Revue AE&S vol.8, n°2,17 décembre 2018 : Agronomie et design territorial

Des situations agricoles pour penser le design en agronomie

Quelles leçons tirer de l’analyse de situations agricoles pour les usages du design territorial par les agronomes ?

 

 

Sylvie Lardon1, Mathieu Capitaine2, Sophie Bonin3, Philippe Prévost4,

 

 

1INRA & AgroParisTech, UMR Territoires, sylvie.lardon@agroparistech.fr

2VetAgro Sup, UMR Territoires, mathieu.capitaine@vetagro-sup.fr

3Ecole Nationale Supérieure du Paysage, s.bonin@ecole-paysage.fr

4Institut agronomique, vétérinaire et forestier de France (Agreenium) philippe.prevost@agreenium.fr



Il y a plus de dix ans, en 2005 au Pradel, et comme l’avait formalisé Jean-Pierre Deffontaines tout au long de son parcours de recherches (Deffontaines, 1998), des agronomes avaient explicité leur rapport au territoire comme un troisième objet d’analyse, le territoire, à côté la parcelle et de l’exploitation agricole (Prevost, 2005). Ils appelaient à théoriser les concepts, suivre les filiations et ruptures, expliciter les démarches et faire le lien à l’action (Sebillote, 2005).

Plus récemment, des agronomes (Lardon, 2012), sur les traces de Jean-Pierre Deffontaines et de sa géoagronomie (Deffontaines, 1998), mettaient en lien territoire, paysage et projets et affirmait que l’agronomie était triplement intégratrice. « Elle intègre les points de vue des autres disciplines autour d’objets intermédiaires qui ont du sens pour tous, qui rendent compte des transformations en cours de l’agriculture et servent aussi de leviers d’action. Elle intègre les différentes dynamiques des territoires pour redonner une place à l’agriculture et renouveler ses pratiques, face aux nouveaux enjeux territoriaux. Elle intègre les compétences des différents métiers, de l’agriculture, de l’agent de développement, de l’agronome, pour être parties-prenantes, avec les autres chercheurs et acteurs, du développement des territoires » (Blanc-Pamart et al., 2012).

il y a cinq ans, un groupe d’agronomes (Boiffin et al., 2014), présentait comme un défi à leur discipline de contribuer au développement territorial, dans le sens assez exigeant de processus structurant d’un territoire, impliquant une gouvernance intégratrice des différents enjeux concernant son espace et une identité sociale, « un sentiment collectif d’appartenance ». Il s’agissait en particulier pour l’agronomie de participer aux différentes échelles du projet spatial, de l’aménagement urbain, à la planification urbaine et régionale. Cela semblait aussi s’imposer à l’agronomie, étant donné la demande croissante des citadins en matière de qualité de cadre de vie (dont l’agriculture est une composante à la fois surfacique mais aussi culturelle, paysagère, patrimoniale importante) et de contrôle de leur alimentation.

Les Entretiens du Pradel 2017 ont été l’occasion, autour d’études de cas dont la plupart se placent sur ces cinq dernières années, d’examiner dans quel mesure ce lien ancien de l’agronomie aux territoires et aux projets de territoires pouvaient relever de ou alimenter la notion émergente de design territorial.

 

Une diversité de situations agricoles

 

Lors des Entretiens du Pradel 2017, les ateliers participatifs ont porté sur l’analyse de situations agricoles, contrastées à la fois dans la priorité d’action et l’échelle concernée. Ces situations sont rappelées dans le tableau 1.

 

Priorité d’action

Echelle de l’exploitation agricole

Echelle du territoire

Contribution au système agri-alimentaire

La transition écologique et alimentaire

L’approvisionnement des villes

 

Transition agroécologique

L’agroforesterie

 

L’agriculture dans la transition agroécologique

Démarche territoriale intégrée

La permaculture

 

L’agriculture dans la transition territoriale intégrée

Tableau 1 : thématiques des ateliers des Entretiens du Pradel 2017

 

Ces ateliers visaient à mieux appréhender la notion de design territorial et les démarches de conception de projet afférentes, grâce au témoignage d’acteurs de terrain et d’analyse rétrospective d’opérations concrètes.

Mais l’intention de cette édition des Entretiens du Pradel étant de préciser l’opérationnalité du concept de design territorial pour les agronomes, une autre séquence d’ateliers regroupant deux par deux les ateliers d’une même priorité d’action a visé la montée en généricité, avec pour consigne aux animateurs de faire répondre les groupes à trois questions :

- Comment penser la conception de projets agricoles pour répondre à des objectifs partagés entre les agriculteurs et les autres usagers du territoire ? En d’autres mots, quels sont les points de passage obligés dans des trajectoires d’évolution ?

- Quelles sont les conditions pour qu’un projet de design territorial favorise l’engagement durable des acteurs de l’agriculture dans des dynamiques collectives ? Ou quelles sont les modalités de mise en œuvre d’un projet ?

- Quels partenariats, et avec quelles modalités, les agronomes doivent-ils engager avec les autres métiers concernés par le design territorial pour garantir la réussite d’un projet ? Ou comment inventer de nouvelles façons de faire avec d’autres ?

Nous proposons une synthèse de l’ensemble des échanges pour chacune de ces questions.

 

Comment penser la conception de projets agricoles permettant de répondre à des objectifs partagés entre les agriculteurs et les autres usagers du territoire ?

 

Dans les ateliers, différents arguments ont permis de mettre en avant l’intérêt du design territorial comme outil conceptuel et méthodologique opérationnel pour le développement de projets agricoles en partenariat.

Dans les différentes situations agricoles analysées, il ressort ainsi des points communs dans les méthodes de travail :

- la mise en place de lieux et de temps de rencontres entre les différentes parties prenantes du projet, à la fois pour se connaître, s’écouter, échanger voire confronter des points de vue, créer des ponts et co-construire ensemble des propositions ;

- la co-construction d’une vision collective désirable, par une ambition raisonnable de transition qui permet le rêve et la créativité, par le partage de valeurs communes ou la compréhension de l’intérêt général si toutes les valeurs ne peuvent être communes, et par le passage d’une vision individuelle à une vision collective, en mobilisant les synergies ;

- la mise en place d’une démarche partagée avec des étapes claires, en premier lieu le diagnostic de la situation objectivée, puis la mise en place d’actions pilotes, expérimentales permettant de créer le chemin d’évolution, mais aussi d’évaluer les résultats de ces actions, d’en communiquer les effets, et éventuellement rétroagir sur les objectifs initiaux du projet ; la démarche est inclusive et demande d’identifier les freins et les leviers ;

- l’accompagnement différencié des catégories d’acteurs selon leur point de vue initial, leur contribution au projet, leurs besoins d’évolution en compétences, et le sens qu’ils donnent aux projets… Evidemment, selon que le projet se situe à l’échelle d’une exploitation agricole ou à l’échelle d’un territoire plus ou moins vaste qui peut aller jusqu’à des regroupements intercommunaux, la cartographie des acteurs ne sera pas la même et la méthode sera à adapter. Mais globalement, comme le propose F. Jégou dans ce numéro, on retrouve toujours dans ce mode de conception de projets ce qui fait une démarche de design : la prise en compte d’actions illustratrices d’une possibilité de changement (l’acunpuncture du territoire), la rencontre et l’échange entre les promoteurs et les autres acteurs du projet ou des parties prenantes (les conversations sociales constructives), la motivation des acteurs à partager des objectifs d’évolution (la coproduction de visions possibles et désirables), et leur engagement pour expérimenter des actions nouvelles porteuses du changement désiré (la contamination positive).

 

Figure 1 : Propositions d’un des groupes d’ateliers regroupant les échelles d’organisation pour la priorité d’action « transition agroécologique »

 

Quelles sont les conditions pour qu’un projet de design territorial favorise l’engagement durable des acteurs de l’agriculture dans des dynamiques collectives ?

 

La question de la durabilité du projet est essentielle, d’une part pour pouvoir prouver la pertinence de la méthode de conception du projet, d’autre part pour éviter tout retour en arrière en cas d’échec, réel ou ressenti.

La première des conditions de la pérennité du projet est la qualité de la conception. Cela suppose en premier lieu d’avoir pris le temps et les moyens pour la construction de la vision partagée, évitant les frustrations ultérieures de certaines des catégories d’acteurs. Mais il faut également que la conception ne propose pas un projet irréaliste parce que certaines contraintes auraient été omises ou minimisées (certaines réglementations, le lien aux politiques publiques, les usages du foncier…). Et l’utilisation d’objets de démonstration et de médiation (cartes, maquettes, dessins, réalité virtuelle…) sont également des atouts de la pérennité pour rappeler régulièrement l’aspect concret de ce qui avait été imaginé collectivement.

Une autre condition de réussite est la réponse du projet aux intérêts de chacun des acteurs. Dans le contexte d’une exploitation agricole, développer un projet dont la rentabilité économique ne serait pas à la hauteur des besoins de l’agriculteur ne peut être pérenne. A l’échelle d’un territoire, les changements liés aux projets ne peuvent donner un sentiment de nuisance pour certains et non pour d’autres. Plus encore, c’est valoriser la diversité des projets via un engagement commun et aussi assumer collectivement les risques. Un accompagnement est nécessaire.

Ce risque de décevoir certains acteurs doit être évité par la mise en place d’actions progressives orientées par la transition mais économiquement et socialement acceptables. La troisième condition est donc le caractère évolutif du projet, la capitalisation des actions réussies au fur et à mesure de son avancement, et la valorisation individuelle et collective de ses bénéfices pour tous les acteurs, que ce soit à l’échelle d’une exploitation agricole (l’agriculteur et son environnement professionnel et social) ou à l’échelle du territoire. Il s’agit de s’approprier individuellement et collectivement les actions et d’en être les ambassadeurs.

Cela demande aux agronomes de donner à voir, de formaliser, de faire des retours d’expériences, de mettre en perspectives, de capitaliser, d’assurer une médiation. Donc peut-être de développer de nouvelles compétences !

Figure 2: Propositions d’un des groupes d’ateliers regroupant les échelles d’organisation pour la priorité d’action « Système agri-alimentaire »

 

Quels partenariats, et avec quelles modalités, les agronomes doivent-ils engager avec les autres métiers concernés par le design territorial pour garantir la réussite d’un projet ?

 

Quand une exploitation agricole ou un territoire engage une démarche de projet avec une approche de design territorial, l’agronome a certains atouts, parce qu’il a été formé à une vision systémique et pluridisciplinaire et parce qu’il maîtrise les outils de l’ingénierie et de la gestion de projet.

Pour autant, sa légitimité pour assurer l’animation de la conception de projet ne paraît pas plus forte que d’autres métiers. Ceux de paysagiste-concepteur ou de designer sont beaucoup plus habitués à partir des besoins de la diversité d’acteurs concernés par le projet. Et ils maîtrisent des techniques et des outils permettant de représenter le réel mais aussi de le projeter, favorisant ainsi le dialogue entre catégories d’acteurs (schématisation, cartographie, maquettisme). Ces compétences spécifiques donnent à ces métiers de forts atouts pour l’animation de conception de projets, en particulier collectifs à l’échelle territoriale.

Les démarches de design territorial se prêtent donc avant tout à l’association de métiers représentant des compétences complémentaires, que ce soit dans la mobilisation de disciplines scientifiques nécessaires au diagnostic d’une situation puis dans l’ingénierie de projet. A l’instar de ce qu’il se passe dans l’urbanisme, une maîtrise d’œuvre organisant la contribution de différents métiers (écologue, hydrogéologue, urbaniste, architecte, paysagiste…), apparaît nécessaire pour regrouper un collectif de compétences permettant à la fois (i) la discussion nourrie avec le maître d’ouvrage (agriculteur, collectivité territoriale) et les acteurs concernés par le projet, et (ii) de répondre aux conditions d’une conception réussie et de réalisation satisfaisante de projets agricoles.

Il ne faut pas non plus oublier la dimension artistique et prospective des projets, qui élargit les horizons des acteurs et aide à la construction d’une vision partagée par l’approche sensible.

 

Figure 3 : Séquence Immersion dans le territoire du Pradel « L’agriculture dans un projet de territoire »

 

Usages du design territorial par les agronomes

 

Les différentes situations présentées dans les ateliers des Entretiens du Pradel de 2017 interrogent donc les agronomes sur leur positionnement et leur rôle dans les démarches de design territorial. Les agronomes ont récemment développé des méthodes de conception de systèmes de culture [1], à l’échelle d’une exploitation agricole, et mobilisent des outils du design (évaluation multicritères, schéma décisionnel, prototypage…) mais dans un contexte limité le plus souvent à la sphère agricole (cf. Prost, 2018, dans ce numéro). L’enjeu est peut-être aujourd’hui, dans l’évolution des outils et méthodes de l’agronomie des territoires, d’acquérir les outils du designer ou du paysagiste-concepteur, ou d’être capable de travailler avec eux en bonne complémentarité. Se pose alors la question de la formation des agronomes : doivent-ils être formés aux méthodes de la créativité, de la prospective, des projets participatifs, alors que la formation à l’agronomie des territoires est déjà très pluridisciplinaire et fourmille d’outils conceptuels et méthodologiques empruntés à différentes disciplines ? Ou suffit-il qu’ils aient la compétence d’assemblage de métiers complémentaires pour accroître leur légitimité à animer des démarches de design territorial, mais avec le risque que les enjeux agricoles soient moins bien pilotés dans l’animation du projet ?

A l’issue de ces Entretiens du Pradel, cette question est posée à la communauté des agronomes et au système de formation agricole. L’agronomie du territoire est jeune et encore peu développée dans la formation des agronomes. Ces Entretiens apportent des éléments nouveaux pour enrichir la réflexion sur les métiers et les contenus d’enseignement des agronomes de demain.

 


Note

[1] En particulier, voir les travaux du RMT Systèmes de culture innovants https://www6.inra.fr/systemesdecultureinnovants/Nos-Actions/Concevoir-et-Evaluer


Références bibliographiques

Blanc-Pamart C., Lardon S., Millier C., 2012. La géoagronomie pour observer, comprendre et agir sur les organisations spatiales agricoles. In Lardon S. (Ed.), Géoagronomie, paysage et projets de territoire. Sur les traces de Jean-Pierre Deffontaines. Editions QUAE, Collection Indisciplines, pp. 5-20.

Boiffin J., Benoit M., Le Bail M., Papy F., Stengel P., 2014, « Agronomie, espace, territoire : travailler « pour et sur » le développement territorial, un enjeu pour l’agronomie », Cahiers Agricultures, vol. 23, 2, p. 72-83.

Deffontaines J_P., 1998. Les sentiers d’un géoagronome. Textes réunis par Benoît et al., Paris, Editions Arguments, 359p.

Lardon S. (Ed.), 2012. Géoagronomie, paysage et projets de territoire. Sur les traces de Jean-Pierre Deffontaines. Editio QnsUAE, Collection Indisciplines, 340p + CDRom.

Prévost P. (ed.), 2005. Agronomes et territoires. 2° éditions des entretiens du Pradel., Paris, L’Harmattan, Coll. Biologie, écologie et agronomie, 512p.

Sebillotte M., 2005. Agronomes et territoires. Les trois métiers des agronomes. In Prévost P. (Ed.) Agronomes et territoires. 2° éditions des entretiens du Pradel., Paris, L’Harmattan, Coll. Biologie, écologie et agronomie, pp 25-34.


 

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