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Comment nourrir la France en 2050 ?

Comment nourrir la France en 2050 : Un défi pour l'agronomie ?

par Philippe Pointereau - SOLAGRO, membre de l'AFA

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Un scénario pour un système agricole et alimentaire durable 

Le défi alimentaire se pose aussi pour la France en 2050 avec la prise en compte effective des enjeux environnementaux, l'augmentation de la population qui passera à 70 millions d'habitants en 2050, la perte de terres agricoles, la montée en puissance des usages non-alimentaires de la biomasse pour suppléer le pétrole et la nécessité d'avoir des échanges équilibrés.

L'augmentation de la population de 8 millions d'habitants en France métropolitaine (62,3 millions en 2008 et 70 millions en 2050) va se traduire par une demande accrue en terme alimentaire et en biomasse non alimentaire, mais aussi par une réduction de la surface agricole due à l'artificialisation des sols pour satisfaire les besoins en termes de logement, d'infrastructures de transport ou de loisirs. Cette demande sera d'autant plus importante que l'INSEE prévoit des déplacements de population entre régions comme c'est déjà le cas actuellement.

 

L'artificialisation des sols agricoles a été estimé à 66.000 ha par an entre 1982 et 2003 (Pointereau, 2009). Rien ne permet  aujourd'hui d'envisager une baisse de ce ratio dans les années à venir. Un scénario tendanciel serait de se baser sur  une perte moyenne de 60.000 ha par an (soit une réduction de 9% de la surface agricole de 2008).

Les défis environnementaux concernent le maintien de la biodiversité, le bon état écologique et chimique des masses d'eau et la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le maintien de la fertilité des sols est en lui-même un élément clef du scénario. La mise en place depuis une vingtaine d'années de réseaux de mesure, d'enquêtes et d'indicateurs (IFEN, OCDE, AEE) permet aujourd'hui de mieux apprécier les évolutions et la situation actuelle.

Ces suivis ont mis en évidence une porte contamination des masses d'eau souterraines et superficielles par les nitrates et les pesticides, ainsi que des débits d'étiage trop faibles dans certaines rivières du Grand Ouest liés à des prélèvements trop importants de l'irrigation. Les 3 premiers programmes liés à la Directive Nitrate n'ont pas encore permis d'atteindre les objectifs et un 4ème programme vient de démarrer. On sait d'ores et déjà que les objectifs de la DCE ne seront pas atteints en 2015 comme ils devraient l'être.

La directive Pesticides et le Grenelle de l'environnement affichent des objectifs ambitieux mais nécessaires de réduction de l'usage des pesticides (-50% d'ici 2018).

Dans le domaine de la biodiversité, la plupart des travaux réalisés aboutissent au même constat : une perte de biodiversité dans l'espace agricole. L'évaluation réalisée en 2008 sur l'état de conservation des habitats agricoles de la Directive Habitat montre que 75% de ceux-ci sont dans un mauvais état de conservation. Les surfaces agricoles classées en haute valeur naturelle (HVN) ont perdu 14,4 millions d'ha entre 1970 et 2000 (Pointereau, 2009). L'indicateur STOC sur le suivi temporel des oiseaux communs spécialistes des espaces agricoles a reculé de 20% depuis 1989. Ces tendances sont les mêmes pour les papillons inféodés aux prairies (perte de 60% depuis 1990) et pour un certain nombre d'espèces emblématiques comme l'outarde canepetière ou le râle des genets. Les plantes adventices de nos cultures reculent aussi fortement tant en nombre d'espèces qu'en densité. Certaines comme les messicoles (liées aux céréales à paille) sont devenus tellement rares qu'elles sont pour la plupart classées sur les listes rouges et font l'objet d'un deuxième plan national de conservation.

L'agriculture est aussi responsable de 19% des émissions de GES mais en fait plus proche de 23% si l'on tient compte de la fabrication des engrais (imputées au secteur industriel) et des importations de soja (imputées aux pays exportateurs). Ces émissions de GES sont dues pour 1/3 à la consommation d'énergie (CO2), 1/3 aux émissions de N2O liées à une mauvaise gestion de l'azote et 1/3 aux émissions de méthane des ruminants (essentiellement les bovins). La réduction d'un facteur 4 des émissions de GES de la France (soit limiter nos émissions à 34 MTEC) constitue un défi majeur pour l'agriculture du fait de son importante contribution à ces émissions.

L'agriculture va aussi devoir répondre à des demandes non alimentaires  pour remplacer les produits issus des ressources fossiles pour des besoins énergétiques mais aussi chimiques ou de matériaux. Cela veut dire qu'il faudra consacrer d'ici 2050 une part croissante de l'espace agricole à des usages non alimentaires (production d'énergie à partir de la biomasse, chimie verte issue de bioraffinerie, écomatériaux comme le chanvre pour isoler). Cette biomasse non alimentaire, même si elle proviendra préférentiellement de la forêt et de sous-produits agricoles (paille, déjections d'élevage, nécessitera aussi de cultures propres (agrocarburant première génération, chanvre pour l'isolation). Plus d' un million d'ha y sont déjà consacrés, plus si l'on tient compte des surfaces nécessaires pour produire notre coton et caoutchouc. Le scénario énergétique Négawatt prévoit d'y consacrer 3,5 millions d'ha. Mais ce scénario ne prend pas en compte les 10 MTEP utilisés dans la chimie.

On ne pourra guère compter sur une extension de la surface forestière, car pour la première fois depuis 1845 la forêt a arrêté de croître en 2008, et l'ensemble des espaces boisés en ajoutant aux forêts les bosquets (bois de moins de 0,5 ha) et les arbres des haies, alignements et épars ont même reculé de 34.000 ha entre 2006 et 2008.

Un système agricole et alimentaire durable peut se définir par son autonomie tant d'un point de vue de l'espace que par sa consommation de ressources non renouvelables et donc épuisables (biocapacité). L'empreinte écologique de la France est de 4,6 ha global par hab pour une capacité de 2,8 ha, soit un déficit de 1,8 ha par personne (source : footprintnetwork).

L'autonomie en termes d'espace veut dire que les surfaces nécessaires pour produire la biomasse importée (bois ou produits agricoles) soient compensées par une surface équivalente des produits exportés. Il s'agit aussi de réduire les volumes échangés en réduisant par exemple les importations de tourteaux de soja au détriment des exportations de céréales.

Contrairement à l'idée toujours répandue que la France nourrit une partie du monde grâce à ses exportations, celle-ci est déficitaire depuis de nombreuses années en termes d'équivalent surface. En 2006, le déficit était de 1,4 millions d'ha. Ce déficit pourrait être entièrement compensé si l'on exploitait plus fortement nos forêts, ce qui est théoriquement possible sans exploiter le capital.

Le défi agronomique se résume donc à produire au moins autant en consommant moins d'intrants. L'agriculture en 2050 devra être à bas niveau d'intrants d'une part parce que ces intrants seront rares et chers (phosphate, pétrole), et parce que ces intrants sont sources de pression sur nos ressources en eau et la biodiversité et génèrent des émissions de GES.

L'évolution récente de la production agricole : a-t-on dépassé le pic de production ?

Une des questions qui se pose aux agronomes est : peut-on imaginer une augmentation des rendements par rapport à la situation actuelle avec les contraintes mis en avant du scénario ?

 

Sur la base des observations de ces dernières années (stagnation des rendements pour les principales cultures céréalières) et des contraintes supplémentaires qui vont s'ajouter comme le réchauffement climatique et la moindre utilisation d'engrais chimiques, de pesticides et d'eau pour l'irrigation, la réponse est non. Un scénario de baisse de rendement doit même être envisagé.

Cette stagnation des rendements, couplée à une réduction de la SAU, va se traduire par une baisse de la production. C'est en 1992 que l'on a atteint le maximum de biomasse agricole par habitant avec 3.954 kg. Cette production a oscillé entre 3300 et 4000 hors la sécheresse de 2003 où elle est tombée à 3000 kg. Le simple fait  de l'augmentation de la population et de la baisse de la SAU correspond à environ 0,5 quintal par an, soit une baisse de 19% de la production par habitant en 2050 par rapport à 2008.

On disposait en 2008  par habitant et par an de :

- 1,6 T de fourrage

- 229 kg de céréales pour la consommation humaine

- 846 kg de céréales et oléoprotéagineux pour l'alimentation animale et pour des usages non alimentaires

- 116 kg de PdT  

- 53 kg de fruits

- 96 kg de légumes

- 91 kg de raisin (majoritairement transformé en vin)

- 9kg de tabac et plantes à fibre

- 9kg de poisson (pêche en mer et aquaculture marine et en eau douce)

- 600kg de bois par habitant mais exploité qu'à hauteur de 69%

Réduire la consommation d'intrants

Un objectif a été affiché pour les pesticides (-50% d'ici 2018). La consommation d'azote chimique pourrait être réduite de 50% avec une économie de 1,2 millions de tonnes liée à une meilleure gestion de l'azote et au redéploiement des légumineuses (cf plan Protéines). Rappelons que les surfaces en légumineuses sont passées d'un maximum de 6.753.000 ha en 1958 à 3,176.000 ha en 2008. Les prélèvements d'eau pour l'irrigation devront aussi être réduit d'un facteur qui reste à préciser (30% ?).

Réduire nos consommations de viande

En considérant au mieux un maintien des rendements, pour porter un système agricole et alimentaire durable, il sera donc nécessaire de diminuer notre consommation de viande par habitant.

La question qui nous est posée est combien et de quel type de viande. Celle-ci a baissé de 6,7 % par habitant depuis 2000 après un grand plateau entre 1990 et 2000. Le maximum ayant été atteint en 1990.

Pour faire face à la fois à la baisse de la SAU pour l'artificialisation, les besoins non alimentaires de la biomasse et un équilibre de nos échanges, il sera nécessaire de baisser entre 30 et 40% notre consommation de viande et de produits laitiers par habitant.

Notre régime alimentaire est donc amener à évoluer fortement.

Le défi agronomique : produire autant voir plus en consommant moins d'intrants

Le défi agronomique est immense. Il consiste à développer des pratiques agro-écologiques en remplacement des pratiques basées sur l'utilisation des intrants chimiques. Il s'agit de développer une agriculture productive à bas niveau d'intrants.

Ces pratiques concernent :

- L'allongement des rotations

- la réintroduction de la mixité entre cultures et élevage au moins à une échelle locale

- L'introduction d'une part plus importante de légumineuses à graine et fourragère

- Les mélanges de variétés et d'espèces

- La réintroduction de l'arbre dans les systèmes de production autour des parcelles ou en co-plantation

- L'utilisation de variétés adaptées

- la mise en place de techniques de lutte biologique

- la généralisation des couverts et cultures intercalaires

- les pratiques simplifiées de travail du sol