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Défi Alimentaire

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Un numéro de la Revue AE&S a été réalisé suite à ces débats

 

Revue AE&S vol.1, n°2, décembre 2011 Défi alimentaire et agronomie

   

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Agronomie et défi alimentaire

Synthèse de la Conférence-débat  de l'Afa le 11 mars 2010

par Guy Trébuil

 

En introduction, Jean Boiffin rappelle l'importance pour les agronomes du sujet de la conférence-débat retenu pour l'AG de cette année. Il a été choisi de l'aborder au moyen de la présentation de trois points de vue complémentaires, suivie d'un débat permettant de dégager des pistes de réflexions pertinentes en vue d'un approfondissement de la discussion entre agronomes sur ce thème. Il ne s'agit donc que d'un " apéritif " destiné à être prolongé par d'autres échanges sur le sujet au sein de l'Association durant les prochains mois.

 

Sébastien Treyer, Directeur des programmes de l'Iddri

 

Ce premier exposé sur les " Prospectives sur l'agriculture et l'alimentation dans le monde en 2050 " vise notamment à tirer les enseignements de la démarche " Agrimonde " entreprise conjointement par le CIRAD et l'INRA sous l'égide du GIP IFRAI (Initiative française pour la recherche agronomique internationale), ainsi qu'à la mettre en perspective par rapport à d'autres exercices de prospective similaires. Si c'est bien à l'échelle planétaire qu'il convient de mener la réflexion, elle ne dispense pas d'analyses régionales tant la diversité des régimes alimentaires, des systèmes de production agricole et de leurs interactions via les échanges, sont des paramètres clés pour l'avenir.

 

La prospective Agrimonde est présentée comme un outil de réflexion collective sur les enjeux alimentaires et agricoles mondiaux dans une perspective de développement durable. Il ne s'agissait pas de prévoir l'imprévisible, mais de se doter d'un outil de réflexion collective, simple et facilement appropriable, différent des modèles et scénarios existants, pouvant contribuer aux débats internationaux sur le sujet et aider à penser l'orientation des recherches et actions de développement agricole futures. Pour cela, l'outil associe, de façon complémentaire et interactive, approche quantitative et analyse qualitative.

 

L'approche quantitative repose sur un modèle d'équilibre physique entre les productions alimentaires et leurs usages, y compris non alimentaires, tous deux exprimés en équivalent calories. Partant de l'étude quantitative des tendances passées, l'analyse qualitative consiste à définir des scénarios à l'horizon 2050 par grandes régions du monde d'évolution, et à traduire ces derniers en termes de changement des niveaux de population, des régimes alimentaires, des utilisations non alimentaires des produits agricoles, des surfaces agricoles, des rendements, etc. Le module quantitatif est alors mobilisé pour calculer les équilibres entre les emplois et les ressources de biomasses, dans chaque région et par agrégation de celles-ci, au niveau de la planète. La méthode permet ainsi de débattre, vérifier et, si nécessaire, réviser les hypothèses d'un scénario donné ; elle permet aussi de s'interroger sur ses conséquences et les hypothèses qui le sous-tendent, dans une perspective globale tenant compte de toutes les dimensions de la question alimentaire et agricole, et leurs interactions.

 

Les scénarios à 2050 les plus approfondis existant actuellement sont ceux du " Millenium Ecosystem Assessment " (MEA) conçus pour mettre en évidence l'importance de la préservation des écosystèmes et des " services " qu'ils rendent pour le développement. Les scénarios décrits avec précision mobilisent des modèles des marchés internationaux, mais ne permettent pas de mettre facilement en débat les options en matière agricole. L'important travail d'expertise internationale IAASTD (" International assessment of agricultural knowledge, science and technology for development ") n'a lui pas réussi son ambition initiale de réutiliser ces scénarios pour appuyer ses conclusions, dont la nécessité d'une agriculture plus " écologique " pour nourrir durablement la planète. La FAO s'est elle bornée à publier des projections tendancielles de moyen terme, et a étendu cette démarche au très long terme en publiant un seul scénario le plus probable, appuyé sur un cadre d'analyse assez semblable à celui d'Agrimonde, et sur des synthèses d'experts des principales productions agricoles. Ce scénario unique, qui aboutit à anticiper une croissance de la demande de biomasse alimentaire de 70% d'ici 2050 et des hypothèses de croissance permettant d'y répondre, rend également difficile un débat sur les trajectoires possibles des systèmes agricoles et alimentaires.

 

Agrimonde a sélectionné deux scénarios permettant de débattre d'options possibles pour l'agriculture et l'alimentation, et de faire émerger des questions de recherche. Le premier " Agrimonde GO ", à caractère tendanciel est calqué sur le scénario " Orchestration mondiale " jugé non durable pour l'environnement par le MEA. Le deuxième " Agrimonde 1 "  s'inspire du scénario " Révolution doublement verte " de Michel Griffon et décrit un changement de modèle  pour la production et l'alimentation pour une plus grande durabilité mais envisage aussi des ruptures concernant les régimes alimentaires. Les tests mettent en évidence que ce scénario Agrimonde 1 montre qu'il est possible de nourrir la planète de manière durable en 2050 à la condition d'inflexions majeures : rupture de la relation hausse des revenus et croissance des consommations totales et nouveaux partages entre les différents emplois des ressources et de la biomasse produite, diminution des pertes chez le consommateur, investissements considérables dans les infrastructures et la recherche-développement, politiques volontaristes pour des évolutions structurelles des systèmes agricoles et modes de consommation, et pour réguler les échanges agricoles et alimentaires.

 

Les marges de manœuvre identifiées impliqueront des recherches sur les augmentations requises de surfaces cultivées et de rendements par rapports aux possibilités d' " intensification écologique " des systèmes agricoles. Les interfaces villes-campagnes, travail agricole-non agricole, agriculture-forêt,  production agricole-préservation de l'environnement doivent-elles être des frontières renforcées, ou rendues plus perméables par l'agriculture (péri-) urbaine, l'agroforesterie, etc.? Savoirs locaux et savoirs scientifiques devront être conjointement mobilisés, mieux articulés et diffusés. Agrimonde 1 montre que la diversité (des régimes alimentaires, spécificités historiques, culturelles, sociologiques, des écosystèmes, des filières, etc.) est un atout majeur et soulève le défi de l'accompagnement des stratégies pour différents types d'acteurs, des petits producteurs jusqu'aux multinationales et des ONG aux décideurs publics en vue d'une coexistence harmonieuse et durable de cette diversité à différentes échelles.

 

Durant la discussion qui a suivi cet exposé, S. Treyer confirme que les données statistiques utilisées par hectare et par an tiennent bien compte de la double culture annuelle, Sylvie Bonny demande s'il est réaliste de chercher à encore doubler les rendements en Asie. Pierre Morlon demande si le scénario GO reposant sur la libéralisation des échanges permet une diminution de la pauvreté ; S. Treyer répond que les simulations du modèle IMPACT de l'IFPRI (" International Food Policy Research Institute ") montrent que cela est possible si la croissance économique générale est soutenue. Pour sa part, Jean Boiffin s'interroge sur les réalités économiques concrètes liées au slogan de l'" intensification écologique " des systèmes agricoles. Un aspect important, mais qui n'a pas été abordé ici, est celui de la viabilité économique des systèmes de production et de la disponibilité en main d'œuvre pour l'agriculture, elle-même liée aux niveaux de rémunération assurés. B. Vincent (Association pour l'irrigation et le drainage) demande quels seraient les problèmes liés à la qualité de l'eau si en 2050 les deux tiers des surfaces agricoles cultivées étaient irriguées. S. Treyer répond que ce n'était pas là la vision d'Agrimonde1, les potentiels n'étant pas de cet ordre de grandeur.

 

Nicolas Bricas, Directeur adjoint de l'Unité mixte de recherche MOISA (Marchés, rganisations, Institutions et Stratégies d'Acteurs) au CIRAD

 

Dans son intervention, intitulée " Les défis de la sécurité alimentaire durable ", il attire l'attention sur deux points soulevés par la "crise alimentaire" récente, à savoir (i) le danger d'un traitement exclusivement agricole de la question alors qu'elle nécessite des politiques multisectorielles convergentes, et (ii) l'importance de la vulnérabilité, des résistances aux chocs, de la résilience des systèmes alimentaires dans la perspective d'instabilités croissantes.

 

Pour lui, la crise des prix qui a culminé en 2008 a des origines multiples, dont on n'a pas encore pu mesurer réellement les contributions relatives. Elle a combiné une légère tendance haussière (accumulation de petits déficits d'offre sur les marchés internationaux face à une demande soutenue) et une flambée d'origine largement spéculative. Ceci dans un contexte particulier contribuant à l'envolée des prix: hausse du prix de l'énergie, croissance de la demande en matière première pour les agro-carburants, absence de stocks mondiaux pouvant contrer une spéculation à la hausse et d'une régulation des marchés à terme laissant les contrats purement spéculatifs les envahir, et limitation des exportations par certains pays pour privilégier leur approvisionnement intérieur. La crise des prix et les émeutes urbaines de la vie chère qu'elle a entrainées ne sont pas l'annonce d'une pénurie alimentaire qui commence, mais une crise de la régulation des marchés, de la  population urbaine paupérisée, et d'un monde devenu trop inégal pour être durable.

 

Elle survient après deux décennies de déclin dans l'aide publique au développement. Le secteur agricole tente de saisir cette opportunité pour revenir dans l'agenda politique international et l'on voit la vieille peur malthusienne de ne pas parvenir à nourrir la planète ressortir des études de prospective. Alors que le consensus international depuis 1996 est que la faim dans le monde est tout autant une question d'accès à l'alimentation, de disponibilité, de stabilité et de qualité, la tendance récente est de ne porter attention qu'à la production alimentaire, à la relance de la machine à fournir des calories bon marché. Ce retour du "productionnisme" (définit par Thomson comme une conception de l'agriculture réduite à sa fonction de fourniture de matières premières) est soutenu par un secteur économique en manque de légitimité : les syndicats et professionnels agricoles ont du mal à défendre le soutien qu'ils réclament tandis que les entreprises du système productiviste, sont accusées de contribuer à la dégradation de l'environnement ou de créer de nouvelles menaces. Et c'est au nom d'une relance de la production agricole que sont justifiés depuis la crise des prix les achats de terre à grande échelle, avec les risques de tension politique et d'accroissement des inégalités qu'ils comportent. En réclamant de gérer seul la crise alimentaire, le secteur agricole ne rend pas service à une véritable politique visant à lutter contre la faim et la malnutrition car il limite ainsi la possibilité de voir se mettre en place une véritable alliance multisectorielle faisant converger les efforts des différents leviers permettant de traiter une question aussi complexe : certes produire en quantité suffisante pour nourrir la population, mais aussi créer des emplois et des revenus pour permettre d'accéder à l'alimentation, réduire les disparités, gérer les instabilités de prix, améliorer la qualité de l'alimentation, l'état de santé et l'accès aux soins des plus vulnérables, etc. La sécurité alimentaire est tout autant une affaire de commerce, d'emplois, de santé, d'infrastructures, d'éducation, de culture que d'agriculture. La gérer exige donc une ouverture et une alliance et non un repli sectoriel défensif.

 

La crise des prix a sonné la fin d'une période d'une vingtaine d'années de relative stabilité des prix internationaux et la plupart des observateurs convergent pour penser que l'on rentre désormais dans une période durable de turbulences dans un marché tendu, avec des stocks qui sont toujours bas, en l'absence de moyens de régulation et sous la menace de récession économique. Le changement climatique va lui induire une multiplication et une aggravation des accidents climatiques, notamment en zone intertropicale, laissant craindre des déficits localisés pouvant accroître l'instabilité des prix. Les menaces de pandémies touchant les échanges internationaux, par exemple la grippe aviaire, se multiplient aussi. Enfin, les tensions croissantes sur les ressources rares, à commencer par le pétrole, laissent craindre une multiplication des conflits armés avec des conséquences sur l'instabilité des marchés. Si l'instabilité devient donc une caractéristique plus importante de l'environnement que par le passé, elle conduit à porter plus d'attention à la vulnérabilité, à la résistance aux chocs et à la résilience des systèmes alimentaires. L'agenda de recherche adapté à ce nouveau contexte à construire pourrait s'appuyer sur l'esquisse suivante :

- Importance de la plasticité des éléments du système : des plantes (pour résister à des aléas climatiques ou à des attaques de bioagresseurs), des activités économiques (face aux fluctuations de marché). Mais peut-on (et si oui comment) passer de techniques ou d'objets optimisés pour des conditions bien déterminées à des objets ou techniques plus adaptables à une plus large gamme de conditions d'usage ?

- La combinaison, la diversification, l'agencement d'éléments différents pour faire face à des situations potentiellement variables : cas des pratiques d'adaptation aux aléas climatiques par mélanges de variétés comme source de moindre vulnérabilité ? La diversification du régime alimentaire réduit-elle aussi la vulnérabilité nutritionnelle ?

- La mobilité, les diverses migrations apparaissent comme une tactique de résilience face aux chocs si l'on dispose de ressources relationnelles, connectiques, pour pouvoir fonctionner : apportent-elles de nouvelles opportunités (innovations exogènes, capacités d'investissements) ou de nouvelles contraintes (main d'œuvre, rapports de pouvoir) à prendre en compte dans les projets et politiques agricoles ?

- La capitalisation physique (stocks alimentaires), économique (ex. épargne monétaire et en animaux, stocks virtuels), sociale (réseaux sociaux), humaine (capital cognitif) est classiquement un moyen de faire face aux crises. Peut-on par exemple évaluer la performance des systèmes agricoles à l'aune de leurs capacités à constituer des capitaux ou des ressources mobilisables en cas de crise ?

- La mutualisation des risques, la solidarité, l'entraide, étaient (sont parfois toujours) une caractéristique des sociétés soumises à des chocs réguliers : mais comment se comporteront des sociétés où l'individualisme à gagné ?

 

Lors de la discussion, interrogé sur l'estimation d'un milliard de personnes mal nourries, N. Bricas répond que sur les 4000 Kcal/personne/an auxquelles il est fait référence, seulement la moitié sont ingérées le reste étant perdu, mais rappelle  aussi que les causes de la malnutrition sont surtout liées à la santé, l'offre de soins et à l'éducation.

S. Bonny revient sur la définition d'une personne mal nourrie et N. Bricas rappelle le mode de calcul de la FAO et l'importance de la densité calorique des aliments et des soins ; tandis, qu'à propos de sa seconde question sur les carences en fer, il rappelle le rôle clef pour une société de la surveillance d'une bonne nutrition des femmes en âge de procréer.

T. Doré tiret de cette exposé quatre pistes prometteuses pour l'agronomie : (i) les questions liées à la qualité et aux pertes ou gâchis, (ii) l'aménagement des campagnes, (iii) le travail d'agronome en exploitation agricole et (iv) le critère de la résilience par rapport aux systèmes techniques à construire. Mais par rapport à certaines conclusions hâtives, il rappelle que s'il faut en effet élargir le champ de vision, il ne faut pas oublier que nombre de solutions techniques adaptées au nouveau contexte production agricole " environnement n'existent toujours pas et restent à construire.

En citant l'exemple indien, F. Landy souligne l'intérêt du facteur culturel en matière d'évolution des régimes alimentaires où des marges de manœuvres sont importantes. Ce à quoi N. Bricas réplique que le consommateur n'est pas responsable du système en place, ne peut prendre les rênes de l'évolution par l'éducation et rappelle le rôle important de l'évolution du secteur agro-alimentaire et de la grande distribution. Ce à quoi un collègue répond qu'il vaut mieux miser sur l'éducation du public plutôt que de charger le secteur agro-alimentaire de tous les maux.

M Calame revient pour sa part sur les fortes interdépendances entre plusieurs secteurs, qui touchent à ce " bien public mondial " que serait la sécurité alimentaire et qui devraient donner naissance à des politiques convergentes, coordonnées et régulatrices, pour s'interroger sur la présence effectives d'agronomes à ce niveau et, avec Jean Boiffin sur leur capacité à influencer la définition et mise en place de tels mécanismes.

De son côté, P. Morlon pense qu'en matière de défi alimentaire la question des inégalités sociales ne peut pas être esquivée et qu'elle a motivé bien des agronomes à s'engager en politique dans l'espoir d'une plus grande utilité sociale de leurs efforts.

 

Philippe Pointereau

Directeur du pôle agro-environnement de SOLAGRO

 

Lors de son intervention intitulée " Comment nourrir la France en 2050 ? Un défi pour l'agronomie ", ce troisième intervenant propose une réflexion personnelle sur un  scénario pour un système agricole et alimentaire durable dans l'hexagone. Pour lui, le défi alimentaire se pose aussi en France à l'horizon 2050 avec la prise en compte effective des enjeux environnementaux, l'augmentation de la population (qui atteindrait alors 70 millions d'habitants), la perte de terres agricoles, les tensions sur l'eau, la montée en puissance des usages non-alimentaires de la biomasse pour suppléer le manque de pétrole et la nécessité d'inscrire les échanges de biomasse avec le reste du monde dans une perspective de durabilité. L'augmentation de la population métropolitaine se traduira par une demande accrue en aliments et biomasse non alimentaire et une réduction des surfaces agricoles pour satisfaire les besoins de l'habitat, du commerce, des industries, des infrastructures de transport ou de loisirs. Cette demande sera d'autant plus importante que l'INSEE prévoit de nouveaux déplacements de population entre régions. L'artificialisation des sols agricoles a été estimée à 66.000 ha par an entre 1982 et 2003 et rien ne permet  aujourd'hui d'envisager une baisse de ce ratio dans les années à venir. Un scénario tendanciel conduirait donc à une réduction de 9% de la surface agricole entre 2008 et 2050.

 

Les défis environnementaux concernent le maintien de la biodiversité, le bon état écologique et chimique des masses d'eau et la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le maintien de la fertilité des sols est en lui-même un élément clef du scénario. La mise en place depuis une vingtaine d'années de réseaux de mesure, d'enquêtes et d'indicateurs (IFEN, OCDE, AEE) ont mis en évidence une forte contamination des masses d'eau souterraines et superficielles par les nitrates et les pesticides, ainsi que des débits d'étiage trop faibles dans certaines rivières du Grand Ouest liés à des prélèvements trop importants pour l'irrigation. Les surfaces irriguées en maïs ont d'ailleurs reculé de 30% entre 1997 et 2007. Les 3 premiers programmes liés à la Directive Nitrate n'ont pas encore permis d'atteindre les objectifs assignés et un 4ème programme vient de démarrer. On sait également d'ores et déjà que les objectifs à l'horizon 2015 de la Directive cadre sur l'eau (DCE) ne seront pas atteints. La directive Pesticides et le Grenelle de l'environnement affichent des objectifs ambitieux de réduction de l'usage des pesticides (-50% d'ici 2018), mais l'INRA prévoit une baisse de 6% des rendements pour une baisse de 30% des pesticides.

 

Dans le domaine de la biodiversité, la plupart des travaux réalisés aboutissent au constat d'une perte de biodiversité dans l'espace agricole. L'évaluation réalisée en 2008 sur l'état de conservation des habitats agricoles de la Directive Habitat montre que 75% de ceux-ci sont dans un mauvais état de conservation et les surfaces agricoles classées en haute valeur naturelle (HVN) ont perdu 14,4 millions d'ha entre 1970 et 2000. L'indicateur STOC sur le suivi temporel des oiseaux communs spécialistes des espaces agricoles a lui reculé de 20% depuis 1989. Ces tendances sont les mêmes pour les papillons inféodés aux prairies (perte de 60% depuis 1990). Les plantes adventices des cultures reculent aussi fortement tant en nombre d'espèces qu'en densité. Certaines comme les messicoles (liées aux céréales à paille) sont devenues tellement rares qu'elles sont pour la plupart classées sur les listes rouges et font l'objet d'un deuxième plan national de conservation.

 

L'agriculture est aussi responsable de 19% des émissions de GES, en fait près de 23% si l'on tient compte de la fabrication des engrais (imputée au secteur industriel) et des importations de soja (imputées aux pays exportateurs). Ces émissions de GES sont dues à la consommation d'énergie (CO2), aux émissions de N2O plus ou moins directement liées à la fertilisation azotée et aux émissions de méthane des ruminants (essentiellement les bovins). La réduction par quatre des émissions de GES de la France à 34 MTEC constitue donc un défi majeur pour l'agriculture.

 

L'agriculture va aussi devoir répondre à des demandes non alimentaires  pour remplacer les produits issus des ressources fossiles pour des besoins énergétiques mais aussi chimiques ou de matériaux. Il faudra donc consacrer une part croissante de l'espace agricole à des usages non alimentaires (production d'énergie à partir de la biomasse, chimie verte issue de bio-raffineries, éco-matériaux comme le chanvre pour isoler). Même si elle proviendra préférentiellement de la forêt et de sous-produits agricoles (paille, déjections d'élevage), cette biomasse nécessitera aussi des surfaces cultivées (agro-carburants de première génération, chanvre pour l'isolation). Plus d'un million d'ha y sont déjà consacrés et le scénario énergétique Négawatt prévoit d'y consacrer 3,5 millions d'ha sans prendre en compte les 10 MTEP utilisés dans la chimie. On ne pourra guère compter sur une extension de la surface forestière car, pour la première fois depuis 1845, la superficie nationale en forêts a cessé de croître en 2008, et l'ensemble des espaces boisés (forêts, bosquets -bois de moins de 0,5 ha- arbres des haies, alignements et épars) a même reculé de 34.000 ha entre 2006 et 2008.

 

L'intervenant prend le parti de considérer qu'un système agricole et alimentaire durable peut se définir par son autonomie (en terme d'équilibre de ses échanges) tant d'un point de vue de l'espace que par sa consommation de ressources non renouvelables afin de respecter la bio-capacité du territoire. L'empreinte écologique de la France est de 4,6 ha global par habitant pour une capacité de 2,8 ha, soit un déficit important de 1,8 ha par personne (selon " footprintnetwork "). Elle dépend donc largement de l'extérieur et des énergies fossiles. Une " utilisation équilibrée " de l'espace impliquerait que les surfaces nécessaires pour produire la biomasse importée (bois ou produits agricoles) soient compensées par une surface équivalente des produits exportés. Au-delà de cet équilibre,, dans une perspective d'autonomie, il s'agit aussi de réduire les volumes échangés, par exemple les importations de tourteaux de soja au détriment des exportations de céréales. Contrairement à l'idée toujours répandue que la France nourrit une partie du monde grâce à ses exportations, celle-ci est en fait déficitaire depuis de nombreuses années en termes d'Equivalent Surface. En 2006, le déficit était de 1,4 millions d'ha et il pourrait être théoriquement entièrement compensé par une plus forte exploitation de l'accroissement annuel des forêts.

 

Le défi agronomique implique de produire au moins autant en consommant moins d'intrants et en utilisant des surfaces probablement moindres. Si l'on ne peut produire autant, il faudra moins consommer. L'agriculture en 2050 devra être à bas niveau d'intrants parce qu'ils seront rares et chers (phosphate, pétrole), et parce qu'ils sont sources de pression sur les ressources en eau, la biodiversité et génèrent des émissions de GES. Dans ce contexte, les agronomes peuvent-ils imaginer de nouvelles augmentations des rendements avec les contraintes mises en avant dans ce scénario ? Sur la base de l'observation d'une stagnation des rendements pour les principales cultures céréalières ces dernières années et des contraintes supplémentaires qui vont s'ajouter (réchauffement climatique, moindre utilisation d'engrais chimiques, de pesticides et d'eau pour l'irrigation), la réponse est non et un scénario de baisse des rendements doit même être envisagé qui, couplée à une réduction de la SAU, va se traduire par une baisse de la production et une réduction de 19% de la production par habitant en 2050 par rapport à 2008 du simple fait  de l'augmentation de la population et de la baisse de la SAU correspondant à environ 0,5 quintal par an. C'est en 1992 que l'on a atteint le maximum de biomasse agricole produite par habitant avec 3.954 kg. Depuis, cette production a oscillé entre 3300 et ce pic et est tombée à 3000 kg lors de la sécheresse de 2003.

 

On disposait en 2008  par habitant et par an de 1,6 t de fourrage soit de quoi nourrir deux moutons ou 1/3 de vache à viande, 318 kg de céréales pour la consommation humaine, 926 kg de céréales et oléo-protéagineux pour l'alimentation animale et usages non alimentaires soit de quoi produire 210 kg de poids vif de porc ou de volaille ou 350 litres d'éthanol, 116 kg de pomme de terre, 536 kg de betterave et de chicorée (donnant environ 85 kg de sucre), 53 kg de fruits, 96 kg de légumes, 91 kg de raisin (majoritairement transformé en vin), 9 kg de tabac et plantes à fibre, 13 kg de poisson (pêche en mer et aquaculture marine et en eau douce), 600kg de bois par habitant (mais exploité à hauteur de 69% seulement).

 

En matière de réduction de la consommation d'intrants, un objectif ambitieux de 50% d'ici 2018 est affiché pour les pesticides. La consommation d'azote chimique pourrait être réduite de 50% avec une économie de 1,2 millions de tonnes liée à une meilleure gestion de l'azote et au redéploiement des légumineuses (cf. plan Protéines) dont les surfaces sont passées d'un maximum de 6.753.000 ha en 1958 à seulement 3.176.000 ha en 2008. Les prélèvements d'eau pour l'irrigation devront aussi être réduits d'au moins 30%.

 

En considérant au mieux un maintien des rendements, pour porter un système agricole et alimentaire durable, " il sera donc nécessaire " de diminuer notre consommation de viande par habitant, mais de combien et pour quel type de viande ? Cette consommation a déjà baissé de 6,7 % par habitant depuis l'an 2000 après un plateau entre le pic de 1990 et 2000. Pour faire face à la fois à l'augmentation de la population, à la baisse de la SAU, aux besoins en biomasse non alimentaires et à l'équilibre de nos échanges, il sera nécessaire de baisser de 30 à 40% notre consommation de viande et de produits laitiers par habitant. Notre régime alimentaire est donc amené à évoluer fortement et cette réduction devra porter sur les productions qui utilisent des terres arables, les prairies permanentes ne pouvant être valorisées autrement que par le pâturage.

 

Le défi agronomique permettant de produire autant voir plus en consommant moins d'intrants est immense. Il consiste à développer des pratiques agro-écologiques en remplacement des pratiques basées sur l'utilisation des intrants industriels externes à l'exploitation. Ces pratiques agro-écologiques sont en partie déjà connues et mises en œuvre par un certain nombre d'agriculteurs. Elles concernent la modification du système de production (allongement des rotations, réintroduction de la mixité entre cultures et élevage au moins à l'échelle locale, introduction d'une part plus importante de légumineuses à graines et fourragères), la modification des pratiques (mélanges de variétés et d'espèces, réintroduction de l'arbre dans les systèmes de production autour des parcelles ou en complantation, techniques de lutte biologique, généralisation des couverts et cultures intercalaires, pratiques simplifiées de travail du sol). Celles-ci ne pourront être mises en œuvre sans l'accès à des variétés adaptées.

 

Ce défi agronomique ne pourra être relevé sans revoir le modèle économique de la filière agroalimentaire et repenser les échanges internationaux. Un tel modèle sera-t-il aussi en mesure de mieux préserver les emplois agricoles ? L'analyse des performances agro-environnementales des systèmes de production montre que des marges de progrès importantes existent. Même si les pertes dans la filière alimentaire peuvent aussi être réduites, notre régime alimentaire et notre façon de consommer seront amenés à évoluer fortement.

 

Lors de la discussion de ce dernier exposé,

P. Morlon revient sur l'évolution des rendements présentée et P. Pointereau répond qu'il considère qu'il s'agit là d'une tendance lourde.

P. Eveillard souhaite souligner les progrès à faire en matière de recyclage pour le maintien de la fertilité des sols.

J. Boiffin pense à ce sujet qu'il va y avoir un grand problème d'équité dans la répartition et l'affectation des ressources minières à la base de la fabrication des engrais P et K dont on prévoit l'épuisement (pour ce qui concerne les gisements aisément exploitables) dans les 50 à 100 prochaines années et que de ce fait l'obligation de recyclage prend une dimension nouvelle. Certains soulignent l'importance de la définition d'indicateurs d'impact plus que de moyens.

Pour sa part, R. Ambroise trouve bizarre de vouloir penser de nouveaux systèmes plus durables dans le cadre spatial mis en place pour l'agriculture intensive qu'il s'agit de remplacer, alors que pour lui il faudrait montrer plus d'intérêt pour une organisation et un aménagement plus multifonctionnel de l'espace.

A. Bourgeois souligne pour sa part le besoin pour les agronomes de travailler davantage avec les zootechniciens sur des nouvelles combinaisons de productions, les surfaces liées aux productions animales occupant plus de 80% des superficies agricoles totales.

M. Benoît demande si l'évaluation de l'efficacité énergétique totale des systèmes de production présentée et illustrée dans le cas des exploitations laitières, était déjà mise en œuvre et P. Pointereau lui répond qu'à sa connaissance ce n'est pas encore le cas.

C. COULON s'interroge sur la place des produits de qualité de type AOC à l'horizon 2050, ce à quoi l'intervenant répond qu'il y aura plus de produits de qualité et d'AOC à cette date, avec une incertitude toutefois sur les vins.

 

            Les trois interventions, multidisciplinaires et déclinant le sujet choisi à différentes échelles, ainsi que les discussions qui ont suivi, ont bien mis en évidence les fortes interdépendances dont il faut tenir compte lorsque l'on traite de sécurité alimentaire : entre secteurs économiques, production agricole et environnement, agriculture et forêts, villes et campagnes, agronomie et autres disciplines, production " distribution et régime alimentaire Ces interactions conduisent à articuler des régulations multiples gérées à différentes échelles (prix mondiaux, règles environnementales européennes, niveaux de salaires nationaux, " vocations " agricoles régionales et processus agro-écologiques locaux, etc). Ce travail aux interfaces a de fortes implications sur la posture, les tâches et la formation de l'agronome d'aujourd'hui tant les innovations adaptées sur lesquelles il travaille devront le plus souvent être négociées et coordonnées avec d'autres acteurs concernés. Ceci impose l'abandon de certaines façons de penser (le " lock-in " ou " thinking out of the box " de nos collègues anglo-saxons), la remise en question du statut d'" indicateur lourd " attribué au rendement et une meilleure intégration des connaissances d'origines variées. La nécessité de construire des systèmes agricoles et alimentaires productifs, mais économes en intrants externes (en tenant compte des points de basculement encore mal connus) et utilisant mieux les régulations biologiques du milieu cultivé a été ré-affirmée. Ces systèmes devront aussi être plus résilients et (écologiquement, socialement et économiquement) moins vulnérables et  il conviendra pour cela de nourrir la diversité à différentes échelles, de la parcelle au paysage régional, tout en favorisant les capacités locales d'auto-organisation, d'adaptation au changement permanent et à l'incertitude. Dans ce but, la plasticité des systèmes de culture et de production pourra être améliorée, tout comme leur agencement spatial dans des organisations multifonctionnelles de l'espace rural pourvoyeuses d'emplois (gestion de la mobilité), d'arbitrages dans l'utilisation des ressources locales pour différents usages (à commencer par le foncier), de mutualisation des risques, de moindre inégalité sociale et gestion collective à l'échelle régionale.

 

            Pour l'Afa cette conférence-débat devra être suivie d'une réflexion visant la définition de quelques thèmes concrets et plus circonscrits touchant au défi alimentaire des prochaines décennies et pouvant être approfondis du point de vue agronomique au sein de notre association.

 

Ce thème a été ensuite approfondi aux Entretiens du Pradel 2011.

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Comment nourrir la France en 2050 : Un défi pour l'agronomie ?

Thème développé à l'AG de l'Afa le 11 mars 2010

par Philippe Pointereau - SOLAGRO, membre de l'Afa

Un scénario pour un système agricole et alimentaire durable 

Le défi alimentaire se pose aussi pour la France en 2050 avec la prise en compte effective des enjeux environnementaux, l'augmentation de la population qui passera à 70 millions d'habitants en 2050, la perte de terres agricoles, la montée en puissance des usages non-alimentaires de la biomasse pour suppléer le pétrole et la nécessité d'avoir des échanges équilibrés.

L'augmentation de la population de 8 millions d'habitants en France métropolitaine (62,3 millions en 2008 et 70 millions en 2050) va se traduire par une demande accrue en terme alimentaire et en biomasse non alimentaire, mais aussi par une réduction de la surface agricole due à l'artificialisation des sols pour satisfaire les besoins en termes de logement, d'infrastructures de transport ou de loisirs. Cette demande sera d'autant plus importante que l'INSEE prévoit des déplacements de population entre régions comme c'est déjà le cas actuellement.

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Prospective Agrimonde INRA-CIRAD

et comparaison avec d'autres exercices similaires

par Sébastien TREYER d'AgroParis Tech et IDDRI à l'AG de l'Afa en mars 2010

Comment nourrir 9 milliards d'individus en 2050 et préserver les écosystèmes desquels d'autres produits et services sont aussi attendus : stockage de carbone, biodiversité, bioénergies, biomatériaux, etc. ? Cette question complexe met en jeu de multiples acteurs et facteurs de nature agronomique, écologique, technique, économique, sociologique, culturelle, géopolitique, etc.

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Réponses au défi de l'alimentation et de la sécurité alimentaire durable :

contributions attendues des agronomes

intervention de Nicolas BRICAS du CIRAD à l'AG Afa mars 2010

Cette intervention vise à attirer l'attention sur deux points soulevés par ce qui est appelé la "crise alimentaire" : le premier point est le danger d'un traitement exclusivement agricole de la question alors que son traitement nécessite plutôt des politiques multisectorielles convergentes. Le second point est l'importance à accorder aux questions de vulnérabilité, de résistance aux chocs, de résilience des systèmes alimentaires dans la perspective d'instabilités croissantes.

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En savoir +

Un dossier de février 2010 réalisé par le conseil général de l'Agriculture, l'alimentation, l'environnement et les espaces ruraux.

30 pages à découvrir  télécharger

Émergence de nouveaux modes alimentaires
La sécurité alimentaire mondiale : un défi permanent
Ravitaillement alimentaire des Français en cas de crise : le ministère en première ligne
Sécurité sanitaire des aliments De la nécessité d'une adaptation permanente de la gouvernance
L'information du consommateur
Alimentation et santé publique : une histoire contemporaine mouvementée dont le dernier mot reste à écrire
" Un fruit pour la récré " Volet français du programme européen de distribution de fruits dans les écoles
Place des protéines dans l'alimentation humaine
Viande bovine, herbe et environnement
De la PAC à la PAAC


Le livre Nourrir la planète paru en 2006,

la mission AgroBioSciences donne écho d'une rencontre avec Michel Griffon, agronome et économiste, autour de son ouvrage " Nourrir la planète".

Michel Griffon a présenté cette réflexion lors de la création de l'Afa en 2008.

 


Exploitations agricoles en Europe : les derniers résultats d'Eurostat 2003-2007

commentés par Philippe POINTEREAU

En France entre 2003 et 2007: perte de 318.000 ha en 4 ans soit 80.000 ha par an, entraînant la disparition de 84.000 exploitations soit 21.000 par an.

Et l'agronome interroge : Ces évolutions ne sont pas forcément celles qui étaient prévues. Les petites fermes résistent sous l'effet de la crise et de la mise en place des aides directes et même certains pays voient la taille de leur ferme diminuer.

[] L'agrandissement des exploitations est-elle nécessaire, un mal inéluctable ? les petites fermes ou de taille moyenne ne sont-elles pas les plus à même de répondre aux attentes de la société ? 

télécharger la note Evolution de la surface agricole en Europe et du nombre de fermes pour la période 2003-2007

 


Rencontres sur le thème Alimentation

Les défis alimentaires du 21ème siècle : Comment nourrir la planète en respectant l'Homme et son Environnement

En mars 2010 à AgroSupDijon                              

contact avec un correspondant

 


Un programme européen à suivre

Initiative de programmation conjointe (IPC) de l'UE sur l'agriculture, la sécurité alimentaire et le changement climatique dont la première réunion le 10 juin 2010 à Paris, en France, dans un effort conjoint de recherche visant à assurer un approvisionnement sûr et durable en denrées alimentaires en Europe.

L'initiative est menée par l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) en France, et par le Biotechnology and Biological Sciences Research Council (BBSRC) au Royaume-Uni.