Transition agroécologique, entre crises et santé psychique : des dynamiques complexes à accompagner
Agroecological transition, between crises and psychological health: complex dynamics to support
Emmanuel Poussard*, Philippe Spoljar**, Gérard Valléry***
* Psychologue du travail, CNAM/Centre de Recherche sur le Travail et le Développement
** Maitre de conférences HDR en psychopathologie clinique, Université de Picardie Jules Verne/Centre d'Histoire des Sociétés, des Sciences et des Conflits
*** Professeur émérite des Universités en psychologie du travail et des organisations, Université de Picardie Jules Verne/ Centre de Recherche en Psychologie
Contact auteurs : emmanuel.poussard@lecnam.net
Résumé
La transition agroécologique transforme le travail des agriculteurs et interroge également celui des agronomes. Cet article explore de manière spécifique la transition agroécologique du point de vue de la santé psychique des agriculteurs. La complexité des différents parcours de vie des agriculteurs implique d’analyser des interdépendances dans la temporalité des travailleurs : entre le professionnel et le hors-travail mais aussi entre l’individuel, le collectif et le social. La notion de crise est mobilisée ici pour éclairer les moments de bascule, ces moments où l’agriculteur fait face à des souffrances, ou à des contradictions trop grandes. La crise est appréhendée sous une double face : destructrice et créatrice. L’article étudie la dynamique de la construction de la santé à partir de deux situations et ouvre en conclusion sur la question du rôle des agronomes dans le développement de la santé psychique des agriculteurs en contexte de transition agroécologique.
Mots-clés : santé psychique, crise, clinique du travail, agronomie, transition agroécologique
Abstract
The agroecological transition transforms the work of farmers and questions that of agronomists. This article looks specifically at this transition from the point of view of farmers' psychological health. The complexity of the different life paths of farmers calls for an analysis of the interdependence between the professional and the private, as well as the interdependence between the individual, collective and social dimensions of the temporality of the worker. The notion of crisis is used here to shed light on moments—that become tipping points—when the farmer faces suffering and excessive contradictions. Crisis is seen here from two angles: destructive and creative. The article studies the long-term dynamics necessary to attain or maintain the psychological health of workers in two case studies and opens the question of the role of agronomists in the development of the psychological health of farmers within the context of agroecological transition.
Introduction
De nombreux travaux se sont intéressés à la souffrance psychique des agriculteurs et à la prévention du suicide (par exemple : Célérier, 2014 ; Damaisin, 2020 ; Deffontaines, 2014 ; Spoljar, 2015) voire à sa difficile évaluation (Spoljar, 2014). Cet article explore de manière spécifique la transition agroécologique du point de vue de la santé psychique des agriculteurs. Les nouvelles formes d’organisation du travail en agriculture, les impacts du dérèglement climatique conjugués à la nécessité d’une évolution vers des pratiques agroécologiques, transforment rapidement et profondément le travail en agriculture. Ils transforment le travail des agriculteurs et interroge également celui des agronomes. Martin (2022, p. 49), reprenant une définition de Gasparin datant de 1854, rappelle les fondements de cette science « l'agronomie est la science qui enseigne les moyens d'obtenir les produits des végétaux de la manière la plus parfaite et la plus économique ». La relation entre agronomes et agriculteurs est empreinte de cette double finalité, technologique et économique. Cette relation est également traversée aujourd’hui par un débat au sein du métier des agronomes, opposant deux logiques : celle de la diffusion verticale, à grande échelle des connaissances, qualifiée de diffusionniste et celle d’accompagnement des agriculteurs considérant les agriculteurs comme co-concepteurs et co-évaluateurs des systèmes de cultures (Martin, 2022 ; Paravano et al., 2022 ; Séronie et al., 2022). L’évolution du secteur agricole transforme le métier d’agronome et lui demande de s’intéresser différemment aux pratiques des agriculteurs, d’ouvrir le regard à partir des sciences humaines et sociales « compte tenu des fortes dimensions économique, sociale, et cognitive dans les changements de pratiques des agriculteurs » (Prévost et al., 2022, p. 174). Martin évoque la nécessité de prendre en compte les valeurs et les motivations des agriculteurs pour comprendre les trajectoires agricoles (2022, p. 52) et Compagnone soutient l’importance de considérer la rationalité sociale à l’œuvre dans l’orientation des pratiques (2022, p. 25). Selon lui « cette méconnaissance ou sous-estimation, qui amène à des formes d’incompréhension des échecs de l’intervention technique ou du rôle de la recherche, peut bloquer la capacité d’action propre à cette intervention » (2022, p. 34). Il s’agit, en complément des approches technique et économique, d’intégrer d’autres dimensions qui orientent les choix des agriculteurs, comme les dynamiques psychiques. D’autres rationalités sont à l’œuvre, notamment celle d’être en bonne santé et peuvent être en contradiction avec les logiques techniques ou économiques.
Nous chercherons à montrer la dynamique de la construction de la santé à partir de deux monographies. Quels sont les mécanismes psychiques, identitaires et sociaux en jeu dans ces pratiques agricoles alternatives ? La complexité de ces différents parcours de vie implique d’analyser l’interdépendance entre l’activité professionnelle et le hors-travail mais aussi l’interdépendance entre l’individuel, le collectif et le social dans la temporalité de l’agriculteur. Ces parcours font surgir des situations où les repères habituels ne permettent plus de comprendre, de réguler ou d’agir, comme par exemple de continuer son exploitation. La notion de crise sera mobilisée pour éclairer ces moments de bascule, ces moments où le sujet fait face à des souffrances, des contradictions trop grandes. Pour ouvrir, nous discuterons ce que ces éléments de réflexion et de repères sur la santé au travail des agriculteurs peuvent apporter au débat des agronomes sur l’évolution en cours de leur métier.
Présentation de la méthodologie
Projet de recherche
Cet article s’appuie sur une partie des résultats d’un projet de recherche mené dans le cadre de l’appel à projets « Santé mentale et expériences du travail, du chômage et de la précarité » (DARES, DREES, Ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation, 2019). Pour cette recherche centrée sur les pratiques agroécologiques, 14 entretiens ouverts ont été menés début 2021, in situ -sur les lieux de travail-, selon une approche non directive pour saisir l’expérience vécue autour des pratiques professionnelles, avec des situations différentes en termes de filières agricoles, d'âge, de genre, des reconversions professionnelles et des installations sur la ferme familiale, d’ancienneté d’activité. Lors des entretiens, la question n’était pas de savoir le pourquoi du changement de pratique mais : « qu’est-ce qui fait que vous vous sentez bien/mieux à partir de votre pratique professionnelle ? ». L’analyse des entretiens a été réalisée à partir de monographies thématiques pour à la fois restituer la complexité des situations et identifier ce qui est transversal aux situations. Cet article reprend une des thématiques centrales apparue lors des entretiens qui, rappelons-le, visaient l’émergence d’un discours spontané sur le vécu au travail : l’analyse des moments de crises où les repères anciens disparaissent pour faire place à de nouvelles configurations de travail et de vie. Ce thème, non recherché a priori dans les questions, a émergé de façon paradoxale puisque les entretiens étaient focalisés sur les liens entre santé psychique et nouvelles pratiques.
Une perspective : la clinique du travail
L’axe de recherche était de comprendre les ressorts de la santé mentale qui accompagnent la transition et la pratique agroécologique, au travers des dires d’agriculteurs. La démarche adoptée met en œuvre certaines méthodes et concepts empruntés à la clinique du travail. Depuis cette perspective, le travail ne se limite pas à sa composante opérationnelle, organisationnelle ou même celle contractuelle d’un emploi. En suivant la clinique du travail, le travail est considéré comme un objet à double face, toujours à explorer « l’objet travail appartient à la réalité externe, il est collectif, social, normé, contraint. Mais il est aussi objet imaginaire, c’est-à-dire l’écran par lequel vient se projeter le désir et donc les investissements singuliers fonction de l’histoire du sujet » (Lhuilier, 2006, p. 215). Le travail est appréhendé comme interface entre ces deux dimensions, comme « terrain privilégié de médiation entre l’économie psychique et le champ social, entre ordre singulier et collectif » (Lhuilier, 2006, p. 215), il joue un rôle important comme « armature » de la santé mentale. Le travail joue un rôle ambivalent, il peut être opérateur de la santé comme il peut contribuer à sa détérioration. En substance, les dispositifs en clinique du travail « proposent une double investigation, de la souffrance au travail, de ses manifestations mais aussi des processus de résistance et de dégagement » (Lhuilier, 2006, p. 205). Lhuilier précise que la démarche clinique « est analyse du particulier plutôt que du général, qu’elle est qualitative (fondée sur l’expression symbolique) plutôt que quantitative (fondée sur la mesure), qu’elle privilégie la compréhension plus que l’explication causale » (2015, p. 250).
Aborder la santé psychique au travail
A partir de ce qui précède, comment aborder la construction de la santé psychique en lien avec le travail des agriculteurs ?
Une approche développementale de la santé psychique
Pour schématiser, on peut dégager deux voies pour appréhender le lien entre la santé psychique et le travail : une voie causaliste etstatistique s’appliquant à mesurer des facteurs de risques, et une voie compréhensive des situations singulières (Célérier, 2014, p. 35). Cet article s’inscrit dans cette deuxième voie concevant la santé psychique comme un processus et non comme un état à mesurer. La santé psychique peut être définie comme une capacité à inventer des normes, c'est ce que Canguilhem appelle la "normativité" (Canguilhem, 2013). Il s’agit d’une capacité à être à l’initiative de nouvelles normes – au sens large, une capacité à créer du milieu pour vivre, et pas seulement à s’adapter à un milieu. La normativité est à distinguer de la normalisation entendue comme processus de réduction des manières de faire. Il s’agit dans la normalisation de s’adapter à celles qui sont jugées « normales ». En agriculture, on peut ainsi entendre les normes à différents niveaux : les façons de faire des parents, du conseiller technique, des pairs agriculteurs, ou encore les normes comptables et les normes à suivre pour bénéficier des aides de la PAC. La santé peut alors se définir autrement que comme une absence de maladie : comme une capacité à créer, à créer notamment des liens« la lutte contre les « maladies du travail » consiste moins à supprimer les maladies qu’à entretenir la santé, c’est-à-dire à développer entre les choses des liens qui ne leur viendraient pas sans nous » (Clot, 2013, p. 147). Ainsi l'enjeu n’est pas le seul évitement de la souffrance au travers de l’unique question des bonnes conditions de travail (qu'il reste toujours nécessaire d'améliorer) mais l’éventuel dépassement de la souffrance. Cela exige des efforts et met en jeu la capacité de création du sujet en lien avec les autres, sa capacité à réinterroger, à dépasser les normes de son milieu. C’est une approche développementale de la santé.
La notion de crise pour éclairer le développement de la santé au travail
S’attarder sur le concept de crise - et son dépassement possible - est essentiel pour la question qui nous traverse, l’accompagnement des agriculteurs. L’accompagnement, le soutien est nécessaire parce qu’il y a des choix difficiles à faire, des situations ambigües, voire des crises dans les parcours de transition agroécologique et les parcours de vie personnels. La crise ouvre des possibilités de transitions aux issues incertaines, entre santé et pathologie.
Pour Edgar Morin, la notion de crise dépasse la perception d’une rupture ou d’une simple perturbation et elle demande de se référer à la définition d’un système complexe. La complexité nécessite de considérer ensemble - dans une même compréhension - les forces, les processus qu’on chercherait naturellement à opposer, par exemple, des couples comme organisation/désorganisation ou complémentarité/antagonisme. La complexité est alors selon Morin « ce qui nous contraint à associer des notions qui apparemment devraient s'exclure, de façon à la fois complémentaire, concurrente et antagoniste » (Morin, 1976, p. 154). On peut alors lire les organisations psychiques, les organisations du travail ou les organisations sociales comme des systèmes complexes, de nature et de niveaux différents. Tout système vivant intègre des forces antagonistes. Morin va plus loin : les forces antagonistes sont à la fois créées et refoulées par le système (1976, p. 150). Hors temps de crises, le système parvient à équilibrer, à réguler ces forces antagonistes.
La crise est liée à la dynamique de ces forces antagonistes. Les antagonismes « font irruption quand il y a crise, et ils font crise quand ils sont en éruption » (1976, p. 151). La crise ne se définit pas seulement par son caractère chaotique, elle attaque les capacités de régulation, d’organisation du système, sa capacité à produire de nouvelles règles : elle touche la normativité selon la définition proposée par Canguilhem ci-dessus. La crise est directement en lien avec la pathologie, la perte de la santé (comme capacité à produire de nouvelles normes).
Mais la crise ne saurait se limiter à son aspect destructeur, « la crise libère en même temps des forces de mort et des forces de régénération. D'où son ambiguïté radicale » (1976, p. 159). C’est cette ambiguïté de la crise qu’il faut saisir, il faut pouvoir tenir ensemble « risque et chance, risque de régression, chance de progression » (1976, p. 161). A ce stade, on peut mieux comprendre, deux fonctions fortes de la crise. La crise a d’abord un pouvoir révélateur « la crise révèle ce qui était caché, latent, virtuel au sein de la société (ou de l'individu) : les antagonismes fondamentaux, les ruptures sismiques souterraines, le cheminement occulte des nouvelles réalités » (1976, p. 162‑163). La crise est aussi mise en mouvement, elle a un pouvoir effecteur, dans le sens où elle permet la production d’effets nouveaux. Elle donne de l’énergie, au moins potentiellement, à tout ce qui pourrait permettre à une forme nouvelle d’émerger, un développement de la situation. Pourtant dans son ambiguïté fondamentale, l’issue de la crise demeure incertaine : entre régression et progression. En psychologie clinique, le psychanalyste René Kaës s’intéresse au vécu de la crise, qu’il définit comme celui d’une rupture : une rupture dans la relation intra et intersubjective, une rupture dans le cours des choses. Pour lui, le vécu de la crise n’est pas seulement individuel, « le rôle du groupe dans le dénouement ou la fixation de crises “individuelles” fait apparaître la fragilité de toute conception “individualiste” d’une crise » (2004, p. 38).
A partir de cette définition de la crise, comment rebondir vers la santé ?
Pour lutter contre une disparition d’un système complexe lors d’une crise, Morin propose d’une part de considérer les antagonismes, de les intégrer et de les penser dans l’organisation même et d’autre part d’ouvrir en dehors du système pour trouver des sources d’énergie nouvelles (1976, p. 152). Kaës apporte un éclairage intéressant sur le passage d’une forme à une autre pendant la crise et il analyse cette phase, entre rupture et suture. Il y a un passage, un entre-deux essentiel, crucial nous dit Kaës. « Tout être en crise n’existe nulle part : il est utopique (il est le support d’utopies) entre rupture et suture. (…) Ce moment de désorganisation est crucial : il constitue une intense expérience de dépossession, de dépouillement et de perte. Cette expérience est mobilisatrice des énergies et des mécanismes du travail du deuil » (Kaës, 2004, p. 32). Le travail de deuil intervient après la perte d’un objet, d’une réalité, d’une personne, d’une idée qui a une valeur pour la personne. Et, nous précise-t-il, ce moment d’entre-deux « doit être conflictualisé pour pouvoir être dépassé » (Kaës, 2004, p. 53). La notion de paradoxe est importante à saisir pour comprendre cette phase transitoire. Kaës définit le paradoxe comme « la continuité dans la rupture » (Kaës, 2004, p. 57). La capacité à rebondir lors d’une crise, va naître de la possibilité à élaborer le paradoxe, « la capacité créatrice naît de la tolérance au paradoxe et de son utilisation pour établir une continuité entre des niveaux séparés (en rupture) » (Kaës, 2004, p. 59).
Le psychologue Philippe Malrieu a cherché à comprendre la genèse des conduites, il s’interroge sur la manière dont émergent de nouvelles façons de faire. Et cette question est bien au centre de notre réflexion sur les pratiques agricoles dans la transition agroécologique. Il fait lui aussi un lien entre crise et création. Le sujet n’est pas seulement passif, il se détermine à partir de ce qui lui arrive.« Le sujet, au travers d’une crise, se met à distance de ses conduites, et cherche à formuler les problèmes qui se posent à lui, à les objectiver au-delà du sentiment d’inaccomplissement qu’il ressent » (Malrieu, 2013, p. 28). Ces actes de personnalisation ne sont pas seulement individuels, ils sont en partie des actes collectifs. L’objectivation passe par le dialogue avec les autres. Mais ce travail d’objectivation se heurte à des limites, en premier lieu parce que « les conflits sont organisés de loin par les contradictions dans les structures sociales, sans que le sujet puisse en prendre conscience car il a une vie morcelée, cloisonnée, entre les grandes formes de socialités » (2003, p. 67). Deuxièmement, parce que la personnalisation passe par des activités psychiques qui lui échappent « le sujet se masque à lui-même des divisions, en recourant à des attachements, identifications, croyances et points de vue idéologiques constitués dans son passé ou en formation dans son présent. La personne [NdA : en tant que processus de personnalisation] est alors l’opération de fausse unification, recouvrant le clivage de soi, qui va en fait approfondir les problèmes » (1979, p. 5‑6). C’est le caractère ambigu des activités de la personnalisation (ambiguïté du fait de sa multi-appartenance à des institutions, ambiguïtés dans les relations aux autres, ambiguïtés de leurs paroles et leurs actes, …) qui permet un dépassement de la crise, un développement. Soulignons l’importance de l’ambiguïté pour toute transition, tout passage d’une façon de faire à une autre « Cette structure d’ambiguïtés est une condition du changement social » (1979, p. 9). L’origine de nouvelles pratiques intègre à la fois les déterminismes sociaux et les crises de la personne. Accorder de l’attention, du temps, à ces moments de crise de la personne, à ces entre-deux, est crucial pour le développement : de la situation, de la personne, de son exploitation agricole et des institutions auxquelles elle appartient.
La question de l’action : intervenir/accompagner en considérant les contradictions
Comment intervenir pour améliorer la santé en lien avec le travail ? Cette question mérite d’être développée, faisant écho à celle énoncée en introduction – et qui sera l’objet de la conclusion : la nature de la relation entre les agronomes et les agriculteurs.
La question des conflits est centrale pour aborder la santé psychique et le développement des nouvelles manières de faire. Le véritable risque serait de s’enfermer dans l’accompagnement comportemental individuel pour des publics cibles en difficulté et de laisser l’organisation du travail et l’organisation sociale indiscutées et indiscutables. Le risque est bien plutôt du côté de la « déconflictualisation » du réel, c’est-à-dire du déni d’une partie du réel, « le lissage des rugosités des rapports professionnels »(Spoljar, 2018, p. 262), ce que Clot appelle la tentation hygiéniste « requalifier le réel pour l’aseptiser à bon compte »(2015b, p. 141). C’est cette occultation d’une partie du réel - les conflits insolubles qu’il serait tentant de faire disparaitre - qui nuisent à la santé (exemple de conflits non discutés : ne pas cueillir de « belles cerises » à la demande de la coopérative parce qu’elles sont trop chères et qu’elles ne se vendront pas sur le marché international). Au contraire, il devient essentiel pour la santé de considérer et de donner une place aux contradictions, aux conflits existants dans le réel : psychiques et sociaux. C’est-à-dire, aller plus en avant vers « l’analyse des contradictions dans les différents registres (social, macro-économie, activité, psychisme) » (Spoljar, 2018, p. 259), s’engager dans l’analyse des conflits de critères sur la qualité du travail (Clot, 2015a, p. 105). La méthode doit prendre pour objet les critères d’un travail de qualité, définition nécessairement conflictuelle, « d’instituer de nouvelles ‘relations professionnelles’ assumant la controverse sur le travail « bien fait » (Clot, 2015b, p. 137).
Deux témoignages de vécu de transition vers l’agroécologie
Ceci posé, la partie suivante présente assez longuement des extraits de deux monographies en agriculture, choisis pour être deux exemples illustratifs et apportant des éclairages différents. Ils sont singuliers d’un vécu professionnel, sans être représentatifs de l’ensemble des parcours de transition agroécologique. Ces présentations cherchent à interroger cette question : « comment se mettent en place les processus de construction de la santé ? ». En particulier, nous étudions comment s’installent les crises, les mécanismes de régulation, comment cela joue sur la santé et l’efficacité au travail. En effet, les pratiques alternatives n’excluent pas la souffrance au travail. Ces moments durs peuvent être le point d’entrée d’une démarche de création et permettre de renouveler l’activité, de retrouver un plaisir bénéfique pour la santé psychique des sujets. Et ce sont les différentes manières de dépasser les souffrances – de façon toujours temporaire - qui nous intéressent ici.
Martin, maraicher en GAEC d’une soixantaine d’années
L’entrée dans le métier s’est faite par la famille : Martin est fils et petit-fils d’agriculteur. Martin travaille quatre ans avec son père comme aide familial, de 14 à 18 ans. Il n’a pas fait d’études parce que son père ne voulait pas, « les études ça rend con », alors que son père avait une formation d’électricien. Selon le père de Martin, la vie ce n’est pas la lecture ou la culture. A 20 ans, au retour de l’armée, alors qu’il « ne voulait pas faire ça », Martin se remet au travail avec son père en système conventionnel « mon père m’a dit : faut que tu sois agriculteur et je n’ai jamais pu dire non à mon père ». Il ajoute « il fallait que je les aide … par culpabilité, par loyauté ». Il a ainsi travaillé 17 ans avec ses parents tout en étant marié et père de 3 enfants. Il résume sa vie d’alors dans une formule tranchée « je bossais avec mes parents, je n’ai pas grandi ». Sa femme était institutrice et issue d’une famille militante écologiste, elle ne comprenait pas ce qui se passait dans cette « ferme-famille ». Elle n’a « jamais été acceptée par la famille et ça a fini par clasher dans le couple ». Elle part et ils divorcent. Le divorce l’a éloigné de ses enfants » les enfants sont à 300 kms et je reste seul comme un con ». Martin utilise la métaphore de la nature pour décrire son évolution « je suis une plante dans un pot, qui a grandi mais qui n’a jamais pu étendre ses racines ». La souffrance est alors réelle « je suis à côté de ma vie, j’aurais pu en mourir, par autodestruction, j’ai perdu 10 kg à cette époque ».
A ce moment-là, il croise régulièrement une thérapeute sur le marché et il s’engage dans une thérapie avec elle. Il fera alors dix ans de thérapie, grâce à laquelle il a finalement pu affronter son père et lui dire « va te faire voir, je m’en vais. Et là, je suis parti. C’était hyper violent avec les parents mais salvateur sinon j’étais mort … pas parce que je ne travaillais pas mais parce que je n’étais pas à ma place ». Il témoigne de son élaboration de la crise à ce moment-là « Quand j’ai compris la différence entre ‘il faudra que tu fasses’ et ‘je ferai ce que je pourrai’, ça m’a soulagé ». Après avoir quitté la ferme de ses parents, il se forme et obtient un Certificat de Spécialisation en Agriculture Bio. « Ça m’a permis de guérir le ‘j’ai envie de faire des études mais il ne fallait pas que j’en fasse’ ». Pendant 10 ans, il devient maraicher-encadrant pour une entreprise d’insertion en bio. C’était une belle expérience : découvrir un autre milieu, apprendre, créer des choses ensemble. Une expérience qui s’oppose au côté enfermant, sclérosant de la ferme. C’était la découverte à la fois de l’écologie et de la culture. Lorsqu’il quitte son travail, il décide de cultiver un bout de terrain en bio, c’est la création de son entreprise actuelle. Il reprend le métier de la terre malgré lui, parce qu’il le connait bien et qu’il a besoin d’argent.
Aujourd’hui, il « gagne bien [s]a vie » passées les deux années de démarrage. Il s’est remarié et s’organise pour avoir une vie de famille, il prend 5 semaines de vacances et il ne programme jamais de travaux le week-end (seulement des petits contrôles, arrosages). C’est possible grâce à une organisation discutée à deux avec son associé : une planification des cultures pour prévoir des moments creux dans l’année. Ils ont fait le choix de vendre dans des magasins de producteurs où d’autres producteurs pourront fournir s’ils sont en vacances (obligation d’assurer une continuité de la vente en magasin). Il insiste plusieurs fois au cours de l’entretien sur l’importance d’avoir du « sang neuf » dans son métier. Selon lui, les gens dynamiques sont ceux qui viennent de l’extérieur au monde agricole, « il faut du sang neuf ». Ce qui est en cohérence avec le choix d’avoir un associé non issu du milieu agricole.
La découverte de l’agriculture biologique lui a permis de retrouver une dynamique créative qui avait disparu auparavant, il aime « la dynamique de création du vivant », la créativité du métier, apprendre tout le temps, demande de réfléchir, de lire, de se former. Un métier à l’opposé des « études ça rend con » : « ça fait 20 ans que je lis des livres » pour apprendre sur l’agriculture bio.
Il se sent maintenant « un pot en pleine terre » il peut choisir sa façon de travailler, il se sent libre d’arrêter l’exploitation s’il le souhaite « sans faire 10 ans de psychanalyse » et il déclare maintenant « mes enfants sont fiers de moi ». Il termine l’entretien avec cette phrase « avec l’agroécologie, on est vivant dans son boulot ».
Arthur et Rose, un couple d’arboriculteurs d’une cinquantaine d’années
Arthur s’est installé dans les années 90 en coopérative à la suite de son père et de son grand-père, il a alors connu de « belles années économiquement ». Mais quinze ans plus tard « quand Rose est arrivée, je m’inquiétais pour la baisse des prix et je commençais à mal vivre le système coopérative … sclérosé ». Rose n’est pas issue du milieu agricole, et elle est originaire d’un autre pays méditerranéen.
Lors de l’entretien, ils évoquent à de nombreuses reprises leur expérience au sein de la coopérative. Comprendre cette période de leur activité professionnelle est essentiel pour comprendre leur projet actuel. Arthur témoigne de son expérience à la coopérative« en tant qu’administrateur quand je proposais autre chose, c’était vite balayé » on me disait ‘on a toujours fait comme çà’ ». Et « en tant que simple adhérent, je ne suis pas très fier de récolter des fruits qu’on m’oblige à traiter, à récolter vert. Sur le plan économique, je travaille toute l’année, je livre des abricots en juillet et on m’annonce le prix en octobre ». La coopérative paie ses adhérents en fin de saison, le prix est défini en fonction de ce qu’elle a pu vendre sur le marché. Le prix n’est pas connu d’avance et il peut y avoir des surprises. Rose complète « un jour, la coopérative dit : ‘vous ne ramassez pas les cerises parce qu’elles sont trop chères cette année. Sur le marché, personne n’en veut …’ mais qui a décidé que ce soit cher ? ». Pour eux, c’est un ensemble, ni le producteur, le consommateur, ni la coopérative ne décide « C’est une situation absurde. C’est un ensemble, un système trop compliqué, plus personne ne contrôle rien … mais à la fin c’est toujours l’agriculteur qui se fait avoir. Ça n’a pas de sens ... un système absurde ».
Arthur évoque une année « charnière » particulièrement difficile pour lui. Il produit de beaux fruits et il y en a peu en Europe. Avec les autres arboriculteurs, ils s’attendaient à avoir un bon prix (1€ le kilo) mais le résultat a été décevant en octobre c’est 0,8 €, soit 30 000 € de manque à gagner. Il réalise alors que les acheteurs préfèrent aller en Espagne : « le bulldozer espagnol avec des supers produits pas chers ». Ce moment de crise lui a fait prendre conscience d’une contradiction très forte, une absurdité dans son activité, il se dit : « on est arrivé au bout d’un système ». Ce nouveau regard a été un point de bascule pour envisager le passage de la coopérative à la vente directe.
Pour dépasser la crise en cours, ils évoquent une ressource essentielle : oser parler et s’appuyer sur les réseaux professionnels. Rose témoigne « nous, c’est les réseaux qui nous sauvent en permanence et le fait que je parle à tout le monde. Les agriculteurs ne sont pas comme ça. Arthur ne parle à personne, pas sur les difficultés, même pas à ses parents d’ailleurs. Il faut être sociable, oser parler, dire ses problèmes pour demander de l’aide. A l’opposé des habitudes des agriculteurs ».
Les échanges suivants illustrent bien à la fois la difficulté de la démarche et comment le couple avance pour sortir de la crise, dans la confrontation des points de vue. Ils avancent à tâtons et s’appuient sur une ressource fondamentale : leurs réseaux.
Arthur : Comment on rebondit ? T’en as fait des trucs qui ne servent à rien !
Rose : Oui, c’est vrai
A. : quand on ne sait pas, on essaye tout … tous les marchés pourris où on ne gagne rien
R. : Oui, c’est vrai, j’ai tenté tout et n’importe quoi … mais petit à petit, j’ai rencontré des gens dans la même démarche
A. : on a créé des groupes et on sait pourquoi on est ensemble, contrairement aux vieilles COOP. Ça a marché grâce au collectif. On s’est remis en mouvement.
Au moment où ils se lancent dans la conversion écologique, ils se sont « beaucoup trop endettés ». Ils étaient encore dans la coopérative à ce moment-là et les prix ont chuté « on était dans la merde. Un moment très compliqué, on se dit : peut-être on arrête ? ».
Arthur insiste sur l’importance de la biodiversité au travail « la diversité c’est important, pas que dans les parcelles. Dans l’agroécologie, ce qui fait du bien, c’est qu’il y a beaucoup de monde pas issu du milieu agricole et des jeunes ». La complémentarité de leur profil milieu/hors milieu agricole a été - et est- une ressource « si elle n’avait pas été là, je n’aurais jamais fait tout ça, un regard extérieur … ton truc là, tu vas dans le mur ». Ils sont maintenant heureux de leur nouvelle situation, après être passés en vente directe puis en Bio « on reprend la main : après avoir repris la main sur le commercial, on reprend la main sur la technique. Aujourd’hui, on a retrouvé des marges de manœuvre pour faire ce qu’on a envie de faire (agroforesterie, poulaillers dans les vergers). Tout ça, ça donne de l’optimisme, de l’espoir, de l’avenir : il y a un après qui est possible, qui a du sens ».
La crise et son dépassement potentiel : la santé au travail dans un parcours de vie
Qu’est-ce que les développements ci-dessus à partir des concepts de santé psychique et de crise peuvent nous dire de ces deux situations ? L’exercice d’analyse est délicat, on ne peut rabattre sur quelques lignes la complexité des vies, de l’activité des agriculteurs et des exploitations agricoles. Pourtant ces deux monographies donnent à voir des ambiguïtés, des contradictions, des paradoxes et des parcours pour dépasser les crises qui inévitablement s’invitent au travail.
On retrouve dans ces deux témoignages le pouvoir révélateur de la crise. Chez Martin par exemple, les exigences antagonistes entre « faut que tu sois agriculteur » et « je ne voulais pas faire ça », ou entre « j’ai envie de faire des études » et « les études ça rend con », étaient sous-jacents depuis plusieurs décennies avant que la crise ne les révèle. Martin nous dresse le parcours d’un jeune homme tiraillé entre deux pôles représentés par ses parents et son ex-femme. D’un côté, la tradition et le manque de culture et de l’autre le savoir et l’écologie. Ces deux expériences de vie contradictoires, difficilement conciliables ont provoqué une crise. Le système psychique/familial/organisationnel avait trouvé un équilibre qui permettait de faire tenir ces antagonismes et cela a tenu 17 ans même si dans l’après-coup il parle de cette période comme si son développement s’était arrêté, « je bossais avec mes parents, je n’ai pas grandi ». La crise, qui se matérialise avec le départ de sa femme et de ses enfants vient révéler ces antagonismes sous-jacents, ils explosent, reviennent à la surface. Ils émergent parce qu’il y a crise et ils font crise en émergeant. S’en suit une longue phase d’élaboration, entre rupture et suture. Elle prendra une dizaine d’années.
Vivre une crise ne donne pas les ressources pour la traverser, la dépasser. Le dépassement de la crise n’est pas assuré d’avance, une issue possible est d’arrêter comme pour Rose et Arthur. Se dégager de ces impasses nécessite de resymboliser l’expérience subjective du travail par l’invention de nouvelles manières de le penser et de le pratiquer.
Comment être plus tolérant aux paradoxes, rendre conflictuelle cette phase transitoire comme le décrit René Kaës ? Martin a pu « sortir du milieu sclérosant de la ferme » parce qu’il a acquis une ouverture – ce que Edgar Morin appelle aller puiser de l’énergie nouvelle à l’extérieur du système complexe - grâce à une femme institutrice et écologiste, à la pratique de la musique qui lui a fait rencontrer des « potes musiciens et socio-éducateurs », à une psychanalyse comme cadre d’analyse de ces conflits, à la reprise des études, à un travail salarié dans le bio et l’insertion pour voir autre chose, ... Ces espaces extérieurs pour élaborer son vécu dans la ferme-famille peuvent être regardés comme l’expérience d’une continuité (rester dans la ferme-familiale) dans la rupture (divorce, engagement dans une thérapie, musique, …). A partir de la crise, le processus de personnalisation qui s’enclenche permettra plus tard à Martin d’affronter son père et de s’en détacher. Il a pu dépasser la crise à partir des conflits, des contradictions, sans chercher à aseptiser le réel. Paradoxalement ce tiraillement entre deux pôles opposés a été à la fois la source d’une crise et une ressource pour faire des choix, se déterminer et pas seulement être déterminé. En retour, ses choix permettent de transformer le monde : la conversion du sol, le retour des animaux sauvages sur ses parcelles, la relation avec son associé, ses clients, sa vie familiale.
Cette phase transitoire reprend les caractéristiques du processus de personnalisation décrit par Philippe Malrieu, l’objectivation est en partie un ensemble d’actes collectifs, dans le dialogue. La diversité au travail, le sang neuf, la complémentarité des profils, les réseaux et le collectif sont évoqués à de nombreuses reprises dans ces entretiens. Cette ouverture à l’altérité, à la différence, peut être une ressource à la condition - essentielle - du dialogue et de la rencontre : permettre des conflits entre des critères différents sur le travail de qualité « si elle n’avait pas été là, je n’aurais jamais fait tout ça, un regard extérieur … ton truc là, tu vas dans le mur » ou « nous, c’est les réseaux qui nous sauvent en permanence ». Le dialogue entre Arthur et Rose illustre cette phase d’entre-deux, entre le départ de la coopérative et la recherche d’une nouvelle modalité de vente : une phase d’errements, de dépouillement « T’en as fait des trucs qui ne servent à rien ! » « j’ai tenté tout et n’importe quoi ». Le moment de désorganisation est crucial selon Kaës. Mais il permet in fine la création, la suture « on a créé des groupes et on sait pourquoi on est ensemble ».
Les conflits et contradictions se retrouvent à plusieurs niveaux, au niveau psychique dans la relation à son père pour Martin. Au niveau de l’activité et de critères de qualité du travail chez Arthur et Rose par exemple : un conflit entre cueillir des fruits verts ou des fruits mûrs. Les contradictions sont aussi à chercher du côté de la macro-économie, dans les « contradictions sociales lointaines » comme le dit Malrieu. Et il faut du temps pour les intégrer. Arthur et Rose décrivent la manière progressive qui a été nécessaire pour réfléchir et prendre conscience de l’absurdité de la situation « on est arrivés au bout d’un système » dans laquelle ils sont : le marché international des fruits et le fonctionnement « sclérosé » de la coopérative. Arthur donne un exemple de la souffrance que peut générer une absence de conflit de critères dans sa coopérative « en tant qu’administrateur quand je proposais autre chose, c’était vite balayé » on me disait ‘on a toujours fait comme ça’ ». C’est au travers de la possibilité d’un conflit de critères, d’une controverse sur le travail dans un autre espace - son GAEC et son couple - que le développement va être possible, d’un dialogue à partir des alertes de Rose.
Finalement, on peut lire dans ces témoignages des aspects d’une santé entendue comme normativité et capacité de création, ce que Edgar Morin décrit comme le pouvoir effecteur de la crise. Dans sa nouvelle ferme en Bio, Martin aime « la dynamique de création du vivant », la créativité du métier, apprendre tout le temps, demande de réfléchir, de lire, de se former. Arthur et Rose témoignent aussi d’une créativité retrouvée autours de marges de manœuvres nouvelles « on reprend la main : après avoir repris la main sur le commercial, on reprend la main sur la technique. Aujourd’hui, on a retrouvé des marges de manœuvre pour faire ce qu’on a envie de faire (agroforesterie, poulaillers dans les vergers). C’est un signe de santé tel qu’exposé plus haut par Clot, « développer entre les choses des liens qui ne leur viendraient pas sans nous » (2013, p. 147).
Conclusion : éclairer le rôle des agronomes dans l’accompagnement
Cet article a cherché à montrer la dynamique de la construction de la santé des agriculteurs dans la transition agroécologique : une dynamique non linéaire, ambivalente, contradictoire. Il nous semble important de relativiser l’approche par les facteurs de risque, et de résister à la tentation hygiéniste, à la seule promotion de « bonnes pratiques » pour orienter les conduites des agriculteurs. Au contraire, un regard clinique peut favoriser l’action et la compréhension dans ces situations complexes. Les périodes d’échec, de perte de sens et de souffrance font partie intégrante de cette transition agroécologique. Lors des moments de crise, le scénario n’est pas écrit, entre tout arrêter et continuer. Entre subir et dépasser la crise, la tension interne peut être très forte quand les aléas s’acharnent. Les définitions de la santé insistent sur la capacité d’un sujet à pouvoir « se relever » après la maladie. Ces moments difficiles peuvent aussi être le point d’entrée d’une démarche de création et permettre de renouveler l’activité, de retrouver un plaisir bénéfique pour la santé psychique des sujets.
Il s’agit également de conserver une appréhension de la singularité des parcours sans tirer de généralités : la transition n’implique pas forcément le passage par des crises, de même toute crise vécue par un agriculteur ne se résout pas par une transition vers l’agroécologie.
Cette santé se construit en partie avec les autres (famille, conseillers techniques, vétérinaire, comptable, conseiller bancaire, animateur, assistante sociale, clients, …), et se pose à nouveau la question du lien entre l’agronome et l’agriculteur. A partir de ce qui a été développé dans cet article, comment appréhender le rôle des agronomes dans l’accompagnement des agriculteurs, un rôle qui soit favorable au développement de la santé psychique dans le contexte de la transition agroécologique ?
En premier lieu, ils peuvent apporter une contribution technique, dans l'évaluation globale de la situation d'une exploitation. Les agronomes jouent assurément un rôle dans un cadre d’accompagnement plus global et articulé entre différents métiers. Il s’agit de ne pas isoler la technique, l’économie et l’humain. L’approche technique et économique est essentielle pour objectiver une partie du réel, mais la complexité des situations invite à l’articulation des points de vue, à une approche interdisciplinaire de l’accompagnement. Comment l’agronome fait avec les autres métiers ? Il semble également que le débat sur l’évolution vers une posture d’accompagnateur va dans le sens d’une prise en compte de la normativité de l’agriculteur. Paravano évoque l’agronome-animateur amené à « adopter une posture réflexive plus que prescriptive : il questionne, met en débat les résultats obtenus dans les champs. » (2022, p. 58) et Séronie et al. mettent en avant l’attention à l’autonomie de l'agriculteur qu’implique cette nouvelle posture (2022, p. 131).
Il serait intéressant également de s’attarder sur la nature de ce qui résiste pour le changement de pratique. A partir de quels faits questionner l’agriculteur accompagné ? En effet, la clinique du travail distingue le réel et la réalité. Si la réalité est ce qui existe, le réel est ce qui échappe à la connaissance scientifique, ce qui résiste à la description, à la symbolisation selon la psychodynamique du travail. Le réel est aussi le possible : ce qui aurait pu être, les possibilités qu’on a abandonnées et qui pourtant subsistent psychiquement selon la clinique de l’activité (Lhuilier, 2015, p. 262). Dans cette nouvelle posture d’accompagnement, comment alors soutenir une controverse collective, entre gens du métier, sur le travail bien fait ? Il s’agit de participer à rendre vivant les contradictions et les conflits existants dans le métier d’agriculteur, au contraire de les nier et de chercher à « déconflictualiser » le réel.
Enfin, et pour reprendre la proposition de Séronie et al. « le conseiller agronome doit être capable de prendre du recul sur sa pratique, de faire réflexivité sur sa propre activité en situation et sa propre évolution » (2022, p. 136), il conviendrait de s’intéresser également à l’activité des agronomes dans ce même contexte de transition. Dans le système complexe de l’agriculture, la santé des uns est en rapport avec la santé des autres.
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