Revue AE&S vol.8, n°1,13 juin 2018 : Agronomie et agriculture numérique

L’agriculture de précision. Comprendre et mettre en œuvre les bases de la révolution agronomique


Gilbert Grenier (Editions France Agricole)

 

Philippe Prévost

 

Courriel : philippe.prevost@agreenium.fr

Prochainement téléchargeable en pdf


Le sous-titre de l’ouvrage est très explicite sur l’intention et le contenu de ce livre : à destination des agronomes praticiens, en premier lieu les agriculteurs, mais également les conseillers techniques, cet ouvrage vise à accompagner le plus grand nombre dans la mobilisation des outils numériques pour le développement d’une agriculture dont le slogan est « La bonne dose, au bon endroit, au bon moment ». Il défend l’idée que le développement de cette forme d’agriculture est une véritable révolution agronomique.

 

Après un premier chapitre décrivant comment l’agriculture de précision est née aux Etats-Unis dans un contexte de grave crise agricole dans les années 80, où la baisse des prix des produits agricoles obligea les farmers américains à trouver de nouveaux gains de productivité dans la réduction de la variabilité intraparcellaire sur les rendements, les neuf chapitres suivants déroulent un argumentaire en faveur de la mise en œuvre de l’agriculture de précision :

Chapitre 2 : agriculture de précision : les questions clés qui se posent à l’agriculteur

Chapitre 3 : Connaître et comprendre la variabilité intraparcellaire

Chapitre 4 : comment mesurer la variabilité intraparcellaire 

Chapitre 5 : Comment cartographier la variabilité intraparcellaire

Chapitre 6 : Comment définir les zones de gestion

Chapitre 7 : Par quoi commencer ?

Chapitre 8 : Par quoi continuer ?

Chapitre 9 : Comment démarrer en agriculture de précision ?

Chapitre 10 : Quels gains en attendre, quelles dépenses prévoir ?

Ecrit dans un style clair et simple, l’ensemble de l’ouvrage se lit si facilement que même les agronomes rétifs aux outils numériques seront convaincus des apports de l’agriculture de précision.

 

Cet ouvrage présente de nombreux points d’intérêt pour les agronomes.

 

En premier lieu, le contenu de l’ouvrage est une belle démonstration des possibilités de mieux maîtriser la variabilité intraparcellaire, concept clé pour le développement de l’agriculture de précision, en connaissant la variabilité de nombreuses caractéristiques du milieu de culture et du peuplement végétal tout au long de son développement. Cette meilleure connaissance est rendue possible par l’accroissement des mesures et par les méthodes de cartographie qui permettent d’intégrer plusieurs couches de variables agronomiques (pH, Matière organique, réserve en eau,…) en une seule carte délimitant les zones au sein de  la parcelle pour lesquelles il faut envisager une modulation des apports d’intrants ou du travail du sol. Ce que l’auteur appelle « le remembrement à l’envers » ou « le démembrement virtuel » (p.38), parce que, contrairement au remembrement qui vise à homogénéiser les opérations culturales sur des surfaces hétérogènes n’ayant pas eu la même histoire, l’agriculture de précision adapte les opérations culturales à  l’hétérogénéité des zones à l’intérieur d’une parcelle. Nous ne pouvons que souscrire à l’intérêt pour l’agriculteur de pouvoir mieux gérer l’hétérogénéité de ses parcelles, de manière à permettre l’expression maximale du potentiel de chaque zone, mais également à améliorer sur le long terme chacune des zones par des actions correctives ciblées (par exemple dans le cas d’amendements calcaires ou de matières organiques). Cela suppose tout de même deux conditions de faisabilité : des compétences pour mesurer et intégrer les mesures dans des cartes de synthèse faciles à exploiter par des outils, et des matériels agricoles capables d’utiliser les données cartographiques pour adapter les modalités de gestion technique (modulation de la profondeur de travail du sol, de la densité de semis, d’apports d’engrais, de produits phytosanitaires ou d’eau d’irrigation,…). Et au-delà de la faisabilité humaine et technique, le calcul économique ne peut pas être détaché du raisonnement agronomique, parce que le coût d’entrée dans l’agriculture de précision par l’achat de matériel adapté et le coût d’enregistrement et de traitement des données que présente le temps nécessaire demandé à l’agriculteur, parfois aux périodes de pointes de travail, ne sont pas négligeables. Mais malgré cela, l’auteur précise que toutes les études comparatives vont dans le même sens et montrent que l’agriculture de précision permet d’améliorer autant la performance économique que la performance environnementale des parcelles de culture, et en particulier celles qui ont une forte hétérogénéité. On peut donc imaginer que, dans les années à venir, les innovations dans les mesures (de plus en plus automatisées, et avec de moins en moins de prélèvements d’échantillons), dans les logiciels de cartographies et dans les agroéquipements, ainsi que l’arrivée de nouvelles générations d’agriculteurs plus à l’aise avec les outils numériques, vont créer les conditions ergonomiques (interfaces logicielles faciles d’usage), économiques (diminution du coût des équipements et des mesures) et sociales (acceptabilité du coût humain de la collecte et la gestion des données) pour que l’agriculture de précision se développe rapidement.

 

En second lieu, cette évolution du diagnostic et du conseil agronomique ne peut laisser indifférents les agronomes. L’auteur interpelle les agronomes dans leurs pratiques actuelles de diagnostic et dans leurs compétences.

Concernant le diagnostic, il considère que les agronomes sont encore beaucoup trop centrés sur la recherche d’amélioration de la précision des analyses, et en particulier des analyses de sols, alors que la priorité devrait être à l’augmentation du nombre de points d’échantillonnage dans les parcelles, et donc à une réduction du coût des analyses par point (p.70). Car plus le nombre de points de mesures dans chaque parcelle est élevé et répété régulièrement, plus la cartographie des zones de la parcelle sera proche de la réalité des différences de fertilité entre les zones. Il recommande donc aux agronomes de s’intéresser beaucoup plus à l’amélioration des techniques de prélèvement pour une meilleure représentativité des zones intraparcellaires, en considérant individuellement chacune des principales variables agronomiques dont la modulation serait pertinente et importante pour la productivité (par exemple en superposant une carte du pH, une carte du taux de matière organique, une carte du phosphosphore,…).

Quant aux compétences nécessaires au développement de l’agriculture de précision, il considère que l’agronomie est centrale, parce que la connaissance de la variabilité des parcelles n’a d’intérêt que si l’agriculteur et le conseiller agricole sont capables de comprendre les effets de cette variabilité intraparcellaire sur le comportement des plantes et de mener les actions pour optimiser la conduite des cultures. La connaissance des aptitudes agronomiques du sol est essentielle en agriculture de précision (p.146). La mise en œuvre d’actions techniques découlant de cette approche agronomique approfondie nécessite la maitrise de deux autres domaines par l’agriculteur, ou par son conseiller expert :

- la capacité à créer des cartes, à les analyser et les comparer à d’autres cartes (géomatique), ce qui aidera à définir la stratégie de collecte d’informations, à la fois pour la pertinence des données et le coût de collecte ;

- la capacité à gérer et analyser des fichiers importants de données (géostatistiques), par exemple pour mettre en lien les cartes de rendement avec les cartes de zones de gestion.

Il est évident que la grande majorité des agriculteurs, mais aussi des conseillers techniques, n’ont pas actuellement ces compétences requises pour intégrer l’agriculture de précision dans les exploitations agricoles françaises. Ces propositions de l’auteur interrogent donc les directions des ressources humaines des entreprises du conseil et les responsables de la formation des agronomes.

 

Enfin, l’auteur interpelle les agronomes par son sous-titre : « comprendre et mettre en œuvre les bases de la révolution agronomique ». Il considère en effet que l’agriculture de précision fait changer l’agronomie par le basculement d’une « agriculture raisonnée », à ce qu’il nomme « l’agriculture mesurée ». Sur ce point, il est plus difficile de suivre l’auteur, car l’agriculture de précision, tout du moins dans son stade de développement actuel, ne peut pas être comparée à d’autres moments clés de l’histoire de l’agriculture, comme le développement de la traction animale au moyen-âge ou de la chimie agricole au 19ème siècle, qui ont été qualifiées de révolutions agricoles.

 

D’une part, le diagnostic agronomique n’a pas attendu le développement des outils numériques pour mettre en œuvre des méthodes de mesure des différentes variables agronomiques et interpréter ces mesures pour faire en sorte de gérer au mieux la complexité de l’écosystème cultivé. L’agriculture de précision ne fait que modifier cette pratique de diagnostic, en l’améliorant par une meilleure prise en compte de la variabilité intra-parcellaire, mais penser que l’agriculture de précision va permettre de maîtriser tous les aléas liés à la complexité du milieu de culture ne peut rencontrer l’approbation des agronomes de terrain qui savent à quel point la clinique agronomique, à l’instar de la clinique médicale ou vétérinaire, ne peut pas se limiter à la seule prise en compte de mesures des variables du système. Et les agronomes du conseil, rompus à l’approche systémique et au fait que l’agriculteur « a de bonnes raisons de faire ce qu’il fait », devront toujours fortement contextualiser leur conseil, les mesures de variables étant un des indicateurs à prendre en compte. De notre point de vue, l’agriculture de précision contribue certes à l’amélioration du diagnostic agronomique si elle est bien mise en œuvre, mais elle ne pourra jamais se substituer à la connaissance intime du milieu de culture que l’expérience de l’agriculteur permet. Même si l’auteur rappelle toujours l’importance des savoirs et des choix de l’agriculteur, l’organisation de l’ouvrage et le message qui en ressort laisse l’impression qu’en dehors de l’agriculture de précision, il n’y aurait pas de bon diagnostic agronomique.

 

 

D’autre part, si l’agriculture de précision permet d’améliorer considérablement la connaissance des états du milieu et de leur dynamique dans des écosystèmes cultivés relativement simples (rotation courte, cultures monospécfiques), elle ne paraît actuellement pas adaptée à une autre orientation de l’agriculture, celle que d’autres appellent la révolution agroécologique, qui cherche à accroître la complexité de l’agroécosystème pour en augmenter sa résilience. Car avec l’accroissement de la complexité du milieu, et par conséquent des régulations biologiques intrinsèques à l’agroécosystème,  les variables agronomiques pertinentes à mesurer ne seront plus forcément les mêmes, ce qui supposera d’autres méthodes de mesure et d’interprétation des données observées et collectées, et certainement d’autres types d’opérations culturales encore inconnues à ce jour, ou qui commencent tout juste à poindre , comme les technologies de guidage d’opérations techniques par GPS qui rendraient possible une diversification intra-parcellaire des cultures. Le coût d’évolution pour l’agriculture de précision peut alors être très lourd. L’agriculture de précision peut certes améliorer la performance environnementale mais elle n’a pas encore  a priori les concepts et les méthodes pour accompagner une agriculture plus résiliente, en particulier dans le contexte d’adaptation et d’attenuation face au changement climatique. Pourra-t-elle relever ces défis ?

Aussi, plutôt que d’appeler à une nouvelle révolution agronomique par l’agriculture de précision, il aurait été plus raisonnable que l’auteur limite son ambition à montrer les intérêts réels de l’agriculture de précision, tout en montrant le rôle qu’elle devrait avoir dans une révolution agronomique intégrant l’ensemble des dimensions de l’agriculture durable (écologique, économique, sociale, culturelle). Par exemple, ne faudrait-il pas s’interroger sur les évolutions conceptuelles et méthodologiques nécessaires de l’agriculture de précision pour qu’elle développe une plus grande agilité dans l’intégration de variables moins mesurables mais essentielles dans la prise de décision, comme le niveau de tolérance de l’agriculteur aux seuils (salissement de la parcelle, nuisibilité biologique) ou aux risques (climatiques, pollution,…) ?

 

Cela dit, l’ouvrage de G. Grenier reste un très bon jalon pour marquer la phase de développement actuel de l’agriculture numérique, et nous ne pouvons qu’en conseiller la lecture à tous les agronomes.


 

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