Revue AE&S vol.8, n°2,2 décembre 2018 : Agronomie et design territorial

Editorial

 

 

Philippe Prévost1, Sylvie Lardon2, Mathieu Capitaine3, Sophie Bonin4, Sophie Madelrieux5, Nicolas Senil6

 

1Institut agronomique, vétérinaire et forestier de France (Agreenium) philippe.prevost@agreenium.fr

2INRA & AgroParisTech, UMR Territoires, sylvie.lardon@agroparistech.fr

3VetAgro Sup, UMR Territoires, mathieu.capitaine@vetagro-sup.fr

4Ecole Nationale Supérieure du Paysage, s.bonin@ecole-paysage.fr

5IRSTEA, sophie.madelrieux@irstea.fr

6Université Grenoble-Alpes, CERMOSEM, nicolas.senil@univ-grenoble-alpes.fr

                                   


 

Ce numéro d’Agronomie, environnement & sociétés rend compte des travaux de la 9ème édition des Entretiens du Pradel (septembre 2017), qui ont mis en lumière la diversité des objets et des approches de design territorial [1] et l’ont questionné dans le champ agronomique.

 

L'objectif de ces Entretiens 2017 était de s'interroger sur la pertinence et l’intérêt, pour les agronomes, de la notion de design territorial caractérisée par la double démarche d’entrée par les usages et co-conception de projet. Cet évènement a été l’occasion d’approfondir l’engagement des agronomes dans la gestion spatiale et temporelle des fonctions écologique, agronomique, paysagère de l’espace productif et en lien avec les métiers de la conception de projet. A un moment où de nouvelles recompositions territoriales interrogent l’agriculture, le conseil, les politiques publiques, notamment de développement, le design territorial peut en effet permettre d’identifier des blocages et des leviers chez les acteurs, pour faire évoluer des situations agricoles qui ne sont pas satisfaisantes, pour les agriculteurs et/ou pour la société locale (approvisionnement alimentaire, intégration de demandes environnementales, ancrage territorial de l’activité agricole, …). Ainsi, à partir d’exemples de situations de terrain, les Entretiens ont permis d'examiner les démarches, méthodes, expériences d’agronomes de différents métiers, de chercheurs d'autres disciplines et d’acteurs des territoires, et d’aborder ensemble différentes questions :

- Comment penser la conception de projets agricoles permettant de répondre à des objectifs partagés entre les agriculteurs et les autres acteurs de la société ?

- Quelles sont les conditions pour qu’un projet de design territorial favorise l’engagement durable des acteurs de l’agriculture ?

- Quels partenariats, et avec quelles modalités, les agronomes doivent-ils engager avec les autres métiers concernés par le design territorial pour garantir la réussite d’un projet agricole ?

 

Ces travaux ont produit un corpus très riche permettant de mieux appréhender le concept de design territorial et son opérationnalité dans le champ agronomique. L’ouverture de ce numéro à d’autres auteurs non présents lors des Entretiens a permis d’enrichir encore ce corpus. Le numéro qui en résulte propose ainsi un panorama large d’activités de recherche et de développement qui se reconnaissent dans le concept de design territorial.

 

Le numéro est organisé en quatre parties. La première présente des regards croisés de chercheurs de différentes disciplines et d’acteurs du développement sur la façon dont ils mobilisent le concept de design territorial. La seconde rend compte spécifiquement des travaux des six ateliers de travail qui ont eu lieu pendant les Entretiens du Pradel et qui traitent des démarches de design territorial en s’appuyant sur des exemples précis. La troisième présente des travaux de recherche en cours ou récents dont la méthodologie se reconnaît dans l’approche de design territorial. Et enfin, une quatrième partie interroge avec un soupçon d’impertinence la nouveauté apportée par le design territorial.

 

 

Le design pour penser l’action dans les territoires

 

Avec le parti pris de ne pas définir la notion de design territorial mais plutôt de partir des usages de la notion, plusieurs textes présentent le point de vue de différents auteurs, représentants de disciplines scientifiques ou acteurs engagés dans des démarches de conception de projets agricoles.

 

Le texte introductif est celui de François Jégou, designer praticien qui accompagne de nombreuses organisations à l’échelle internationale pour créer du nouveau en leur sein ou en lien avec une politique publique. Il développe une approche pragmatique du design. Plutôt que de définir le concept, il montre en quoi la démarche de design permet de créer les conditions du changement. Les notions d’acupuncture du territoire, de conversation sociale, de co-production de vision, et de stimulation de contamination positive, sont autant d’étapes pour comprendre ce qu’est une démarche de design territorial.

 

Les textes suivants expriment le point de vue de chercheurs de différentes disciplines.

Lorène Prost, chercheure agronome et ergonome dont les travaux s’intéressent aux démarches de design (pas uniquement territorial), pose la question dans son titre « Le design est-il un concept des agronomes ? ». Elle fait la démonstration que l’irruption du concept de design chez les agronomes, remplaçant dans différentes situations l’usage du terme de conception, répond aux nouveaux enjeux sociétaux de l’activité agricole, et conclut ainsi sur l’intérêt de ce concept, aux différentes échelles d’organisation de l’activité agricole.

 

En contrepoint, les géographes et les paysagistes, de disciplines ancrées sur les approches territoriales, montrent, à partir de leurs cadres théoriques et d’action, comment le design est mobilisé dans leur domaine.

 

En géographie, l’exemple de l’action publique permet à Nicolas Senil et Valérie Poudray de montrer comment un glissement progressif de l’aménagement et du développement local, vers le développement territorial puis vers le design territorial, oriente l’action publique vers « une recherche coopérative, pragmatique et créative d’un projet situé dans le temps et dans l’espace transformant des usages et des modes de vie territoriaux ».

 

Les paysagistes (Sophie Bonin et Bertrand Folléa), quant à eux, avouent leur difficulté à utiliser le terme de design en France. Une raison importante est que la langue française ayant réservé le design aux objets industriels, le concept de paysage, en tant que projet (dessein) et représentation (dessin), se substitue ainsi au design territorial (aménagement paysager se dit landscape design en anglais). Mais ils voient aujourd’hui une véritable opportunité à la diffusion du concept de design territorial qui pourrait devenir un outil de médiation entre paysagistes et agronomes pour enfin mieux hybrider les savoirs de conception et d’ingénierie. Le prolongement de ce point de vue par le texte d’une jeune paysagiste, Lucie D’heygère, donne une illustration concrète d’un projet associant paysage et agriculture à l’échelle d’une exploitation agricole.

 

Le dernier texte apporte un point de vue d’acteurs sur l’usage du design dans l’action sur les territoires.

Jean-Sébastien Laumond et Régis Ambroise, acteurs du développement territorial au sein d’une communauté de communes, s’interrogent alors sur comment cette approche mosaïque du design territorial fait sens dans leurs actions locales et concluent à l’intérêt de ce concept pour les projets de développement territorial.

 

Des situations agricoles pour penser le design dans les territoires

 

Afin d’entrer plus concrètement dans les pratiques des agronomes utilisant des démarches pouvant se référer au design territorial, six ateliers ont été organisés au cours des Entretiens du Pradel 2017. Ils ont mobilisé des situations-exemples contrastées, selon une matrice prenant en compte l’échelle d’organisation (exploitation agricole ou territoire) et une priorité d’action (contribution au système agri-alimentaire, transition agroécologique, démarche territoriale intégrée).

Les situations-exemples étudiées sont précisées dans le tableau suivant :

Priorité d’action

Echelle de l’exploitation agricole

Echelle du territoire

Contribution au système agri-alimentaire

Situation 1 :

La transition écologique et alimentaire

Témoins : C. Schott (Café Utopic), F. Barataud (Inra Mirecourt)

Situation 4 :

L’approvisionnement des villes

Témoins : A. Limbertié (Mairie de Toulouse), C. Dumat (ENSAT/INP Toulouse)

Transition agroécologique

Situation 2 :

L’agroforesterie

Témoin : A. Sieffert (Association française d’agroforesterie, Drôme)

Situation 5 :

L’agriculture dans la transition agroécologique

Témoins : K. Capelle (PETR du centre Ouest Aveyron, E. Audouin (Inra Toulouse)

Démarche territoriale intégrée

Situation 3 :

La permaculture

Témoins : J. Dehondt (agriculteur), K. Morel (agronome consultant)

Situation 6 :

L’agriculture dans la transition territoriale intégrée

Témoin : H. Vernier (Communauté de communes du Val de Drôme en biovallée)

 

L’organisation des ateliers était identique pour toutes les situations, avec 5 étapes :

- Une 1ère étape visait à partager les représentations des participants de l’atelier sur ce qu’on entend par « démarche de design » au sein d’une entreprise ou d’un territoire ;

- La 2ère étape fut un temps de description de la démarche de design utilisée dans la situation-exemple par les témoins ;

- La 3ème étape fut un temps de construction collective d’une représentation schématique de la trajectoire caractérisant la démarche de la situation-exemple ;

- La 4ème étape visait à détailler les étapes marquantes de la trajectoire, avec les points de passage obligés et les modalités concrètes observées dans l’expérience du témoin et dans les expériences des autres participants;

- Enfin la 5ème étape cherchait à analyser ces expériences en regard de la représentation des participants sur le design territorial.

Les textes issus des travaux d’atelier ont suivi une trame commune de restitution, s’appuyant sur l’analyse proposée par l’intervention de François Jégou, considérant qu’une démarche de design territoriale pouvait s’envisager en associant différentes entrées : des opérations d’acupuncture territoriale, la co-production d’une vision possible et désirable, l’installation de conversations sociales et la stimulation de contamination positive.

Les textes résultant des travaux de groupes ont été co-écrits par les témoins et les animateurs des ateliers (Marracini pour la situation 1, Poudray et al. pour la situation 2, Morel et al. pour la situation 3, Dumat et al. pour la situation 4, Bonin et al. pour la situation 5, Madelrieux et al. pour la situation 6). Par ailleurs, les témoins des ateliers 1 (Mignolet et al.) et 5 (Audouin et al.), engagés dans un projet de recherche-action, ont souhaité proposer un article permettant d’apporter des éléments plus complets sur leur expérience qui s’est poursuivie depuis septembre 2017.

Le collectif des animateurs a co-rédigé un texte permettant d’analyser les leçons à tirer de l’analyse de ces situations agricoles en ateliers pour les usages du design territorial en agronomie (Lardon et al.).

 

 

Des expériences de recherche dans une dynamique de design territorial

 

La troisième partie du numéro est constituée de quatre articles issus d’équipes de recherche engagées dans des projets selon des démarches qu’ils considèrent pouvoir se référer à une approche de design territorial.

L’article de Marie-Hélène Vergote et Sandrine Petit analyse une méthodologie de recherche-action qu’elles ont utilisée dans deux situations, l’une portant sur l’évolution de la ressource en eau, l’autre portant sur l’approvisionnement des villes en légumes, qui s’est appuyée sur le concept de design.

L’article de Laura Séguin et al. interroge également la méthodologie de recherche dans le cas de nouvelles solutions pour réduire la pollution des eaux par l’activité agricole, après avoir expérimenté des outils de dialogue territorial qui font référence à des approches de design territorial.

L’article de Marc Moraine et al. relate des travaux de recherche sur la conception de systèmes de culture-élevage à l’échelle des territoires. A partir de deux études de cas, différentes en termes d’échelles et d’objectifs, ils décrivent une méthode de recherche originale en six étapes : contextualisation-problématisation-diagnostic-conception-évaluation-mise en discussion des scénarios. Les auteurs considèrent s’inscrire dans une démarche de design territorial.

Enfin, l’article de Hugues Boussard et al. propose l’usage d’un simulateur d’allocations de couverts végétaux à l’échelle des exploitations agricoles et des territoires (CAPFarm), comme outil de design territorial, parce qu’il intègre des dimensions techniques et socio-économiques et s’adapte aux différentes situations agricoles.

 

Quand les agronomes faisaient du design sans le savoir…

 

La dernière partie propose deux textes très particuliers, puisqu’ils concernent, l’un une période où la notion de design territorial n’existait pas, l’autre un lieu où on peut imaginer qu’il y a toujours eu du design territorial.

Ainsi, Régis Ambroise et François Kockmann reviennent sur la période des plans de développement durable (PDD) en agriculture (1993-1999). Ayant participé aux Entretiens du Pradel, ils s’interrogent si cette approche du développement agricole à cette époque pouvait relever de ce qu’on nomme aujourd’hui le design territorial. Ils concluent qu’il y a eu dans les approches des PDD, avec la prise en compte du paysage et des situations locales singulières, des démarches qui pourraient aujourd’hui s’appeler des démarches de design territorial.

Quant à Philippe Prévost et Benoît Vidal, ils analysent si le Pradel, domaine historique d’Olivier de Serres, lieu d’accueil des Entretiens, est un site de design territorial depuis Olivier de Serres. De la conception avec la prise en compte des dimensions esthétique et sensible chez Olivier de Serres (n’oublions pas qu’il a intitulé son ouvrage « Théâtre d’agriculture et mesnage des champs » en 1600) au développement actuel d’un centre multifonctionnel, agricole, éducatif et culturel ouvert au public, le lieu reste empreint d’une réflexion permanente sur le projet et son utilité sociale au sein du territoire. Et cela n’a pas été démenti par les participants aux Entretiens du Pradel qui ont proposé des trajectoires d’évolution du domaine du Pradel à échéance 2030 et qui souhaitent que la diversité agricole du territoire et la multifonctionnalité du domaine se renforcent à l’avenir.

 

Après la lecture de tous les textes, il ressort de ce numéro une richesse dans les approches de conception et d’ingénierie territoriale en lien avec les activités agricoles, et surtout un certain consensus pour montrer l’intérêt de l’usage du concept de design territorial, qui permet, d’une part de relier les métiers de la conception et les métiers de l’ingénierie, et d’autre part de favoriser la participation de tous les acteurs d’un territoire aux projets agricoles locaux.

 

A l’issue de ce numéro, nous ne pouvons que constater que le design territorial est un bel outil conceptuel et méthodologique pour les agronomes dans les décennies à venir !

Nous vous souhaitons une bonne lecture.


Note

[1] La notion de design territorial n’a pas de définition stabilisée. Pour appréhender le terme de design, nous prenons en référence l’approche par l’étymologie  de S. Vial (2014) : « Ainsi s’éclaire l’étymologie souvent mal comprise du terme design. Du latin de-signare (« marquer d’un signe ») que l’on retrouve aussi bien dans l’italien disegno (schéma) et l’anglais de-sign, le design est à entendre, en tant que projet de conception méthodique, comme une anticipation par les signes (i.e. les dessins). L’invention du projet par Brunelleschi, ce n’est rien d’autre qu’« une méthodologie du disegno, c’est-à-dire une méthodologie de l’anticipation de l’oeuvre à réaliser : il s’agissait, grâce aux lois de la perspective qu’il venait de mettre au point, de pouvoir représenter par le dessin la construction projetée. » (Boutinet, 1993 : 10). Les signes, ici, ce sont les représentations en perspective, c’est-à-dire les images du projet. » (Vial, 2014. « De la spécificité du projet en design : une démonstration », Communication&Organisation 2014/2 (n° 46), p. 17-32.)


 

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