Revue AE&S vol.8, n°2,3 décembre 2018 : Agronomie et design territorial

Le design pour penser l’action dans les territoires

Innovations sociales et scénarios de transition écologique. Des exemples illustrant ce qu’on peut entendre par design territorial

 

 


François Jégou*

 

* Directeur de Strategic design scenarios (http://www.strategicdesignscenarios.net/)


A l’invitation de l’Association française d’agronomie, François Jégou, qui développe différents outils et méthodes de design pour l’innovation sociale, l’innovation publique et le développement durable, est venu présenter quelques-uns de ses travaux lors des Entretiens du Pradel, pour montrer comment les démarches de design peuvent servir la construction de projets collectifs au sein des territoires.

Les propos ci-après sont une retranscription de son intervention pendant les Entretiens du Pradel.

 

Je souhaite partir d’exemples, en évitant de donner une définition : je préfère plutôt sensibiliser les esprits par une « définition mosaïque », plurielle. L’approche du design suppose d’écouter les parties prenantes, de co-construire, d’expérimenter, tester en amont les choses, et donc réaliser des maquettes, ce qui est plus facile dans du design de produit que dans du design appliqué au territoire. L’enjeu pour l’action territoriale est, entre autres, d’éviter de déployer une solution avant de l’avoir essayé. Cela peut paraître trivial mais pourrait-on imaginer un fabricant d’automobiles produire un nouveau véhicule sur l’ensemble du marché sans jamais l’avoir essayé ?

 

Quelques exemples de démarches de design

 

Une meilleure intégration entre habitants et chercheurs sur le plateau de Paris Saclay a consisté à parcourir en camionnette le territoire avec sept étudiants pendant une semaine pour rencontrer les parties prenantes sur leurs différents lieux de travail le jour et à leur domicile le soir via Couch Surfing (Hébergement chez l’habitant). Après cinq jours, nous avions rencontré plus de 50 personnes avec une approche immersive et recueilli un maximum d’idées sur la problématique de la part des différents profils d’usagers du territoire.

 

L’exposition Quotidien Durable à la Triennale de Milan portait sur la co-construction de scénarios de styles de vie durable avec des utilisateurs situés dans quatre grandes villes (Hong-Kong, Bruxelles, Chicago, Milan). Ce travail a permis d’aboutir à 18 petits films permettant de rendre compte de différents modes de vie dans une société plus durable. Chaque film propose sous forme d’une « tranche de vie » des nouveaux produits et services durables en termes d’alimentation, d’habitat domestique, d’usage de l’énergie, de mobilité, etc. et ceci dans différents modes de vie basés sur plus ou moins d’engagement personnel, sur des solutions collaboratives ou non, etc.

 

Dans certains cas, les démarches de design passent par le stade de maquettes ou de prototypes. Ce peut être des maquettes classiques reproduisant la réalité à l’échelle mais aussi toute sorte de « maquettages » permettant d’essayer des solutions. Par exemple, dans le cadre du Laboratoire de Design Cognitif de EDF R&D, une problématique était de faire évoluer la façon d’organiser les réunions : des bricolages combinant des équipements existants ont permis d’essayer un dispositif de mémoire vidéo collective et d’obtenir des résultats intéressants avec un faible investissement. Il faut mettre la réalité en projet pour mieux la connaître. Mais l’expérimentation coûte du temps et de l’argent. Il faut designer cette expérimentation la plus légère possible.

 

Dans d’autres cas, le maquettage n’est pas possible et l’exploration de solutions doit passer par des simulations. Dans le cadre d’un projet avec le Programme des Nations Unies pour l’Environnement en Chine, Inde et Brésil, les étudiants des écoles de design de Guangzhou, Ahmedabad et Rio ont imaginé des scénarios sous forme de « photoromans » visualisant leurs idées de modes de vie durable à l’horizon 2050 dans les différentes cultures de ces pays émergents.

Ce type de scénario permet alors de discuter avec les acteurs locaux. En France, la ville de Saint Etienne à bâti la Cité du Design. Un concours d’architecture a eu lieu pour redévelopper le quartier de l’ancienne manufacture. Mais ce projet architectural ne faisait pas de ce lieu une « cité du design ». Nous avons donc demandé aux parties prenantes de ce projet : citoyens, élus, administration, acteurs économiques, sociaux et culturels de nous raconter des histoires. Nous avons récolté 250 histoires, du Maire au patron du Café des Sports, où chacun racontait ce qu’il ferait avec la Cité du Design et ce que la Cité du Design ferait avec eux dans cinq ans. Ce corpus d’histoires représente une « projection collective » à partir de laquelle nous avons pu déduire les spécifications de ce macro-service qui comprend un centre de recherche, une école et des lieux d’exposition.

 

Enfin, pour conclure ce point, je donnerai deux exemples qui ont permis d’innover dans des lieux inattendus. En Guadeloupe, nous avons conduit pour la Protection Judiciaire de la Jeunesse une recherche-action autour des mineurs délinquants. 9 expérimentations ont été co-développées avec les acteurs. Par exemple, nous avons développé une cartographie des parties prenantes du territoire impliquées auprès de ces jeunes. Cette première étape a été importante pour que toutes les parties prenantes se connaissent, sachent ce que fait chacune d’elle et pensent plus collectivement. Nous avons aidé les jeunes à raconter par eux-mêmes leurs parcours de vie. Nous avons engagé éducateurs et jeunes à construire et remplacer par eux-mêmes les mobiliers des centres d’accueil que ces derniers avaient auparavant vandalisé.

Aujourd’hui nous sommes souvent sollicités par des administrations territoriales pour les aider à mettre en place leur propre « labo d’innovation » interne, c’est-à-dire un lieu où l’on remet en question les principes de cette administration, où l’on expérimente de nouveaux services publics, une zone protégée où l’on ne se doit pas d’obéir à un chef, où l’on peut prendre des risques et où il est autorisé de se tromper…

 

Qu’entend-on par design ?

 

Donner une définition univoque du design, ce serait pour moi comme arrêter de réfléchir et figer une matière vivante en constante évolution. C’est pour cela que je préfère parler de définition mosaïque, en proposant quatre points d’entrée dans le design.

 

1 – Imaginer des stratégies d'acupuncture du territoire

 

Pour expliquer ce que j’entends par acupuncture du territoire, je prendrais l’exemple du travail fait par le Politecnico de Milan avec le Parc Agricole Sud qui s’étend sur une soixantaine de kilomètres au sud de la ville. Les étudiants ont développé toute une série de micro-projets locaux basés à la fois sur des circuits courts et sur de l’agrotourisme. Ces deux types de « points d’acupunctures du territoire » n’ont pas été choisis au hasard : les mêmes usagers milanais se nourrissent en circuit court la semaine et le week-end participent aux activités de tourisme de proximité offertes par les mêmes fermes assurant à celles-ci un revenu plus substantiel. Le projet intitulé « short miles food and tourism » (alimentation et tourisme zéro km) œuvre vers une reconnexion ville-campagne. L’acupuncture n’est donc pas ici que soulager des points de tension localisés, c’est aussi savoir quel point activer pour avoir un effet systémique, quels éléments du territoire mettre en synergie pour, avec le minimum d’investissement, avoir un maximum d’effets.

 

2 – Installer des conversations sociales constructives

 

Le design travaille à organiser la conversation sociale constructive. Le designer n’est pas que facilitateur, il est contributeur. Le projet de recherche européen CORPUS visait à faciliter les échanges entre scientifiques et politiques sur les questions de développement durable. Une des stratégies explorées était de leur faire co-construire une vision future commune pour ensuite, dans un esprit de « backcasting », passer de la vision future à ses conditions d’occurrence dans le présent. Concrètement, nous avons simulé ensemble au travers d’un peu plus de 70 solutions sur les sujets d’alimentation, de mobilité et d’habitat, cette vision partagée d’un avenir durable. Cette co-construction a permis aux deux profils de participants de sortir de leur zone de confort respective, d’alimenter la conversation sociale et de converger vers un mode de collaboration.

 

3 – Coproduire des visions possibles et désirables

 

Le Bureau des Territoires du Commissariat Général au Développement Durable en charge des Agenda 21 constatait une forte dynamique des projets territoriaux de développement durable en France mais déplorait un manque de vision des territoires. Les collectivités locales déroulaient une liste d’actions sans avoir véritablement défini où elles souhaitent aller en terme de développement durable. Avec le CGDD et une dizaine de territoires, nous avons développé la boite à outils VISIONS+21. Au-delà d’un exercice de prospective lourde que bien souvent les petites et moyennes collectivités ne peuvent pas s’offrir, cet outil permet de manière plus légère en réunissant pour une journée et demie d’atelier une quarantaine de parties prenantes citoyens, agents et élus de co-construire une vision durable propre au territoire.   

 

4 – Stimuler la contamination positive

Les réseaux thématiques européens URBACT réunissant une dizaine de villes qui pendant 3 années vont échanger sur une problématique spécifique – l’agriculture urbaine, l’usage temporaire des espaces vacants, les cantines bio et locales dans le cas des 3 réseaux que nous avons accompagnés – et s’inspirer de leurs pratiques mutuelles pour construire chacune un plan d’action et faire évoluer leurs modes de gouvernance respectives. En simplifiant à l’extrême et contrairement à ce qu’on nous a tous dit à l’école, il s’agit ici d’apprendre à copier sur son voisin. Notre travail dans les visites préparatoires de chaque ville, l’identification des pratiques prometteuses, l’organisation des ateliers d’échanges transnationaux, est de stimuler la contamination positive et d’assurer la fertilisation croisée entre les parties prenantes de chaque ville.

 

Pour conclure

Il me semble que les acteurs du territoire sont multiples et divers. Les agronomes et les paysagistes qui nous convient aujourd’hui à examiner cette notion de « design territorial » en font partie. Leur rôle est fondamental mais pour pouvoir l’assurer au mieux, ils doivent pouvoir s’ouvrir à tous les autres acteurs et travailler avec eux. Ce que l’approche du design appliquée au territoire propose est de mettre à disposition des modes de faire et des outils supplémentaires pour faciliter cette collaboration entre les parties prenantes, la rendre plus actionnable, l’orienter vers la co-création de solutions et l’expérimentation.

 

 

Le lien vers l’intervention de François Jégou :

https://www.agronomie.asso.fr/carrefour-inter-professionnel/evenements-de-lafa/entretiens-du-pradel/entretiens-du-pradel-2017/entretiens-du-pradel-2017-en-videos/

 


 

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