Quelle prise en compte du travail pour l’accompagnement des agriculteurs dans la transition agroécologique ?
Bertrand Omon*, Philippe Prévost**
* Chambre d’agriculture de Normandiee
** Alliance Agreenium
Contact auteurs : philippe.prevost@inrae.fr
Ce texte est issu d’un entretien de Philippe Prévost (PP) avec Bertrand Omon (BO), conseiller agricole à la chambre d’agriculture de Normandie. Spécialisé dans l’accompagnement des collectifs d’agriculteurs en grandes cultures engagés dans la transition agroécologique, Bertrand Omon fait part de son expérience sur la prise en compte de la dimension travail dans son accompagnement.
PP : quels sont les enjeux et les dimensions du travail que tu prends en compte dans l’accompagnement des agriculteurs, en particulier lorsque ceux-ci sont en transition agroécologique ?
BO : En ayant participé aux travaux de cette édition des Entretiens agronomiques Olivier de Serres, je me rends compte que j’aurais pu ou dû prendre en compte de manière beaucoup plus directe la dimension du travail dans la prise de décisions des agriculteurs, tout en me posant des questions sur la meilleure façon de le faire. Historiquement, en particulier dans le contexte du RMT Systèmes de culture innovants[1], la façon de prendre en compte le travail s’est toujours faite de manière indirecte. Dès lors que l’accompagnement porte sur un projet de transition agroécologique avec la recherche de résultats probants, il faut partir de la conception de nouveaux systèmes de culture, et dans ce cas, on traite du système décisionnel. Et celui qui décide, l’agriculteur, a forcément le travail comme paramètre important, mais l’expérience a montré que l’agriculteur verbalise peu ce sujet, sauf si on le questionne explicitement. J’ai cependant pu avoir des indices qui m’ont montré que la question du travail n’était jamais oubliée.
La dimension travail est aussi présente, quand on traite de la conception de systèmes de culture (SdC), via le questionnement sur les valeurs et les finalités de l’agriculteur et sur les objectifs de développement durable. Si on les questionne sur ce qui est le plus important pour eux en tant qu’homme ou femme agriculteur-rice, le sujet travail est très souvent abordé.
Par ailleurs, j’ai eu à prendre en charge plus directement cette question à travers différentes problématiques.
Par exemple, quand on a commencé à réaliser des évaluations multicritères des systèmes de culture, certains indicateurs, comme celui de complexité du système de culture, ont permis des échanges approfondis sur le travail. Car un système complexe peut impacter très différemment le travail (par exemple, la complexité liée à la diversité peut permettre de mieux répartir le travail dans l’année), et représenter une charge mentale ou d’activité plus ou moins bien ressentie selon les agriculteurs, en comparaison avec la gestion d’un système spécialisé (dont les pics de travail sont plus ou moins faciles à accepter, selon les situations). Ces échanges ont permis de faire évoluer notre démarche d’évaluation, certains critères comme celui de complexité du SdC étant renseignés directement par l’agriculteur, vu que c’est sa représentation qu’il faut prendre en compte. Cela permet aussi de s’inscrire dans un véritable accompagnement de celui qui décide, tout en rendant l’évaluation plus en adéquation avec la situation réelle du travail vécu par l’agriculteur.
Un autre exemple concerne la réduction de l’usage des produits phytosanitaires. Dans l’accompagnement individuel, il me paraissait difficile d’évaluer quantitativement le travail lié aux traitements, car cela n’apparaissait pas comme une contrainte, compte tenu de la rapidité de ces chantiers. Mais à partir d’échanges avec des agriculteurs, nous avons pu constater dans un groupe que, malgré tout, les pics de travail au printemps posent un problème pour positionner les traitements, et qu’une réduction du nombre de passages par culture facilite l’organisation du travail. Je me rappelle d’une anecdote dans une ferme, pourtant en agriculture conventionnelle, où l’agriculteur m’avoua la réduction de son stress, comparativement à ses voisins, débordés par la quantité de travail, depuis qu’il avait pu réduire le nombre de traitements au printemps. Ce dernier critère est en fait déterminant dans la charge mentale de l’agriculteur, car en dehors du temps de traitement, il faut y penser la veille, s’inquiéter de la météo, prendre une décision alors que le diagnostic sur la maladie et le résultat du traitement sont incertains ; donc finalement cet ensemble occupe une charge bien plus importante que le traitement lui-même. Et ce comportement ne s’explique pas par une plus grande observation des cultures ou par une diminution de l’aversion au risque, mais résulté de la confiance qu’il fait à la robustesse de son système de culture, du fait de l’expérience acquise. On constate ainsi des évolutions intéressantes chez des agriculteurs qui, à un moment, prennent la décision de ne plus traiter une maladie ou un ravageur, non pas par un raisonnement mais par une décision de type éthique « plus jamais chez moi ». C’est souvent le cas pour l’usage de certains insecticides, par exemple en colza, parce qu’il y une évolution du rapport à la biodiversité et à la santé, et ces agriculteurs ne se posent alors plus la question de l’opportunité du traitement. Ce point est problématique pour un agronome, car nous cherchons toujours à réaliser des diagnostics et étayer les décisions par un raisonnement, mais les agriculteurs peuvent avoir un manque de motivation pour ce diagnostic, du fait de leur décision déjà prise de ne pas traiter.
Ainsi, le fait de trouver le moyen de réduire le nombre d’opérations culturales, en particulier le nombre de traitements, est une économie de temps de travail dans la pratique plus importante que ce qui est chiffré par les outils d’évaluation, mais aussi une source de réduction de la charge mentale pour l’agriculteur.
Ces exemples me permettent de dire que, lorsqu’on accompagne une transition agroécologique, la dimension travail se révèle de toute façon, et l’accompagnateur doit intégrer cette attention. Je me demande cependant si ce ne serait pas contre-productif d’aborder ce sujet en priorité : questionner le travail a priori, avant que la transition soit enclenchée, risque de renforcer l’existant et faire apparaître des contraintes liées aux évolutions du travail sans qu’on sache vraiment ce qu’il en sera des avantages et des inconvénients des changements opérés dans la situation concrète de l’agriculteur. A chaque fois qu’on accompagne la reconception d’un système de culture, le plus souvent la question de l’évolution du travail apparaît et il est donc peut-être préférable de le considérer comme un critère parmi les autres, sans le mettre en avant outre mesure, car on verra les inconvénients du changement sans être capable d’identifier les avantages. Pour moi, c’est donc peut-être plutôt une fois que la transition est engagée depuis quelques années qu’il est important de documenter après coup le système décisionnel, dont le travail, en particulier pour donner à voir les transformations réelles, avec les avantages et les inconvénients, afin soit d’aider aux régulations pour les agriculteurs concernés, soit de nourrir la réflexion des agriculteurs souhaitant s’engager dans la transition agroécologique. Ce point questionne les réseaux de références agricoles, celles produites en fermes (exemple du réseau Dephy), car l’objectif n’est plus de diffuser un système technique clé en main, mais un accompagnement pour décider, qui prend en compte les dimensions du travail. Cette documentation serait très riche pour inspirer les agriculteurs désireux de s’engager dans une transition agroécologique. L’agriculteur se servirait de ces cas pour l’aider à décider, parce qu’il s’identifierait à un exemple : ce que dit cet agriculteur me parle, ce qu’il fait me parle, et ce qu’il en dit du point de vue du travail également. Ce n’est pas la même chose qu’entrer directement par le travail en tant que critère de décision.
J’ai un autre exemple, récent, sur un territoire à enjeu Eau, qui me montre à nouveau que le travail est toujours sous-jacent dans les décisions des agriculteurs sans que ce soit l’objet de discussion. C’est le cas d’un agriculteur qui exploite plusieurs fermes sur un bassin d’alimentation de captage en eau. Le connaissant peu, j’ai organisé une première visite à la ferme pour avoir une vision globale de son système de culture, avant un tour de plaine collectif la semaine suivante. J’ai pu découvrir que cet agriculteur s’intéressait avant tout au niveau stratégique (plus que tactique) dans la gestion de ses parcelles, en privilégiant un raisonnement de ses pratiques à l’échelle pluriannuelle. Ce n’est encore que rarement le cas chez des agriculteurs en agriculture intensive qui ont un raisonnement souvent limité à l’année et technique par technique. Ainsi, quand la plupart des agriculteurs préfèrent changer une pratique ou quelques-unes pour ne pas trop changer leur système de culture, par exemple dans le cas d’une infestation par une adventice, lui travaille sur la rotation parce que, pour lui, c’est le plus efficace du point de vue de son travail, sachant qu’il doit organiser son travail et celui de son salarié sur l’ensemble de la surface exploitée. J’ai l’impression que si je l’avais questionné directement sur le travail je ne serai pas arrivé à avoir son constat aussi explicite sur le travail. En discutant de son système de décision, il m’a permis d’accéder à la façon dont il traite l’enjeu travail, et c’est à partir de cette étape que cela peut devenir intéressant de bien documenter son raisonnement décisionnel.
PP : Donc, après ce propos, parler de leviers et de verrous pour améliorer les conditions de travail ne semble pas avoir véritablement de sens, puisque tu constates que le travail étant imbriqué dans le système de culture, c’est l’ensemble du système de culture qu’il faut considérer dans une stratégie de trajectoire de transition agroécologique, et ce d’autant plus que les choix décisionnels sont très liés au socle de valeurs de l’agriculteur ?
Pour reprendre l’exemple de cet agriculteur sur le territoire à enjeu Eau, qui exploite plus de 900 hectares avec un salarié, et en plus dans le cadre de plusieurs structures juridiques, celui-ci ne parle pas de son socle de valeurs mais on sent bien qu’il a besoin de montrer qu’il est capable de cultiver une grande surface tout en réalisant une forme de transition, d’où l’enjeu pour lui de raisonner à une échelle pluriannuelle pour lui permettre des gains de temps de travail. Mais il me semble que cet agriculteur est un contre-exemple, car l’augmentation de la surface cultivée par travailleur reste le plus souvent génératrice de standardisation et de spécialisation des systèmes de culture donc un verrou par rapport aux exigences de biodiversité que revêt la transition agroécologique.
Car je vois bien que dans le cas de l’accompagnement du collectif d’agriculteurs dans l’expérimentation Dephy, il y a un travail conceptuel pour l’ajustement des décisions qui exige des observations à la parcelle, unité ou se joue la mise en œuvre du système de culture et unité de son ajustement, et pas seulement à l’assolement ou à la ferme, ce qui va à l’encontre de l’accroissement indéfini des surfaces cultivées par travailleur. La taille élevée par travailleur s’accompagne dans la grande majorité des cas par une uniformisation des pratiques quelle que soit la réponse des unités parcelles (ou de zones de parcelles), voire des systèmes de culture, et ce d’autant plus que le travail est de plus en plus confié à des salariés qui n’ont pas forcément la compétence pour participer à la conception ou la reconception des systèmes de culture. La taille est donc un verrou à la valorisation de la biodiversité. J’ai regardé les évolutions à l’échelle mondiale, et on voit bien que la grande taille des exploitations est un facteur de standardisation des pratiques. Celle-ci peut s’envisager soit par l’intensification des cultures, soit par l’extensification, selon les politiques publiques choisies dans les pays.
Mais il ne peut pas y avoir transition agroécologique sans renforcement de la robustesse de l’agroécosystème et sans ajustement permanent des pratiques aux situations locales. On peut le voir nettement en France dans le cas de la gestion des adventices en cultures assolées. La chimie a pu permettre de gérer la standardisation des pratiques, mais cette solution est désormais en panne, et c’est par la conjugaison de la robustesse de l’agroécosystème et de l’ajustement des pratiques que l’on peut envisager de maintenir une production encore assez élevée.
Un autre exemple intéressant est le rapport au travail du sol. Le développement de l’agriculture de conservation a avant tout été une question de travail, la réduction du travail du sol permettant d’augmenter la surface par travailleur. Et ce n’est qu’après la problématique du travail que l’on s’est intéressé à la vie du sol. Un texte de Lucas et al. (2018) décrit très bien ce lien entre réduction de travail du sol et temps de travail, aidé par l’usage du glyphosate.
PP : Parmi les enjeux sur le travail en agriculture qui ont été discutés pendant les Entretiens agronomiques Olivier de Serres, comme la relation au temps (long),la relation à la nature, ou les questions de circularité des flux de biomasse dans les territoires, ou l’aspect sécurité et santé au travail, quels sont ceux qui te paraissent les plus importants à documenter pour l’accompagnement de la transition agroécologique ?
Sur la question de la circularité des flux de biomasse, ce que l’on voit est surtout un changement dans les métiers, par exemple dans le cas des méthaniseurs. Ils se créent dans de grosses fermes ou au sein de collectifs, avec des besoins de nouvelles compétences, en particulier pour la gestion des unités de méthanisation. Mais sur les activités agricoles, il y a plutôt simplification des tâches. Par exemple, pour la production de CIVE (Cultures intermédiaires à vocation énergétique), l’enjeu de la protection des cultures étant très faible, la conduite est très simplifiée car il n’y a pas la même recherche de qualité, et il peut y avoir également une meilleure répartition des travaux par des décalages de semis et de récolte. Donc, il y a effectivement des changements dans le travail sur un territoire, mais cela ne concerne pas forcément le travail agricole, car les changements se font dans le cadre de nouveaux ateliers avec de nouveaux travailleurs pourvus d’autres compétences qui assurent ce travail.
Pour l’enjeu de santé, c’est véritablement un sujet dont on parle encore peu dans le milieu agricole. Pour revenir à l’agriculteur sur le territoire à enjeu Eau, lorsque je l’ai interviewé et posé la question sur ses traitements phytosanitaires, sa première réponse a été de dire qu’il traitait les maladies des céréales par exemple en moyenne 3 fois à 1/3 dose pour limiter les risques sur l’environnement. Il justifiait son choix par le fait qu’il était obligé, pour des questions d’organisation du travail sur sa grande superficie, de faire un passage partout de manière plus régulière et préventive pour diminuer les risques de forts dégâts. En lui faisant remarquer que son choix l’exposait de manière plus forte aux pesticides, il convînt que c’était un risque pour sa santé. Malgré l’aveu du décès prématuré de son père lié à l’épandage des produits phytosanitaires, il considéra qu’il devait accepter ce risque pour lui également. A tel point qu’il effectue lui-même tous les traitements phytosanitaires, pour protéger son salarié de ce risque. Il y a un véritable déni de l’enjeu de santé avec les produits chimiques en agriculture. Autant le monde agricole a fait de gros efforts pour l’amélioration de l’efficience de la technique, avec de nouveaux matériels, de nouvelles modalités d’épandage, ou une meilleure prise en compte des riverains, autant la question des risques des produits chimiques pour la santé du travailleur reste taboue.
Dans la relation au temps qu’ont les agriculteurs, il y a une très grande variabilité individuelle. Dans l’évolution des activités, il y a un effet de l’âge, car selon l’avancement dans la carrière, la noblesse des activités change. Les jeunes ont tendance à préférer les travaux des champs sur les tracteurs, puis avec l’âge, ce sont les tâches les plus techniques, comme le semis ou la pulvérisation, qui sont nobles. Mais cela dépend des individus, certains agriculteurs n’arrivant jamais dans leur carrière à déléguer la moindre opération culturale.
La transition agroécologique peut se confronter à des questions de goût pour certaines activités, certains agriculteurs n’étant pas intéressés par la reconception, préférant la performance technique, mais aussi à des questions de savoir-faire. Quand on est agriculteur, on doit être multi-tâches, mais chacun a ses préférences et surtout ses aptitudes, et l’évolution des activités va fortement en dépendre, car chacun recherche avant tout à se sentir à l’aise dans son travail.
Un autre aspect dont on ne parle pas est la quantité de travail très variable selon les agriculteurs. Entre le bourreau de travail, qui cherche toujours à s’agrandir, et le « quasi-dilettante », qui a d’autres préoccupations que sa ferme, il y a toute la gamme de l’engagement dans le travail de chacun, et cela peut fortement impacter les trajectoires de transition agroécologique.
Pour revenir au savoir-faire, c’est également un sujet tabou, parce qu’il est difficile d’accepter que, comme dans les autres métiers, il n’y a pas le même talent chez tous. Il y a pourtant des agriculteurs qui sont bien meilleurs dans certains systèmes de culture ou pour réaliser certaines tâches. Par exemple, il n’est pas donné à tous les agriculteurs de bien réaliser les semis tardifs l’hiver. Cela suppose autant une compétence émotionnelle pour réussir à attendre le meilleur moment, un rapport sensible à la terre pour connaître l’état du milieu idéal pour la réussite du semis, mais aussi un bon choix de matériels, par exemple un tracteur au rapport poids/puissance le plus faible, etc...
PP : Tu parles du rapport sensible à la terre et précédemment, tu as fait part d’évolution du rapport à la biodiversité de certains agriculteurs. Est-ce que dans le contexte d’une trajectoire de transition agroécologique, tu vois une évolution du travail agricole dans sa relation à la nature, de manière plus globale ?
BO : Quand on travaille avec le sol, ou avec l’animal, ou avec les deux, il faut effectivement s’interroger à propos du rapport que l’on a avec la nature. Nous n’avons pas été habitués à cela, en agronomie. Car même si nous sommes passés de la phytotechnie à l’agronomie système, nous sommes restés pour la plupart d’entre nous dans une approche techniciste.
Pour moi, le 1er niveau du rapport à la nature des agriculteurs est le rapport au vivant. J’ai développé ce point de vue dans une intervention à l’Académie d’Agriculture (Omon, 2022). C’est à la fois une nécessité et une ressource pour la transition. Pendant toute la période d’intensification, nous avons masqué ce rapport au vivant par les intrants extérieurs qui permettaient de s’affranchir des régulations naturelles de l’écosystème. Pour moi, avec l’expérience, on voit bien que la transition agroécologique ne pourra pas se limiter à la technicité et aux outils intelligents dans les champs, mais elle ne pourra se réaliser que si l’on part du fonctionnement du vivant et d’un rapport sensible à ce vivant. Et quand on fait croire que l’on va attirer les futurs agriculteurs avec l’agriculture numérique, c’est pour moi une catastrophe de former les jeunes à cette nouvelle technicité sans rapport à la complexité du vivant.
Ainsi, le 2ème niveau est le rapport de l’agriculteur à la nature, en sortant de la seule technique. Depuis les années 80, l’agriculteur est un entrepreneur et un technicien, et il a été encouragé à ne pas s’intéresser au rapport à la nature pour s’occuper des techniques de production. Or, on le voit bien avec le changement climatique, ce ne sont pas les techniques qui vont permettre de contrôler les aléas de rendement, car en cas de fortes chaleurs ou en cas d’inondations, aucune technique ne peut compenser les dégâts sur des cultures fragilisées. On le voit encore avec les faibles rendements en céréales en 2024 en France (comme déjà en 2016), et il est à mon avis important d’élargir le champ des émotions des agriculteurs, car en cas d’émotion négative lors de difficultés de gestion, il faut au moins pouvoir compenser avec des émotions positives à d’autres moments par un rapport plus sensible à la nature plus globale. Et dans le travail d’un agriculteur, c’est essentiel, car sans émotions positives, il n’y a pas de motivation et d’action efficace (Cf. les travaux en sciences humaines sur le travail). Quand j’ai été interrogé par Nicole Mathieu pour préparer une intervention pour l’Académie d’agriculture, j’ai requestionné les agriculteurs de mon groupe à ce sujet.
J’ai pu constater qu’il y avait un gradient de représentations, entre ceux qui n’en parlent pas mais que l’on devine sous-jacent et ceux qui revendiquent « faire dans et avec la nature » (Cf. encadré ci-après). En fait, les agriculteurs ne sont jamais questionnés sur ce sujet, et cela fait partie de leur sphère intime. Il y a pourtant de nombreux indices de cette importance du rapport à la nature chez les agriculteurs. On a l’exemple du développement de l’agroforesterie ou d’agriculteurs-apiculteurs. Mais aussi les réseaux « Sols vivants ». Alors, cela n’empêche pas certains paradoxes, quand les groupes d’agriculteurs « Sols vivants » sont de gros utilisateurs de glyphosate en agriculture de conservation, ou quand l’agriculteur est apiculteur le week-end et réalise des traitements phytosanitaires la semaine... Nous avons un vrai problème de partage de l’évaluation des impacts des pesticides sur l’environnement, qui entretient ce type de paradoxe, ce qui est une vraie difficulté pour la transition agroécologique. Et avec l’arrivée rapide du changement climatique, si les agriculteurs n’ont pas une relation de proximité avec leur nature environnante pour pouvoir accompagner la résilience de leur agroécosystème, je crains que ce soit très difficile pour la grande majorité des agriculteurs.
En agriculture, nous avons toujours travaillé avec la nature, en la modifiant pour améliorer ses performances, mais le problème est qu’on a voulu s’en affranchir complètement alors qu’elle est notre principale ressource. On en est arrivé à une agriculture respectueuse de l’environnement, alors que ce n’est pas une question de respect, mais une nécessité de faire avec la nature.
Et pour moi, ce point est essentiel pour l’avenir de l’agriculture et il y a un vrai défi à former tous les acteurs et futurs acteurs de l’agriculture à travailler avec la nature, car c’est notre capacité collective à nous adapter au changement climatique qui en dépend. Il me semble que c’est un peu comme dans les métiers du soin : il faut certes de la technicité, mais ce qui est le plus important, pour être efficace et se sentir bien dans son activité, c’est de donner du soin à ceux avec qui on travaille, et donc pour un agriculteur, c’est le soin donné à la nature et au vivant qui lui permettra d’être bien et efficace dans son travail.
[1] Devenu RMT Champs et territoires ateliers
Références citées
Lucas, V., De Tourdonnet, S., Barbier, J.M., Cittadini, R.A., Gasselin, P., 2018. Le glyphosate en agriculture de conservation : un cas illustratif de la dépendance de l’agriculture française aux pesticides.Journées de recherches en sciences sociales, Société Française d’Economie Rurale (SFER). France, Décembre 2018, Nantes, France. https://hal.science/hal-01959644
Omon, B. 2022. Le rapport à la Nature des agriculteurs dans leur transition. Intervention orale à la session ordinaire du 28 septembre 2022 de l’Académie d’Agriculture de France : « Le rapport à la nature des agriculteurs en question : recueillir leurs paroles dans les départements de l’Eure, de la Manche, du Morbihan et de la Sarthe ». A consulter sur le https://www.academie-agriculture.fr/actualites/academie/seance/academie/le-rapport-la-nature-des-agriculteurs-en-question-recueillir?280922
Les articles sont publiés sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)
Pour la citation et la reproduction de cet article, mentionner obligatoirement le titre de l'article, le nom de tous les auteurs, la mention de sa publication dans la revue AES et de son URL, la date de publication.

