Revue AE&S vol.8, n°2,7 décembre 2018 : Agronomie et design territorial

Le design pour penser l’action dans les territoires

De l’agriculture conventionnelle à l’agriculture biologique, comment un paysagiste peut-il enrichir un projet agricole durable ?

 

Lucie Dheygère*

 

 

 

*ingénieure paysagiste diplômée de l’Ecole de la Nature et du Paysage de Blois – Courriel : lucie.dheygere@sfr.fr

 


Résumé

Ces dernières années, la nature de la demande en produits agricoles a changé. Les consommateurs sont de plus en plus concernés par la qualité de leur alimentation. Nombreux sont ceux qui se tournent vers des produits issues de l’agriculture biologique, pour des raisons de qualité des aliments, de défense d’un type de production ou de protection de l’environnement. Cet article explore comment l’ingénieur paysagiste peut intervenir et accompagner la conversion d’une ferme et d’un territoire, de l’agriculture industrielle à l’agriculture biologique. Le terrain d’étude est celui de la ferme familiale EARL D’Heygère sur 80 hectares et du territoire qui l’entoure, la vallée de l’Aronde, dans l’Oise. L’article présente la méthode d’analyse avec laquelle l’ingénieur paysagiste peut identifier le fonctionnement et les intérêts des acteurs d’un territoire afin de proposer un projet agricole durable, à l’échelle de la ferme et de ses parcelles et à l’échelle de la vallée. Par exemple, l’observation du paysage et des types de sol révèlent les problèmes liés à l’agriculture intensive. Les différents types de sol présents dans la vallée offrent une plus grande diversité d’usages agricoles que les cultures actuelles (blé, betterave, colza). Une plus grande variété des cultures induirait une organisation différente du territoire, mais permettrait aussi de mettre en avant les fonctions esthétiques et récréatives du paysage, de générer de nouveaux emplois, d’améliorer la biodiversité et de produire une nourriture locale à haute valeur nutritionnelle qui sont des éléments exprimés par divers acteurs du territoire. Cette réflexion a fait l’objet de mon diplôme de fin d’étude (D’Heygère, 2016) à l’École de la Nature et du Paysage de Blois.

 

Mots-clés : Ingénieur paysagiste, projet agricole durable, agriculture biologique, ferme familiale, Picardie


Abstract

From industrial farming to organic farming, how the landscape architect can expand a sustainable agricultural project?

 

In the recent years, the demand for agricultural products has experienced a paradigm shift. Consumers more and more desire high quality and environmentally safety products for their consumption choices. This study discusses how that challenging transformation, from an industrial farming to or organic farming, can be sustained by landscape architecture. The case study is a family farm, 80 hectares, in the Aronde valley in Northern France transformed in to organic farmland at a time where organic farming was very uncommon in the region. We show that in such case where limited prior knowledge exits adopting the analytic methodology used in landscape architecture can help to identify, in a more comprehensive way (D’Heygère, 2016), the interest of territorial actors and their interdependencies. For example, the landscape and soil analyses revealed the issues related to industrial agriculture in the Aronde valley. The different soil types allows for a more diverse agricultural uses of the land than the current industrial monoculture. This diversity of agricultural uses would not just create a new territorial organization of the landscape but also improves its esthetic and recreational function, generates new jobs, increases the biodiversity, and produces food with high nutritional values, which are a component expressed by the different actors of the territory.


Introduction


Le projet agricole durable, un projet spatial et donc, un projet de paysage

La notion d’agriculture durable est apparue suite au rapport Brundtland publié en 1987. Elle applique les principes du développement durable à l’agriculture. Cela signifie qu’elle doit répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Dans le cadre de cette réflexion, je la définis aussi comme un système de production n’ayant recours à aucun intrant chimique quel qu’il soit, et utilisant au mieux des régulations écologiques.

Le projet agricole durable se base sur les pratiques agraires du territoire afin d’en repenser les fondements à plusieurs échelles : «À l’échelle d’une exploitation agricole individuelle, pour améliorer ses réponses en termes agronomiques et territoriale, et à l’échelle des politiques d’aménagement du territoire qui ont des impacts sur l’ensemble des agriculteurs d’une petite région » (Ambroise et Toublanc, 2015). Il vise également à connecter les acteurs d’un espace donné afin de développer un système de production local et durable. Il est défini par Monique Toublanc (2004) comme étant un idéal collectif structuré autour de trois piliers - le développement économique, le développement social, le renouvellement des ressources naturelles - et encadré par des mots clés : viable, vivable, durable et équitable, correspondant aux principes de développement durable.

Par leurs choix de pratiques culturales, les agricultures modèlent et dessinent le paysage de nos campagnes (Groupe de recherche INRA-ENSSAA., 1977 ; Benoît, Rizzo et al., 2012). Dans le cadre d’un projet agricole durable, le paysage est un vecteur d’améliorations agro-écologiques (Donadieu, 2017) et un outil de projection. Ceci s’explique par la prise en compte du support (le terrain) et par l’intention d’organisation spatiale. Le paysan et le paysagiste apportent tous deux leurs regards sur le territoire. L’un dans un but de production et de projection discontinue, l’autre dans un but de projection global et inclusif. Le paysagiste harmonise le paysage en tenant compte de l’histoire du lieu, des connaissances de l’agriculteur et d’usages plus globaux (biodiversité, récréatifs, promenade).

Véritable pratique agricole, l’agriculture biologique [1] respecte les ressources territoriales et cherche à optimiser la production agricole sans traitements chimiques (intrants fertilisants, pesticides, etc.). Elle a un intérêt au niveau de la création de paysages vivants qui allient production de qualité et richesse en biodiversité. La pratique de l’agriculture biologique combinée à l’intervention du paysagiste permet, comme nous allons le proposer dans ce témoignage, de développer pleinement les potentiels d’un espace agricole et de créer un paysage lié au terroir.

Compte tenu des problèmes rencontrés par le monde agricole (diminution des petites exploitations, endettement, perte de sens du métier d’agriculteur, pression de l’agro-industrie, charges administratives…), le paysagiste a un rôle primordial à jouer dans la mise en place de projets agricoles durables. Par sa vision extérieure et son approche pluridisciplinaire, le paysagiste est à même de comprendre les dynamiques qui interagissent à différentes échelles et d’apporter des solutions. Par son regard sensible ainsi que par son rôle de médiateur et de «montreur de projets», il a la capacité de rassembler les acteurs d’un territoire autour d’un même dessein. Le paysage peut alors être vu comme l’élément fédérateur du projet agricole de territoire.

Le site d’étude est celui de la vallée de l’Aronde, petite rivière qui se jette dans l’Oise, en Picardie (fig.1). A 80kms au nord de Paris, c’est à l’amont de cette rivière, dans le village de Wacquemoulin, que se situe la ferme [2] familiale. Ce territoire est le support d’étude de la problématique suivante : comment le paysagiste peut enrichir un projet agricole durable à l’échelle de la ferme et de son territoire ? Et donc, comment encadrer les pratiques agricoles vers l’agriculture biologique ?

Fille d’agriculteur, l’étude s’appuie sur ma perception du monde agricole telle que je le connais et telle que j’ai pu la vivre de l’intérieur. Elle est un retour de mon immersion quotidienne dans le paysage de la ferme familiale. Dans cet article, je présenterai d’abord la ferme familiale dans laquelle j’ai grandi. Il s’agira d’approcher, d’une façon originale, le projet de paysage. L’article se centre sur l’usage de mon expérience sensible comme point de départ de la construction d’un projet agricole durable à des échelles emboitées. De l’échelle de la ferme familiale et de ses parcelles à celle du grand territoire, en passant par la vallée de l’Aronde, les dynamiques se croisent et se mêlent faisant se rencontrer une multitude d’acteurs. Suite à l’analyse du territoire, le projet s’est construit en partant de l’échelle de la vallée de l’Aronde pour ensuite se décliner sur les parcelles de la ferme.

La ferme familiale dans son contexte géographique et historique

Figure 1 : La vallée de l’Aronde, une rivière discrète et oubliée entre des plateaux de culture - The Aronde valley, a discret and forgotten river between crop’s plateaus (Illustrations ©D’Heygère Lucie)

 

Le domaine de la ferme familiale (fig.2) est en polyculture céréalière. Il comprend 20 parcelles dispersées sur quatre communes (Wacquemoulin, Moyenneville, Montier, La-Neuville-Roy). Après plusieurs années de réflexion et d’essais d’agriculture alternative (non-labour, agriculture biodynamique puis traitement bas volume [3]), mon père débute la conversion à l’agriculture biologique (2010). Seul à travailler sur la ferme, ce choix s’est fait dans un souci d’indépendance face aux coopératives agricoles omniprésentes dans le travail des agriculteurs et avec la conscience précoce de devoir réagir à une production de faible qualité économique. Évitant la mise en concurrence frontale avec les marchés mondiaux, l’agriculture biologique a l’avantage de conserver une ferme à échelle humaine et de pouvoir vivre convenablement de son travail tout en découvrant de nouvelles techniques. De manière plus générale, les idéaux défendus par les agriculteurs (besoin d’autonomie, respect de l’environnement, production de qualité, vivre en bonne santé, etc.) motivent considérablement leurs conversions à l’agriculture biologique.

 

Figure 2 : Photos de la ferme familiale (de gauche à droite, photo de la cour principale avant 1957, photos de la cour principale et de la cour secondaire située derrière la maison, prises en 2016) - Pictures of the family farm (before 1957, 2016, 2016) - (Photos ©Vercoutere Roger, ©D’Heygère Lucie)

 

La conversion de la ferme familiale est un cas particulier sur le territoire. La majorité des autres exploitations fonctionnent en agriculture conventionnelle. Il y a quatre agriculteurs en agriculture biologique dans l’amont de la vallée, contre 36 en agriculture conventionnelle. Les exploitants agricoles sont méfiants, pour ne pas dire hostile, à l’agriculture biologique (manque de connaissance des techniques, peur de diminution des rendements et de perte de contrôle vis à vis des adventices, crainte des jugements des agriculteurs voisins, absence de référence positive dans la vallée, filière bio non-structurée sur le territoire). Par ailleurs, la population agricole est vieillissante. La plupart des exploitants n’ont pas de repreneurs. L’avenir des petites et moyennes fermes pose question car elles sont généralement rachetées par les exploitants possédant déjà un foncier important.

La ferme familiale et son parcellaire (fig.3)

 

Figure 3 : Carte du parcellaire de la ferme familiale – Field’s map of the family farm (Illustration ©D’Heygère Lucie, fond de carte : www.géoportail.fr)

 

Le corps de ferme, une situation particulière en cœur de village

La pratique agricole d’une ferme est conditionnée par les bâtiments que l’agriculteur possède ou loue, mais aussi par ses exigences propres, ses propres contraintes et les valeurs qu’il défend. Comme le souligne Armelle Briançon (2005), l’exploitation agricole est une échelle stratégique qui peut devenir un lieu de réflexion et de projet de paysage.

Le siège de l’exploitation (fig.4) se situe dans un îlot bâti fermé et en cœur de village. Les activités agricoles ne sont pas perçues de l’extérieur ou seulement lorsque le hangar et le portail sont ouverts. Cette situation en centre-bourg induit une circulation des engins dans le village (avec la nécessité de conserver des rues larges). Cette circulation agricole est parfois un désagrément pour les habitants qui ne sont pas agriculteurs (bruit des engins, salissures sur les routes). En revanche cette activité rythme la vie du village alors qu’il devient de plus en plus résidentiel (fermeture des écoles et des commerces de proximité).

 

Figure 4 : Situation du corps de ferme dans le village de Wacquemoulin - The family farm in the village of Wacquemoulin (Illustrations ©D’Heygère Lucie, fonds de carte : www.géoportail.fr)

 

Tour de plaine, regard personnel sur le parcellaire de la ferme familiale

 

La démarche sensible fait partie de la méthode de travail du paysagiste. Elle permet de s’imprégner de l’atmosphère du lieu avant de se lancer dans le travail d’analyse. Cette démarche donne souvent des pistes et intuitions que le paysagiste développera, au court du projet. Ici, 20 courts récits accompagnés de croquis à la peinture acrylique et correspondant aux 20 parcelles de la ferme familiale, décrivent, pour chaque champ, mes perceptions et mes souvenirs d’enfance liés à la ferme. Cette démarche est un voyage dans ces paysages où se dévoilent des « morceaux » de la ferme. Elle permet de lier la notion administrative du parcellaire à mon regard personnel. Ce travail reprend la notion de « tour de plaine », chère aux agriculteurs, qui consiste à faire le tour de l’ensemble des champs qu’ils cultivent afin d’observer l’évolution de leurs cultures. Cette pratique est particulièrement importante en agriculture biologique afin de surveiller l’évolution des cultures car aucun traitement chimique n’est possible en cas de problème. D’autre part, dans la vallée de l’Aronde où le parcellaire des fermes est très morcelé, cette notion prend tout son sens.

L’écriture de ces textes, dont chacun des récits portent le nom d’une parcelle, a été la première étape d’une démarche d’analyse plus globale qui a servi de base à ma réflexion de paysagiste. Il s’agit de partager ma subjectivité très singulière sur ce terrain d’étude avant d’aborder de la ferme familiale et de son territoire avec mon regard professionnel. Cet ensemble de textes propose une photographie sensible et personnelle d’un parcellaire agricole dans un paysage de grande culture, à un temps donné. Voici ma mémoire du ressenti pour trois parcelles :

 

Sur le plateau : Le Chemin Perdu (fig.5)

« Un sentier bordé de camomilles sauvages s’écarte de la route à la sortie de Wacquemoulin. Il serpente depuis les marais pour gagner la plaine. Lorsque j’étais petite, nous l’empruntions avec ma grand-mère pour aller voir les vaches noires et blanches dans le pré, en haut du plateau. C’était un chemin caillouteux où le passage répété des tracteurs empêchait l’herbe de pousser. Une fois passé le pré, il faut continuer encore un peu avant d’atteindre la parcelle. Le chemin devient de plus en plus herbeux avant de disparaître dans les sillons des labours. Cette pièce est l’une des dernières du plateau de La-Neuville-Roy avant de descendre vers les marais, un immense rectangle de quatorze hectares. Une ondulation topographique vient former une cuvette au milieu du champ avant de remonter vers l’horizon où le bleu du ciel contraste avec le jaune paille d’une mer d’épis de blé. Dans le creux, le blé y est souvent d’un jaune verdâtre alors que le reste a pris une belle couleur dorée. Cette parcelle est reliée aux marais par un épais bosquet. Il n’est pas rare de voir des chevreuils à la lisière du bois, petits points marron depuis la route. »

 

Figure 5 : En direction de la parcelle du Chemin Perdu, juillet 2015 - Towards the field of Chemin Perdu, July 2015 (Illustration ©D’Heygère Lucie)

 

La vallée sèche : La Vallée aux Cailloux (fig.6)

« Porte entre deux talus, la parcelle de la vallée aux cailloux permet de passer du plateau de Ménévillers à une autre petite vallée. C’est d’ailleurs ce chemin qu’ont emprunté les chars de la guerre 14-18 pour se rendre au front de la Somme, vers Méry-la-Bataille à quelques kilomètres de là, village qui porte encore dans son nom les stigmates de la grande guerre. A l’abri dans les talus et caché dans une ondulation topographique, un hôpital militaire de fortune a vu le jour dans la parcelle. A la fin de la guerre, les tôles ont été utilisées pour parfaire les maisons et cabanes du village. Aujourd’hui, c’est un endroit charmant planté de luzerne verdoyante où volent une multitude de papillons. Les talus boisés de part et d’autre de la parcelle apportent une atmosphère champêtre qui invite au pique-nique. De l’autre côté du chemin, des vaches ruminent dans un pré entouré de haies. Quant au coteau calcaire en face, on peut y apercevoir un troupeau de moutons abrités de la chaleur de l’été sous un arbre. »

 

Figure 6 : parcelle de la Vallée aux cailloux, plantée en luzerne, juillet 2015 – Plot of the Vallée aux cailloux, planted with alfalfa, July 2015 (Illustration ©D’Heygère Lucie)

 

En fond de vallée humide : Le Pré de l’Abbye (fig.7)

Le « pré de l’Abbye » ou autrement dit le pré de l’Abbaye, est une parcelle carrée entièrement entourée de taillis, sauf sur quelques mètres où l’on peut distinguer une autre parcelle cultivée. L’hiver, on peut y accéder par ce petit sentier mais à partir du printemps, lorsque la végétation est en pleine croissance, le chemin devient trop étroit pour y faire passer un tracteur ou une voiture. Pour la récolter, il faut attendre que l’agriculteur de la parcelle voisine ait terminé sa moisson afin de pouvoir faire passer les engins dans son champ. Si l’on s’y aventure à pied, on peut passer sous la voûte arborée qui s’ouvre sur le ciel. Impression d’arriver au bout du monde. »

 

Figure 7 : la rivière Aronde en lisière de parcelle du pré de l’Abbye, dans les marais de Wacquemoulin, février 2016 - The Aronde River on the edge of the Abbye meadow plot, in the marshes of Wacquemoulin, February 2016 (Illustration ©D’Heygère Lucie)

 

L’amont de la vallée de l’Aronde et ses plateaux

Une organisation particulière de la vallée due à sa diversité pédologique

Une fois l’analyse sensible et esthétique effectuée, le travail du paysagiste vise à comprendre le fonctionnement global du territoire. Le but est de soulever les enjeux de cet espace avant de proposer un projet de territoire. Dans cet article, je présente une synthèse des éléments clés de mon analyse qui ont nourrit et servis de base au projet agricole durable que j’exposerai par la suite.

À la fin du XIXe siècle, le paysage est très diversifié puisqu’il produit l’ensemble des denrées alimentaire nécessaires : de la viande au vin, en passant par les céréales et le lait. Le paysage évolue peu jusqu’à la création de la politique agricole commune (PAC). La mise en place du remembrement rencontre des résistances auprès des agriculteurs locaux. En effet, l’hétérogénéité des types de sol est une des caractéristiques du territoire. Les agriculteurs souhaitaient conserver le plus de parcelles possibles sur les plateaux fertiles. Ne réussissant pas à se mettre d’accord, le parcellaire des fermes est encore aujourd’hui très morcelé.

Lors de l’analyse du territoire, trois grands types de sol déterminent les trois familles de paysages de la vallée (fig.8), à savoir :

-       Les limons fertiles sur les plateaux

-       Les coteaux calcaires qui dessinent les contours de la vallée humides et des vallées sèches

-       Les alluvions argilo-sableuses qui serpentent au fond de la vallée où coule l’Aronde

 

Figure 8 : Différents types de sol en fonction des trois familles paysagères de la vallée de l’Aronde - Different types of soil according to the three landscape families of the Aronde valley (Illustrations ©D’Heygère Lucie)

 

Proposition d’un projet agricole durable à l’échelle de l’amont de la vallée de l’Aronde et à l’échelle de la ferme familiale


Une urgence à agir aujourd’hui pour l’agriculture de demain

Le paysage de la vallée de l’Aronde a été profondément bouleversé par l’arrivée et l’expansion de l’agriculture intensive. Les agriculteurs ont délaissé le fond de vallée considéré comme peu rentable et difficilement accessible avec les engins actuels, au profit des plateaux limoneux fertiles. L’agrandissement des parcelles et la monotonie des cultures céréalières dessinent aujourd’hui un paysage pauvre en biodiversité (absence d’espaces refuges pour la faune, peu de diversité dans les assolements [4]). Suite aux pollutions de la rivière par les nitrates et divers produits phytosanitaires, le bassin de captage d’eau de la vallée a été classé « Grenelle » en 2009. Défini par les Ministères du Développement Durable, de la Santé et de l’Agriculture, ce classement impacte ensuite le paysage grâce à des actions menées en lien avec les agriculteurs volontaires afin d’améliorer la qualité de l’eau. Les mesures agro-environnementales (MAE) sont l’une des démarches prises suite à ce classement. C’est dans ce cadre que mon père a pu débuter la conversion de la ferme à l’agriculture biologique, encadré par la Chambre d’Agriculture de l’Oise. La conversion à l’agriculture biologique nécessite une période de transition de deux à trois ans avant de pouvoir commercialiser la production sous le label bio. Les semis de luzerne (liés aux MAE) effectués pendant cette période a permis de démarrer une coopération avec un éleveur de moutons de la vallée.

Cet exemple montre que l’agriculture actuelle ne répond plus de façon satisfaisante aux besoins de la société, en particulier à la préservation de nos territoires. L’agriculture n’est pas seulement l’affaire des agriculteurs. Puisqu’elle dessine nos paysages, détermine la qualité des ressources en eau et de notre alimentation, elle concerne l’ensemble des acteurs du territoire. Il est donc urgent d’agir afin de maintenir une agriculture à l’échelle humaine en développant des circuits courts, de redonner de l’autonomie aux fermes, protéger la ressource en eau et la biodiversité, et à reconnecter la population avec son paysage agricole souvent considéré comme un espace privé.

 

Une agriculture spatialisée support d’un projet agricole durable

Les problématiques des trois paysages caractéristiques de la vallée ont été révélées lors de l’analyse. Suite à cela, les enjeux actuels de l’agriculture vont venir guider ma réflexion. Cette première phase du projet, qui s’applique à l’échelle de la vallée, m’a permis d’élaborer une stratégie de développement pour la ferme familiale.

Le parti pris de ce projet est donc de spatialiser l’agriculture en fonction des différents types de sols présents dans la vallée de l’Aronde. Le but est donc de définir des activités agricoles spécifiques en s’appuyant sur la différenciation des potentialités des types de sol présents afin de proposer une agriculture biologique territorialisée (fig.9).

 

Figure 9 : L’agriculture durable à l’échelle de l’amont de la vallée de l’Aronde - Sustainable agriculture in the Aronde valley (Illustration ©D’Heygère Lucie, fond de carte : www.géoportail.fr)

 

Le plateau diversifié, entre trame boisée et végétions rase

Sur le plateau limoneux de La-Neuville-Roy, les cultures céréalières et les légumes de pleins champs sont privilégiées tout en reboisant certains espaces par des bandes boisées pour permettre l’infiltration de l’eau sur les parcelles (fig.10). En plus de la production de bois d’œuvre et de bois de chauffage, cette bande boisée épaisse s’articule entre le fond de vallée et la partie plane du plateau. Longue d’1.6km, elle alterne entre strate arborée dense puis une strate arbustive, pour ensuite rattraper le niveau du plateau par une bande enherbée composée d’avoine, de luzerne, de trèfle et de mélilot qui sont des espèces appréciées par la faune sauvage et les insectes. Cette bande boisée est encadrée par deux bandes enherbées qui invite le promeneur à s’approcher et à emprunter des circulations alternatives.

La parcelle du Chemin Perdu (n°16) est traversée par une bande boisée. Avec ses 14ha d’un seul tenant, cette parcelle est la plus grande de la ferme. Compte tenu de sa surface et de la variété de ces types de sols, elle pourrait devenir une parcelle expérimentale axée sur le développement de l’agriculture biologique.

 

Figure 10 : Les plateaux fertiles, entre culture céréalière et préservation de la biodiversité - Fertile plateaus between cereals crops and preservation of biodiversity (Illustrations ©D’Heygère Lucie)

 

La vallée sèche et ses coteaux calcaires, des espaces pâturés et boisés

La vallée sèche étudiée ici se situe dans le prolongement d’un affluent de l’Aronde nommé la Somme d’or. L’eau ne coule plus en surface mais uniquement sous terre en direction du fond de vallée. Du fait qu’elle n’est pas visible sur le site, les agriculteurs ont tendance à nier sa présence. Compte tenu du ruissellement souterrain, les résidus des produits phytosanitaires, excès de nitrates et phosphate sont directement dirigés à la rivière. C’est pour cette raison que c’est un espace prioritaire à la conversion à l’agriculture biologique. En proposant un assolement basé sur la culture de céréales de printemps (on encourage ici un semis au printemps car la vallée est trop ombragée pour favoriser la croissance des cultures durant l’hiver). L’érosion des talus pourra être stoppée grâce à la plantation de haies perpendiculaires à la pente. Le maintien et le renforcement du pâturage sur les coteaux permettra une bonne gestion des pelouses calcaires existantes. Des bandes enherbées en fond de vallée et en haut des coteaux permettront au promeneur d’emprunter des itinéraires alternatifs aux sentiers d’exploitation. En bordure de la vallée sèche, les sols limoneux à silex pourront accueillir de l’agroforesterie et la culture de plantes aromatiques tandis que les sols crayeux seront plus favorables à un assolement basé sur des cultures associées [5] et des légumineuses (fig.11).

La parcelle de la Vallée aux Cailloux (n°1) est caractéristique de ce paysage. Il s’agit d’une parcelle peu fertile qui forme une micro-vallée qui donne sur la vallée sèche. Actuellement en culture biologique céréalière, elle pourrait devenir une pâture et s’inscrire dans le prolongement des coteaux pâturés.

Figure 11 : La vallée sèche, un espace prioritaire au développement de l’agriculture biologique et aux essaies d’agroforesterie - The dry valley, a priority area to develop organic agriculture and agroforestry (Illustrations ©D’Heygère Lucie)

 

Le fond de vallée et son village, un espace à partager

Entièrement boisé par des peupleraies, le parti pris est d’ouvrir le fond de vallée pour le rendre plus accessible aux habitants notamment grâce au pâturage qui permet de concilier pratiques agricoles et respect des milieux humides (fig.12). Ce pâturage pourra s’effectuer grâce à des bovins dont la rusticité sera adaptée aux conditions humides du fond de vallée. La rouge flamande et la normande sont des vaches du Nord de la France qui ressemblent le plus aux anciennes races locales, comme la Picarde, qui a totalement disparues suite à l’arrêt de l’élevage et à l’apparition de races plus performantes. Cette production ne se fera peut-être pas en agriculture biologique car il est très complexe de gérer le développement les parasites lorsque les animaux sont en milieu humide. L’accessibilité du fond de vallée se fera également par la création de nouveaux sentiers et par la possibilité de traverser les pâtures grâce à des passages supérieurs. L’activité liée aux peupleraies sera réduite car elle constitue un élément patrimonial et historique pour la vallée de l’Aronde. Tout comme les cressonnières qui retrouveront leur place et permettront de valoriser puis de surveiller l’amélioration de la qualité de l’eau. Au niveau de la gestion, je propose une gestion en lien avec le Conservatoire des Espaces Naturel et le Syndicat Mixte Oise-Aronde. L’objectif final est de retrouver une diversité de milieux humides.

Rare espace encore cultivé en fond de vallée, la parcelle du Pré de l’Abbye (n°9) était une ancienne pâture de l’Abbaye de St-Martin-aux-Bois. Son sol est très propice au maraîchage et par l’intermédiaire d’association comme Terre de lien, elle pourrait être louée à une personne souhaitant s’installer en maraîchage.

 

Figure 12 : Le fond de vallée humide, entre prairies humides et peupleraies, un nouvel espace de promenade - The wet valley, between wet meadows and poplars plantations, a new promenade space (Illustrations ©D’Heygère Lucie, fond de carte : www.géoportail.fr)

 

Le village vivant et rythmé par les activités agricoles

Le lien entre les espaces agricoles et le village de Wacquemoulin, où siègent les fermes, est également un élément à inclure dans le projet. Une agriculture de proximité pourrait être développée (espaces pâturés partagés avec bovins et volailles, des pré-vergers, maraîchage). Ils seraient organisés en fonction des possibilités des fermes. Aujourd’hui, les fermes du village ont une production céréalière en agriculture conventionnelle [6]. Mais en repensant leurs activités dans une harmonie globale, elles pourraient se compléter. La plupart des agriculteurs actuels n’ayant pas de repreneur, elles pourraient, dans les années à venir, accueillir des jeunes agriculteurs porteurs de projets agricoles durables. Je propose une activité agricole spécifique en fonction de la localisation, des possibilités et de la taille du corps de ferme de chaque exploitation. Les fermes en lisière de bourg (fig.13 – fermes A et B) sont des fermes propices à l’élevage car elles sont en contact direct avec l’espace agricole, ce qui permet un accès facile au pâturage pour les animaux. La ferme au nord du village (fig.13 – ferme C) est composée de nombreux hangars qui pourraient permettre le stockage des fruits et légumes produits localement. La grande ferme en cœur de bourg (fig.13 – ferme D) qui dispose d’un corps de ferme typique de Picardie et d’un vaste jardin pourrait être un espace d’accueil du public avec une boutique distribuant les produits locaux. Enfin, la ferme familiale (fig.13 – ferme F) dont le corps de ferme est de taille modeste et contraint par les ilots bâti de part et d’autre serait une ferme-laboratoire axée sur la sensibilisation à la conversion.

Cette organisation villageoise nécessite une planification dans le long terme et pourrait être prise en charge et pensée plus en détail lors de la réalisation des documents de planification communaux (PLU [7]) et intercommunaux (PLUI [8] et SCoT [9]).

 

Figure 13 : Location des fermes de Wacquemoulin et, illustration montrant la conciliation des fonctions agricole et résidentiel du village – Map of the farms of Wacquemoulin and illustration showing reconciliation of the agricultural and residential functions of the village (Illustrations ©D’Heygère Lucie, fond de carte : www.géoportail.fr)

 

La ferme familiale, un espace d’expérimentation et de sensibilisation à l’agriculture biologique

Je propose de finaliser cette convention grâce à un assolement adapté à chaque parcelle et en créant un environnement favorable aux auxiliaires de culture, et autres constituants de la biodiversité. Le parti pris est de transformer la ferme en une ferme-laboratoire axée sur la polyculture céréalière et la sensibilisation à la conversion en agriculture biologique auprès d’agriculteurs désireux de se convertir. Pour cela, je propose de transformer la parcelle du Chemin Perdu en parcelle de démonstration. Compte tenu de sa topographie, elle se divise en 3 types de sol: limon de plateau, craie et argile à silex, ce qui permettrait de tester différentes cultures par un découpage de la parcelle en bandes (fig.14). Cette parcelle serait un véritable laboratoire d’essai destiné à l’expérimentation ouverte et partagée de l’agriculture biologique. La ferme familiale viendrait compléter la diversité de production au sein du village, en cultivant divers céréales, plantes aromatiques et légumineuses. L’achat d’un trieur à grain et d’une presse à huile puis à long terme, la création d’une distillerie pour la production d’huiles essentielles permettront de valoriser l’ensemble des productions.

Dans le cas d’une production biologique, le rôle de l’agriculteur n’est plus seulement de produire mais également celui de préserver la biodiversité et de créer un paysage de qualité.

 

Figure 14 : Nouvelles fonctions des bâtiments de la ferme familiale et mise en place de la parcelle d’expérimentation (n°16) - New functions for the buildings of the family farm and establishment of the experimental plot (n°16) - (Illustrations ©D’Heygère Lucie)

 

Conclusion


Vers un changement des mentalités et l’émergence de projets locaux

Ce paysage agricole durable décrit précédemment produit une grande diversité d’aliments et de services, support d’une vie locale créatrice d’emplois, animée et respectueuse de l’environnement dans lequel elle évolue. Riche en biodiversité, ce paysage est aussi source d’emploi puisque l’agriculture biologique préserve un travail à l’échelle humaine.

Grâce à son expérience vécue, à son approche sensible et à la diversité de ses connaissances, le paysagiste peut comprendre et agir efficacement sur la création de paysages agricoles locaux et durables, et notamment sur la conversion à l’agriculture biologique. Sa vision dans l’espace lui donne une légitimité au sein d’une équipe de travail composés d’agronomes et d’agriculteurs afin d’enrichir la conception d’un projet d’agriculture durable.

La question de l’avenir du monde agricole est un problème complexe qui concerne l’ensemble des citoyens et des acteurs du territoire. Des volontés locales et collectives émergent peu à peu et ce sont grâce à elles qu’une agriculture durable pourra se développer montrant qu’une alternative à l’agriculture conventionnelle est possible, réalisable et nécessaire. Une grande diversité de ces exemples existe en France et dans le monde. Le projet de cette ferme familiale est un de ces exemples qui contribuent à faire évoluer les mentalités et à développer une agriculture respectueuse de son environnement.


Notes

[1] Reconnue officiellement en 1985, l’agriculture biologique constitue un mode de production qui trouve son originalité dans le recours à des pratiques culturales et d'élevage soucieuses du respect des équilibres naturels. Elle exclut l'usage des produits chimiques de synthèse, des OGM et limite l'emploi d'intrants (http://agriculture.gouv.fr).

[2] Terme général qui désigne à la fois l’ensemble des terres et des bâtiments d’un agriculteur, qu’il soit propriétaire ou non. (http://www.larousse.fr/ et www.cnrtl.fr/)

[3] Technique consistant à diminuer la quantité d’eau lors des traitements phytosanitaires, en privilégiant les traitements le matin lorsque l’hygrométrie du sol est élevée. Cette technique est recommandée par les chambres d’agriculture et coopérative seulement depuis quelques années.

[4] Répartition des cultures de l’année entre les parcelles d’une exploitation. (http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/assolement/5865)

[5] Il s’agit de la culture simultanée de deux espèces ou plus, sur la même surface, pendant une période significative de leur cycle de croissance (ANR, 2012 ; Willey, 1979).

[6] Mode d’agriculture majoritairement utilisé en France et ayant recours aux intrants chimiques et aux engrais dans leur système de production.

[7] Plan Local d’Urbanisme

[8] Plan Local d’Urbanisme Intercommunal

[9] Schéma de Cohérence Territoriale

 


Bibliographie

ANR, PerfCom, 2012. Les cultures associées céréales-légumineuses, p. 4.

Ambroise, R., Toublanc M., 2015. Paysage et agriculture, pour le meilleur ! Éducagri éditions.

Benoît, M., D. Rizzo, E. Marraccini, A. Moonen, M. Galli, S. Lardon, H. Rapey, C. Thenail, and E. Bonari, 2012. Landscape agronomy: a new ?eld for addressing agricultural landscape dynamics. Landscape ecology, 27(10):1385–1394.

Briançon, A., 2005. Utopie pour un paysage agricole, Mémoire de fin d’étude de l’École Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage, Blois.²

D’Heygère, L., 2016. De la ferme à son territoire, questionner les paysages de grandes cultures – Dessiner un paysage agricole durable dans la vallée de l’Aronde, Mémoire de fin d’étude de l’École Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage, Blois.

Donadieu, P., 2017. Construire les paysages ruraux : quels rôles pour les professionnels du paysage ?, Note Académiques de l’Académie d’Agriculture de France/Academic Notes from the French Academy of Agriculture, p. 1-14.

Groupe de recherches INRA-ENSSAA., 1977, rééd. 1995. Pays, paysans, paysages dans les Vosges du Sud. Les pratiques agricoles et la transformation de l’espace. INRA, Paris, p. 192.

Toublanc, M., 2004. Paysage en herbe, le paysage et la formation à l’agriculture durable. Éducagri éditions.


 

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