Réadapter son système en cultures céréalières en prenant en compte « le travail »
Témoignage de Julien Baduraux, agriculteur en Lorraine
Philippe Prévost
Alliance Agreenium et Association Française d'Agronomie
Contact auteur : philippe.prevost@inrae.fr
Le contexte de travail
Installé depuis mai 2004 après reprise de l’exploitation familiale, JB cultive une surface de 115 ha, seul, dont 2ha de prairies permanentes (non cultivées) et 1ha de jachère fleurie pour les pollinisateurs. Marié et père de deux enfants, une partie de son temps est consacré à ses enfants, sa compagne étant peu disponible du fait de son travail extérieur. Il assume également quelques responsabilités, en tant que vice-président de la coopérative agricole EMC2 et conseiller municipal de sa commune. Son matériel agricole est en partie en co-propriété avec un voisin (pulvérisateur, épandeur d’engrais, moissonneuse-batteuse) ou en CUMA (semoir maïs, épandeur à fumier).
Au moment de la reprise, le système de production était basé sur une rotation colza-blé-escourgeon, avec un peu d’orge de printemps dans les terres faciles à travailler, et avec exportation de la majorité des pailles. Cette simplification du système avait été menée par Mr Baduraux père quand il avait déclaré une sclérose en plaque et dans l’objectif de patienter en attendant la reprise de la ferme par JB.
C’est à partir de 2012 que JB va faire évoluer son système de culture, après un fort dégât de gel au printemps. Ses soles de colza et d’escourgeon sont gelées, et il doit donc trouver d’autres cultures pour réensemencer ces parcelles.
La diversification pour réduire la pression des adventices
Après le dégât de gel des cultures d’hiver, le développement du maïs, du pois de printemps et de l’orge de printemps a été une opportunité pour s’interroger sur l’ensemble du système de culture, en particulier pour réduire la pression des adventices, du fait de la résistance du vulpin aux herbicides.
La réflexion était d’autant plus stratégique pour JB qu’il était encore jeune agriculteur et qu’il devait se projeter comme agriculteur sur plusieurs décennies. Il a donc commencé à faire évoluer ses pratiques, tout en étant prudent, car l’agriculteur reste seul face aux risques qu’il prend lorsqu’il s’engage dans de nouvelles pratiques.
Son choix étant de garder une petite exploitation, JB a comme principale préoccupation d’éviter des échecs de culture pour pouvoir maintenir un revenu acceptable pour sa famille. Il a ainsi mis en place des rotations alternant cultures d’hiver et de printemps, l’une de trois ans dans les terres légères (colza-blé-orge), l’autre de six ans dans les terres argileuses, plus lourdes (colza-blé-maïs-pois de printemps-blé-orge). Il peut y avoir quelques échecs, par exemple le pois de printemps lors d’un printemps pluvieux, mais il faut raisonner sur la rotation, car après un pois de printemps, le rendement du blé est bien meilleur qu’après un colza, tout en utilisant moins de désherbant. Le changement de rotation lui a ainsi permis de baisser son IFT (indice de fréquence de traitement) de 30%.
La vie du sol comme nouvelle priorité pour la fertilisation
JB a souhaité également investir du temps pour mieux travailler avec le sol en tant que milieu vivant, considérant que les agriculteurs ne s’y intéressaient pas assez. Il s’est donc formé pour mieux comprendre comment la vie du sol impacte la façon dont se nourrissent les cultures et peut jouer sur une meilleure résistance aux ennemis des cultures, en particulier les champignons pathogènes. A partir de la méthode Dephy Sol (Be-Api), il a ainsi réalisé un diagnostic de fertilité sur l’ensemble de l’exploitation. Lui qui pensait avoir une très bonne connaissance de ses sols a été surpris d’en découvrir certaines caractéristiques éclairant les hétérogénéités au sein des parcelles.
Cette connaissance plus fine des sols et l’importance attachée à la vie du sol l’ont fait évoluer dans son approche de la fertilisation, résumée dans la figure 1, avec pour objectifs le développement de la vie du sol et la maîtrise des coûts.
Cette évolution s’est faite progressivement à partir de 2012, en constatant que les synergies avec des voisins éleveurs pouvaient être renforcées. De la vente de la paille à deux voisins éleveurs, la relation est passée à un échange paille-fumier, ce qui permet d’apporter des éléments fertilisants mais aussi de redynamiser les propriétés biologiques du sol. Puis, au sein de la coopérative ont été mis en place des plans d’épandage de composts déchets verts-digestats de matières organiques, ce qui permet de réaliser des apports de matière organique 2 années sur 3 sur les parcelles de l’exploitation. En 1ère année, le fumier est épandu sur colza pour un effet booster à l’automne et en 2ème année, le compost est épandu sur le blé, avec effet au printemps sur la croissance des plantes. La fertilisation uniquement minérale se fait principalement sur orge, car en orge brassicole, il faut avoir une minéralisation régulière pour assurer la qualité brassicole. L’effet sur le travail de cette évolution de la pratique de fertilisation a consisté à mobiliser une ETA (entreprise de travaux agricoles) pour l’épandage du compost. JB assure uniquement l’épandage du fumier, ce qui lui prend 1,5 jour de travail, mais cela n’est pas un problème, car, en fin d’été, l’épandeur à fumier de la CUMA est libre (les éleveurs l’utilisent l’hiver) et la trêve estivale libère du temps de réunion. En comparaison, l’utilisation d’engrais minéral reste beaucoup plus simple pour le travail, mais c’est tout de même plus satisfaisant d’apporter de la matière organique sur les plans agronomique, environnemental et social.
D’autres pratiques en cours de test
En dehors de la diversification des cultures et de la fertilisation organique, d’autres pratiques sont testées sur l’exploitation.
La réduction du travail du sol est ainsi une autre orientation donnée à ses pratiques, même si le labour n’est pas abandonné pour les cultures difficiles à désherber (orge d’hiver et de printemps, maïs). En dehors de l’impact sur le temps de travail, la suppression partielle du labour réduit également la consommation de carburant, et donc le dégagement de gaz à effet de serre. Il travaille ainsi en TCS, avec un déchaumage pour créer le lit de semence pour le blé, le colza et le pois. Pour JB, le labour reste un remède pour régler temporairement un problème d’enherbement, avec l’espoir que le problème soit réglé, mais ce n’est pas toujours le cas.
Par ailleurs, la pratique du désherbage mécanique (bineuse, herse étrille) est désormais possible du fait d’investissements en nouveaux matériels par la CUMA et cela permet, quand les conditions météo le permettent, de poursuivre la diminution de l’usage des herbicides. Le fait d’avoir des agriculteurs bios et des agriculteurs dans des groupes cherchant à réduire leur IFT dans la CUMA permet à la fois de partager les investissements et de profiter des expériences des autres. Il reste cependant des freins à l’utilisation des matériels, car les périodes d’utilisation sont limitées par les conditions météo et la superficie du collectif de la CUMA. Avec un printemps pluvieux, comme en 2023, la herse étrille n’a pas pu être utilisée sur les pois de printemps, et à l’automne, sur des semis de blé tardifs, il est bien rare de pouvoir l’utiliser également. Pour le développement du désherbage mécanique, le problème est principalement le nombre de jours disponibles plutôt que le temps de travail. Et pour les compétences, le fait d’avoir 10% d’agriculteurs bios dans la coopérative permet d’avoir des techniciens compétents qui font gagner beaucoup de temps dans l’acquisition des bons gestes et pour construire l’expérience.
Les perspectives pour l’avenir
En premier lieu, JB considère qu’il faut désormais consacrer beaucoup de temps à la formation continue, à la fois pour compenser sa formation initiale, dont il n’a pas bien profité, pour acquérir les connaissances de base sur la nutrition des plantes ou les interactions écologiques, mais aussi pour pouvoir tester sans trop de risques des nouvelles techniques et pratiques.
Un autre enjeu pour lui est l’adaptation continue au changement climatique, car il faut être beaucoup plus agile que par le passé, les accidents de culture (besoin de resemer le colza) ou les évènements climatiques (inondations, gel, sécheresse) étant beaucoup plus imprévisibles. Un bon exemple est la date de semis de blé, que l’on recule de plus en plus avec le changement climatique. Pour JB, l’agronomie est une boite à leviers, et il faut donc les mobiliser de manière différenciée selon les besoins.
Une motivation de JB serait de poursuivre la diversification, mais cela reste difficile, d’une part parce qu’il n’y a pas en Lorraine une tradition de production de cultures pour différentes industries (sucrière, légumière, matériaux...), d’autre part parce que certaines cultures ont régulièrement des problèmes de marché (luzerne, sarrasin). Il y a des projets de développement de cultures énergétiques pour la méthanisation localement, donc ce peut être aussi une autre piste de diversification.
Enfin, malgré la tension sur le travail, créée par son investissement dans la coopérative EMC2 (12 jours en 2022, alors que JB n’était pas encore vice-président), le fait d’être dans la gouvernance de sa coopérative donne une ouverture d’esprit, par les rencontres que l’on fait, par exemple en témoignant au sein de la communauté d’agronomes ou en participant à des voyages d’études à l’étranger. Cela permet aussi de se former en permanence et d’être au fait des possibilités d’évolution dans sa propre exploitation agricole. Mais c’est aussi une nouvelle façon de travailler, avec un travail de réflexion intellectuelle qui a pris de l’ampleur. Car contrairement à l’exécution qui s’arrête la nuit ou pendant le week-end, la réflexion, quant à elle, ne s’arrête pas. C’est souvent le week-end que les recherches sur internet se font, pendant le temps privé disponible. Mais c’est aussi sur le tracteur, car en pensant à une idée, on peut directement faire une recherche sur internet via le smartphone. Tout ce travail intellectuel, en réflexion, information ou formation, est très chronophage sans pour autant qu’on le mesure véritablement. Alors qu’avec la transition climatique et agroécologique, ce travail essentiel pour prendre les bonnes décisions va s’accentuer. Dans la carrière de la génération précédente, tous les voisins avaient les mêmes problèmes et la même solution avec la chimie. Dans la période actuelle, ce n’est plus le cas, car quand on change le système, chaque situation est particulière, et les problèmes sont différents d’une parcelle à l’autre, d’une ferme à l’autre.
Enfin, JB réfléchit à employer un salarié à temps partiel, en particulier pour le remplacer quand il travaille pour la coopérative. Il pourrait le recruter dans le cadre d’un groupement d’employeurs par exemple, mais cela reste une perspective. En effet, il faut trouver la bonne personne et peut-être surtout accepter de partager la réalisation de certaines tâches très techniques dans le cas d’un salarié permanent (par ailleurs condition pour avoir une personne investie et formée).
Les évolutions de l’exploitation de JB et les différentes perspectives qu’il trace pour l’avenir montrent bien les questionnements sur les différentes dimensions du travail qu’engendrent les trajectoires de transition des agriculteurs aujourd’hui.
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