Aller au contenu principal
AFA - logoAFA - logo
  • L'agronomie
    • Définitions
    • Trouver un document
    • Lectures agronomiques
    • Emplois & stages
  • Nos travaux
    • Revue AE&S
    • Débats Agronomiques
    • Entretiens Olivier de Serres
    • Ateliers-terrain de l'AFA
    • Webinaires
    • Agroreporters
    • Sorties opérationnelles de recherche en agronomie
    • Nos collaborations
    • Controverses
  • A propos
    • l'AFA
    • Vie de l'association
    • Contacts
    • Empreintes d'agronomes
    • Mentions légales
  • Adhésion
  • Espace adhérent
  • Boutique

Vous êtes ici:

  1. Bienvenue
  2. Nos travaux
  3. Revue AE&S
  4. AE&S 14-1
  5. 18 - Stress et détresse face au temps administratif vécu par les agriculteurs

Stress et détresse face au temps administratif vécus par les agriculteurs

Bernard Lacour*, Pascale Moretty-Verdet**, François Kockmann***

* Agriculteur à Saint Firmin, Président de la Chambre d’Agriculture de Saône et Loire (CASL)

** Directrice de la CASL, membre du conseil scientifique de Chambres d’Agriculture France 

*** Association Française d’Agronomie

contact auteurs : francois.kockmann@wanadoo.fr

doi.org/10.54800/dpa789

Télécharger l'article

Lors des manifestations des agriculteurs en début d’année 2024, le travail administratif généré par les multiples réglementations a été fréquemment évoqué ; le sujet est ancien (encadré n°1) mais il n’a fait que se complexifier, en particulier avec le « Green Deal », et s’accentuer, avec le numérique. Dans la mesure où la Chambre d’agriculture de Saône et Loire a fait preuve d’innovations constructives pour limiter les sources de stress liées aux réglementations et anticiper sur les risques de détresse des agriculteurs, le témoignage de son Président, Bernard Lacour (BL), conforté par celui de sa Directrice Pascale Moretty Verdet (PMV) est apparu fort bienvenu. Le « fil rouge » de l’entretien porte donc sur le cadre réglementaire vécu aux échelles de l’exploitation, de la petite région et du département ; les questions recouvrent en majorité des sujets transversaux, certaines sont davantage focalisées sur l’environnement et la biodiversité.    

Encadré n° 1 : Extrait de l’article « Faire avec » ou « donner du sens » aux normes : le conseil agricole dans un contexte de réglementation de l’agriculture par S. Petit (INRAE), paru en 2013.

Le travail agricole ne se réduit pas à une activité manuelle ou champêtre. Il a de tout temps nécessité des compétences de gestion, de conception et d’anticipation. Aujourd’hui, un autre genre de travail s’insinue dans le quotidien des agriculteurs : la mise en conformité des pratiques à la réglementation et une saisie de leurs modalités dans des documents ou des supports informatiques destinés à être montrés en cas de contrôle.

La culture de céréales ou l’élevage d’animaux se double d’une activité de production d’informations pour attester de la traçabilité d’un produit agricole ou de l’impact sur l’environnement. La normalisation de l’agriculture se traduit par une inflation des données à fournir à différentes instances. Les réglementations liées à l’environnement et à la sécurité alimentaire cherchent à réduire les impacts de l’agriculture sur l’eau, la biodiversité, le bien-être animal ou à assurer la traçabilité tout au long de la chaîne agroalimentaire. Les aides de la politique agricole commune sont conditionnées au respect des bonnes conditions agricoles et environnementales (BCAE).

L’empilement des lois construit un cadre complexe d’exercice du métier d’agriculteur. S’ajoutent aux législations environnementales et sanitaires les normes qui fixent les caractéristiques techniques d’un produit ou d’un processus de production pour garantir la conformité à un cahier des charges de label.

Question 1 : En présentant au préalable votre situation familiale et votre exploitation, pouvez-vous illustrer concrètement le « travail administratif », lié en particulier à la PAC (Politique Agricole Commune) ?

BL : Agriculteur sur la commune de Saint Firmin, 71670, dans l’Autunois, je suis marié, père de trois fils qui ont tous suivi une formation BTS en agriculture. Le premier travaille à l’extérieur, le second s’est installé avec son épouse sur l’exploitation, nous sommes en GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun) depuis 2014 sur 225 ha soit 75 ha par associé. Le troisième a repris une exploitation de 70 ha à proximité et travaille 2 jours par semaine comme salarié au GAEC. Les terrains sont granitiques, séchants, acides, majoritairement en côteaux, environ 15 à 25 ha en labour. Le GAEC est donc orienté sur l’élevage : un troupeau de 140 vaches allaitantes, avec femelles engraissées commercialisées en grande surface sachant que ma belle-fille gère un atelier caprin de 70 chèvres avec vente à la ferme.

Par rapport au travail administratif, indissociable de la gestion de l’exploitation, je l’assume jusqu’à présent au niveau du GAEC, sauf l’atelier caprin, suivi par ma belle-fille. Lorsque j’étais en individuel, je gérais mon « fouillis ». Le fait d’être en GAEC a rendu impératif d’être très structuré, très organisé et rigoureux dans les enregistrements, sur différents supports, allant de l’agenda traditionnel aux logiciels de suivi des animaux. Les uns sont tenus à jour dans le mobil home près de la stabulation, les autres dans le bureau ou même sur le tracteur tel le carnet pour le plan d’épandage. Une autre exigence en GAEC concerne la circulation des informations en temps réel : nous prenons le café ensemble chaque matin sans compter le recours au numérique, même si j’observe un décalage générationnel dans les outils !

Il n’en reste pas moins que le travail administratif est complexe dans la mesure où l’adéquation entre les réglementations et les imprévus liés au « vivant » sur l’exploitation (météo, animaux, etc.) expose toujours au risque de constater des écarts. Sachant que sur le fond, les réglementations reposent en partie sur une méfiance envers les agriculteurs, sommés de se justifier en permanence, contribuant à leur mal-être. En outre, en France, les contrôles peuvent être lourds de conséquences avec suspension du versement des aides prévues, grevées de pénalités alors que dans plusieurs autres pays tel le Danemark, les agriculteurs perçoivent le versement des aides puis font l’objet d’un contrôle éventuel avec régularisation ultérieure si distorsion avérée.  

Lorsqu’on choisit d’être éleveur, deux motivations fondamentales nous animent : on aime la nature, on aime les animaux. Or aujourd’hui, nous sommes le plus souvent suspectés de dégrader la nature et de maltraiter les animaux par des contrôleurs qui sont « sans culture agricole » ! On comprend que les agriculteurs s’interrogent : qu’avons-nous pu faire pour mériter cela ? 

Sur notre exploitation, nous avons eu un contrôle en 2023 en deux temps : le premier, faisant suite à une vision par satellite, portait sur une double rangée de cerisiers volontairement implantés en haut d’un côteau, contribuant d’ailleurs à l’attractivité du paysage. Or, au regard de la réglementation relative à la biodiversité, si une rangée correspondait bien à un alignement d’arbres car assez espacés entre eux, l’autre rangée, composée uniquement de cerisiers mais trop serrés, était assimilable à une haie : nous avons été redevables d’une pénalité ! Alors préserver la biodiversité avec des règles aussi débiles !  Le second passage visait à vérifier que nous avions les cellules à grain pour stocker les céréales produites sur l’exploitation dans la mesure où, bénéficiant de l’ICHN (Indemnité Compensatoire de Handicaps Naturels), elles doivent être autoconsommées : les cellules que nous avons depuis des années ont été photographiées une nouvelle fois ; simultanément, les contrôleurs ont corrigé un oubli relatif au troupeau de chèvres :  là est apparue une distorsion au niveau du nombre de chèvres, liée à une règle de gestion prévisionnelle très  prudente du troupeau, incluant un risque de pertes de chevreaux  mais incompatible avec la logique administrative. Nouvelle pénalité ! Et impossible de s’expliquer car il y a une séparation entre l’exécution du contrôle et l’analyse des informations ! Suite à ce contrôle, au regard de la complexité des réglementations, nous avons souscrit à la prestation de la Chambre d’agriculture pour la déclaration PAC annuelle par sécurité et par confort (Encadré n°2).

Encadré n°2. L’accompagnement des agriculteurs par le réseau de conseillers de la CASL (PMV)

La PAC rythme, structure et conditionne fortement notre mission d’accompagnement des agriculteurs, soucieux à juste raison d’être en conformité et en capacité d’opposer les différents documents de traçabilité en cas de contrôle. Ainsi en écho à l’hyper-réglementation, l’accompagnement comprend une logique de sécurisation réglementaire (Compagnone et al, 2013) très prégnante à la CASL.

L’implication du réseau de conseillers est particulièrement conséquente lors du temps fort annuel que constitue la déclaration PAC au printemps, plus de 900 exploitations en 2024, une période particulièrement stressante et éprouvante à vivre au regard des enjeux, notamment économiques. Par ailleurs, chaque réforme de la PAC fait l’objet d’une mobilisation générale de notre expertise collective pour en cerner les axes, comprendre les conditions d’application, rechercher des clarifications dans l’interprétation de certaines réglementations auprès de l’administration afin d’informer au mieux les agriculteurs.

La perte de sens du métier d’agriculteur induite par l’hyper-réglementation a été très présente lors des manifestations de début 2024. Certaines mesures, codifiées avec rigidité, font abstraction du caractère imprévisible du climat et/ ou des contraintes d’organisation sur l’exploitation ; d’autres mesures vont à l’encontre du « bon sens », valeur forte du paysan (Mesnel,2017).

Toutefois certains dispositifs réglementaires sont générateurs d’améliorations des pratiques. Nous l’avons connu par exemple au début des années 2000 avec la qualification des exploitations pour l’Agriculture Raisonnée. Là encore, les chambres d’agriculture se sont fortement impliquées avec différents partenaires.

Question 2 - La crise de début 2024 a révélé aussi la forte aspiration des agriculteurs à la reconnaissance de leur métier par leurs concitoyens. Dans la petite région de l’Autunois où se trouve votre exploitation, vous avez réussi à négocier un accord avec la grande distribution pour mieux rémunérer la viande charolaise en intégrant une plus-value pour l’entretien du paysage bocager par les éleveurs allaitants.

BL : Je constate que la grande distribution reconnaît notre contribution à l’entretien du paysage : nous avons négocié, avec un groupe de six exploitations, une contractualisation pour fournir 250 animaux par an, avec une planification, sur la base d’une majoration de 40 centimes d’euro par kg de carcasse par rapport à la grille officielle. Bien sûr, nous assurons une traçabilité de notre produit, nous avons des échanges très intéressants sur la qualité avec le boucher pour rechercher la viande la plus satisfaisante pour le consommateur. Notre image d’agriculteurs est concrètement valorisée, la communication se fait sur notre savoir-faire. C’est un contrat « gagnant-gagnant » basé sur des relations de confiance.   

Question 3 - Lors de la session de Chambre d’agriculture en mars 2024, vous avez souligné un effet pervers de cette agriculture hyper-administrée : le profond isolement de chaque agriculteur sur son exploitation ! En 2016, dans l’Autunois, vous avez souscrit, avec une douzaine d’éleveurs, à la création d’un Groupement d’Intérêt Economique et Ecologique (GIEE) pourtant critiqué pour sa lourdeur administrative.

BL : En fait la lourdeur administrative du GIEE, c’est surtout l’animatrice S. Mobillon qui l’a prise en charge. Le GIEE est un exemple où un dispositif encadré peut être très bénéfique : la procédure d’agrément intégrant un temps de formation préalable pour maturer le projet collectif avec l’animatrice a permis de réfléchir ensemble, d’exprimer nos aspirations et de définir nos objectifs et les moyens pour les atteindre, dans notre territoire.

Aujourd’hui le GIEE comprend environ 35 à 40 éleveurs, riches de leur diversité, qui travaillent en sous-groupes thématiques : le sur-semis, l’herbe, les circuits-courts, etc.

Dans une synthèse des audits stratégiques réalisés en élevage allaitant, l’ISARA (Institut Supérieur d’Agriculture Rhône Alpes) a mis en relief le rôle surdéterminant de la maîtrise du système fourrager : savoir « cultiver l’herbe » avec le changement climatique. Dans notre exploitation, nous avons avancé les dates de récolte des fourrages, ainsi plus riches en protéines ! C’est l’occasion d’insister sur l’importance du travail en collectif, corollaire impératif de notre modèle d’exploitation familiale :  pour la gestion des fourrages, nous travaillons dans un groupe de huit, choix qui permet la réduction des coûts de mécanisation, poste très sensible tout en ayant des outils très performants ; choix qui nous offre une sécurité en cas de problème de santé pour l’un d’entre nous, la solidarité joue alors spontanément, et la sécurité aussi en cas de panne de matériel, tracteur ou autre car il faut saisir les jours favorables. Or que fait l’agriculteur seul sur sa ferme en cas d’accident (santé, matériel) ? Enfin, c’est en groupe que nous échangeons et innovons au niveau pratique, organisationnel, technique. Or aujourd’hui, la profession tire moins sa force du collectif, la participation aux réunions techniques est laborieuse, y compris au niveau des CUMA (Coopérative d’Utilisation de Matériels Agricoles) !

Pour en revenir au travail administratif, nous pourrions imaginer des réunions finalisées sur la déclaration PAC : ce serait plus riche en échanges et plus intéressant pour le conseiller ! C’est ainsi que nous avons opéré, localement, pour que 38 exploitations s’inscrivent dans la dynamique de la Haute Valeur Environnementale :  le cahier des charges a contribué à une évolution bénéfique des pratiques.  Nous pourrions imaginer des formations visant à mieux intégrer les réglementations et les innovations techniques en gardant la perspective d’améliorer la production ! Une formation sur le plan d’épandage uniquement pour être en conformité administrative est sans intérêt si elle n’est pas associée à un raisonnement agronomique des pratiques ! Et en matière de formation, l’enjeu est aussi d’être à l’écoute des aspirations du terrain, qui sont très variées, parfois surprenantes telle que la volonté d’être plus autonome au sujet de l’insémination par exemple. Donc là encore une exigence de souplesse administrative pour être réactif et pertinent dans notre offre avec une garantie d’adhésion !  

L’hyper-réglementation ne doit pas occulter le fait que tout agriculteur, sur son exploitation, a le choix de subir le quotidien en spectateur ou de se projeter en se posant des questions et d’être ainsi acteur. C’est dans cette perspective qu’en 2023, nous avons mis en place, avec l’Institut de l’Elevage, l’association FERM’INNOV, regroupant une cinquantaine de partenaires pour valoriser la ferme expérimentale de Jalogny, en élevage allaitant : les innovations testées sur le site sont sujets de rencontres et de débats. Un schéma idéal serait de mettre à l’épreuve les innovations concluantes sur des exploitations tests localisées dans les différents territoires du bassin herbager. Ainsi les éleveurs deviendraient co-acteurs de l’expérimentation, s’approprieraient les résultats pour les vulgariser ensuite sur leur territoire. Les agriculteurs ne doivent pas perdre de vue qu’au-delà de cette agriculture hyper-administrée, l’investissement dans les innovations techniques pour produire reste indispensable et déterminant sur les résultats économiques des exploitations. Ainsi en élevage allaitant, un tiers des exploitations dégage un revenu supérieur à deux fois le SMIC, un tiers maintient un revenu autour d’un à deux SMIC et un autre tiers se trouve toujours en difficultés même lorsque la conjoncture (marché, climat) est favorable ! C’est aussi souvent sur ces exploitations que le « travail administratif » constitue un poste en souffrance, comme le système fourrager, les charges de mécanisation, et autres points clés !

Question 4 - Lorsque vous avez été élu Président de la Chambre d’agriculture, une des premières dispositions prises avec le bureau a été de nouer un partenariat avec l’association AMAROK, Observatoire de la santé des dirigeants de PME et TPE. Pouvez-vous partager vos motivations à l’origine de cette innovation et préciser concrètement les actions entreprises ?

BL : Nous avons eu une vague de suicides dans le département, certes multifactorielle : revenu, endettement, surcharge de travail, accident climatique, etc.  Il serait exagéré de la relier à la seule hyper-réglementation de notre profession qui n’a pas le monopole de la complexité administrative ! C’est toutefois une source indéniable de stress. Dans notre recherche de solutions, nous avons rencontré, en 2017, O. Torres, professeur à l’Université de Montpellier qui s’est intéressé à la santé des chefs d’entreprise, PME et TPE et a fondé l’association AMAROK ; nous avons immédiatement amorcé et concrétisé une coopération afin de mettre en place un dispositif préventif, opérationnel et pertinent, respectant la confidentialité à l’intention de tous les agriculteurs connus au niveau de leur adresse mail par les services de la Chambre d’Agriculture(CA), donc une diffusion large, avec un taux de retour très significatif. Nous avons une relation très constructive et réactive dès que nous avons une situation humaine délicate et inédite, nous pouvons bénéficier de l’expérience d’O. Torres, passionné, et de sa collaboratrice, L. Chanselme, psychologue du travail. Cette innovation nous a conduit à recevoir plusieurs visites de parlementaires qui ont recommandé la duplication de notre expérience (Encadré n°3)

Encadré n°3 : Le dispositif AMAROK, sa mise à l’épreuve en Saône et Loire (PMV)

Crée en 2009 par Olivier Torres, Professeur des Universités (Montpellier), l’Observatoire AMAROK est une association s’intéressant à la santé physique et mentale des travailleurs non-salariés (TNS) : dirigeants de PME et TPE, commerçants indépendants, professions libérales, artisans et agriculteurs… Il fédère une quinzaine de chercheurs qui étudient les liens entre la santé de l’entreprise et celle de son dirigeant.

Les recherches académiques initiées par AMAROK ont permis d’évaluer que 31% des agriculteurs se trouvaient en situation d’épuisement, un chiffre bien au-delà de la moyenne constatée pour les autres TNS. En collaboration avec la Chambre d’agriculture de Saône et Loire, puis avec la MSA Languedoc et l’Union Nationale des Entreprises du Paysage, AMAROK a conçu une solution spécifique au monde agricole pour évaluer la santé au travail des agriculteurs et dépister leur risque de burnout : ‘Amarok e-santé agri’. Ce dispositif numérique d’autodiagnostic de la santé des dirigeants à destination des Services de Prévention et de Santé au Travail est en lien avec une cellule d’écoute psychologique, point d’entrée vers d’autres formes de prise en charge si nécessaire.

Son originalité repose sur la prise en considération des facteurs de stress et des sources de satisfactions, relatives à la vie professionnelle mais aussi familiale et personnelle, la porosité entre ces différentes composantes étant très forte dans les TPE du monde agricole. Dans chacune des listes de 30 indicateurs identifiés, les uns apparaissent générateurs de stress tels que les difficultés avec l’administration, le contrôle des autorités, le manque de reconnaissance, la pression sociétale et les autres, sources de satisfaction tels que le soutien social et la solidarité, le contrôle des autorités, les réponses positives de l’administration, la valorisation du travail. Ainsi le dispositif concilie la santé de l’agriculteur sans détériorer l’attractivité d’un secteur dont l’image est dégradée auprès des jeunes générations et du grand public (www.observatoire-amarok.net/ Dossier -de- presse -Amarok -e -santé – agri -VF-1. Pdf).

Les sénateurs Cabanel et Férat, dans leur rapport en 2021, finalisé sur les moyens mis en œuvre par l’État en matière de prévention, d’identification et d’accompagnement des agriculteurs en situation de détresse, recommandent de dupliquer l’expérience de Saône et Loire, qui permet de quantifier la détresse agricole et de mesurer l’évolution de la situation par l’envoi très régulier de questionnaires et d’avoir ainsi une action préventive.

Question 5 - Une source de stress résulte des contrôles. Les missions assignées hier aux Directions Départementales de l’Agriculture et de la Forêt (DDAF), aujourd’hui aux DDT, ont fortement évolué. L’accompagnement des agriculteurs dans la mise en application des réglementations dans leurs pratiques a régressé au profit d’une logique largement prédominante de contrôle, souvent tatillonne, de documents désormais informatisés, sans relations humaines. Pour atténuer ce climat pénible, vous avez mis en place une charte de bonnes pratiques.  

BL : En Saône et Loire, nous avons eu un cas tragique de décès survenu lors d’un contrôle. Nous avons alors négocié en 2017 avec le Préfet une charte relative aux contrôles avec plusieurs exigences : avertir l’agriculteur au minimum 48 heures à l’avance afin qu’il puisse préparer les dossiers ; pouvoir reporter le rendez- vous en cas de contrainte majeure ; pouvoir être accompagné afin que cela ne soit pas une pression à sens unique. Avec le temps, la mise en pratique de la charte s’est érodée ; aussi le printemps 2024 a été l’occasion de faire un rappel car les contrôles sont très éprouvants. Nous avons une administration de proximité qui a vu ses moyens s’appauvrir progressivement : aujourd’hui les DDT ont une mission prioritaire de contrôle.  Cela étant, dès lors que nous percevons des aides, dans un secteur touchant à l’alimentation, les contrôles sont légitimes ; ce sont les modalités de réalisation qui ont contribué à la colère ces derniers mois.   

 

Question 6 - Pour sortir constructivement de la crise, plusieurs groupes de travail ont été mis en place avec le Préfet et ses services ; l’un porte sur les haies, objet de plusieurs réglementations suscitant de vives critiques.  En Saône et Loire, dès 2016, pour intégrer ces exigences relatives aux opérations de destruction, déplacement, remplacements et entretien inscrites dans un calendrier précis, une initiative pédagogique a alors été prise par la Chambre d’agriculture en large partenariat : la mise en forme d’un Guide de gestion et d’entretien du bocage, outil opérationnel à l’intention des usagers. Par ailleurs une dynamique a été engagée au niveau FDCUMA (Fédération Départementale des CUMA) pour créer une filière locale afin de valoriser la taille des haies en plaquettes, utilisées en combustible ou en litière. Nous avons eu là des réactions très constructives de la profession agricole qui a recherché avec pragmatisme des solutions conciliant biodiversité, économie et organisation du travail, bien au-delà des seules injonctions réglementaires (Lecatre et al, 2021). Où en êtes-vous sur cette question des haies, avec le groupe de travail initié ce printemps ?  

BL : Dans l’est de la Saône et Loire, en régions de cultures et d’élevage comme la Bresse, le maintien de la biodiversité est un vrai sujet. Au fur et à mesure qu’une exploitation laitière arrête, c’est pour la mise en culture, même si les sols de limons non drainés ont un potentiel limité. Le maintien du bocage est fortement lié à l’élevage sur le territoire ; et la question des replantations de haies se pose sur certains secteurs où elles ont disparu. Dans l’ouest, en régions d’élevage allaitant, la valorisation économique des haies, avec production de plaquettes pour le chauffage ou surtout pour la litière alors que les exploitations manquent de paille avec les types de bâtiments construits, constitue une filière très intéressante. Toutefois, pour optimiser la ressource au niveau écologique et économique, il convient de laisser évoluer certaines haies, bien exposées, en haies hautes. Or là nous nous heurtons à un obstacle « culturel », très présent chez les éleveurs : l’entretien des haies, toutes bien taillées, rectilignes, vers le 15 août, est une fierté - au demeurant le bocage, réel « jardin à la française » est un atout paysager mis en avant pour inscrire la région à l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture). Donc laisser pousser des haies hautes, c’est affronter le regard critique des autres, y compris celui des propriétaires (tiens, il ne fait pas bien son travail) ! Par ailleurs pour faciliter une telle évolution favorable, il faudrait développer le plan de gestion des haies à l’échelle de l’exploitation.

Or la prestation, coûteuse en temps d’expertise, nécessite un soutien financier des collectivités. Donc la valorisation des haies hautes passe par une pédagogie pour porter collectivement un message constructif, « une ressource sur notre territoire » et par un accompagnement technique et politique pour conforter la filière déjà mise en place. 

Question 7 - Une autre source de stress liée aux réglementations résulte de leur empilement avec un manque de lisibilité sur le terrain. Illustrons avec le cas des cours d’eau et fossés qui obéissent à trois référentiels cartographiques différents : la PAC pour la localisation des bandes enherbées ; le code de l’environnement pour l’application de la police de l’eau (distance d’épandage, travaux hydrauliques). Enfin pour l’épandage des produits phytopharmaceutiques et de leurs adjuvants, une troisième carte précise la notion de point d’eau. Cette complexité administrative, génératrice d’ambiguïtés et d’incertitudes, qui échappe probablement à l’opinion publique, explique aussi la colère des agriculteurs ?!

BL : Il est clair que ce sujet est conflictuel. En accord avec le Préfet, la démarche suivante a été actée : à l’échelle communale, le maire et les agriculteurs, qui connaissent bien le terrain, recensent les différents cours d’eau et fossés pour élaborer une cartographie, en se référant à des critères clairement définis en amont. Le rendu est ensuite soumis à validation par la DDT et la CA. L’ambition est d’achever cette cartographie en Saône et Loire pour la fin de l’année afin d’avoir une base claire, indispensable. Au-delà de cette initiative qui souligne combien il est important d’impliquer les acteurs locaux et de valoriser leurs savoirs pour disposer ensuite d’un outil opérationnel, la ressource en eau constitue un enjeu majeur, à gérer avec beaucoup de professionnalisme. Sachant que la situation est très hétérogène selon les territoires, l’inquiétude sur les volumes disponibles est vive dans certaines situations, y compris en région d’élevage pour assurer l’abreuvement des animaux ; l’eau peut impacter la compétitivité des exploitations. Mais c’est au niveau local qu’il faut engager une réflexion prospective sur la ressource en eau avec tous les acteurs du milieu rural. C’est initié avec la Communauté Urbaine Creusot Montceau où nous cherchons à valoriser les mouillères en respectant le cadre réglementaire, voire créer des forages, pour sécuriser l’abreuvement des animaux avec une eau de qualité. La démarche, encadrée par la CA pose la question de la pertinence d’abreuver les troupeaux (ou d’irriguer des serres) en se branchant sur le réseau d’eau potable, qui nécessite des investissements considérables en infrastructures, difficiles à amortir en zone rurale.    

Question 8 - La profession agricole connaît une régression démographique sans précédent ; le renouvellement des générations constitue une priorité. La complexité administrative constitue-elle un frein à l’attractivité du métier et donc à l’installation ? 

BL : L’hyper-réglementation est une réelle source de démotivation et nécessite un accompagnement, c’est indéniable, toutefois un jeune la découvre après son installation, ce n’est pas la principale difficulté à mon sens. En Saône et Loire, le renouvellement des générations peine à s’opérer par la régression continue depuis des années du nombre d’agriculteurs et donc de leurs enfants : aujourd’hui, 66% des reprises sont réalisées par des hors cadres familiaux. Par ailleurs, en exploitations en productions végétales, la reprise des terres se fait sans problème, sauf pour le maraîchage, filière qui nécessite un soutien pour opérer une évolution technologique avec la robotique afin de limiter la pénibilité du travail. En exploitations avec élevage(s), plusieurs freins : d’abord gagner sa vie ; ensuite c’est la contrainte de l’astreinte quotidienne, durant toute l’année, qui freine l’installation, car cette contrainte touche aussi la vie familiale ! Une autre lourde préoccupation pour un jeune concerne le coût de l’installation : réfléchir au portage des capitaux est un sujet essentiel. Et dernier obstacle en élevage, c’est le loup, devenu prédateur et réel danger pour les troupeaux : nous avons dû renoncer à relancer la filière ovine, pourtant fort intéressante ! Donc là c’est un vrai choix sociétal.   

Par rapport aux candidats hors-cadres familiaux, c’est une chance car générateurs d’idées nouvelles ; la Société d’Aménagement Foncier et d’Etablissement Rural (SAFER) est attentive à leur installation. Toutefois, ils ne connaissent pas les organisations, voire ont un préjugé.  La Chambre d’agriculture a adapté ses modalités d’accompagnement à ces nouveaux acteurs, aux motivations très variées parfois construites sur une vision idéalisée du métier. En restant ouvert à la diversité des modèles d’exploitation, certains repères basiques sont indispensables à connaître pour réussir un projet. Par ailleurs nous sommes aussi confrontés en matière d’installation, à une forte évolution sociétale : le « turn-over » des jeunes générations, qui envisagent d’exercer plusieurs métiers successivement au cours de leur carrière. Donc cet enjeu majeur que constitue l’installation de jeunes pour préserver la vitalité des territoires ruraux ne se limite pas à la seule complexité administrative qui, trop mise en avant, risque de masquer l’attractivité du métier d’agriculteur.   

    Au terme de ce témoignage, très riche en vécus, en innovations et en convictions,  F. Kockmann retient les éléments de synthèse suivants :

    • Des initiatives telles que la négociation d’une charte pour les contrôles, le dispositif préventif de la santé des agriculteurs, l’accompagnement par le réseau de conseillers, contribuent à atténuer l’impact des réglementations sur la vie des agriculteurs ;
    •  La co-construction du référentiel sur les cours d’eau et fossés et les initiatives relatives aux haies (Guide opérationnel pour les usagers, création d’une filière de valorisation) illustrent que certaines réglementations exigent une mise en relation des acteurs locaux avec leurs compétences pour les décliner avec clarté et pertinence sur les territoires ;   
    •  Le discernement est indispensable entre les réglementations et dispositifs générateurs de progrès dans les pratiques face aux enjeux environnementaux, sanitaires et/ou de compétitivité, et les réglementations codifiées, tatillonnes et rigides inadaptées aux imprévus du « vivant, animal et végétal ». Le processus d’hyper-réglementation constitue une impasse pour relever les défis du changement climatique et de la biodiversité ;
    •  En contre-point, la formation et plus largement le retour à la force du collectif avec des groupes d’agriculteurs ancrés et acteurs dans le territoire constituent de vraies ressources pour rompre l’isolement et s’inscrire dans une dynamique d’innovations techniques, économiques, écologiques mais aussi d’intégration et de reconnaissance sociétale.       

    Références bibliographiques

    Cabanel H, Férat F (2021). Suicides en agriculture : mieux prévenir, identifier et accompagner les situations de détresse. Rapport d’information n°451 fait au nom de la commission des affaires économiques du Sénat.

    Compagnone, C., Lemery, B., Petit, S., Kockmann, F., Moretty, P., 2013. Forme et réforme organisationnelles des Chambres d’agriculture. Une lecture à partir des régimes d’action des conseillers. Économie rurale, 337, pp. 41-58.

    Mesnel, B. 2017. « Les agriculteurs face à la paperasse. Policy feedbacks et bureaucratisation de la Politique agricole commune », Gouvernement et action publique, 2017/1, n°1, p. 33-60.

    Lecatre H., Dury B., Kockmann F. (2021). PAC : biodiversité et compétitivité des exploitations dans le bassin allaitant de Saône et Loire -AE&S volume 11 n°1-pp 89 -97

    Petit S. (2013). « Faire avec » ou « donner du sens » aux normes : le conseil agricole dans un contexte de réglementation de l’agriculture. POUR 2013 /3 (n°219), pages 203 à 210.

    Torrès O. (2016). AMAROK, premier observatoire sur la santé des dirigeants de PME : d’un enjeu scientifique à un enjeu sociétal. RIPME volume 29-numéro 2- pp21-30

    Les articles sont publiés sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)

    Pour la citation et la reproduction de cet article, mentionner obligatoirement le titre de l'article, le nom de tous les auteurs, la mention de sa publication dans la revue AES et de son URL, la date de publication.

    • Facebook
    • Twitter
    • Instagram
    • LinkedIn
    • YouTube