L'agroécologie, l'avenir de l'agriculture

Les syrphes, indicateurs de biodiversité©

 

par Jean Pierre Sarthou   (paroles d'agronomes en 2010 à Villarceaux) 

L'agroécologie, génie des agroécosystèmes, regroupe l'ensemble des savoir-faire visant à aménager un agroécosystème pour le rendre durablement productif: la gestion des "délaissés", haies, bosquet, bandes enherbées, mares... devient un élément structurant des pratiques agricoles. Il s'agit d'optimiser la gestion de la faune et de la flore auxiliaires et de les insérer réellement dans une approche globale de la production agricole.

 

 

 

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L'agriculture sera agroécologique ou ne sera pas

Le fil directeur de mon intervention sera de montrer comment je suis arrivé à la conviction que l'ère de l'agrochimie est parvenue à son terme et que l'agroécologie est et sera la seule alternative durable pour une agriculture productive et économe.

Premières années premiers contacts

Je ne suis pas né dans une famille d'agriculteurs. Mon parent le plus proche exerçant ce métier était un grand oncle. Il était agriculteur sur la ferme que j'habite actuellement et où je passais des vacances. Je suis en effet originaire du Béarn, dans le piémont pyrénéen, une région agricole dans laquelle les gens restaient discrètement attachés à leurs traditions. J'ai eu l'occasion de côtoyer ce que l'on pourrait appeler des “ paysans de base ? : des femmes et des hommes qui par certains aspects vivaient comme au siècle dernier avec parfois ni électricité ni eau courante. Cela ne les empêchait pas de faire des jardins tout à fait remarquables. Tant et si bien qu'à 15 ans je voulais profondément être paysan. Je suis parti faire une terminale D', la bien nommée, une terminale préparant à l'agriculture.

Jeu de l'oie de l'agronome

Un événement familial majeur, la mort de ma mère, deux mois avant le bac, a mis fin brutalement à une forme d'insouciance romantique, j'ai du en rabattre de mes rêves pastoraux. Je me suis plus accroché et le directeur m'a fait remarquer que, compte-tenu de mes résultats, il aurait été dommage de ne pas faire plus d'études. J'ai donc fait un BTS qui a bien marché. Je me suis alors dit que cela vaudrait la peine d'aller encore plus loin pour être ingénieur agronome. J'ai postulé pour une deuxième année de Deug à la fac mais l'on m'a mis directement en licence. Je devais donc passer une maîtrise pour rentrer en 2ème année d'agro. Il me manquait quelques bases en sciences fondamentales, mais finalement je suis entré en 2ème année d'agro à l'ENSAT, l'Ecole Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse. En troisième année, j'ai suivi une spécialisation en protection des cultures. En quelques années, j'étais passé d'un BTS production animale à la protection des cultures tout en passant par la case de la fac où j'avais abordé les questions de biologie des organismes et des écosystèmes. A l'ENSAT, ce que j'ai d'ailleurs recherché, c'était l'interface agronomie/écologie et notamment la lutte biologique. J'ai d'ailleurs fait mon mémoire de fin d'année avec Serge Kreiter, Professeur à l'ENSA de Montpellier, sur la lutte acariens contre acariens dans les Vignes. En effet, dans le Gaillacois et le Frontonais il y avait des viticulteurs qui rencontraient de gros problèmes d'acariens, et j'ai eu comme mission d'en convaincre quelques-uns de ne pas traiter pour voir comment évolueraient les populations. Nous avons alors fait venir de Suisse des bandes de feutrine peuplées de phytoséides (environ 2000 par bande). On mettait une bande tous les huit ceps et l'on suivait la dynamique des phytoséides ainsi que des acariens rouges et jaunes. Les agriculteurs n'ont donc pas traité et effectivement les phytoséides ont contrôlé la population d'acariens rouges et jaunes. C'était une démonstration impressionnante de la puissance que pouvait receler les pratiques de lutte biologique.

Lutte biologique et agroécologie

Mais dans le même temps, j'ai fait un inventaire des phytoséides dans les vignes alentours. Et de manière récurrente, les vignes qui n'avaient pas de problèmes d'acariens, hébergeaient une bonne population de phytoséides “ indigènes ? . La lutte biologique telle que je l'avais pratiquée avec les bandes de feutrine consistait à introduire un auxiliaire, mais la présence naturelle d'auxiliaires dans certaines vignes soulevait la question de la manière de les maintenir et de l'existence d'un équilibre naturel susceptible de les maintenir. C'est toute la différence entre la lutte biologique simple qui remplace les produits chimiques par des prédateurs, et l'agroécologie qui est un génie de l'agroécosystème visant à un équilibre productif qui préserve l'environnement comme je le développerai plus tard.

Le détour austral

Après mon diplôme, j'ai fait mon service militaire dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises, à Kerguelen. Cela a été un grand bol d'air, au figuré... comme au propre ! Comme j'ai toujours été un accro de montagne et d'escalade y compris sur glace, j'étais comblé avec le froid, la mer, les glaciers, les animaux sauvages. J'ai travaillé sur les albatros, les manchots, les éléphants de mer. Le dépaysement était total. Je peux raconter une anecdote pour montrer à quel point ma perception du temps, de la vitesse et de l'espace en fut ensuite modifiée. Treize mois plus tard, au retour des Kerguelen et lors de notre passage à La Réunion, nous avons loué une voiture avec des camarades. C'est un copain qui conduisait et nous étions tous terrorisés tant il conduisait vite... Selon notre jugement car tout le monde nous dépassait ! Nous avons alors regardé le compteur, il était à 70 km/h. Voilà qui donne la mesure du dépaysement. Il était même à certains égards trop grand. Je n'avais en effet pas préparé mon retour, et ce fut un choc. La société métropolitaine me révoltait, je n'avais pas envie de travailler car j'étais désormais à 100.000 lieux du travail et de l'agriculture. J'ai tout de même monté un diaporama dont j'aurais pu vivoter quelques mois. Aujourd'hui, quand je suis consulté par un étudiant tenté par ce genre d'expérience, je l'encourage à l'entreprendre mais je l'invite aussi à bien anticiper et à préparer son retour.

Le destin hésite

Quoiqu'il en soit, il a bien fallu atterrir. Ma compagne avait trouvé du boulot chez Ciba, c'était un travail bien rémunéré sur Paris. J'ai alors trouvé une place pour faire au Canada une thèse d'entomologie forestière. Mais après mon séjour austral cette nouvelle séparation d'avec ma compagne était un peu difficile à vivre. Or, je pouvais difficilement lui demander d'arrêter son boulot pour me suivre. Je me suis dit qu'il fallait être moins égoïste et finalement, c'est moi qui suis resté à Paris. En même temps, les Kerguelen avaient été une profonde prise de conscience des problèmes environnementaux, je fus saisi au retour par le contraste entre cette terre quasi vierge et foisonnante de vie, et nos pays industrialisés où la nature n'existe plus que par bribes. Pour décrire mon état d'esprit d'alors je dirais que je me disais: “ la Terre a pris un tel coup qu'il m'est impossible de vendre des produits phytos ? . J'en étais psychologiquement et presque physiologiquement incapable. Je me suis alors intéressé à l'Agriculture Biologique dont on ne m'avait pas parlé à l'ENSAT. J'ai alors rencontré Philippe Desbrosses, un des papes de l'agrobio. C'était vers la fin de l'ACAB (Association des Conseillers en Agriculture Biologique). J'ai également lu La révolution d'un seul brin de paille de Fukuoka. C'était passionnant et je me suis dit: “ ça, c'est la vraie agriculture ? . C'est aussi l'époque où se créait Ecocert pour le contrôle suite à la demande des pouvoirs publics que ce dernier soit effectué par des structures distinctes des structures de conseil et de développement. J'ai donc été embauché par Ecocert, cabinet de contrôle. Pendant un an et demi j'ai contrôlé des exploitations de la Seine Maritime à l'Yonne. On était mal payé et je dormais souvent sous la tente. En fait au point de vue financier, c'est mon épouse qui payait tout... grâce à Ciba ! Ciba a donc subventionné l'agriculture biologique à son insu. Au final, la seule chose que je me sois payée c'est une longue-vue pour l'ornithologie. J'en ai eu marre et j'ai demandé à William Vidal, le patron d'Ecocert, une place dans le sud. Ma femme a de son côté refusé d'aller en Suisse et a obtenu une mutation dans le sud, mais cela a été assez mal vu et elle l'a finalement payé cher en terme de carrière. William Vidal m'a demandé alors de lui donner franchement mon avis sur Ecocert. Je le lui ai donné et... il a nommé quelqu'un d'autre au poste que j'avais en vue ! Direction de Ciba et d'Ecocert, même combat ?

Comment on s'enracine

Au bilan, ma femme avait sacrifié sa carrière, nous en avions conscience, et je n'avais pas de bonnes perspectives au sein d'Ecocert. Je suis alors retourné à l'ENSAT voir un prof, et je lui ai fait part de ce que j'avais vu en Bio, les haies et les auxiliaires, durant mon séjour chez Ecocert. Il m'a alors dit: “ Ok, je te prends en thèse, mais débrouille toi pour le reste ?. J'ai finalement trouvé les financements pour une thèse sur le thème "diptères syrphidés auxiliaires des cultures". J'avais pris le puceron comme modèle de ravageurs, d'une part parce que c'est un vrai nuisible et d'autre part parce que la plupart des végétaux naturels ont des pucerons. J'avais vu l'intérêt des nurseries à auxiliaires, ces lieux en dehors des cultures où les auxiliaires peuvent se développer. En effet, si de nombreux ravageurs " comme le puceron " sont spécifiques d'une plante ou d'une famille de plantes (puceron du pois, puceron du blé, etc...) leurs prédateurs leur sont communs. L'un des principes du génie agroécologique est de jouer sur ce principe en maintenant des zones accueillant des phytophages distincts de ceux des plantes cultivées mais partageant les mêmes prédateurs ! ! J'avais donc ce principe en tête. Quant au choix de l'auxiliaire, la coccinelle et la cécidomyie étaient déjà très documentées, on vendait même déjà des larves de coccinelles pour les cultures sous serre. En revanche, les syrphidés, en dépit de leur omniprésence dans les inventaires n'étaient pas étudiés en France. Il y avait bien eu un chercheur, mais il était mort à 40 ans et personne n'avait pris sa suite et l'INRA d'Antibes a concentré tous ses moyens sur un seul modèle, la coccinelle.

Il vaut la peine de signaler qui finançait ma thèse. J'ai proposé cette étude à l'Union des Sociétés des Autoroutes à Péage ! Il s'agissait d'évaluer les populations de syrphidés sur les zones d'emprise des autoroutes par rapport aux zones travaillées par l'Homme. Les abords des autoroutes sont en effet plus riches qu'on ne le croit et constituent d'importantes zones refuge.

De la biodiversité aux bio-indicateurs

Cela ne constituait qu'une partie de ma thèse, pour le reste je souhaitais faire l'inventaire de tous les écosystèmes possibles. Mais j'ai alors découvert qu'il existait un nombre considérable d'espèces de syrphes " à l'heure d'aujourd'hui, 520 identifiées en France " mais seulement 4 à 6 vraiment utiles à l'agriculture. Il n'était pas question de faire un inventaire des 520 espèces, je manquais de moyens pour cela. Je me suis donc intéressé aux espèces qui constituent des “ bio-indicateurs ? caractérisant l'état écologique d'un agroécosystème. A l'ENSAT on m'a dit “ ça devrait se développer. Il faudrait une équipe et un enseignement."

Faire partie du paysage: stratégie commune aux syrphes et aux agroécologues

Durant les deux dernières années de ma thèse, j'avais eu un poste d'ATER (Attaché Temporaire d'Enseignement et de Recherche). Après ma thèse, je suis resté deux ans à l'ENSAT "comme clandestin". mais j'étais financé en nature: en matériel, en occupation de bureau. J'ai monté une équipe de recherche, dans laquelle je ne figurais pas. A l'époque on disait partout: “ formez une équipe, sinon vous n'aurez pas de crédit ? . Nous nous sommes réunis avec un collègue entomologiste, un autre spécialiste des Systèmes d'Information Géographique, un troisième spécialiste de la télédétection (pour décrire les paysages sur de grandes échelles) et enfin un agronome généraliste, bref des "SDF" de la recherche, et on a monté une équipe qui a fini par être reconnue par l'INPT (Institut National Polytechnique de Toulouse) dont l'ENSAT fait partie. En 1998, j'ai enfin obtenu un poste d'agroécologue-entomologiste. Puis l'INRA est venu nous chercher et nous avons créé une UMR (Unité Mixte de Recherche) intitulée “ Dynamique forestière dans l'espace rural ?.

L'UMR travaille notamment sur la multifonctionnalité des petites forêts des coteaux de Gascogne. Je travaille plus particulièrement sur la façon dont une espèce de syrphe en utilise les lisières Nord/Sud. Cela dépend de la structure du paysage. Il y a notamment " c'est mon hypothèse " un lien très fort avec la disparition des prairies naturelles. En effet, une partie des femelles reste active en hiver. Il y a alors peu de fleurs, essentiellement des pissenlits qui se trouvent dans les jachères et les prairies naturelles. Un hiver même peu froid, mais long, peut voir la disparition quasi totale de la population.

Les mues de l'agroécologie

Au début, je donnais des cours d'entomologie jusqu'au retour d'un collègue auquel j'ai laissé ces enseignements. J'ai alors enseigné les bases de l'écologie. Comme nous voulions développer l'équipe, nous avons demandé un poste d'écologue. On a eu une écologue et j'ai alors pu développer vraiment l'agroécologie. Nous avons maintenant un module de 60 heures intitulé "Biodiversité et Gestion de l'Espace" dans lequel je fais 20 h d'Agroécologie ; les deux autres sous-modules étant Biodiversité fondamentale pour l'un, et Biodiversité et gestion forestière pour l'autre. Pour la petite histoire, j'ai commencé par intituler mon cours “ Biodiversité et agroécosystèmes ? . Maintenant, je l'appelle agroécologie, et à terme, je souhaite faire un module complet intitulé “ Génie agroécologique ? . Tout le monde met du Génie partout, et je pars du principe que pour être pris au sérieux il faut aussi se prendre au sérieux et ne pas avoir peur d'utiliser des mots forts. D'ici un ou deux ans j'espère avoir fait passer l'idée de génie agroécologique. En France, la littérature est dramatiquement absente sur le sujet, mais il existe pas mal de choses aux USA (Altieri, Gliessman).

Pour l'instant, ces enseignements gardent un caractère optionnel, mais le thème rencontre les préoccupations et l'intérêt de nombreux étudiants. Notamment, j'introduis assez vigoureusement le thème en dressant un panorama complet et assez sombre des impasses actuelles de l'agriculture ; au bout de 4 h, les étudiants sont souvent secoués mais je finis en indiquant qu'il existe des solutions. A la fin de l'introduction, cette année, un groupe d'étudiantes est venu me voir pour me dire qu'il fallait que je donne cette introduction en première année. Elles considéraient que ce module ne devait pas être optionnel (y assistait tout de même déjà un tiers de la promo). Ma collègue d'écologie m'a d'ores et déjà demandé de faire ces quatre heures introductives dans son module de première année. Ce type d'approche rencontre donc les interrogations de fond de nombreux étudiants.

De l'art du camouflage

Avec un collègue, dans le cadre de la réforme du 3-5-8 (licence, master, thèse) nous avons défini un projet de DAA à part entière, à cheval sur l'agronomie et l'agroécologie que nous avons dénommé “ Systèmes de Production, Environnement, Territoire ? pour que cela ne fasse pas trop écolo.

Introduire la problématique de l'efficience énergétique

Concernant les 4 heures que j'aurai en première année, je pense que je vais faire passer à peu près le même message en essayant d'introduire davantage les notions d'efficience énergétique et de thermodynamique. Je souhaite introduire l'application de ces principes aux écosystèmes et bien faire comprendre aux étudiants que la productivité actuelle est liée à une injection permanente et colossale d'énergie fossile, et qu'il y a une supériorité énergétique de l'agriculture autonome.

Auprès des acteurs

Autre signe fort de la mutation en cours, les Chambres d'Agriculture deviennent également de plus en plus demandeuses de sensibilisation sur les questions de biodiversité. Mais il faut bien dire que la biodiversité, c'est "la bouteille à l'encre" ! Un écheveau dont tous les fils sont intriqués. Il est vain de ne la voir qu'au niveau spécifique. Il existe de la biodiversité au niveau des gènes, des populations, des espèces, des écosystèmes, des paysages. La biodiversité, c'est tout cela. On peut caractériser sur le terrain au moins trois niveaux :

- la composition, c'est à dire la liste des espèces,

- La structure, les relations entre espèces et comment les regrouper,

- Les fonctions: patrimoniale, agronomique et écologique.

De la biodiversité des écosystèmes

Un mot sur ce dernier point.

a) la fonction patrimoniale c'est la biodiversité qui crée par exemple un paysage reconnu comme remarquable par un grand nombre de personnes, ou une espèce rare et jugée précieuse comme le faucon pèlerin.

b) La fonction écologique c'est celle qui tend à assurer la stabilité et la productivité du système. Là il faut ouvrir deux débats : celui du lien entre stabilité et biodiversité des écosystèmes et celui du lien entre biodiversité et productivité.

Biodiversité et stabilité.

Pendant longtemps la corrélation entre les deux est apparue comme une pétition de principe des écologues. Mais je crois que, désormais, l'on peut répondre par l'affirmative. Plus un système est riche et plus il est stable en cela qu'il recèle des capacités accrues de résilience. En effet il faut rentrer un peu dans le détail. Le travers qu'il faut éviter c'est d'abord d'entrer dans un utilitarisme strict en proclamant que toute espèce remplit une fonction donnée dans un écosystème donné à un moment donné et qu'elle est irremplaçable. En fait, le baroque existe dans la nature, avec pléthore d'espèces qui "ne servent à rien". Ou plus exactement plein d'espèces qui s'insèrent dans un écosystème, certaines pouvant disparaître sans pour autant que l'écosystème s'écroule. Tout simplement parce que d'autres espèces déjà présentes peuvent prendre leur place. On distingue donc pour un écosystème donné des espèces clef-de-voûte, indispensables, et des espèces non indispensables. Des espèces clefs de voûte, il n'en existe pas tant que cela. On peut, dans des conditions données et à un moment donné, concevoir de réduire chaque écosystème à un nombre plus limité d'espèces que l'on en rencontre dans la nature. Toutefois, si le système subit tout à coup des fortes variations extérieures, sa diversité peut se révéler indispensable pour restaurer son intégrité et retrouver son équilibre d'avant la perturbation. C'est davantage la fonction des espèces présentes dans un écosystème qui fait l'importance de chacune et de l'ensemble, que le nombre d'espèces pour lui-même. C'est en cela que la biodiversité est d'abord un facteur de résilience même si à un instant "t" elle paraît inutile.

Biodiversité et productivité

Les écologues se posent évidemment la question de la relation entre biodiversité et productivité. Autrefois, on disait sans hésiter que plus un système est riche et plus il est productif en biomasse. Mais il y avait d'importants contre-exemples, notamment celui des zones humides tels que les estuaires pauvres en espèces mais productifs, et certains agrosystèmes moyennement riches mais également productifs (ce dernier exemple est très critiquable car l'Homme intervient fortement pour augmenter artificiellement sa productivité). Un programme européen a été conduit par 8 équipes. Les chercheurs ont suivi des prairies naturelles dans lesquelles ils ont relevé le nombre d'espèces. Le résultat est que plus il y a d'espèces, plus la prairie est productive. Il y a également eu une expérimentation aux USA ayant mis en jeu 22 mélanges prairiaux. Au début des associations, ils ont noté peu de différences entre les mélanges. Mais les différences se sont révélées avec le temps et au bout de 10 ans, l'écart de productivité allait de 1 à 2. Sur le moyen terme, la richesse spécifique augmente la productivité. Au passage, cela prouve que certaines pratiques traditionnelles des agriculteurs, telles que les cultures en mélange, étaient bien fondées. Nous avons validé ce qui avait été observé empiriquement. Cela me fait penser à des agriculteurs que j'ai rencontrés et qui ont des résultats assez exceptionnels dans ce domaine. Alors que je faisais la tournée de mes pièges à insectes sur le terrain, je suis passé au bord d'une parcelle où l'agriculteur cultivait simultanément 5 espèces : blé, orge, avoine, vesce, pois. Quand je raconte cela à mes étudiants ils sont sidérés. Pour la récolte, l'agriculteur joue sur la précocité des variétés de chaque espèce. En 2003 lors de la sécheresse, alors que la plupart des agriculteurs ont fait 18-20 qtx de blé, il a fait en tout 42 qtx ! Le mélange est, grosso modo équilibré. Dans un tel système il n'y a presque même plus besoin de rotations !

Quand on discute de ces questions avec les étudiants, de la productivité de l'agro-écologie, et quand ils s'interrogent sur les raisons du non développement de telles pratiques, j'ai coutume de leur expliquer qu'à l'heure actuelle la principale carence des sols français, ce n'est pas un élément chimique, c'est le travail. Le territoire souffre d'une déficit chronique de main d'Å“uvre.

Les trois composantes de l'agrobiodiversité

L'exemple précédent nous amène à distinguer le concept d'agrobiodiversité, c'est à dire la biodiversité qui intervient et influe sur la productivité d'un agrosystème. La logique n'est pas ici une logique naturaliste de recensement, mais une logique agronomique à des fins productives.

L'agrobiodiversité peut se diviser en trois composantes:

A) La biodiversité productive : les végétaux cultivés et leurs variétés, les animaux élevés et leurs races.

B) La biodiversité associée qui se distingue elle-même entre

B1) L'associée utile : les auxiliaires

B2) L'associée destructrice : les ravageurs, les maladies et les herbes adventices.

 

Dans ce schéma on ne prend pas en considération la biodiversité "neutre" (sans influence sur l'agrosystème) puisque l'on raisonne dans le cadre non d'un écosystème mais d'un agrosystème.

Ensuite, se pose la question de l'évaluation de la biodiversité. A partir de quand faut-il recenser une espèce ? Dès le premier individu ? A partir d'un certain seuil ? Cette question du seuil est particulièrement importante pour l'agrobiodiversité puisqu'il s'agit en général de déboucher sur des préconisations d'action. La présence d'une espèce en elle-même ne nous intéresse pas, ce n'est pas parce qu'une espèce est présente, qu'elle fait partie de l'agrobiodiversité, ce qui nous intéresse c'est une présence significative. Cela est d'autant plus vrai pour la biodiversité associée destructrice où l'on recherche des seuils de nuisibilité. Ces seuils sont relativement bien travaillés en arboriculture, par contre ils sont quasi-inexistants en grandes cultures.

La gestion des habitats

Nous avons vu tout à l'heure, dans le cas de l'étude sur les syrphidés, la distinction entre lutte biologique simple qui consiste à introduire des auxiliaires et un génie agroécologique qui consiste entre autres à maintenir sur place les auxiliaires par des pratiques adéquates. Mais on peut encore aller plus loin en distinguant trois niveaux de sophistication.

niveau 1: "primum non noscere", on s'efforce de ne pas nuire aux auxiliaires (B1), par exemple en évitant de traiter les zones refuges.

niveau 2: on essaie de mettre en place ce qui favorise B1, on parle alors de stratégie "top-down" ou descendante puisque si l'on prend en considération la pyramide alimentaire végétaux-ravageurs-auxiliaires, il s'agit de contrôler les ravageurs par le haut, par les auxiliaires.

niveau 3: on essaie de défavoriser les ravageurs, par la conduite même des cultures, c'est l'approche "bottom-up" ou ascendante.

Lorsque l'on combine les actions de niveau 2 et 3 on parle de "push-and-pull strategy". Je vais illustrer ce qui précède en développant le cas des cultures associées. Cette pratiques va d'une part favoriser les auxiliaires et d'autre part pénaliser les pucerons.

a) favoriser les auxiliaires. Les fleurs des légumineuses vont permettre le butinage de parasitoïdes, des petites guêpes qui pondent leurs Å“ufs dans les pucerons.

b) handicaper les ravageurs. La plupart des phytophages localisent leur plante hôte de manière olfactive. Il est évident qu'une grande parcelle de blé ou de pois émet un message olfactif cohérent et repérable. En revanche une parcelle en mélange émet un message brouillé. Donnons un exemple précis, dans le cas d'une plantation mixte chou/poireau, les papillons de la piéride du chou sont incapables de s'y retrouver. Concernant les pucerons, qui sont généralement inféodés à un nombre réduit de plantes hôtes et qui se déplacent par vol essentiellement passif, l'installation d'une culture plurispécifique, à base de 5 espèces par exemple, n'offre qu'une chance réduite de tomber sur la bonne plante (selon la proportion des plantes d'une même famille).

Des réussites à grande échelle

Dans un certain nombre de cas, la mise au point de stratégies "push-and-pull" a obtenu des résultats spectaculaires. L'une des réussites les plus remarquable a été mise au point au Kenya par l'ICIPE (International Center of Insect Physiology and Ecology) un organisme dirigé par un Suisse : Hans Herren. Les éleveurs Kenyans étaient confrontés à d'importants dégâts d'une pyrale sur maïs. Après quelques années de recherche, l'ICIPE a préconisé d'entourer les champ de Sudan Grass ainsi que d'une deuxième plante, qui constituaient la phase "pull" de la stratégie. L'herbe du Soudan attire fortement la pyrale qui s'y installe préférentiellement. En outre quand l'herbe du Soudan atteint un certain niveau d'infestation, elle produit un mucilage qui étouffe les larves de la pyrale. Elle offre de plus l'avantage de pouvoir être donnée en fourrage vert aux vaches ! Quant à la phase "push" de la stratégie, elle est assurée par l'implantation de la légumineuse Desmodium en mélange avec le maïs. Outre le fait qu'elle enrichit le sol en azote, elle repousse la pyrale vers la bande de Sudan grass (car elle brouille le message chimique émis par le maïs). Enfin, cette même Desmodium permet également l'élimination de la Striga, sorte de liseron, grâce à un phénomène allélopathique.

Quelques années auparavant, Hans Herren avait été à l'origine d'un très beau succès de lutte biologique, disons classique. Les producteurs de plusieurs pays africains étaient confrontés au développement de la cochenille du manioc, plante d'origine sud-américaine dont le ravageur principal avait été également introduit, par mégarde. Ce ravageur n'avait pas d'ennemis en Afrique. Hans Herren est alors retourné dans le berceau d'origine pour sélectionner, parmi les ennemis de la cochenille, un parasitoïde à fort potentiel de dissémination. Il l'a introduit dans plusieurs pays et, au bout de 3 ans, plus de 90% de la surface en manioc était protégée contre le ravageur sans qu'apparemment aucune autre espèce ne souffre de l'introduction du parasitoïde.

De l'allèlopathie

L'allèlopathie est un phénomène assez fréquent chez les plantes. Ce sont en général des alcaloïdes produits au niveau des racines. On connait même des cas d'auto-intoxication ! C'est ainsi le cas de la piloselle, elle produit en permanence un alcaloïde ce qui lui permet de se développer en cercles concentriques. Mais au centre du cercle, la concentration devient telle que le pied mère finit par en mourir. Il faut attendre que la pluie ait assaini le sol pour que des plantes se réinstallent. Beaucoup de variétés anciennes de céréales avaient des propriétés allélopathiques. C'est le cas notamment du seigle qui est souvent introduit dans la rotation pour résoudre les problèmes d'adventices dans les systèmes sans labour (au Brésil notamment).

L'art de contourner les boîtes noires

Nombreux sont les savoirs qui existent encore chez les paysans mais qui sont peu retranscrits. Ces savoirs sont issus d'une recherche empirique. La recherche empirique s'intéresse au résultat final en laissant des boîtes-noires : des phénomènes que l'on constate sans pouvoir les expliquer. C'est sans doute le boulot des chercheurs que d'ouvrir ces boîtes noires, mais de manière générale il faut admettre leur existence, au moins à certains moments, pour avancer. Or, en France, pays de Descartes, on n'aime pas trop laisser derrière soi des boîtes noires, ce qui peut freiner la recherche de solutions. Il faudrait faire plus de place à ce qui fait la force de la recherche empirique : le pragmatisme.

La biodiversité banale et l'intégrité des milieux

Tous ces aménagements marchent d'autant mieux qu'ils sont mis en place dans un environnement intègre. Ils marchent notamment mieux en AB qu'en conventionnel. Cette notion d'intégrité des milieux par opposition à un milieu dégradé est cruciale. Cela fait écho à ce dont nous parlions précédemment sur la résilience en lien avec la biodiversité.

Or, il existe un moyen d'évaluer l'intégrité écologique d'un milieu par quelques indicateurs. Dans le cadre d'une thèse à l'ENSAIA de Nancy, un ancien étudiant de l'ENSAT, Frank Pervanchon, a mis au point un indicateur prédictif de biodiversité pour les prairies naturelles. Cette évaluation de l'intégrité écologique du milieu prend tout son sens pour l'évaluation qualitative des Surfaces de Compensation Ecologique ou Surfaces de Régulation Ecologique. C'est en effet une chose de demander que dans un agrosystème les SRE représentent 10% de la surface (évaluation quantitative) et c'en est une autre que d'évaluer la qualité de ces surfaces et savoir ainsi si on les gère bien. En effet, il faut bien réaliser que ces surfaces non directement productives sont des surfaces à gérer.

Prenons l'exemple d'un animal comme le syrphe. Pour boucler son cycle reproductif, celui-ci a besoin d'une diversité de ressources qu'il trouvera dans divers milieux. Les femelles, comme nous l'avons dit, ont besoin de lieux pour passer l'hiver. Il ne suffit donc pas d'avoir un milieu accueillant au printemps et en été, il faut aussi un lieu accueillant en hiver. Globalement il faut un maximum de ressources pour un maximum d'auxiliaires toute l'année, et plus le milieu est riche et plus l'éventail d'auxiliaires est large.

Il faut se pénétrer de l'idée qu'une zone banale sans intérêt à un moment donné peut jouer un rôle décisif en cas d'aléas climatiques. Je veux donner ici un exemple simple. Durant l'été 2003, toute la végétation était desséchée dans les environs de mon domicile, comme en de nombreux autres endroits en France. A tel point que j'ai mis le feu à mon gazon pour faire un coupe-feu au cas où un incendie se déclarerait dans les chaumes nous entourant. Je me suis dit alors: "Dans cet univers absolument desséché, si j'étais un auxiliaire aphidiphage, où irais-je passer l'été ? Seule solution, la mare à sec de mon jardin au milieu de laquelle quelques pieds de massette (Typha latifolia) étaient encore verts et turgescents. J'y ai trouvé une colonie de pucerons, hôte de deux larves d'Aphidolethes aphidimyza (cécidomyie,), d'une larve de Scymnus subvillosus (petite coccinelle noire), d'une larve d'Episyrphus balteatus (syrphidé) et de deux larves de Paragus quadrifasciatus, autre syrphidé, seule espèce non auxiliaire parmi ces aphidiphages. Ce milieu était complètement différent de leur milieu d'origine, c'était une zone “ inutile ? en période normale et pourtant c'était bien ce milieu “ inutile ? qui permettait à tout ce petit monde de traverser cette période exceptionnelle.

Évaluation de la qualité des surfaces de régulation écologique

Lorsque l'on n'a pas les moyens de suivre sur le long terme un milieu et de constater par soi-même l'importance d'une mare à un moment particulier, ni le temps de faire un inventaire de toute la biodiversité auxiliaire, comment évaluer à un instant "t" la qualité de ses surfaces de régulation ?

Il faut bien sûr faire un inventaire des types de SRE: bandes enherbées, talus, haies, mares, bosquets, etc... Il faut ensuite donner une note pour évaluer le potentiel maximal théorique. Pour cela nous avons repris le principe de l'IBGN utilisé en hydrobiologie. Il s'agit d'un outil biologique pour qualifier les cours d'eau à partir de quelques espèces. Un tel système n'existait pas pour les milieux terrestres. Il existe aujourd'hui, ainsi qu'une base de données et un modèle prédictif pour caractériser les habitats qui s'appuie notamment sur les syrphes.

Pourquoi les syrphes ? Si vous prenez un écosystème complexe, par exemple une forêt, il recèle de nombreux microhabitats (disons "niches écologiques" pour simplifier). On peut même dire qu'il recèle une quasi infinité de microhabitats : cela va du sol et des racines à la canopée en passant par la strate herbacée, buissonnante, arbustive (pour les pucerons par exemple), par le vieil arbre moribond (pour les coulées de sève) ou mort debout ou couché (pour le bois décomposé), etc... Évidemment ces niches sont plus ou moins présentes. L'action de l'homme peut en éliminer certaines. Ceci est vrai pour tous les écosystèmes. Le niveau d'intégrité écologique, c'est le niveau de diversité de microhabitats que l'homme laisse subsister. Face à cette situation, on peut:

a) faire le tour de tous les végétaux d'une forêt (arbres, arbustes etc.) pour en recenser tous les microhabitats,

b) ou se servir des invertébrés qui utilisent les microhabitats. Encore faut-il connaître les bestioles : leur identité et leur bio-écologie. Pour cela, l'idéal serait de toutes les capturer, ce qui est impossible ; de plus, il y a plein d'espèces dont on ignore tout ou partie du mode de vie,

c) il faut donc trouver un compromis entre le faisable et le souhaitable. Si l'on met bout à bout toutes ces contraintes, les syrphidés sont un des meilleurs indicateurs de diversité des habitats et microhabitats, donc de l'intégrité de l'écosystème même si les coléoptères donnent aussi des renseignements, d'ailleurs souvent complémentaires pour la guilde saproxylique.

Nous avons désormais un modèle qui, au terme du recensement des habitats va nous donner une liste d'espèces prédites: la liste des espèces de syrphes que l'on s'attend à voir d'après la nature des habitats et de la région d'Europe concernée. On piège alors les individus et l'on se trouve devant trois cas de figure:

1)des espèces prédites et observées: ok elles sont au rendez-vous.

2)des espèces prédites et non observées: absence, pas toujours évidente à analyser

3)des espèces non prédites mais observées: c'est la catégorie qu'il faut réduire notamment en recherchant des habitats que l'on n'a pas vus, tels que des bas-fonds humides, des mares auxquels ces syrphes sont attachés.

De ce point de vue, le modèle s'est révélé robuste car en général là où nous avions des espèces non prédites mais observées, nous avons constaté après coup qu'il y avait bien un habitat que nous avions omis en faisant l'inventaire initial. La présence des syrphes nous permet bien de corriger notre appréciation de l'ensemble de la SRE.

Vers un outil de pilotage agroécologique ?

En 2000, nous avons mis au point un module spécifiquement adapté aux agrosystèmes. Les choses se compliquait parce qu'il fallait combiner différents types de SRE, différents types de pratiques agricoles et différentes catégories de surfaces agricoles. La base de données repose sur un système expert à logique floue. Cela permet de noter le niveau de richesse écologique potentielle d'une surface de régulation écologique. En général, si sa note est forte, on peut émettre la forte hypothèse qu'elle sera un bon réservoir d'auxiliaires (mais cela reste à étudier et à valider par des recherches spécifiques).

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