Revue AE&S vol.8, n°2,8 décembre 2018 : Agronomie et design territorial

Le design pour penser l’action dans les territoires

Le design territorial, un concept adapté au travail des collectivités locales ?

 

  

Co-auteurs

Jean-Sébastien LAUMOND, ingénieur agronome, chargé de mission de la communauté de communes de la vallée de la Bruche et membre du collectif Paysages de l’après pétrole, PAP,   js.laumond@valleedelabruche.fr

 

Régis AMBROISE, ingénieur agronome et urbaniste en retraite, membre de L’Association Française d’Agronomie et vice-président du collectif Paysages de l’après pétrole, PAP, regisambroise@gmail.com

Prochainement téléchargeable en pdf


Résumé

A travers l’analyse des travaux menés depuis une trentaine d’années par la communauté de communes de la vallée de la Bruche, les auteurs cherchent à voir dans quelle mesure ces actions peuvent se prévaloir de la notion de design territorial, terme qui n’était pas utilisé jusqu’à présent par les acteurs de cette vallée. Les élus du territoire se sont appuyés sur les approches paysagères pour mobiliser les populations, et notamment les propriétaires fonciers et les agriculteurs à s’engager en direction d’un développement plus durable et harmonieux de leur vallée. Provenant de sources différentes, les méthodes du Design Territorial et les démarches paysagères se recouvrent en grande partie mais le lien avec les enjeux du développement durable doivent être clairement exprimés pour que ces deux approches puissent faciliter une résolution harmonieuse des enjeux environnementaux, économiques et sociaux auxquels les élus et les agriculteurs des territoires sont soumis.

 

La notion de design territorial et ses principes d’action peuvent-ils être utilisés par des collectivités territoriales ? En s’appuyant sur les définitions données par F. Jegou (Jegou F., 2018, dans ce numéro) lors de son exposé aux Entretiens du Pradel en 2017, les auteurs ont cherché à analyser dans quelle mesure les actions menées par la communauté de communes de la vallée de la Bruche dans les Vosges alsaciennes, reconnue pour sa politique paysagère en faveur d’un développement durable et harmonieux de son territoire, pouvaient se prévaloir du design territorial. Les auteurs proposent donc de rechercher parmi les actions engagées par cette collectivité celles qui relèvent du design territorial et concernent l’agriculture en reprenant quatre axes de travail proposés par les promoteurs de cette notion (Gwiadzinski L., 2015 ; Jegou F., 2015 ; Vincent S., 2016) :

 

-       Imaginer une stratégie d’acupuncture de microprojets ;

-       Installer des conversations sociales constructives ;

-       Co-construire des visions possibles et désirables ;

-       Stimuler de la contamination « positive ».


La stratégie d’acupuncture de microprojets appliquée à des collectivités territoriales 

 

Un des fondements du design territorial repose sur l’idée de mettre à l’épreuve une innovation ou un projet avant de le généraliser à l’ensemble du territoire. Cela permet d’observer si cette innovation entre en résonance avec les souhaits de la population. Si oui, une telle manière de faire génère l’adhésion de nouveaux partenaires qui entrent en action et renforcent la dynamique engagée. Grâce à l’expérience acquise, les nouvelles initiatives intègrent d’autant mieux les difficultés et les limites liées à leur propre contexte et ajustent les solutions pour les rendre plus opérationnelles. Une certaine émulation peut même se développer et chaque action étant jugée par ceux qui en ont déjà réalisé ailleurs sera donc appréciée à sa juste valeur. Au final le territoire se porte mieux, l’énergie circule, les relations fonctionnent, l’identité territoriale se renforce. Voici ce que recouvre la notion d’acupuncture de microprojets sur un territoire.

Comment cela peut-il se passer concrètement, vu du point de vue d’une collectivité territoriale ?

Prenons l’exemple de la politique paysagère mise en œuvre par la Communauté de Communes de la vallée de la Bruche (CCVB) à partir des années 1990.

Figure 1 : Carte des unités paysagères de la Vallée de la Bruche

Après-guerre et jusque dans les années 1980, le constat est clair : la vallée se meurt, les usines textiles ferment les unes après les autres, les paysans ouvriers abandonnent leurs fermes et replantent leurs micros parcelles avec des résineux avant de partir chercher du travail en ville. Plutôt que de vouloir à tout prix retenir cette population en cherchant en vain à faire venir de nouvelles entreprises, les élus vont prendre un biais et opter pour une autre manière de faire en s’appuyant sur le paysage, mais un paysage qui soit porteur d’un développement économique et notamment agricole.

La démarche se met en œuvre à deux niveaux : dans un premier temps, sur les landes et pâtures publiques, les collectivités mobilisent leurs énergies (physiques et financières) pour faire en sorte qu’une partie de ces terrains soient de nouveaux exploités ou qu’ils continuent à être pâturés. Dans un deuxième temps, l’effort s’est concentré sur les innombrables parcelles privées héritées de l’histoire de la vallée et du système d’ouvriers paysans. Ceux-ci possédaient les terres agricoles en fond de vallée, sur les coteaux, au cœur des villages. Ces micro parcelles n’étaient plus ou quasiment plus exploitées et la plupart, replantées ou en friche, bloquaient toute vision. Le taux de boisement sur le territoire de la vallée après-guerre était de l’ordre de 35 % ; 30 ans plus tard, il était de plus de 80% !  L’ombre portée par les arbres assombrissait le territoire. L’idée a été d’offrir de la lumière à la vallée en redonnant une nouvelle fonction agricole à ces espaces. Pour engager des travaux de reconquête pastorale, il a fallu trouver l’outil adapté à cette multitude de parcelles et de comptes de propriétés : ce fut l’Association Foncière Pastorale (AFP). Cet outil identifié dans le code rural mobilise un grand nombre de propriétaires en leur proposant une dynamique de valorisation de leur patrimoine foncier. Et c’est ainsi qu’une première AFP, a été créée en réunissant tous les propriétaires des micro-parcelles boisées d’une ancienne zone de prairie située en bordure immédiate de la route principale. Avec les élus, les propriétaires sont allés sur le terrain, comparer la situation de l’époque avec d’anciennes photos ou avec leurs souvenirs du temps où tout était fauché. Ils ont discuté longuement pour que chacun se convainque qu’il était préférable de lier son intérêt individuel à l’intérêt général. Ils décident alors de couper les épicéas un peu plus tôt qu’à leur optimum de maturité et surtout, ensuite, de se grouper pour remettre en herbe les espaces déboisés, faire les travaux d’aménagement nécessaires, trouver un éleveur intéressé pour entretenir cet espace, le faucher, le faire pâturer et lui redonner une fonction économique.

Les outils utilisés (visites de terrain, photos anciennes, discussions) leur ont fait prendre conscience de la dégradation visuelle (l’œil s’habitue et finit par ne plus voir le « moche »). Ils ont cherché des solutions concrètes pour pallier à cette impression physique d’échec ressentie par tous les habitants et ont démarré par une action forte, surprenante, visible par tous, faisant la preuve qu’il était possible d’inverser la tendance démoralisante à l’enfermement de la vallée.

L’expérience montre que la démarche a porté ses fruits. Ce type d’opération s’est diffusé progressivement. Aujourd’hui, la communauté de communes compte 23 associations foncières pastorales, regroupant 550 ha de prairies sur plus de 4000 parcelles appartenant à 1900 propriétaires et qui sont relouées à des agriculteurs dont une bonne partie sont des nouveaux installés. Le nombre d’agriculteurs a doublé dans la vallée entre 1980 et 2015 (Plus de 50 alors qu’il n’y en avait plus qu’un en moyenne par commune soit environ 25).

Figure 2 : Carte des Associations Foncières Pastorales (AFP) : Ilots colorisés en bleu : opérations de réouverture paysagère sur plus de 500 Ha

Avant travaux (1999)

Après travaux (2005)

Figure 5 : Exposition Portrait et Paysage : 2 exemples de cadre photographique

 

·         Opérations de coopération avec des territoires ruraux nationaux pour faire du partage d’expériences sur ces questions de paysage et d’implication des agriculteurs et acteurs locaux : un premier programme d’échange a été réalisé avec le Pays Ouest Creuse et un second a eu également lieu avec le Morvan et le Grand Site de Bibracte,

·         Mise en œuvre d’animations annuelles et de sorties estivales « Sentiers Plaisirs » par l’Office de Tourisme de la Vallée de la Bruche qui permet à différents acteurs engagés de présenter aux habitants mais aussi aux touristes les bienfaits de la dynamique « paysage »,

·         Réalisation en 2009 et 2012 de points de lecture du paysage sur 7 communes.

 

Cette dernière expérience est l’exemple type d’une « contamination positive » en marche, mais pas complètement aboutie. Au début du siècle passé, de nombreux belvédères ont été créés pour donner à voir la qualité du paysage dans toutes les vallées vosgiennes. Placées dans des lieux offrant de larges points de vue bien dégagés, ils ont contribué à fabriquer l’image des Vosges. Aujourd’hui nombre de ces belvédères n’offrent plus que la vision d’un paysage uniformément boisé. La décision a été prise par les élus d’offrir à la population et aux visiteurs sept nouveaux belvédères d’un genre différent. Ceux-ci ne sont plus placés dans telle ou telle zone prestigieuse en haut des plus hauts massifs mais à des endroits dans lesquels des actions de remise en valeur se sont déroulées. D’une facture moderne, réalisés en fer brut, ils sont centrés par exemple sur des espaces dans lesquels œuvre une AFP. Grâce à l’usage d’un système de « réalité augmentée », chacun peut se connecter avec son téléphone portable sur une application dédiée « Vallée de la Bruche ». Il fait alors défiler sur son écran le même paysage qu’il observe en réalité et obtient grâce à des onglets inscrits sur l’image une masse d’informations sur les opérations menées, des commentaires des principaux acteurs, la réaction des enfants ou du public, des connaissances sur l’histoire et la géographie des lieux. Cette forme nouvelle qui se cherche encore demande que soit effectué un travail particulier auprès des écoles, des habitants, des propriétaires, des agriculteurs pour redonner à la population l’envie et la fierté de participer ensemble à un projet d’aménagement durable et harmonieux de leur territoire. Stimuler une contamination positive demande d’agir à la fois sur le plaisir et la raison.

Figure 3 : exemple AFP « Du Vallon d’albet » - Ouverture paysagère

 

En termes de méthode, les élus ont osé appuyer sur un endroit sensible, là où cela fait mal (principe même de l’acupuncture !) : les fonds de vallées qui se ferment, l’ombre portée sur les maisons avec des heures de soleil en moins, les cœurs et entrées de villages dégradés.

Apporter un ou des remèdes (l’aiguille en acupuncture) : la mise en œuvre de procédures diverses (administratives, techniques, réglementaires) dans des dosages savants mais maitrisés, le tout soutenu par de l’ingénierie locale et une animation permanente sur le terrain.

Les habitants et les propriétaires ont pu voir le résultat de cette première expérimentation, la juger positivement et se l’approprier en vue de la mettre en œuvre dans leurs propres communes en l’adaptant à leur contexte. Il est peu probable qu’une décision administrative demandant de généraliser les AFP dans chaque commune aurait été plus rapide, efficace et surtout durable dans le temps !

 

L’instauration de conversations sociales constructives, rôle des élus

 

Parler de design territorial demande d’instaurer des conversations sociales constructives. Ce principe repose sur l’idée que l’avenir d’un territoire dépend de la participation de toutes les composantes de la population à la construction de leur avenir. Cette mobilisation peut être menée par des associations, des organismes professionnels, des étudiants. Les collectivités territoriales ont un rôle particulier à jouer en la matière mais leurs méthodes de travail ne sont pas toujours adaptées. En effet, le nombre, la diversité, la technicité des sujets à traiter par les élus les poussent souvent à faire appel à des experts, à des spécialistes qui leur apportent leur savoir pour les aider à résoudre les problèmes à traiter. Sans mettre en doute les compétences des bureaux d’études, il est connu qu’une fois leurs missions réalisées, ils quittent le territoire et que si leurs propositions ou réflexions ne sont pas relayées par une ingénierie territoriale, il y a fort à parier que le soufflé retombe rapidement ! D’autres façons de faire se développent, fondées sur la participation active des citoyens. Elles s’appuient sur un principe : les habitants possèdent une partie de la connaissance nécessaire à l’action et peuvent apporter des idées de solutions bien adaptées et moins coûteuses. Il faut juste se donner les moyens de les soutenir, animer, coordonner et c’est bien là le rôle de la collectivité (Gorgeu Y., 2013).

Dans la vallée de la Bruche, des outils de sensibilisation et de participation ont été mis en place pour favoriser l’expression des populations avec les agriculteurs. Dans les actions concernant l’aménagement du territoire, diverses techniques d’animation ont été privilégiées pour répondre à la volonté affichée des élus de se doter de moyens d’ingénierie sur un pas de temps long : visites de terrain collectives, expression des savoirs des uns et des autres et de leurs points de vue, utilisation des croquis et autres outils de représentation tels que photos anciennes et récentes, cartes… Ce travail de rencontre, d’observation, de représentation permet de transformer la façon de voir de chacun et de poser la question de quel projet pour la vallée ? Alors qu’au début prévalent des visions plutôt limitées à des préoccupations très personnelles ou corporatistes, progressivement se met en place une vision élargie et mieux partagée qui permet de faire avancer le débat. Les élus et leurs salariés ont en charge d’apporter les informations générales nécessaires à tous et de veiller à ce que chacun puisse s’exprimer.

Cette méthode testée lors de la mise en œuvre des AFP a été utilisée dans un programme intitulé « Vision paysagée, vision partagée » lancé en 2010 par l’intercommunalité ; l’objectif était de mieux faire reconnaître l’importance des prairies dans le territoire, notamment à tous les nouveaux habitants et élus venus habiter récemment dans la vallée car attirés par sa qualité paysagère. Cinq rencontres d’une journée, chacune organisée sur le terrain, ont permis chaque fois à une quarantaine d’agriculteurs, d’élus, de membres d’associations ou d’administrations, de restaurateurs de venir s’entrainer à la reconnaissance des qualités fourragères, botaniques, mellifères, paysagères de parcelles caractéristiques des problématiques de la vallée. Lors de la cinquième journée, un programme d’action a été défini pour

Ø  aider les agriculteurs à améliorer la qualité globale de leurs prairies et à obtenir des mesures agri-environnementales ;

Ø  faciliter la transformation et la commercialisation de leurs produits ;

Ø  proposer aux élus des règles d’urbanisme pour mieux protéger ces espaces productifs contre la pression urbaine.

Ces journées se sont poursuivies par l’organisation du « Festi’val du paysage » qui a réuni durant un week-end toute la population invitée à venir se promener et découvrir quatre fermes dans lesquelles diverses animations étaient organisées.

Les élus et leurs techniciens ont joué un rôle important dans la mise en œuvre de ce programme pour trouver des financements, mobiliser les habitants et les spécialistes, les faire fonctionner ensemble et tirer des conclusions pour en proposer un programme de travail qu’ils contribuent à mettre en œuvre.

 

La co-construction de visions possibles et désirables

 

Dans l’élaboration d’un projet de territoire, le rapport entre élus, habitants et experts n’est pas évident. Il peut évoluer au cours du temps et prendre des formes différentes en fonction des singularités naturelles et humaines propres au territoire. L’idée que chacun se fait du lien entre intérêt privé et intérêt général varie d’une personne à l’autre. Pour des élus, il est donc important de trouver ce qui va pouvoir réunir les populations et les mettre en action malgré leurs différences. Ainsi dans la Bruche, le leitmotiv « Il faut s’occuper des gens qui s’occupent des bêtes et qui nous font de belles prairies et nous donnent à déguster de bons produits » ou le slogan « il faut donner de la lumière à la vallée » ont été très bien compris. La fin de la présence d’une dynamique agricole de petites exploitations vivrières dans un territoire de montagne, la fin du paysage « carte postale » avec ces vues d’un territoire méticuleusement jardiné et soigné a très rapidement été ressenti. Tout le monde était affecté par cet assombrissement général. Alors que l’organisation spatiale de la vallée était, avant la crise, claire et compréhensible par tous, l’abandon de l’entretien des terres et la fermeture du paysage qu’il a induit ont bloqué les perspectives, contribué à renfermer les gens dans leur village, dans leur maison. Remettre les habitants en relation avec leurs voisins, relier visuellement les hameaux, rendre la vallée visible dans tout son cheminement constituaient donc des axes de travail auxquels tout le monde était prêt à adhérer. Le rôle des élus porteurs de cette intuition a été déterminant.

Pour démarrer, alors que la population n’était pas encore prête à mener des actions concrètes ni à s’engager massivement, c’est avec les propriétaires les plus motivés que le travail a commencé pour faire un exemple qui soit vu par tous. L’appel à un bureau d’études spécialisé en « aménagement-paysage-agriculture » a permis de faire prendre conscience de l’évolution et ensuite de visualiser ce que pourrait devenir la vallée. En s’appuyant à la fois sur la mémoire de ce que les anciens avaient connu et sur des propositions d’aménagement plus contemporains, les dessins et notamment les blocs diagrammes utilisés proposaient un avenir possible.

Figure 4 : bloc diagramme - extrait étude paysagère CCVB 1998 – Dat Conseils : Evolution paysagère 1970 - 2025

Ces représentations s’appuyaient sur une connaissance sensible des ressources locales, et enthousiasmaient car elles montraient un territoire plein de vie. Le bureau d’études a également proposé des principes paysagers et d’action selon le relief et le contexte géologique, climatique et historique de chaque partie de la vallée. Cette diversité de proposition montrait qu’il ne s’agissait pas de faire partout pareil mais qu’il convenait de s’adapter aux spécificités de chaque espace, de chaque population.

A partir de la vision portée par les élus et des orientations spatiales données par le bureau d’études, un plan de paysage (Caisse des dépôts-Fédération Nationale des Parcs Naturels Régionaux,1995) s’est alors mis en place, une procédure nouvelle lancé par l’Etat en 1991, permettant d’articuler autour du paysage, développement économique durable et amélioration du cadre de vie. Ce plan de paysage est encore complètement d’actualité en 2017 et demeure la référence qui guide les actions de la Communauté de communes de la vallée de la Bruche. Les réflexions concernant le choix de passer d’un plan local d’urbanisme communal à un plan intercommunal y font référence et occasionnent de nouveaux débats (Gorgeu Y., 2018).

Pour faire comprendre que les solutions ne pouvaient être le retour au paysage d’avant la crise, de l’époque où l’économie était fondée sur des entreprises de main d’œuvre et d’ouvriers paysans, il a fallu faire la preuve qu’un projet nouveau pouvait émerger qui soit en même temps compatible avec ce à quoi les habitants étaient attachés. La notion de développement durable portée par la société depuis la conférence de Rio en 1992 tombait à pic.

A l’opposé des choix réalisés par les élus des régions de montagne, présentées alors comme modèles, soumises à un développement touristique forcené et à une dégradation importante de leur environnement et des liens sociaux, les valeurs du développement durable nourrissaient les élus de la vallée. L’usage raisonné des ressources locales renouvelables constituait un axe de travail économiquement justifié, environnementalement cohérent et culturellement mobilisateur. Ainsi les élus ont-ils cherché à orienter les agriculteurs vers des systèmes de production agro-écologiques en demandant à leurs services de s’impliquer vers le conseil agricole en lien avec la chambre d’agriculture.

 

Paysage et Agriculture Durable ou/et Design Territorial et Agriculture

Les approches paysagères menées avec les agriculteurs ont conduit à une restructuration foncière concernant les exploitations agricoles, le choix des systèmes de production, la taille et la forme des parcelles. Ces propositions issues d’une réflexion spatiale apportaient des idées nouvelles concernant la mise en œuvre de systèmes de production agricoles durables plus performants. Ce travail proprement agronomique a conduit le chargé de mission de la Communauté de communes de la vallée de la Bruche, CCVB, avec les agriculteurs et les associations environnementalistes, à élaborer des mesures agri-environnementales bien adaptées à chaque contexte et profitant à de nombreux agriculteurs.

Par ailleurs, ils se sont également intéressés à valoriser la place de l’agriculture dans son territoire. Le succès commercial des systèmes de vente directe mis en place, les nouveaux marchés locaux, l’accueil à la ferme bénéficiant de l’amélioration paysagère ou le soutien des restaurateurs de la vallée font la preuve de la justesse de ces choix techniques et économiques. Les agriculteurs sont reconnus comme contributeurs essentiels de la qualité paysagère et environnementale du territoire et, bien que la vallée ne possède pas un produit phare, la plupart des agriculteurs trouvent un moyen de valoriser leur production. Une orientation vers un simple accroissement de leur productivité agricole les aurait isolés et menés à une impasse.

Les approches paysagères mises en œuvre contribuent à la fois à l’amélioration des systèmes de production et du cadre et des modes de vie. Ces approches à la fois techniques, économiques et culturelles propres aux démarches paysagères devront être intégrées dans la notion de design territorial appliquée à l’agriculture pour qu’elle puisse apporter une aide concrète aux agriculteurs (Bonneaud F., Schmutz T., 2010 ; Ambroise R., Sanson B. 2013 ; Ambroise R., Toublanc M. 2015 ; Ambroise R., Benoît M., Laumond J.-S., 2017 ).

 

Suite à tout ce travail mené, l’intérêt des actions en faveur d’une « ouverture des paysages articulant développement économique et qualité du cadre de vie » est devenu une idée de plus en plus partagée par les élus, les propriétaires, les agriculteurs et une bonne partie de la population.

Le parti pris « Quand on se voit, on se parle et quand on se parle, on construit des projets ensemble » fonctionne et constitue le fil conducteur du développement de la vallée depuis maintenant plus de 25 ans.

 

Une véritable stimulation de la contamination « positive »

 

Stimuler la contamination positive signifie se donner les moyens de démultiplier les expérimentations considérées comme intéressantes pour le territoire. En effet, si l’on peut espérer que la « contamination par-dessus la haie » se fasse naturellement, il peut être nécessaire d’accélérer le processus grâce à des mesures particulières. Les visites collectives donnent des idées à ceux qui viennent voir et des articles dans la presse valorisant telle ou telle expérience constituent un autre moyen de diffusion. Cela prend du temps, demande parfois des moyens mais c’est indispensable et des collectivités assurent une partie de ce travail. Dans la vallée de la Bruche ces différents moyens sont utilisés pour faire de la « communication » positive. Dans le cadre de ses différentes actions pour promouvoir le rôle des agriculteurs en faveur du bien commun, l’animateur du territoire en lien avec la chambre d’agriculture organise tous les deux ans le concours des prairies fleuries (désormais dénommé « concours des pratiques agro-écologiques »). Cette procédure imaginée par le Parc Naturel Régional des Bauges et celui du Haut-Jura s’est progressivement généralisée à d’autres territoires. Elle consiste à donner un prix aux éleveurs présentant la prairie ayant la meilleure qualité globale. Cette qualité est reconnue par une appréciation sur ses valeurs fourragères, environnementales, apicoles et paysagères. Un jury composé d’experts (agronome, botaniste, écologue, apiculteur, spécialiste du paysage et, dans la vallée, un maitre cuisinier étoilé) vient, durant deux jours, analyser les parcelles de tous les candidats. Il les note et décerne un prix. Le lauréat va défendre son projet lors du Concours Général Agricole mis en place par le ministère de l’agriculture au salon de l’agriculture à Paris. Le travail pour trouver les candidats, les discussions entre agriculteurs, les articles dans le journal local qui seront lus par tous les gens de la vallée, les photos réalisées et largement diffusées, les échanges entretenus par les différents experts et les participants constituent des moments privilégiés d’échanges et sont un excellent moyen pour valoriser les candidats et pour communiquer sur les orientations nouvelles qu’ils donnent à leur exploitation. Cette expérience valorise les éleveurs de la vallée et permet de renverser les modèles classiques de l’agriculture productiviste ne se souciant pas des impacts de son action sur le territoire.

En Bruche, la collectivité s’est dotée de différents outils de communication et de promotion de la politique paysagère et elle organise régulièrement en direct ou par délégation des évènements sur la thématique du « paysage » pour stimuler une contamination positive (Laumond J.-S., Grandadam P. 2011). Depuis 2005-2006, des temps forts sur ce sujet ont permis de mettre en mouvement un grand nombre d’acteurs, en voici quelques exemples :

·         2005-2006 - Réalisation d’un CD rom « Le paysage, c’est l’affaire de tous » et animation pendant plus d’un mois avec les différentes écoles primaires de la vallée pour inculquer les notions de base de la politique paysagère et insuffler une « culture du paysage » (Laumond J-S., 2006),

·         2006 - Colloque d’échange national et international « Penser le territoire par le paysage » dans le cadre du programme Leader (Podzialdo J., Laumond J.-S., 2008),

·         2010-2012 - Dans le cadre du Réseau Rural Régional Alsace, opération « Vision Paysagée, vision partagée », marquée par un événement grand public « Festi’Val du paysage » en 2011 ; Réalisation de différents supports de communication comme une exposition « Portrait-Paysage », exposition sur « Prairie et Paysage » (Laumond J.-S., 2013 ; Mairie-Conseils, 2011),

Figure 6 : Point de lecture du paysage – un outil pédagogique

 

Conclusion

 

Le design territorial au service d’une transition vers un développement durable et harmonieux des territoires

 

Ainsi, les collectivités territoriales sont concernées par des actions de type design territorial. Leur champ d’action, leurs compétences, les moyens dont elles disposent, leurs responsabilités par rapport aux enjeux d’aménagement du territoire et notamment de l’agriculture légitiment qu’elles s’emparent de ce nouveau concept. Elles peuvent dans certains cas en être les promoteurs ou jouer le rôle de chef d’orchestre. Dans la vallée de la Bruche, les actions décrites plus haut ne faisaient pas référence au design territorial, notion qui n’était pas connue, mais a posteriori, on observe qu’elles auraient pu.  Aujourd’hui, dans cette vallée, de nouveaux enjeux apparaissent tels que la pression urbaine dans les villages. Comment répondre à cette demande, quels principes d’action se donner, comment répartir cette pression entre les villages, quels aménagements collectifs réaliser et où les réaliser, que faire des friches industrielles, comment restructurer les transports ? Toutes ces questions demandent un engagement fort des élus, difficile à assumer. Quelle forme d’organisation permettra de regrouper suffisamment de personnes pour aller dans le sens de l’intérêt général et ne pas seulement satisfaire une somme d’intérêts particuliers ? Pour le moment, l’équivalent, en milieu urbain, des AFP qui permettrait à une partie importante des acteurs directement concernés de discuter ensemble n’a pas encore été trouvé. Il serait important pourtant que se dégage une vision partagée pour l’avenir des villages prenant en compte les nouveaux enjeux posés à la société : comment organiser l’habitat, les transports, les activités, les loisirs, les services dans un contexte d’économie des énergies fossiles et de valorisation des énergies locales renouvelables pour satisfaire les besoins de la population et son bien vivre ensemble ? Comment les élus peuvent-ils initier de telles démarches en s’inspirant de leur expérience sur le réaménagement de l’espace rural et aller encore plus loin ? Un nouveau grand chantier à lancer ! Quelle place donner au design territorial dans cette nouvelle étape ?

Le développement local, « C ‘est un processus concret d’organisation de l’avenir d’un territoire par les effets conjoints de la population concernée, pour construire un projet de développement intégrant les diverses composantes économiques, sociales, culturelles des activités et ressources locales. ».

C’est ainsi que dans les années 1980, la DATAR (Direction de l’Aménagement du Territoire et de l’aménagement Rural) définit le développement local.

La Vallée de la Bruche s’est pleinement inspirée de cette définition pour faire face à la crise industrielle d’après la seconde guerre, en y ajoutant progressivement deux ingrédients majeurs : la dimension « paysage » et la dimension « environnement », toutes deux fortement imbriquées.

La notion de paysage telle que comprise dans la loi paysage votée en 1993 puis, en 2000, par la convention européenne du paysage (Convention Européenne du Paysage, 2000) réintègre l’espace au cœur des enjeux du développement local, en lien notamment avec l’agriculture et l’environnement, et engage les acteurs vers les problématiques de durabilité en même temps que d’une recherche d’harmonie pour les populations. Les débats sur la définition même du paysage et sur son interprétation ont été intenses durant ces quarante dernières années et ce débat se poursuit (Ambroise R., Marcel O., 2015). Pour autant, aujourd’hui il est reconnu, jusque dans les textes juridiques français et européens, que le paysage et ses différentes approches s’inscrivent dans des logiques de projet et doivent conduire à un développement durable et harmonieux des territoires et non pas à une préservation d’un état initial mal défini ou à un simple accompagnement de logiques économiques. L’expérience de la vallée de la Bruche a contribué à faire évoluer les idées en faisant la preuve que le paysage constitue un élément facilitateur pour trouver des solutions adaptées à chaque contexte naturel et humain.

La notion de design territorial, elle, porte dans le terme « design » l’idée de recherche d’une vision nouvelle pour les territoires. Alors que la question climatique et les autres problèmes environnementaux et sociaux imposent aux territoires de façon toujours plus pressante l’obligation de s’engager résolument dans de nouveaux projets, le design territorial peut constituer une méthode d’analyse et d’action pour rendre crédible l’idée que les territoires constituent une piste d’avenir extrêmement féconde pour résoudre les enjeux de développement durable et de transition énergétique auxquels la planète va devoir répondre (Marcel O., 2013 ; Pointereau P., 2013). Le design territorial, ainsi positionné, pourrait être utilisé pour imaginer, mobiliser et mettre en œuvre les évolutions nécessaires en termes agricoles mais pas seulement. Pour que le design territorial puisse jouer ce rôle, il est nécessaire que se renforcent les discussions les plus ouvertes possibles, à partir de l’analyse concrète d’opérations pouvant s’en prévaloir, pour donner une définition de ce terme suffisamment large et acceptée par tous de sorte qu’il puisse servir à alimenter les politiques de développement local et aider à répondre aux défis auxquels les territoires sont confrontés.

 

En attendant, démarches paysagères et design territorial peuvent s’enrichir mutuellement.

 


Bibliographie

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