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Prospectives : Agrimonde et autres visions

Prospectives sur l'agriculture et l'alimentation dans le monde en 2050 :

Quels enseignements de la démarche Agrimonde ?

Assemblée Générale de l'Association Française d'Agronomie " 11 mars 2010

Sébastien Treyer, Iddri

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Comment nourrir 9 milliards d'individus en 2050 et préserver les écosystèmes desquels d'autres produits et services sont aussi attendus : stockage de carbone, biodiversité, bioénergies, biomatériaux, etc. ? Cette question complexe met en jeu de multiples acteurs et facteurs de nature agronomique, écologique, technique, économique, sociologique, culturelle, géopolitique, etc. En outre, l'échelle planétaire à laquelle il convient de mener la réflexion ne dispense pas d'analyses régionales tant la diversité des régimes alimentaires et des systèmes agricoles de production, et leurs interactions via les échanges, sont des paramètres clés pour l'avenir.

 

Agrimonde : Un outil de réflexion collective sur les enjeux alimentaires et agricoles mondiaux dans une perspective de développement durable

 

Pour apporter des éléments de réponse à une telle question prospective, Agrimonde, initiative conjointe du Cirad et de l'Inra placée sous l'égide du GIP IFRAI, est un outil de réflexion collective sur les enjeux alimentaires et agricoles mondiaux. A travers cette initiative, les deux organismes ont cherché à contribuer aux débats internationaux sur les questions alimentaires et agricoles, et à préparer l'avenir en termes d'orientation des recherches.

 

Agrimonde vise à fournir au débat un outil simple, aisément appropriable par les acteurs.

Pour cela, il associe, de façon complémentaire et interactive, approche quantitative et analyse qualitative. L'approche quantitative repose sur un modèle d'équilibre physique entre les productions alimentaires et leurs usages, y compris non alimentaires, tous deux exprimés en équivalent calories. Partant de l'étude quantitative des tendances passées, l'analyse qualitative consiste à définir des scénarios régionaux d'évolution à l'horizon 2050, et à traduire ces derniers en termes de changement des niveaux de population, des régimes alimentaires, des utilisations non alimentaires des produits agricoles, des surfaces agricoles, des rendements, etc. Le module quantitatif est alors mobilisé pour calculer les équilibres entre les emplois et les ressources de biomasses, dans chaque région et par agrégation de celles-ci, au niveau de la planète. La méthode permet ainsi de débattre, vérifier et, si nécessaire, réviser les hypothèses d'un scénario donné ; elle permet aussi de s'interroger sur les conséquences de ce dernier, et des hypothèses qui le sous-tendent, dans une perspective globale tenant compte de toutes les dimensions de la question alimentaire et agricole, et leurs interactions.

 

En regard des prospectives existantes quels premiers scénarios construire ?

 

Les scénarios à 2050 les plus approfondis existant actuellement sont ceux du " Millenium Ecosystem Assessment " (MEA) conçus pour mettre en évidence l'importance de la préservation des écosystèmes pour les trajectoires de développement futures, et le risque pris lorsque ce développement conduit à diminuer les services rendus par les écosystèmes. Les trajectoires des systèmes agricoles et alimentaires dans ces scénarios sont décrites avec précision, notamment en mobilisant des modèles économiques des marchés internationaux, mais ne permettent pas facilement de mettre en débat les options en matière agricole. L'important travail d'expertise internationale IAASTD (" International assessment of agricultural knowledge, science and technology for development ") n'a d'ailleurs pas réussi son ambition initiale de réutiliser ces scénarios pour appuyer ses conclusions, qui ont pourtant un caractère tout à fait prospectif[1], mais ne sont pas argumentées par une représentation explicite des trajectoires futures et des systèmes agricoles et alimentaires en 2050. La FAO, de son côté, s'était bornée à publier des projections tendancielles de moyen terme (2015-30), et a étendu cette démarche au très long terme en publiant un seul scénario le plus probable, appuyé sur un cadre d'analyse en données physiques assez semblable à celui utilisé par Agrimonde, et sur des synthèses de l'expertise des différentes productions agricoles. Ce scénario aboutit à anticiper une croissance de la demande de biomasse alimentaire de 70% d'ici 2050 et des hypothèses de croissance des différentes productions permettant d'y répondre. Ce scénario unique rend également très difficile de lancer un véritable débat autour des trajectoires possibles des systèmes agricoles et alimentaires.

 

La démarche choisie par Agrimonde a été de sélectionner deux premiers scénarios à explorer et permettant de mettre en débat un certain nombre de choix ou d'options possibles pour l'agriculture et l'alimentation, et de faire émerger des questions de recherche. Le premier scénario, Agrimonde GO, est calqué sur le scénario " Orchestration mondiale " du MEA et constitue un scénario à caractère tendanciel (poursuite des évolutions en cours dans les régimes alimentaires, poursuite du même modèle de production en agriculture), et que le MEA présente comme non durable, notamment d'un point de vue environnemental, malgré des hypothèses hardies en matière de progrès technologique. Le deuxième scénario, Agrimonde 1, cherche à décrire un changement de modèle tant pour la production agricole que pour l'alimentation, en direction d'une plus grande durabilité. Il s'inspire en partie du scénario de Révolution doublement verte proposé par Michel Griffon, mais envisage aussi d'autres hypothèses de rupture, notamment concernant les régimes alimentaires. Les tests de cohérence que permet la démarche Agrimonde mettent en évidence que ce scénario Agrimonde 1 pose lui aussi des questions de durabilité, et soulève ainsi d'autres enjeux majeurs pour que le changement de modèle envisagé puisse réellement conduire au développement durable.

 

Une lecture des deux scénarios explorés par Agrimonde : Enseignements et défis

 

Le scénario Agrimonde 1 montre qu'à la condition d'inflexions majeures, il est possible de nourrir la planète de manière durable en 2050. Ces conditions concernent notamment :

-          une rupture de la relation qui associe hausse des revenus et croissance des consommations totales, et une diminution des pertes chez le consommateur,

-          des investissements considérables dans les infrastructures et la recherche-développement, pour concevoir et diffuser des systèmes de production agricole compatibles avec la préservation des écosystèmes et robustes face aux évolutions climatiques.

-          des politiques volontaristes pour rendre possible les évolutions structurelles des systèmes agricoles et des modes de consommation, et pour organiser et réguler les échanges agricoles et alimentaires. Ces échanges seront en effet nécessaires dans la mesure où certaines grandes régions devraient rester structurellement déficitaires en produits agricoles en 2050, même dans ce scénario qui cherche à maximiser la production propre de ces régions.

 

Le scénario " Agrimonde 1 " indique donc  des marges de manÅ“uvre pour assurer de façon durable la satisfaction des besoins alimentaires de la planète en 2050. Exploiter ces marges de manÅ“uvre exigera des efforts substantiels, plus spécifiquement de développer des recherches sur les questions suivantes :

 

• Les augmentations requises de surfaces cultivées et de rendements invitent à explorer et exploiter toutes les possibilités d'une intensification écologique des systèmes agricoles et à se poser la question des recherches, des innovations, des formations, des organisations collectives et des politiques publiques nécessaires à cette fin.

 

• Les frontières traditionnelles entre ville et campagne, agriculture et forêt ou encore production agricole et préservation de l'environnement sont remises en cause dans plusieurs régions, si ce n'est toutes. Ces frontières doivent-elles être renforcées, par exemple via la juxtaposition de couloirs écologiques et de zones intensives de production agricole ? Ou, au contraire, convient-il de les rendre plus perméables en encourageant le développement de l'agriculture urbaine et périurbaine, de l'agroforesterie, de l'agro-écologie ?

 

• Savoirs locaux et savoirs scientifiques doivent être conjointement mobilisés pour encourager les dynamiques d'intensification écologique. Comment articuler ces deux types de savoirs ? Comment les diffuser ? Dans le scénario Agrimonde 1, la diversité apparaît clairement comme un atout majeur : celle des régimes alimentaires et des spécificités historiques, culturelles, sociologiques, comme celle des écosystèmes, des filières production " transformation - distribution, etc. Comment alors accompagner les stratégies des acteurs, des petits producteurs agricoles jusqu'aux entreprises multinationales de l'alimentaire, des organisations non gouvernementales aux décideurs publics, pour assurer la coexistence harmonieuse et pérenne de cette diversité à différentes échelles ?



[1] On peut résumer rapidement deux d'entre elles de la façon suivante : 1. Poursuivre le même modèle de développement nous conduit dans le mur, 2. Une agriculture écologique pourra nourrir la planète

 

En savoir +

voir le site de la prospective agrimonde INRA-Cirad où des textes plus exhaustifs sont disponibles, dont la synthèse de cet exercice de prospective en une trentaine de pages: http://www.paris.inra.fr/prospective/projets/agrimonde