusariose du palmier dattier, il développe la diffusion de variétés résistantes comme alternative au traitement. Revenu en France, il s'inspirera des enseignements acquis dans les écosystèmes clos des palmeraies pour développer une agronomie écologique, notamment en arboriculture fruitière.

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 Comme tout élève des écoles d'agriculture, j'ai reçu une formation technique dans laquelle la chimie occupait une place importante. Les pesticides, insecticides, fongicides, herbicides, raticides, molluscides et autres hormones de synthèse étaient présentés par nos professeurs comme des sortes de médicaments sans danger pour l'Homme et son environnement naturel, puis également, comme facteur de production essentiel d'une agriculture moderne à hauts rendements et.. rentable Je n'allais pas tarder à m'apercevoir que tout n'était ni si rose ni si simple dans l'empire de la chimie.

En effet dès mes premières années de vie active aux Services agricoles (1957-58) ma confrontation avec les invasions de criquets pèlerins dans les oasis du sud algérien éveillait mes soupçons quant à l'innocuité des insecticides utilisés par la lutte anti-acridienne.

Très rapidement j'observais leurs conséquences néfastes sur la santé humaine puis des déséquilibres biologiques graves dans l'écosystème phoenicicole oasien à la suite des traitements de H.C.H. (hexa-chlorocyclohexane).

 

Atmosphère, atmosphère !

La lutte anti-acridienne (shistocerca gregaria) avec l'insecticide H.C.H. (Hexachlorocyclohexane) en palmeraies m'apprend à mes dépends que les insecticides sont très efficaces !

 

1958. En poste à la Station expérimentale du Palmier dattier à El Arfiane dans le département saharien des Oasis (S-E algérien), je fus chargé par le Directeur départemental de l'agriculture de mener la lutte contre les invasions de sauterelles afin de protéger les groupes de palmeraies de l'Oued RIGH. Ce conglomérat d'oasis de quelques 20 000 Ha de palmeraies était entouré d'immenses étendues de désert et de steppes plus ou moins dégradées. Nous savions qu'une palmeraie mal défendue pouvait être fortement endommagée par les vols de criquets et/ou leurs jeunes immatures sans ailes..: "cultures sous jacentes dévorées et palmes de palmiers défoliolées"

 

Ce fléau millénaire (7ème plaie de l'Egypte) n'était toujours pas maîtrisé; il continuait à sévir dans un couloir latitudinal depuis le sud du Tibet jusqu'à l'océan Atlantique et périodiquement ça et là dans les oasis sahariennes au gré des vents. Dès l'apparition des premiers vols les populations se mobilisaient et luttaient avec des moyens traditionnels, tels que: "bastonnades avec les rachis de palmes, creusement de fossés , feux, cris, tamtam, concerts de casseroles, ramassage des sauterelles dans des sacs.

 

Les services de la Protection des végétaux avaient mis à notre disposition des dépôts de sacs de H.C.H. (organochloré proche du lindane-Biblio 26) en poudre que nous utilisions dans des poudreuses sur tracteurs ou montées sur véhicules "tout terrain". Des petits dépôts de H.C.H. furent constitués dans les oasis avec distribution de quelques poudreuses à dos et ventrales.

 

Pendant toute la durée des vols successifs nous traitions hors et en palmeraies. Le poudrage motorisé ne pouvait intervenir que dans les palmeraies conduites à des densités de plantation suffisamment régulières (100 à 150 palmiers à l'Ha.). Depuis les lisières les nuages de H.C.H. pénétraient assez largement dans les palmeraies irrégulières traditionnelles. Chaque matin nous profitions des premières heures du jour pour traiter les stipes des palmiers exposés à l'Est où s'aggloméraient les sauterelles avides des premiers rayons de soleil, avant de se remettre en mouvement.

 

Si durant les premiers jours de l'opération de lutte anti-acridienne tout se passait normalement, après la première semaine certains ouvriers et techniciens de la Station expérimentale d'El Arfiane furent saisis de malaises, tels que nausées, vomissements, diarrhées, conjonctivites... Dans le même temps ces malaises nous étaient signalés dans les villages. Moi-même, je m'écroulais en rentrant le soir sur le pavé de ma chambre intoxiqué par le H.C.H. inhalé depuis une dizaine de jours

 

La lutte continua cependant en prenant plus de précautions en matière de protection vis-à-vis du pesticide ("utilisation de gants, recouvrement du visage par un chèche, protection de la peau en général par des vêtements fermés, port de lunettes, si possible, de motocyclistes"). Nous demandions aux équipes de poudreuses de H.C.H. de traiter dans le sens du vent après avoir averti la population de sortir du secteur de palmeraie traité. Malgré ces précautions il était difficile de ne pas inhaler de l'insecticide dont l'odeur rôdait partout. Même après la fin des vols de criquets les dispensaires de la santé de M'Raier, Djamaa, Touggourt ne désemplissaient pas de patients intoxiqués par le H.C.H. Et comme traditionnellement les éleveurs nomades capturaient, mettaient en sacs, stockaient les sauterelles dont ils vendaient une grande partie sur les souks des oasis. Ces "crevettes du désert" plus ou moins intoxiquées par l'insecticide continuèrent à faire leur effet sur l'homme même après que nous ayons cessé les traitements. Elles prolongèrent dans le temps les dégâts du HCH et les files d'attente dans les dispensaires de la région

 

On comprendra dès lors que quelques doutes aient commencé à se faire jour dans mon esprit. A peine engagé dans la vie active les conséquences néfastes d'un insecticide sur la santé humaine m'amenait à réviser mes informations scolaires et celles des services de la protection des végétaux quant à l'innocuité des pesticides. Je comprenais mal que les fabricants de pesticides ne mettent pas au moins en garde les utilisateur de HCH afin que les applications de ce produit s'effectuent impérativement avec des vêtements de protection adéquats. Par la suite j'ai pu observer l'inadaptation des pesticides à résoudre différents problèmes sanitaires des palmeraies (fongicides face à la fusariose du palmier dattier, herbicides à effets secondaires extrêmement nocifs sur palmier, cultures associées eaux de drainage et faune aquatique).

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Conséquences néfastes du H.C.H.

Des conséquences néfastes du H.C.H. sur les équilibres biologiques de la palmeraie se font jour, la solution engendre un mal pire que le premier " on décide alors de restaurer l'écosystème

Insecticide non spécifique, et donc toxique pour l'immense majorité des espèces,  le H.C.H. avait détruit dans les palmeraies traitées une grande quantité d'insectes sauf ceux qui s'étaient avérés résistants. C'était le cas des cochenilles parasites du Palmier dattier protégées par leurs carapaces ou/et enfouis sous le fibrillium (XXX) du palmier (Phoenicoccus marlati-Parlatoria blanchardi Targ). Par contre, leurs différents prédateurs et parasitoides qui contrôlaient le développement de la cochenille blanche et rose furent tués par les traitements de H.C.H.. On assista alors à une explosion de cochenilles blanches qui envahirent littéralement toutes les parties vertes des palmes gênant les fonctions de respiration et de transpiration, de photosynthèse des folioles et des rachis; par ailleurs les cochenilles ponctionnaient grâce à leurs rostres la sève non seulement au niveau des parties vertes de la frondaison mais aussi aux niveaux du bourgeon terminal (sous le fibrillium) et des hampes fructifères jusqu'à recouvrir les Dattes.

 

Ce fut une catastrophe sociale, économique et écologique car l'Oued RIGH produisait des dattes non seulement pour l'auto-consommation des populations et l'auto-approvisionnement du bétail mais aussi des dattes de vente pour les exportations; ainsi la variété de haute qualité Deglet Nour s'exportait en Europe et les variétés Ghars, Degla Baida et Mech Degla étaient vendues dans les pays méditerranéens, en Afrique sahélienne et tropicale humide.

 

Les traitements chimiques contre les cochenilles avec l'oléoparathion sur des arbres de plus de 10 mètres de haut étaient inapplicables; à cause de l'imbrication des palmes et des folioles, il s'avérait impossible d'espérer répartir efficacement ces huiles par pulvérisations à partir du sol et par avion. De plus il était impossible d'inquiéter les cochenilles du cœur du Palmier enfouies sous le fibrilium. Si sur de jeunes palmiers la fumigation à l'aide de produits asphyxiants était envisageable sous bâches c'était impraticable sur Palmiers dattiers adultes. Par ailleurs, dans ce complexe végétal de la palmeraie "Palmiers dattiers, arbres fruitiers, cultures légumières, céréalières, fourragères, tinctoriales une autre intervention de pesticides toxiques ne pouvait qu'ajouter un déséquilibre de plus dans cet écosystème déjà malmené.

 

Pour rétablir les équilibres biologiques nous avons choisi de réintroduire les prédateurs indigènes des cochenilles parasites que nous sommes allé chercher dans des groupes de palmeraies qui n'avaient pas été traitées chimiquement car non touchées par les invasions de criquets pèlerins. Par secouages de palmes sur bâches nous avons récupéré dans des boîtes et dans des tubes des centaines de prédateurs comme Cybocephalus Nitidulidés, Pharocymnus anchorago et semiglobulus Certaines de nos équipes, face à l'hécatombe zoologique dans les palmeraies les plus traitées avec le H.C.H. ramassaient tous les insectes qui tombaient dans les bâches afin de "réensemencer" ces milieux sinistrés. Il est fortement probable que sans le savoir nous avons renforcé la lutte biologique contre les cochenilles par la réintroduction de parasitoides à cette époque non connus, mais, en tout état de cause, nous renforcions l'entomofaune (la faune des insectes) globale des palmeraies. Plus tard, la lutte biologique contre Parlatoria blanchardi Targ s'enrichira d'un prédateur actif étranger Chilochorus bipustulatus iraniensis (Palmeraies persanes).

 

Selon les oasis, il a fallu de 3 à 5 ans pour que la cochenille blanche régresse à un niveau d'infestation acceptable; le signe avant-coureur étant son absence sur les hampes fructifères et les dattes

 

On comprendra que face à ce désastre agro, socio économique et écologique, il était difficile de ne pas reconsidérer le choix des méthodes de lutte et des produits utilisés. Ma méfiance vis-à-vis des pesticides s'accrût encore lorsque qu'il fallut bien constater que certains légumes présentaient de mauvaises qualités gustatives et ce plusieurs années après traitements au H.C.H. (Rémanence dans les sols).

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Une lutte différente

 

Le développement d'attitude plus globale dans l'espace et dans le temps permet la mise en place d'une lutte efficace et sans effets secondaires. Je tire des leçons de l'expérience

 

Fallait-il renoncer à lutter contre les criquets pèlerins ? La maîtrise de ce fléau est finalement passée par une approche et une préhension globale du problème acridien à un niveau international puisqu'il concerne les Etats-Nations situés dans un couloir latitudinal partant du Sud du Tibet jusqu'à l'Océan Atlantique (Sénégal, Mauritanie, Maroc, Espagne); c'est ce que fit la F.A.O. une décennie plus tard.

 

En créant dans chaque pays concerné des équipes de prospections acridiennes, les vols de criquets furent repérés ainsi que les lieux de ponte Les conditions étaient réunies pour casser le rythme de reproduction des criquets pèlerins en détruisant au sol les sites de pontes. La première solution de destruction fut la solution chimique. Mais comme nous, en Oued Righ, d'autres populations eurent à souffrir des traitements des pesticides, aussi, la F.A.O. encouragea les recherches pour mettre au point des techniques et des produits pour la lutte anti-acridienne moins dangereux pour l'Homme et l'environnement naturel. Ainsi les lieux de ponte furent traités mécaniquement ou par la lutte biologique à l'aide par exemple de virus spécifique au criquet pèlerin Grâce à l'organisation internationale de lutte anti-acridienne le fléau fut quasiment maîtrisé. Quasiment, car le contrôle de ce problème acridien n'est possible que dans une ambiance de PAIX. Aussi chaque fois que des conflits armés éclataient dans cette zone les équipes de lutte anti-acridienne ne pouvaient plus travailler et contrôler les lieux de pontes; alors les vols d'acridiens reprenaient avec toujours plus d'intensité quand les conflits s'éternisaient.

 

Par la suite, tout au long de mes travaux de recherche-développement dans les zones arides et semi-arides chaudes d'Afrique, j'ai pu constater les dommages des pesticides agricoles, biocides dangereux pour l'Homme et son environnement naturel (BIBLIO 26). Les oasis se sont révélées des milieux extrêmement fragiles du fait qu'entourées de déserts elles n'ont pas de ‘végétation tampon', c'est à dire de zones végétale fournie et diversifiée comme l'est une steppe arborée, une savane ou un paysage bocagé, or ces ‘végétations tampons' sont le refuge habituel des auxiliaires de l'agriculture. Ces milieux de concentration élevée de populations humaines, animales et végétales ne prédisposent pas à l'utilisation de biocides comme les pesticides agricoles; de plus les nappes phréatiques peu profondes fournissent l'eau de boisson; le bon sens conduit à mener une politique phytosanitaire propre et à renforcer les équilibres biologiques.

De mon expérience de lutte anti-acridienne j'en tirais les enseignements suivants:

  • Les problèmes de développement ne se règlent durablement qu'en leur appliquant une méthode d'approche et de préhension globale; les solutions techniques ne sont applicables que dans une ambiance de Paix.
  • La lutte chimique contre le parasitisme en agriculture n'est qu'un outil parmi d'autres qui présente le fâcheux travers de traiter les symptômes des maladies et pas le fond des problèmes; de plus les pesticides ont une forte propension à déséquilibrer les milieux en permanence.

 

Cela nous conduit à faire en sorte de s'en passer par le choix de méthodes et de moyens de lutte contre le parasitisme propres et non déséquilibrants (biologique, génie génétique, écobiologique, mécanique).

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Le doute s'accroît

 

Confronté au Bayoud maladie fusarienne du Palmier Dattier, mes doutes deviennent systématiques et j'amorce une réflexion de fond

 

1959. Je reçois pour mission de créer les Services agricoles à In Salah (Sahara central) pour les arrondissements du Tidikelt du Hoggar et des Tassili n'Ajjer (pointe extrême Sud du département des oasis, chef-lieu: Ouargla). La palmeraie était à l'époque confrontée au grave problème du Bayoud maladie fusarienne du Palmier dattier. A l'époque, cette maladie virulente détruisait un peu plus de 1000 palmiers dattiers par an dans la région du Tidikelt elle avait pour origine les oasis du Sud marocain où elle a détruit en un siècle les 2/3 de la palmeraie marocaine soit quelques 10 millions de palmiers sur 15 millions !

 

Aucun fongicide ne peut enrayer cette maladie, ni en traitant les arbres, ni en traitant les sols; quand les symptômes du Bayoud apparaissent sur la frondaison des palmiers atteints, le fusarium oxysporum f.s. albédinis, puisque c'est là le nom protocolaire de ce champignon, a déjà envahi le bourgeon terminal et l'arbre est condamné à mourir. Il faut rappeler qu'au contraire des feuillus des régions tempérée comme le hêtre ou le chêne, un palmier cultivé n'a généralement qu'un seul bourgeon terminal. Sa mort, c'est la mort de l'arbre. Dans les sols le champignon présente des formes de conservation résistante et peut coloniser le sol en profondeur à plus de 1,20 mètre Même les fongicides les plus toxiques comme la chloropicrine n'a aucune chance de l'éradiquer (cela a été tenté sur un foyer de Bayoud en Algérie dans les années 70 sans succès). Avec de tels produits biocides le risque est grand d'initier des souches pathogènes mutantes qui compliqueraient sérieusement la recherche de solutions pour régler ce fléau. Nous étions donc dans une situation pour laquelle il était nécessaire de trouver d'autres solutions de lutte.

 

Après avoir approché globalement le problème BAYOUD (voir page suivante) et mis en évidence ses conséquences néfastes agro-socio économiques et écologiques nous avons choisi la lutte par voie de sélection classique. Il s'agissait de repérer des souches de palmier résistantes au Bayoud, bref de favoriser les réponses naturelles à ce problème naturelle. C'est là une réponse classique puisqu'il est rare qu'une maladie aussi virulente soit-elle détruise entièrement une population qu'elle qu'elle soit. La recherche des variétés et génotypes tolérants au Bayoud s'est faite par enquêtes par repérage des foyers actifs de la maladie sur plans, qui furent suivis par notations régulières. Là, nous avons touché du doigt l'importance sécuritaire de la biodiversité variétale, c'elle que les spécialiste appelle la biodiversité intraspécifique et qui signifie que les plantes domestiquées ne sont pas toutes les clones d'une seule plante et présentent donc des différences qui sont autant d'alternative face aux évolutions inévitables des conditions de développement (maladie, climat etc). Ce point est d'autant plus crucial dès lors qu'une espèce comme le palmier dans l'oasis est la clef de voûte de l'écosystème. La biodiversité est la seule garantie de la pérennité à long terme de la phoeniciculture, culture du dattier, et de ce type de vie oasien. En effet, si les générations antérieures n'avaient sélectionné que quelques cultivars sensibles les chances de survie des palmeraies au Bayoud auraient été extrêmement minces. Heureusement, le Tidikelt recelait des centaines de variétés mâles et femelles; le nombre de variétés s'était renforcé depuis l'apparition du Bayoud au Sahara central car, dans l'espoir d'obtenir des palmiers dattiers résistants à la maladie des phoeniciculteurs laissaient pousser les issus de semis dans les foyers actifs; ces semis issus du hasard de la pollinisation constituaient l'amorce de nouvelles variétés et augmentaient la diversité : en fait chaque individu comme chez l'homme était un individu unique ! Grâce à la richesse de ce patrimoine génétique nous pûmes repérer et sélectionner des variétés tolérantes au Bayoud puis amorcer la reconstitution des vergers phoenicicoles décimés par la maladie. En 1963, après l'indépendance de l'Algérie, je prolongeais ce type d'actions au Maroc (Station de recherches sur le Palmier dattier-I.N.R.A.M.) avec succès tout en élargissant les programmes de recherche-développement à l'écosystème oasien.

 

Ma confrontation avec les menaces que faisait peser le Bayoud sur les palmeraies dattières me confirmait la fragilité des milieux oasiens; mais aussi, elle me montrait la force de la biodiversité génétique, ici phoenicicole, qui offrait des moyens de lutte efficaces contre une maladie fléau. La lutte chimique n'était d'aucun secours et au contraire risquait de compliquer le problème en initiant des mutations du Fusarium oxysporum f.s. albedinis qui auraient compromis le travail de sélection entrepris puis le programme d'hybridations contrôlés qui a suivi.

 

Ces recherches furent aussi pour moi l'occasion de m'immerger totalement dans les systèmes de production oasiens, non seulement le palmier dattier mais l'ensemble du système agricole mis au point, les systèmes d'irrigation, les modes de travail du sol, l'association du palmier avec d'autres cultures (légume, céréales,), voire du petit élevage. Bref je ne me contentais pas de réduire la palmeraie aux palmier et l'agronomie à la lutte contre le Bayoud. C'est à l'occasion de ces travaux de terrain puis plus tard expérimentaux que je fis mes premières observations systématique sur la nuisance des pesticides agricoles sur l'ensemble des ethno-écosystèmes oasiens chaque fois qu'on les employait. J'emploie à dessein le terme d'ethno-écosystème pour rappeler qu'une oasis n'est non seulement pas un verger de palmiers mais encore qu'il faut rappeler comme on le verra qu'il s'agit aussi d'un lieu de vie pour les hommes .

 

Dès les années 1960 mes travaux de recherche-développement en Algérie puis au Sahara marocain à partir de 1963 écartaient l'utilisation des pesticides et s'évertuaient à mettre au point des modes de conduite culturale respectant l'Homme et son environnement naturel. Mes observations avaient sans doute été facilitée par le fait que l'oasis représente un cas extrême et particulièrement éclairant d'un écosystème géré de manière très fine par l'homme. Dans la suite de mon travail j'ai fréquemment extrapolé et vérifié les observations faites en milieu oasien. L'oasis a constitué une matrice de compréhension des écosystèmes. Car si les effets observés dans des écosystèmes moins fragiles sont moins spectaculaires il n'en sont pas moins réels.

 

Mon retour en Picardie en 1978 me renforçait dans mes convictions "les agricultures et horticultures raisonnées chimiquement contribuent fortement à dégrader la qualité des ressources vitales et les écosystèmes domestiqués".

 

Tous nos efforts doivent tendre à faire en sorte de rétablir des équilibres écobiologiques suffisamment stables pour assurer le renouvellement de la fertilité des milieux ruraux.

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Jamais deux sans trois

 

D'autres observations confirment les intuitions initiales " quelles leçons tirer de ces observations

 

Dès ces premières années professionnelles j'avais observé les conséquences néfastes sur les palmiers dattiers des traitements d'herbicides (Dalapon, DAWPON) sur les phramites et jonacées qui encombraient les drains ouverts. On avait eu l'idée de désherber les drains pour faciliter l'écoulement de l'eau. Le drainage se faisait par le moyen de fossés ouverts disposés toutes les quatre rangées d'arbres distantes de 10 mètres entre elles. Cette intensité du réseau de drainage était due à la forte salinité des eaux d'irrigation de l'Oued Righ (7g/litre de sels). Les palmiers dattiers puisaient directement l'eau dans les drains et malheureusement les herbicides ne touchaient pas que les herbes visées, ils secouaient aussi les palmiers ! L'intoxication des arbres se manifestait par le jaunissement des palmes et réduction de vigueur végétative.

 

La dangerosité des herbicides me fut confirmée dans les années 80 lors d'une tournée en palmeraies californiennes avec J.B. Carpentier spécialiste américain du palmier dattier. Un phoeniciculteur nous fit appel car 5 Ha de palmeraies de 8 ans présentaient une forte proportion de palmiers malades avec des symptômes ressemblant à la fusariose. Lorsque nous fûmes sur place notre diagnostic fut tout autre, il s'agissait d'une intoxication mortelle des palmiers dattiers par l'herbicide GlyphosateE. En effet lors du désherbage le Round up, herbicide systémique, avait touché les palmes des rejets situés à la base des stipes. L'herbicide avait été entraîné par la sève vers les vaisseaux des pieds mères dont les palmes avaient séchées avant la mort des arbres.

 

Mon expérience d'expert international ensuite m'a confirmé la dangerosité de ces biocides vis-à-vis de la santé des êtres vivants et des déséquilibres engendrés sur l'environnement naturel. "Dégradations dues aux traitements de pesticides sur la santé des Afars dans les grands périmètres cotonniers de la vallée de l'Awash en Ethiopie, détérioration de la steppe arborée Déséquilibres biologiques devenus in-maîtrisables dans certains périmètres agricoles du Sahel à cause d'utilisation de pesticides introduits par les ONG de la Coopération internationale etc."

 

Dès mon expérience algérienne je me suis efforcé à démontrer en Stations expérimentales et dans le milieu professionnel (à l'étranger et en Europe) qu'il était possible et fortement nécessaire de gérer les écosystèmes domestiqués sans utilisation de modes de conduites culturales chimiquement raisonnés : 

Unités de production phoenicicole familiales des oasis,

Systèmes de production d'agriculture environnementale avec prolongement vers les agricultures biologiques en Picardie -

Manses horticoles d'insertion sociale en Pays de Bray

Systèmes de productions mixtes sur prés-vergers équilibrés biologiquement sur Bassin versant de l'Herboval.

Il s'agit de créer les conditions agri-environnementales favorables à une production de qualité que l'on obtiendra en particulier par le maintien de la biodiversité et en veillant au renouvellement de la fertilité à la fois de la phyllosphère et de la rhizosphère.

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