La Gestion dynamique de la biodiversité

La mise en perspective critique de la sélection par lignée dans le domaine végétal et animal
 - lien entre stabilité et diversité génétique - risque de dégénérescence des population et des lignées
- alternative de la sélection mutualiste de variétés populations

par Isabelle Goldringer et Guy Kastler  (paroles d'agronomes en 2010 à Villarceaux)

La sélection des plantes et des animaux est vieille comme la domestication. Mais sa pratique a connu une mutation majeure entre 1850 et 1950 avec l'établissement de pratiques "clonales" insistant sur les propriétés des lignées pures et des hybridations contrôlées. Dans les faits, cette nouvelle sélection s'est traduite par un effondrement de la biodiversité et le développement d'instabilité variétale et agronomique. A rebours de ce mouvement les témoignages d'Isabelle Goldringer et Guy Kastler dressent le portrait d'une autre voie négligée voire méprisée par la recherche institutionnelle: la voie des semences paysannes.

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Guy Kastler : On ne naît pas paysan, on le devient

Je suis installé sur une ferme dans le Minervois. Je ne suis pas d'origine agricole. Je suis à  moitié suisse et issu d'une famille protestante, comme pas mal de gens ici, mais je me suis élevé à  Nîmes, et j'appartiens à  une génération qui a été très marquée par les guerres d'Algérie et du Vietnam. Entre 1969 et 1970, j'ai fait deux ans de faculté. Autant dire que j'ai suivi très peu d'heures de cours ! J'ai été très tôt sensibilisé à  l'agriculture biologique. Je suis ensuite resté 10 ans ouvrier agricole et en 1983 j'ai mené une installation progressive en pluriactivité pour ne pas m'endetter. J'étais sur un système en viticulture et ovins fromager. J'ai à  la fois réussi et échoué. Réussi économiquement et techniquement parce que j'ai produit pendant 20 ans pour élever ma famille et rembourser ma propriété, le bâtiment et quelques terres. Echoué socialement car la pression des normes sanitaires, puis celle de la chasse, instrumentalisées et exacerbées par la FDSEA, est devenue telle (avec les nombreux lâchers de sanglier, bris de clôtures, concurrence foncière) que j'en ai eu marre d'élever des brebis pour me faire bouffer les agneaux vivants. J'ai donc ressenti comme une nécessité de développer mes engagements en dehors de la ferme. J'étais depuis sa création membre de la confédération paysanne et avant cela du mouvement des paysans-travailleurs. Je me suis alors engagé au sein de Nature & Progrès dont je suis devenu salarié à  temps partiel en 2000. Puis je me suis engagé dans le mouvement naissant des semences paysannes.

Sortir des fermes pour changer l'agriculture

J'ai acquis la conviction que les paysans doivent sortir des fermes pour expliquer au public ce qui s'y passe afin de sortir de l'impasse actuelle. Ce n'est pas en restant replié sur sa ferme que l'on pourra modifier le cours des choses. Nous nous trouvons dans un rapport de force tel que si l'on ne trouve pas en dehors de la corporation paysanne le moyen de l'inverser, nous ne nous en sortirons pas. Je crois que cela est désormais bien compris et bien intégré au sein de la confédération paysanne : l'alliance avec des mouvements non agricoles est nécessaire.

Première rencontre avec la "question génétique"

J'ai été amené à  me pencher sur la question génétique par deux moments professionnels forts. Le premier, qui n'a a priori que peu à  voir avec la génétique, est celui du combat autour des normes sanitaires des fromageries. J'étais un petit transformateur, et le développement de normes de plus en plus draconiennes (HACCP) menaça les petites structures. Ces normes portaient sur l'hygiène : conçues par et pour les industriels, elles sont inapplicables pour les petits producteurs et pour les authentiques productions fermières de terroir qu'elles ont fait disparaître.

L'autre moment fort justement est lié au développement de mon troupeau. Il n'existait de races locales que pour la production de viande et pas de races laitières. En l'absence de race " indigène ", il me fallait donc trouver une race " exogène " . J'étais très tenté par la race corse pour sa rusticité, mais à  l'époque il y avait d'importants problèmes de brucellose. Je me suis rabattu alors sur sa " cousine atlantique " , la race basque. Je dois dire un petit mot sur mon système d'alors : j'étais à  peu près à  une densité de 1 brebis par hectare dans des terres de garrigue très pauvres. Le passage d'un gyrobroyeur une fois tous les deux ou trois ans pour bloquer le développement des ligneux m'a permis de passer à  deux brebis par hectare. Bref, les conditions étaient rustiques ! C'est pourquoi j'ai choisi une race laitière rustique.. Pour constituer mon troupeau, je me suis rendu sur les marchés au moment du sevrage des agneaux, et j'ai choisi à  l'oeil mes agnelles. En trois ans, sur 60 brebis, je n'en ai perdu que 2. Par contre, petit à  petit j'ai fait une sélection laitière plus sévère et je n'en ai finalement gardé que la moitié pour la descendance. Pour les mâles, par contre, je les ai choisis issus du schéma de sélection. La race basque est une petite population (120 000 têtes environ, la moitié têtes rouges que j'ai choisies, l'autre moitié têtes noires plus adaptées en montagne), dont le schéma de sélection n'a été mis en place que récemment. Dans les 10 premières années, de nombreuses bêtes de mon troupeau ont montré des symptômes de l'Agalactie contagieuse (maladie à  mycoplasme endémique au pays Basque, équivalente du KAEV des chèvres, maladie très développée dans les troupeaux intensifs gros utilisateurs du centre de sélection) c'est-à -dire des arthrites, des kératites, déséquilibre des mamelles, mammites... Je me suis penché sur le problème et j'ai alors découvert que tous les mâles du schéma de sélection étaient issus de deux élevages dont l'un du président du Centre de sélection et l'autre du meilleur troupeau au contrôle laitier. Il y a avait donc une variabilité génétique extrêmement faible. J'ai alors décidé de prendre des mâles dans d'autres troupeaux extérieurs au schéma de sélection, j'ai également effectué un travail homéopathique sur l'ensemble du troupeau, et j'ai fait évoluer les rations. Les symptômes de l'agalactie ont tous peu à  peu disparus.

Dans le même temps j'ai eu quelques animaux qui ont eu la tremblante. C'était avant la vache folle puisque c'est une vieille maladie endémique des ovins en Languedoc. J'ai d'ailleurs mangé des animaux ayant la tremblante sans attraper " la vache folle " . Alors que l'on prétend qu'il s'agit d'une maladie irréversible, j'ai également soigné ces brebis par homéophatie. Mais dans le même temps, je me suis de plus en plus intéressé aux schémas de sélection et à  la génétique.

La piste se précise: des moutons à  la vigne

Notamment j'ai observé ce qui se passait pour deux races parmi les plus atteintes de tremblante en France, la caussenarde du Lot et la Manèch. Dans les deux cas les schémas de sélection sont récents, la base est faible et le schéma est drastique. Il en a été de même il y a quelques années avec la Blanche du Massif Central, à  l'origine petite race locale lozérienne. Ce qui veut dire concrètement que l'on procède à une diminution très rapide d'un pool génétique déjà  limité ! Historiquement, les " épidémies " de tremblantes ont accompagné toutes les créations de races ovines en Angleterre, création qui se sont toutes appuyées sur la consanguinité et l'intensification fourragère.

Il se trouve alors qu'en Angleterre où sévissait la maladie de la vache folle, un agriculteur/chercheur " Mark Purdey - a défendu l'hypothèse que la maladie de la vache folle n'était pas liée uniquement aux farines animales, mais à  d'autres facteurs comme les traitements organophosphorés contre le varron, l'excès de manganèse et l'appauvrissement génétique.. Le centre de sélection français de la race laitière la plus importante (Holstein) et qui a compté le plus grand nombre d'animaux atteints par la " vache folle " ne compte que 60 reproducteurs mâles tous issus de quatre taureaux. Dans le cas de la maladie humaine de Creuzfeld Jacob, l'homozygotie génétique (au codon 129) est un facteur important de prédisposition. J'en ai conclu qu'il y a un lien fort entre appauvrissement génétique et perte de vigueur.

Suite à  ces observations et réflexions dans le domaine animal, j'ai été confronté à des problématiques somme tout similaire dans le cas de la vigne. A l'époque, en 1987, les pouvoirs publics avaient décrété le traitement obligatoire des vignes pour lutter contre la cicadelle, insecte piqueur qui propage la flavescence dorée. Il s'agit d'une maladie à  phytoplasme qui a pour effet de boucher les canaux de circulation de la sève entre les cellules de la vigne [1] : les bois restent verts, mais les feuilles jaunissent. Evidemment la perspective de devoir traiter avec des produits chimiques de synthèse a mobilisé les agriculteurs bio, comme ce fut le cas plus tard avec le varon pour les vaches.

Nous avons alors, au sein de Nature & Progrès (N&P), engagé une réflexion sur la maladie. Il y avait plusieurs témoignages qui montraient d'une part que la maladie n'était peut être pas systématiquement irréversible et d'autre part que certaines vignes pourtant envahies de cicadelles ne développaient pas la maladie. Les vignes plantées sur porte-greffe très productifs attiraient plus les cicadelles. Nous avons donc contesté la théorie officielle d'une maladie irréversible propagée par la seule cicadelle et dont le seul moyen de protection était la destruction de cette dernière par voie chimique. Nous avons mené notre propre réflexion sur la maladie. Nous avons notamment fait remarquer que des vignes plus vieilles issues de sélections massales, certaines franches de pied (sans porte-greffe), résistaient mieux, que la flavescence avait tendance à  moins s'y développer.

Nous avons alors suivi le développement historique de la maladie et essayé de voir le lien entre les replantations de vignes et la progression de la maladie au sud du massif central; nous avons noté la relation entre le retour des pieds-noirs d'Algérie qui a amené à  la relance des plantations de vigne et le début du développement de la maladie.

Nous nous sommes alors intéressés aux pratiques en cours dans les pépinières, d'où il nous est apparu: d'une part que la sélection était une sélection clonale depuis un demi siècle, et d'autre part que les traitements pourtant simples en amont " le traitement à  l'eau chaude des plants qui détruit les phytoplasmes n'étaient même pas appliqués. Cela nous a naturellement conduit à  contester la perte de biodiversité et d'adaptation aux terroirs résultant des pratiques de sélection/multiplication clonales.



1membres.lycos.fr/ipmvigne/Maladies/Flavescence_doree.htm.
Réflexions sur la dégénérescence du vivant, G.Kastler, I.Montagnon, ed Nature et Progrès, 2001

 

Le noeud gordien des semences bios

Puis est arrivé le règlement bio européen de 2002. Celui-ci stipulait que les semences et les plants utilisés en bio devaient être produits en bio. On pouvait à  la rigueur obtenir une dérogation, mais bien entendu uniquement au sein du " catalogue officiel " . Un tel système ignorait donc totalement les pratiques locales de sélection ou de conservation paysannes. Il en rendait même impossible la pratique en bio. En effet, pour avoir sa certification un paysan devait désormais " justifier de l'origine de ses semences " . Or, beaucoup de personnes, notamment en fruits et légumes, travaillaient sur des variétés locales. En céréales, les choses n'étaient pas aussi développées. Je connaissais bien un groupe de huit agriculteurs qui travaillait là -dessus dans la montagne noire. La réponse pouvait bien sûr venir de l'inscription au catalogue de ces variétés locales. Mais voilà , pour inscrire ces variétés, c'était un vrai parcours du combattant notamment dès qu'il s'agissait de passer les tests d'homogénéité, de stabilité, de valeur agronomique et technologique entièrement conçus pour l'homologation de variétés conventionnelle destinée à  l'agriculture et à  la transformation industrielle et à  la grande distribution.

La réalité se dévoile

Un groupe " bio " s'est alors constitué au sein de la Coordination nationale des semences fermières (CNDSF). Ce fut l'occasion de prendre la vraie mesure du phénomène. Nous avons piloté une enquête qui a montré qu'en marge de la légalité, il y avait de très nombreux groupes ou de très nombreux paysans qui échangeaient des semences et maintenaient de la sélection dans les fermes, que ce soit en AB ou en agriculture paysanne. A cette même occasion nous avons commencé à  rencontrer des chercheurs qui s'intéressaient à  la question.

Auzeville: le réseau fait son outing

C'est en 2003 avec le colloque d'Auzeville que le mouvement a pris corps. Ce colloque a dépassé nos espérances. Nous avons eu 350 inscrits dont 300 paysans. Dont à  peu près un tiers pratiquait la sélection/conservation à  la ferme. Le colloque a conduit à  la création du Réseau Semences Paysannes avec deux objectifs:

metttre en évidence les problèmes réglementaires qui existaient en France et en Europe et qui bloquaient le développement de ces pratiques,

favoriser la constitution d'opération de collaboration pour développer la biodiversité dans les fermes.

Nous sommes également entrés en contact avec les paysans-boulangers qui, à  partir d'Auzeville, se sont constitués en réseau. De part le retour de leur clientèle, ils ont rapidement avancé notamment sur la question de l'intolérance au gluten qui concerne principalement les variétés récentes. Dans le domaine des potagères, on assiste aujourd'hui à  des regroupements de producteurs qui pratiquent la vente directe, de jardiniers amateurs, de parc régionaux, de municipalités. On constate aujourd'hui une véritable explosion du nombre d'initiatives souvent à  partir du réservoir des amateurs. En arboriculture, on constate la même importance des associations d'amateurs. En effet, la vente de plants d'arbre fruitiers non inscrits au catalogue est libre, mais les professionnels ne peuvent percevoir les primes de plantations que s'ils plantent des plants certifiés (des clones ! ). Désormais beaucoup de professionnels font de l'expérimentation.

De la mise en réseau à  l'action collective

Ce que l'on sent maintenant très fortement, c'est ce passage de la mise en réseau à  l'action collective. On constate le même mouvement dans les autres pays européens, notamment en Italie et en Espagne. En Allemagne la situation est un peu différente car il existe de petites entreprises qui multiplient de nombreuses variétés potagères et quelques céréales en biodynamie. En Angleterre le réseau demeure fortement celui des amateurs, mais il est très puissant. Hors Europe le réseau se forme au Maghreb, en Afrique de l'Ouest, il est déjà  très développé en Inde, Asie du Sud Est et en Amérique du sud. Des paysans du RSP et des chercheurs partenaires sont allés récemment en Syrie, mais Isabelle Goldringer vous en parlera mieux que moi. Au Brésil, enfin, la sélection participative rassemble 350.000 familles de petits paysans !

Isabelle Goldringer : On ne naît pas généticienne on le devient

J'ai fait un DEA en génétique et amélioration des plantes. Comme beaucoup de généticiens j'étais animée à  l'origine par le mirage des plantes miracles, nous allions faire pousser des plantes dans le désert et résoudre définitivement le problème de la faim. Nos enseignant ont un peu tempéré notre ardeur, et il nous a été dispensé un enseignement en génétique quantitative et génétique des populations qui m'a passionné. Il y avait des champs d'application aussi bien pour espèces sauvages que pour l'amélioration des espèces cultivées. J'ai finalement été recrutée à  l'INRA sur un projet initié par André Gallais et qui portait sur une méthode de sélection dite " récurrente " . Il s'agissait de faire une sélection plus douce et plus progressive. En effet, il y a avait cette conscience que des méthodes de sélection trop rapide faisaient perdre une très grande biodiversité. Il s'agissait donc de mener une sélection plus " douce " et plus multicritères.

des lignées aux populations

Petit à petit, j'ai basculé sur un projet basé sur la notion de population et de ressources génétiques évolutives sous l'impulsion de Pierre-Henri Gouyon et d'André Gallais. Il faut savoir qu'à  l'heure actuelle, quant on parle de ressources génétiques, celles-ci sont en frigo dans des banques de graines, et on essaie de les maintenir stables, afin que cela ne bouge plus. C'est une approche qui répondait à  l'urgence de la situation (érosion génétique, disparition massive des populations de pays et landraces). Mais, il faut de la mobilité en génétique. Dans notre nouvelle approche, nous insistions sur le fait qu'il faut laisser évoluer les ressources génétiques. Le milieu, les pathogènes, le climat évoluent vite. Pour les graines conservées en banques, il se crée un décalage avec le milieu. C'est  cela que répond l'idée de Gestion Dynamique. L'idée est de procéder à des croisement multiples à large base et de suivre l'évolution de ces populations hétérogènes dans différents milieux. Nous avons alors eu une collaboration entre les lycées agricoles et l'INRA et nous avons contribué à la formation d'une nouvelle vision du blé. Nous avons notamment mis en évidence qu'il pouvait y avoir une grande diversité dans cette espèce alors que les variétés cultivées sont strictement homogènes.

De 1984 à 1994, nous avons obtenu de nombreux résultats sur la différentiation des populations de blé. Dans le sud, aux printemps plus précoces, les plantes de type " hiver " avaient presque disparu, au contraire les plantes précoces, de type " printemps étaient devenues très fréquentes, et inversement dans le Nord. Il y avait également eu une résistance à l'égard des pathogènes qui se traduisait notamment par une résistance accrue par rapport aux populations monomorphe. Mais dans le même temps, on avait toujours maintien de la biodiversité. Pour l'oïdium qui est une maladie plus complexe et plus changeante que les rouilles, nous avions observé que les plantes accumulaient plus de gènes de résistance à l'oidium. J'ai alors été contactée par des gens de la FAO qui travaillaient sur du " pre-breding " (sélection douce à partir de ressources génétiques assez diversifiées) - élargissement de la base génétique " à la ferme. Il s'agissait de rompre le schéma des frigos dont les graines ne retournent jamais dans les champs des paysans. En effet, l'utilisation de ces ressources est une pratique très ponctuelle et développée par les seuls chercheurs et sélectionneurs privés ou publics. La FAO souhaitait impliquer des paysans plus à la base pour résoudre le problème de l'uniformisation des cultures dans de nombreux pays. J'ai alors fait la rencontre de Salvatore Ceccarelli de l'Icarda (centre de recherche international, Syrie) ce qui m'a permis de découvrir toute une catégorie de personnes ayant travaillé sur d'autres stratégies que celles dont j'avais connaissance. Ces gens étaient dans les PVD et leur leitmotiv était de donner plus de choix aux paysans. En France, cette vision des choses n'existait pas. J'ai participé à la rédaction d'un livre qui collectait ces initiatives et il y a eu un colloque. Malheureusement ce n'était pas vraiment la ligne dominante à la FAO et le travail ne s'est pas maintenu. J'avais toutefois créé des liens. Pourtant à ce moment là j'étais bien persuadée que quel que soit l'intérêt de ce travail pour les PVD, il n'avait en France aucune implication. C'était d'ailleurs ce qui se disait couramment à l'INRA, alors...

A  la rencontre de l'AB

Les choses auraient pu en rester là si je n'avait participé à une colloque INRA en 2002 sur l'AB. J'ai donc écouté les exposés et là " ô surprise " il était question de conditions difficiles, d'hétérogénéité des situations, de nécessité d'adapter les semences d'un lieu à un autre, tout ce dont il était question en Syrie, au Maroc, aux Philippines ou en Amérique du Sud ! J'ai alors pris la parole pour dire que ces enjeux étaient exactement ceux auquel répondaient les démarches de sélection participative ! Qu'il fallait des variétés non fixées, plus optimales sur le long terme que des variétés fixées et une sélection par les paysans dans leur milieu. Evidemment, un sélectionneur (Ets Benoist) a tout de suite pris la parole pour dire qu'il n'y avait pas lieu de mettre en place de sélection participative et que les semenciers allaient faire pour la bio des variétés adaptées. Sauf qu'il y avait dans la salle Patrice Gaudin [1] et d'autres paysans bios qui sont tout de suite venu me demander mes coordonnées.

Guy Kastler: Je dois dire que pour nous cette intervention venu de l'interne de l'INRA était une bouffée d'oxygène. Nous en avions rencontré des chercheurs auparavant qui nous disaient que nous étions des menteurs, que tout cela n'existait pas et ne pouvait exister. C'était la première fois que j'entendais un chercheur dire ce que nous nous épuisions à dire. Et je croyais qu'en France un tel chercheur n'existait pas. C'est la très grande force de la mise en réseau transversale (croisement des milieux socio-professionnels).

Isabelle Goldringer: Quant à moi cette rencontre a contribué à éclairer rétrospectivement mon parcours. A l'origine je ne me définissais pas du tout comme une sélectionneuse. Je ne voyais pas du tout comment développer des initiatives comparables à celles de l'ICARDIA. Et tout à coup je me suis retrouvée face à des gens de personnalité et d'initiative. Cela ouvrait grandement les perspectives. Toutefois, en France, chacun au sein de cette mouvance avait ses idées sur la question. 2003-2006 a été une période de maturation. Nous avons commencé à répondre à des appels à projets, ce qui nous a amené à formuler des projets. Ils ont tous été refusé (sauf un projet accepté par le BRG, Bureau des Ressources Génétiques, plus axé sur les aspects de gestion à la ferme de ressources génétiques), mais cela a tout de même permis de les mûrir. Nous avons organisé des échanges paysans/labo. Je me souviens très bien de la têtes des paysans quand ils ont visité notre laboratoire de biologie moléculaire de l'INRA, c'était presque l'antithèse de leurs champs (là je n'ai pas bien noté l'expression employée par Isabelle : antithèse est très bien). Puis avec Christophe Bonneuil, nous sommes allés en Syrie pour échanger avec des chercheurs et des paysans de là-bas. Les choses sont devenues plus mûres pour établir un projet qui nous corresponde pleinement. Il convient à ce stade de s'étendre un peu sur le " modèle syrien " .

Le modèle syrien

Le projet a commencé dans les années 1990 à l'initiative d'un chercheur italien, Ceccarelli, une personnalité hoirs norme. Il a travaillé sur l'orge. Il existe en Syrie officiellement un système assez proche de celui de la France avec même un monopole d'état. Mais en fait les variétés officielles ne sont pas utilisées. Les paysans utilisaient des variétés locales. Toutefois il faut insister sur l'extraordianire hétérogénéité des situations agricoles. Il existe des zones riches, irriguées, et des zones sèches à la limite des 200 mm d'eau. Ceccarelli dans ce contexte a mené pendant plus de dix années une sélection en partant des variétés locales traditionnelles, mais aussi variétés anciennes et d'espèces sauvages. L'opération repose sur plusieurs principes:

1) Un brassage très large avec des orges sauvages, qui implique un recensement général et des croisements,

2) Une multiplication en station à l'ICARDA jusqu'en F3 en autofécondation,

3) Une distribution dans les villages à des agriculteurs référents, les paysans choisissant les descendances de croisements qui répondent à leurs exigences (orage à grain noir ou blanc, 6-rangs ou 2-rangs, etc)

Ils produisent ainsi 200 variétés en ségrégation chaque année. Un dispositif de répétition est mis en place: les paysans conservent leurs pratiques locales mais avec des répétitions et des témoins. Il s'agit vraiment dans cette phase d'une sélection paysanne où les chercheurs ont pour principale fonction de donner des informations sur les familles (F3) qui sont évaluées. Quelques mesures sont effectuées à l'Icarda notamment pour la verse. Les paysans ont leurs propres observations selon leurs critères, comme par exemple un test manuel pour veiller à ce que les barbes ne blessent pas les animaux. En Syrie, l'orge est soit pâturée soit récoltée, mais elle est souvent à destination animale.

Les paysans syriens ont tendance à choisir des familles plutôt homogènes. Pour répondre à cette attente, à l'Icarda 200 à 300 épis sont récoltés par famille pour distribuer une semence plus homogène l'année suivante. C'est un point important, car il se trouve qu'en Syrie la tradition de sélection des épis avait disparu, ce qui n'est pas le cas en Erithrée ou en Ethiopie où les paysans choisissent les épis qui formeront la génération suivante. Salvatore tient à cette sélection massale, et espère pourvoir aller vers cette approche sans brusquer les paysans syriens ; en effet, certains d'entre eux se souviennent que cela existait du temps de leurs parents ou grands-parents.

A la fin du processus le paysan, qui a testé de nombreuses variétés choisit celle(s) qu'il conserve, et celle(s) qu'il abandonne.

La première année d'évaluation, sur 200 une soixantaines de variétés ont été retenues souvent 4 ou 5 par agriculteur. Ce n'était pas nécessairement les mêmes d'un village à l'autre selon les conditions environnementales. Chacun ensuite poursuit sa sélection de manière indépendante ce qui produit une diversification très forte. L'ICARDIA aide ainsi les producteurs à être autonomes en matière de semences, ce qui nécessite des machines de tri. Certains paysans multiplient pour eux mêmes dans un premier temps puis commencent à en vendre à leurs voisins. Comme je l'ai dit il existe en Syrie une réglementation comparable à celle de la France, mais il existe une tolérance très large. Ainsi les paysans vendent-ils les semences environ 20 % plus chers que les grains et les variétés se font parfois rapidement une renommée.

Du manière générale ce travail en réseau, parce qu'il laisse une grande lattitude demande d'être très structuré et très organisé pour la structure d'appui. L'ICARDA compte 4 chercheurs et 5 ou 6 techniciens. Face au succès rencontré sur l'orge l'ICARDIA songe à se développer cette approche sur d'autres plantes comme la lentille et le pois chiche.

Le non-modèle français

En comparaison de ce qui se passe en Syrie, il se passe bien peu de chose du côté recherche en France. Quelques programmes qui démarrent, notamment un avec Martin Wolfe qui a publié dans Nature. Il fait une sélection à partir des mêmes populations de départ chez les bios et les conventionnels en comparant deux types de sélection. Mais jusqu'où cela est-il " chez les agriculteurs " ou " avec les agriculteurs "  ? En Grande-Bretagne il existe des projets même si dans le cas britanique il est plus juste de parler d'entrepreneurs agricoles plus que de paysans.



[1] NDLR DL  Patrice GAUDIN est notamment co-auteur de Cahier technique : "Variétés paysannes de maïs et tournesol pour une agriculture écologique et économe" / Patrice GAUDIN / BRENS [FRANCE] : RESEAU SEMENCES PAYSANNES - 2009  http://abiodoc.docressources.fr/opac/index.php?lvl=publisher_see&id=1056

Autres infos glanées sur la selection participative auprès de differents acteurs :

Un réseau né en 2003 http://www.semencespaysannes.org/pourquoi_ce_reseau_3.php

UMR CEFE du CNRS -Département Biologie des Populations www.cefe.cnrs.fr/ibc/staff/Sophie_Caillon.htm