Dialogues autour de l’ouvrage « La fabrique de l’agronomie »
Comment poursuivre la construction de l’agronomie ?
Jean Boiffin1, Thierry Doré2, François Kockmann3, François Papy1, Philippe Prévost4, Marc Benoît1, Michel Duru2, Rémi Koller5, Eric Malézieux6, Antoine Messéan2, Jean-Marc Meynard2
1 retraité de l’Inra, 2 Inrae, 3 retraité de la chambre d’agriculture de Saône-et-Loire, 4 Alliance Agreenium , 5 retraité de l’ARAA, 6 Cirad
Contact auteurs : jean.boiffin.pro@gmail.com
Avant-propos
Suite à la parution de l’ouvrage La fabrique de l’agronomie en juin 2022, l’AFA et les coordinateurs de l’ouvrage ont voulu le prolonger, comme le suggéraient la conclusion et la postface, en identifiant les orientations majeures à donner à l’évolution de l’agronomie. À cette fin, neuf séances de présentation-discussion ont eu lieu (voir annexe). Organisée en lien avec des organismes partenaires, une première série de séances était axée sur des thèmes généraux considérés comme cruciaux face aux enjeux des transitions en cours et à venir. La deuxième série, organisée par l’Afa elle-même, était centrée sur les différents « ateliers de la fabrique », autrement dit les différents lieux et instances où s’élabore le contenu de la discipline.
Alors même que l’avenir de l’agronomie était envisagé selon des points de vue très divers, il ressort des séances une forte convergence des sujets abordés, qui permet de les regrouper autour de six thèmes transversaux. Cette trame traduit l’état actuel des interrogations sur l’évolution de la discipline, chez les agronomes et leurs interlocuteurs les plus concernés, mais aussi la permanence d’une vision de l’agronomie autonome dans son contenu, ses démarches et ses orientations de recherche. Il a paru utile de restituer ce dialogue aux lecteurs d’AE&S, sous une forme aussi proche que possible des échanges en séance[1]. Les auteurs espèrent ainsi contribuer aux démarches prospectives telles que la réflexion menée par l’Afa autour des compétences et métiers d’agronome[2].
La discipline agronomie : contours, contenu, rapport avec les autres disciplines
Agronomie et écologie : les interactions agronomie-écologie et leur évolution sont-elles un déterminant majeur de l’avenir de l’agronomie ?
Même si l’intérêt d’agronomes pour l’écologie est plus ancien, jusqu’aux années 1970 les relations entre agronomes et écologues sont ténues. Au moins en France, la plupart des travaux d’écologues qui vont aboutir au précieux concept d’écosystème se limitent aux espaces naturels, vierges de toute action de l’homme. Aussi n’est-il pas étonnant que ce soient les agronomes des prairies qui aient introduit dans le corpus théorique de l’agronomie les concepts de l’écologie fonctionnelle en liaison avec l’écophysiologie portée par les bioclimatologues. Lorsqu’à partir des années 1980 les conséquences environnementales de l’agriculture productiviste sont devenues manifestes, se sont alors progressivement nouées de nouvelles interactions entre agronomie et écologies des populations et des paysages. Elles ont permis d’étudier les fonctionnements des agroécosystèmes au sein desquels les actions de l’homme perturbent les propriétés auto-adaptatives et évolutives des écosystèmes. Ces liens interdisciplinaires ont permis un changement de regard des agronomes, qui ont pu mieux prendre en compte certaines rétroactions sur les écosystèmes que ces interventions engendrent, et réincorporer le vivant non cultivé dans leur objet d’étude. Ces changements, et l’enrichissement conceptuel et méthodologique qui les accompagne, sont essentiels pour le futur de l’agronomie.
Quels types d’interactions faut-il développer avec les autres disciplines ? Sur quels objets ?
Telle que définie dans « la fabrique », l’agronomie a deux objets principaux : le champ cultivé et l’action de cultiver. Aux sources de l’agronomie, il y a donc une interdisciplinarité fondatrice. Discipline scientifique et technique, elle se construit à l’interface entre des disciplines biotechniques et socioéconomiques. Après que Hénin (1967) a défini l’agronomie comme une écologie appliquée, et que des agronomes ont entrepris l’étude des pratiques, Sebillotte, définissant en 1974 l’itinéraire technique, introduit l’acteur en tant que décideur dans le corpus théorique de l’agronomie. Cessant d’être le prolongement appliqué à l’agriculture de disciplines des sciences de la nature aboutissant à des recommandations pour l’action, l’agronomie étudie les logiques d’action des agriculteurs pour comprendre leurs problèmes et contribuer à les résoudre. Elle le fait en mobilisant des concepts issus des sciences humaines.
Cette interdisciplinarité fondatrice étant posée, l’agronomie a-t-elle développé et doit-elle développer d’autres relations interdisciplinaires ?
- A la fois pour répondre à la complexité croissante des questions posées et pour approfondir son corpus théorique, l’agronomie n’a de cesse de développer de nouvelles relations avec différentes disciplines des champs des sciences naturelles et sociales (cf. chapitres 4 et 5 de « La fabrique »). Qualifions ces relations d’interdisciplinaires. Si, d’un côté, des agronomes approfondissent, avec des écologues, les processus de régulation biologique à l’œuvre dans les agroécosystèmes alors que d’un autre côté, d’autres agronomes étudient, avec des ergonomes, des sociologues ou des économistes, les processus décisionnels ou d’apprentissage à l’œuvre dans les systèmes de production, l’unité de l’agronomie est maintenue par les concepts hybrides qui lui sont propres et qui intègrent systèmes de décision et systèmes biotechniques : itinéraire technique, système de culture, agroécosystème. Pour les agronomes, toutes ces relations interdisciplinaires ont in fine un objectif commun et fondateur, similaire à celui du génie des procédés dans le domaine industriel : concevoir de nouveaux systèmes de culture mieux adaptés aux besoins des sociétés.
- Il existe également des problèmes relevant à la fois des sciences de la nature et de la société que les agronomes, apportant leurs connaissances spécifiques, doivent aborder dans des démarches transdisciplinaires, mettant en œuvre des concepts et méthodes spécifiques aux objets étudiés, et n’appartenant en propre à aucune des disciplines impliquées prises séparément. Les questions qui relient à la fois production agricole, régimes alimentaires et préservation de l’environnement en sont un bon exemple. Elles nécessitent qu’en mobilisant plusieurs disciplines, on puisse prendre en compte les antagonismes et synergies entre plusieurs objectifs, qu’on s’entende, avec des acteurs de différente nature, sur des évaluations multicritères. Elles conduisent à repenser l’utilisation des terres entre filières et territoires, à formuler et proposer des arbitrages entre échelles, à questionner les échanges agricoles, autant de questions dans lesquelles les agronomes ne doivent pas se perdre mais au contraire se faire reconnaître.
La dualité science-action et les tensions qu’elle engendre : est-ce une fragilité et/ou un atout ?
L’agronomie, science ou ingénierie ? Débat à nos yeux stérile autant qu’infondé ; la médecine ou l’écologie par exemple présentent d’ailleurs la même dualité, sans qu’on leur en fasse reproche. Cela étant écarté, la principale fragilité liée à cette dualité provient du fait que mettre au point des règles d’action n’est pas neutre, car ces règles s’adressent à des acteurs, visent des objectifs. Le danger viendrait d’une absence de lucidité quant à cette absence de neutralité. Mais qui souhaite par exemple comprendre une agriculture régionale et aider les politiques publiques à son endroit, a besoin d’étudier les logiques d’action de tous les acteurs ayant des effets sur l’agriculture et non ne considérer que les logiques d’action d’une catégorie d’agriculteurs.
En revanche, la nature scientifique et technique de l’agronomie présente des atouts. À la croisée des champs scientifiques de la nature et de la société, l’agronomie devrait avoir une large contribution à l’instruction transdisciplinaire d’enjeux de société, que ces derniers soient posés par des acteurs sociaux ou par des scientifiques. Pourtant, jusqu’à présent, les agronomes ont été plutôt timides sur leur engagement dans ces grandes questions. L’Association française d’agronomie, qui réunit science et ingénierie et favorise des échanges élargis entre disciplines académiques, doit poursuivre et amplifier ses efforts de mobilisation autour de tels enjeux.
Les angles morts de l’agronomie : dans quels domaines et pourquoi se sont-ils créés et maintenus ? Sont-ils objets d’investissement aujourd’hui ?
Les angles morts de l’agronomie qui doivent faire l’objet d’investissement concernent des questions complexes au sein desquelles il faut comprendre les antagonismes et les synergies. A titre d’exemple, nous en présentons trois.
Les questions environnementales ont donné lieu à de nombreux travaux pour définir les principes de l’agroécologie et les méthodes d’accompagnement des agriculteurs. Mais c’est oublier que la complexification des systèmes de culture qui en résulte, avec pour corollaires la diversification des agroécosystèmes et des mosaïques paysagères, est souvent contradictoire avec les exigences de l’agro-industrie dont la logique économique a été fondée sur des économies d’échelle et la standardisation de la production. D’où la nécessité de comprendre les logiques d’actions de l’agroindustrie, pour pouvoir influer sur elles le cas échéant.
Les agronomes ont beaucoup travaillé sur les pratiques agricoles et leurs impacts à différentes échelles. Mais l’atteinte d’une diversité d’objectifs (production alimentaire, énergie, environnement…) nécessite aussi d’examiner les arbitrages feed/food/fuel qui constituent un puissant levier. Les agronomes devraient plus s’impliquer dans la construction de tels scénarios.
La croissance des menaces environnementales et sanitaires donne lieu à des approches intégrées portant sur les relations entre santé humaine, animale et environnement (one health). Des thématiques telles les zoonoses et l’antibiorésistance sont bien documentées. Les agronomes pourraient enrichir les connaissances en ce domaine en explicitant comment les pratiques agricoles affectent la santé des agrosystèmes et du système terre (sol, air, eau…), montrant ainsi la capacité de l’agronomie à aborder des enjeux globaux : sanitaires et environnementaux.
Approches, méthodes et outils de l’agronomie : peut-on considérer qu’il y a en la matière une généricité ?
Oui avant tout, et en partie non. Pour étudier des types de production très différenciés (de la grande culture au parc ornemental en passant par l’élevage bovin herbager et le jardin familial), dans toutes sortes de contextes (du tempéré intensif à l’agriculture familiale tropicale), il y a un tronc commun : description des grands traits de l’entité et de sa situation par rapport au milieu naturel, découpage en sous-systèmes, relevé des itinéraires techniques et systèmes de culture correspondants, caractérisation du climat, enquête sur les objectifs et contraintes du système de « production », tours de plaine, bilans minéraux, calendriers culturaux, etc. Mais il y a aussi des méthodes spécifiques, par exemple les diagnostics de flore prairiale dans les exploitations herbagères, ou des différences dans la mise en œuvre des mêmes méthodes : sur une exploitation de polyculture-élevage en agriculture biologique, on ne va pas répartir et disposer les sites d’observation (par exemple les profils culturaux), ou compartimenter l’exploitation (par exemple pour étudier les transferts de fertilité) de la même façon que dans une exploitation conventionnelle de grande culture ; les études climatiques dépendront des types de végétation et de leurs fonctions attendues, etc.
La différenciation méthodologique est sans doute plus forte selon les régimes d'innovation (cf plus loin) que selon les formes d'agriculture. Dans la décennie 1970, la méthode du profil cultural s’est développée en lien avec l'instauration de l'agronomie clinique, qui a aussi entraîné l’irruption de l'enquête et des méthodes statistiques qui lui sont liées. En régime d’innovation ouverte, la nature et les modes d’élaboration et d’utilisation des références techniques sont très différentes de ce qu’elles sont dans les autres régimes.
Que manque-t-il dans les méthodes actuelles pour appréhender les systèmes en émergence ou à venir ?
Ces systèmes doivent à la fois répondre au défi de la multi-performance, être diversifiés, et s’inscrire dans un contexte de dérèglement climatique. Face à ce triple enjeu, la notion de pratiques optimales doit laisser place à celle de robustesse en milieu incertain. Plutôt que de prescrire des pratiques de façon plus ou moins normative, il s’agit d’outiller les acteurs pour piloter leurs systèmes de façon adaptative. Les fonctions de l’enquête et l’expérimentation changent de nature, l’exploration y prenant une place accrue. Les références sont issues de processus de conception innovante, dont l’appropriation par le système de R&D doit encore s’étendre.
Ce pilotage de trajectoires en milieu incertain requiert des outils d’évaluation multicritère et multi-échelles. A l’initiative des agronomes, certains ont déjà été développés afin d’élargir la notion de performance aux impacts environnementaux, au-delà des critères de rendement et de qualité. Mais des biais de sélection importants subsistent : les critères restent priorisés par des objectifs de production, eux-mêmes déterminés par un cadre socio-économique peu compatible avec les autres finalités, alors que les aspects liés à la nutrition et à la santé humaine sont peu considérés. Par ailleurs, les effets indirects dans le temps et l’espace restent difficilement prévisibles. Enfin les critères sont souvent déterminés par l’état des connaissances : on a tendance à retenir ceux sur lesquels « on a des choses à dire ». Il faudrait mieux prendre en compte les préférences des acteurs, diverses et souvent contradictoires, afin de contribuer à construire des compromis dans les débats actuels.
Agronomie et agroécologie
Quels place et rôle de l’agroécologie dans l’évolution de l’agronomie ?
L’agroécologie a été, successivement ou parallèlement, une stimulation, une source d’interrogations et un facteur d’enrichissement, enfin un cadre institutionnel pour l’agronomie en France. Sources de questionnement, les principales irruptions du terme dans le paysage de la recherche, chargées de significations parfois fort différentes, ont en effet provoqué des actions et des réactions d’adaptation de l’agronomie.
Chronologiquement, c’est sans doute l’apparition du terme dans les années 1990 pour qualifier les pratiques de techniques culturales simplifiées qui a été le premier stimulant. Dans ce cas précis, la réaction de la communauté des agronomes a été plutôt majoritairement une réaction défensive. Cette vision de l’agroécologie comme un paquet technique appelé à être adopté de manière très étendue entrait en conflit avec une approche agronomique mettant en avant le diagnostic et l’adaptation des pratiques aux conditions locales. L’agroécologie du semis direct, comprise plus ou moins comme une recette, a ainsi revivifié dans les institutions de recherche et d’enseignement les échanges autour des différences entre l’agronomie comme discipline scientifique et l’agriculture comme pratique.
Sont ensuite venues les différentes acceptions nord-américaines de l’agroécologie de M. Altieri, C. Francis, S. Gliessman, qui n’ont vraiment pénétré la communauté scientifique française qu’à partir du début des années 2000. Leur diversité a été source d’interrogations : y avait-il un noyau commun aux différentes visions de ce qui apparaissait potentiellement comme une nouvelle discipline ? Et s’il existait, ce noyau était-il proche de celui de l’agronomie ?[3] L’agronomie a néanmoins progressivement dépassé ces questionnements et s’est enrichie du contact avec l’agroécologie d’abord par un regard croisé « à objet identique », car l’agroécologie de l’école américaine embrasse bien plus que l’objet de l’agronomie. En limitant l’objet de l’agroécologie à sa part consacrée à l’agroécosystème (vs notamment le système alimentaire), l’agronomie en France s’est enrichie à son contact car elle y a trouvé une manière cohérente de réintégrer le vivant (la diversité biologique) dans son objet d’étude, et par là même un certain nombre de concepts de l’écologie pour l’aborder, ce qui est maintenant un acquis pour l’agronomie. Si cette dernière ne s’est pas fondue dans cette agroécologie, même limitée au périmètre mentionné ci-dessus, c’est sans doute car, alors que les agroécologues américains étaient très engagés dans une dimension politique de l’action, ils semblaient ne pas accorder une place significative à l’analyse de l’action dans sa dimension scientifique, dimension essentielle que les agronomes français souhaitaient préserver.
Dans un troisième temps (dans les années 2010), l’agroécologie s’est institutionnalisée dans les organismes de recherche français. Elle a pris le sens de « transition vers une agriculture plus durable soutenue par la recherche ». Avec cette acception, elle est devenue un cadre général dans lequel l’agronomie trouve toute sa place.
Le fait que l’agroécologie soit à la fois une discipline scientifique, un ensemble de pratiques agricoles et un mouvement socio-politique est-il une difficulté ? L’agronomie en interaction avec les autres disciplines, n’est-ce pas l’agroécologie ?
Cette triple dimension de l’agroécologie est une difficulté, mais également une richesse. Une difficulté, car une discussion fructueuse sur le monde n’est souvent possible que si les protagonistes de l’échange s’expriment dans le même registre. Mais c’est également une richesse, d’abord car ce mot ombrelle a permis une grande éclosion d’initiatives souvent impossibles à limiter à l’un des trois registres (voir notamment une description de cette profusion dans Les mondes de l’agroécologie (2019)). Cette floraison illustre sans doute le besoin d’innovations techniques, scientifiques et sociales couplées, qu’une stricte compartimentation du monde rend difficile à faire émerger. L’agroécologie permet ainsi de relier dans des continuums cohérents les objets d’une recherche dans le domaine de l’agriculture, les concepts et méthodes nécessaires pour mener ces recherches, et le contexte social, économique et politique dans lequel elles sont menées, qui détermine pour partie leurs finalités. Pour l’illustrer, on peut s’attacher à la dimension écologique et environnementale de l’agroécologie, qui est un de ses traits robustes : viser une agriculture à moindre impact environnemental nécessite d’accorder une place importante aux dynamiques des communautés vivantes de l’agroécosystème, ce qui requiert des approches hybridant les méthodes classiques de l’agronomie à celles de l’écologie. Les trois registres sont ainsi intimement liés.
Il faut en outre dissiper un malentendu persistant au sujet de la différence entre agronomie et agroécologie. Comme l’illustre « La fabrique », l’agronomie n’a pas cessé d’évoluer au cours des dernières décennies. Et ce constat vaut aussi depuis qu’elle coexiste et interagit avec l’agroécologie. Pour s’en tenir à un aspect qui est sémantiquement majeur quand on parle d’agroécologie, en tant que discipline l’agronomie a largement incorporé depuis quinze ou vingt ans des éléments de l’écologie. Elle l’a fait en gardant ses fondements, en termes d’objet (même si les contours de ceux-ci ont fortement évolué), comme en termes de bases épistémiques (même si la nature des connaissances produites et la manière de les produire ont évolué). Dans une comparaison avec l’agroécologie, caractériser l’agronomie aujourd’hui par ce qu’elle était il y a vingt ans serait donc un contresens.
L’agroécologie, de par son caractère de science impliquée n’est-elle pas plus en phase avec les attentes de la société, que l’agronomie ?
Tout d’abord, on peut difficilement répondre à la question sans préciser de quelles attentes de la société on parle, et de quelle agroécologie. Vise-t-on les valeurs et les attentes de la société véhiculées par l’agroécologie de la Via campesina, celles du ministère français en charge de l’agriculture, ou encore celles de la F.A.O., pour ne prendre que trois diptyques agroécologie-attentes ? Les débats sont vigoureux dans la communauté internationale pour définir précisément les objectifs dans chacun de ces cadres. Il est clair que l’agroécologie a constitué le support (et l’outil) de cadres politiques, nationaux ou internationaux, visant à transformer l’agriculture (c’est le cas dans les trois exemples précités). En ce sens, elle a pu apparaître avec les atouts (et aussi susciter les peurs) d'une force potentiellement transformatrice capable de sortir l’agriculture d’une impasse (voire modifier des rapports de force politiques au sein du monde agricole). Mais ce supplément d’implication déclaré ne garantit en rien une meilleure pertinence sociale, puisque le projet de société visé n’est pas défini précisément.
En réalité, l’agronomie est aussi une science impliquée, si on entend par là que le choix de ses sujets de recherche n’est pas neutre – et ces choix ne le sont jamais. La manière dont les agronomes ont étudié l’agroécosystème en France, dans une dimension clairement orientée par l’action, est marquée par certaines finalités correspondant à des attentes implicites ou explicites de la société : c’est vrai à l’Inra avec une attention à la productivité, puis une attention plus tardive à l’environnement ; c’est vrai au Cirad avec une dualité agriculture de plantation-agriculture paysanne traduisant une dualité d’attentes ; c’est vrai dans les institutions avec l’implication des chercheurs dans le développement. Entre agroécologie et agronomie, la différence n’est sans doute pas tant dans une différence intrinsèque d’implication que dans une différence d’attentes qui peuvent être mises en regard de la discipline : de par son objet d’étude (l’agroécosystème), l’agronomie seule peut sans doute moins répondre à des attentes globales telles que celles visées par l’agroécologie – ce qui n’empêche pas l’agronomie, en s’associant à d’autres disciplines, de contribuer aussi à des attentes larges comme la justice sociale, l’équité de genres, ou encore la souveraineté alimentaire.
Quel avenir pour les relations agronomie/agroécologie ? Y a-t -il de la place pour les deux ?
Il est difficile de faire des prédictions en la matière, tant cela dépendra des femmes et des hommes qui œuvreront dans l’un et l’autre des domaines, et de l’attitude des institutions de recherche, de formation et de développement qui les soutiendront. Une chose est certaine en revanche, c’est qu’il y aura toujours une place pour une discipline dont l’objet est l’agroécosystème, tournée vers l’action, avec une double dimension scientifique et ingénierique. Il y a même à l’évidence un besoin accru de compétences dans cette discipline, compte tenu des voies d’évolution souhaitées par les sociétés pour les agricultures. Changer son nom pour la qualifier d’agroécologie parce qu’elle a changé ses rapports avec l’écologie au cours des deux dernières décennies n’aurait pas grand sens et serait source de confusion supplémentaire. Il y a sans aucun doute une place également pour l’agroécologie. La force de l’agroécologie, c’est, d’une part, comme on l’a dit plus haut, sa capacité à relier science, agriculture et société (ou politique) ; et d’autre part, d’affirmer certaines orientations générales pour l’agriculture, qui sans créer véritablement de consensus constituent globalement une alternative aux orientations qui ont prévalu pendant des décennies. Ces caractéristiques vont ancrer l’agroécologie dans le paysage scientifique et agricole. Mais si l’agronomie n’est pas identifiable à l’agroécologie, cette dernière ne peut bien évidemment pas se développer avec des seuls spécialistes des agroécosystèmes. Une voie de relation possible est ainsi la suivante : une agronomie toujours bien vivante et en évolution, qui contribue à une agroécologie pluridisciplinaire elle-même en maturation, qui la nourrit en retour.
Agronomie, transitions et innovation
Les régimes d’innovation : que signifie cette notion, quelles sont ses implications pour la fabrique de l’agronomie et son implication dans les transitions ?
L'innovation est au cœur de l'histoire de l'agronomie ; elle est constitutive de la discipline, historiquement définie par ses finalités plus que par son épistémologie. Ainsi les agronomes innovent sur des objets qui ont vocation à être utilisés en particulier par des agriculteurs (outils d’aide à la décision, etc.) pour faire évoluer les pratiques mais aussi par d’autres acteurs ; les agronomes produisent aussi des innovations pour eux-mêmes (outils de diagnostic, modèles, etc.).
Au fil de l’histoire, cinq régimes de production de connaissances etd'innovation, les deux étant extrêmement liés, sont apparus successivement et se distinguent sur quatre dimensions interconnectées : le contexte scientifique et institutionnel qui a favorisé l'émergence de ce régime ; l'organisation du processus d'innovation et la nature des objets conçus ; les concepts et les méthodes sur lesquels s'appuie la production de connaissances et d'innovation ; la nature des interactions entre agronomes et agriculteurs qui, d'un régime à l'autre, change de manière cohérente.
Le régime 1, l’innovation basée sur une science agronomique émergente apparaît vers 1750 : c’est par une approche holistique que l’expérience des agriculteurs, valorisée, associée à des observations au champ, conduit à concevoir des principes d’action. En 1850, le régime 2, l’innovation basée sur la chimie agricole, constitue une rupture majeure liée à la loi du minimum (Von Liebig, 1840) et au concept de facteur limitant ; l’approche est analytique, focalisée sur la fertilisation : gérer chaque facteur limitant au champ à l’aide d’un intrant agricole ; l’agriculteur devient applicateur des règles d’action recommandées par les agronomes. A partir de 1950, le régime 3, l’innovation de la phytotechnie, se situe dans le sillage du précédent : le facteur limitant est élargi aux adventices, maladies, parasites ; l’agriculteur optimise les règles et outils pour chaque technique. La discipline a tendance à se fractionner, occultant toute vision globale.
L’innovation de l’agronomie système, régime 4, vers 1970, s’inscrit en rupture avec les paradigmes liés à la loi du minimum, prenant alors en compte les interactions entre techniques à l’échelle du champ cultivé, les pratiques et les logiques d’action des agriculteurs reconnus décideurs, la diversité des exploitations ; c’est ainsi que sont élaborés les itinéraires techniques et les systèmes de culture. Depuis 2000, un régime 5, l’innovation pour la transition agroécologique fait écho aux mutations contemporaines : les pratiques des agriculteurs fortement influencées par des réseaux d’acteurs hétérogènes, et par la prise en compte de processus agronomiques recouvrant des échelles territoriales diverses au-delà du champ cultivé et de l’exploitation agricole ; un besoin impérieux de reconcevoir les modes de production en conciliant les transitions agroécologiques, alimentaires et énergétiques. Dans ce régime, les savoirs scientifiques et les savoirs situés des acteurs de terrain sont mobilisés pour faire face à la diversité des situations : l’innovation, ouverte et distribuée, repose sur une conception multi-acteurs et sur une reconnaissance de l’agriculteur concepteur.
Aujourd'hui l’innovation repose sur la coexistence du régime 3, largement dominant et des régimes 4, en progression, et 5, émergent. L’enjeu est de rechercher les hybridations les plus pertinentes entre ces grandes approches, complémentaires mais en rivalité dans leur mise en pratique.
Quels outils et démarches en agronomie pour favoriser les transitions agroécologiques ?
Dans cette perspective, les régimes 4 et plus encore 5 sont à promouvoir. La diversité des méthodes, qui n’ont cessé d’évoluer et de s’enrichir au fil des régimes, constitue déjà un atout considérable pour affronter la diversité des sujets ; leur combinaison, réel enjeu, offre un potentiel méthodologique pour conforter la capacité et l’efficacité de l’agronomie à innover aux différentes échelles. La recherche doit aussi, en collaboration avec les sciences sociales, investir dans l’analyse des systèmes socio-techniques et socio-écologiques. Avec du recul, la capacité progressive à représenter et à modéliser de façon intégrative et complexe le fonctionnement de l’agroécosystème ainsi que les systèmes techniques et décisionnels, accroît la puissance de contribution de l’agronomie aux transitions agroécologiques.
La mise en pratique des régimes 4 et 5 se heurte à la difficulté de promouvoir l’approche systémique, en particulier auprès des politiques et des décideurs. L’agronomie pourrait être davantage soutenue dans sa dynamique par les responsables professionnels en réorientant la recherche-développement, financée par les agriculteurs, organisée par culture et encore marquée par la logique sous-jacente au régime 3. La perception de l’expérimentation comme source la plus crédible pour valider une innovation, est sans doute un facteur de résistance au développement de démarches fondées sur d’autres méthodes. C’est en particulier le cas pour la traque aux innovations, qui consiste à repérer certaines innovations mises en pratique avec succès chez cinq ou six agriculteurs, identifiées localement par des conseillers, pour en capitaliser les acquis et les porter à connaissance dans un esprit de mutualisation. Une autre stratégie pour favoriser l’essor du régime 5 est de l’impulser dans des « niches » telles que l’animation des projets multi-acteurs et multi-enjeux visant à préserver les biens publics : ressources en eau et/ou biodiversité. Plus globalement, les agronomes, porteurs d’une vision systémique, ont une opportunité à saisir en investissant le développement territorial : les uns dans leurs missions consulaires pour notamment poser des diagnostics régionaux intégrant une vision prospective ; les autres, opérateurs économiques, dans la mise sur pied de systèmes alimentaires régionaux.
Les théories de la conception et leurs applications, une spécificité de l’agronomie française ?
En France, l’agronomie- système a été un facteur de sensibilisation des agronomes aux théories de la conception, développées vers la fin des années 1990 ; toutefois ce n’est pas une spécificité, simplement une avance provisoire sur d’autres pays. En s’appuyant sur les théories de la conception, en relation avec les sciences de gestion et l’ergonomie, donc des sciences sociales, on a pris du recul sur la manière de concevoir et sur le processus de conception ; toutefois, on peut très bien théoriser en agronomie sans connaître ces travaux. La co-conception et la co-innovation recherchées dans le régime 5 étaient déjà présentes au 18e siècle, avec le régime 1où les pratiques des agriculteurs sont source d’hypothèses pour expérimenter, et de guide pour orienter les observations : les agronomes rationalisent les idées d’agriculteurs pionniers, pour concevoir des principes d’action.
La révolution numérique, opportunité ou menace pour l’agronomie ?
Les potentialités se déclinent différemment selon les régimes d’innovation. Ainsi dans le régime 3 le développement de capteurs embarqués pour caractériser les peuplements et des outils numériques pour analyser la masse de données disponibles conforte « l’agriculture de précision »dans sa capacité d’ajustements des intrants avec modulations intra-parcellaire des interventions. Les ressources du numérique restent à valoriser dans le régime 4 : utiliser les capteurs dans une logique de pilotage mais aussi de diagnostic agronomique, pilier de la démarche clinique et de l’enrichissement des modèles, en allégeant considérablement le recueil des données ; mobiliser les grandes bases de données pour enrichir les connaissances et innover dans une large gamme de situations, bien que la normalisation du recueil de données soit pour l’heure en tension avec l’approche systémique . Quant au régime 5, les outils du numérique contribuent déjà à la dynamique de partage des connaissances entre agriculteurs et stimulent les apprentissages collectifs au changement.
Au-delà de la diversité régionale de l’agriculture, la révolution numérique se fait dans un contexte traversé par une forte régression démographique des agriculteurs. Par rapport aux transitions, une menace concerne la prédominance de très grandes exploitations, robotisées, orientées vers la phytotechnie, avec sous-traitance à des entreprises de travaux ; une menace relative à la dynamique du régime 5 tient au risque de manque de disponibilité des rares agriculteurs pour les démarches de concertation et de négociation sur le territoire. Ce ne sont là que quelques réflexions limitées alors que le numérique en agriculture nécessite un large débat critique entre tous les acteurs impliqués en agronomie.
Agronomie et politiques publiques
Place et rôle de l’agronomie dans l’élaboration des politiques publiques : en quoi consiste l’apport potentiel des agronomes ? Quelles formes peut-il prendre ?
Les agronomes, comme tous concepteurs de systèmes techniques, ont deux rôles principaux dans l’élaboration des politiques publiques : l’identification des enjeux et des leviers techniques, et l’information des juristes et politistes sur les enjeux techniques des régulations publiques.
Pour ce faire, trois fonctions sont à remplir :
- Poser les éléments du diagnostic préalable, à l’exemple du rapport Hénin, rédigé en 1980, établissant l’origine agricole de la pollution des eaux par les nitrates ;
- Accompagner les concepteurs des politiques publiques pour co-construire les régulations. Un exemple récent est la loi d’avenir agricole du 13 octobre 2014 permettant la mise en œuvre d’une pluri-performance des exploitations agricoles ;
- Co-construire les outils d’évaluation des politiques publiques et de leurs impacts, à l’exemple de l’expertise scientifique collective « 4 pour mille » réalisée par l’Inrae en 2020, pour évaluer les possibilités d’accroître le stockage du carbone dans les sols.
L’apport potentiel des agronomes tient principalement au décryptage des répercussions techniques des normes et règlements, et à l’explicitation des liaisons entre activités agricoles et impacts, notamment sur l’alimentation et l’environnement. La principale difficulté des relations avec les politiques publiques est leur segmentation en thèmes spécialisés et indépendants, qui fait obstacle à l’approche systémique.
La participation des agronomes peut prendre des formes diverses : élus ou employés au sein des institutions qui élaborent ou mettent en œuvre des politiques publiques (assemblées de niveau national, collectivités territoriales, ministères, agences et services publics …) ; membres des conseils scientifiques et techniques de ces instances, en particulier des agences concernées par des questions agro-environnementales (Agences de l’eau, Ademe, OFB...) ; lanceurs d’alerte mettant en lumière des menaces pour l'intérêt général ; membres des groupes de travail qui analysent les politiques publiques passées ou actuelles pour en faire une lecture agronomique, à l’initiative d’associations telles que l’Afa, ou l’Académie d’agriculture…
Comment faire plus et mieux pour inspirer les politiques publiques ? Les agronomes semblent trop timides, pourquoi ?
De par leur formation initiale, les agronomes connaissent assez mal les processus d’élaboration des politiques publiques - où et comment sont-elles initiées, rédigées, évaluées, quelles sont les règles des auditions et rapports parlementaires, où se situent les sources d’initiatives et lieux de décision plus ou moins visibles - et sont donc peu préparés à en être des acteurs et/ou contributeurs ès qualité. Ils ne cherchent guère à se faire une place dans les réseaux influents, pour être présents dès l’amorce d’une réflexion concernant la nécessité et l’opportunité d’une nouvelle politique publique. En sens inverse, il faut aussi souligner que la culture agronomique et écologique de base des décideurs publics, élus ou techniciens, est à améliorer.
De surcroît, le terme « communauté » s’applique mal aux agronomes, en raison de la diversité de leurs métiers. De par leurs différences d’insertion dans le système socio-technique, ceux qui opèrent respectivement en agriculture, agrofourniture, agro-alimentaire, développement, formation, recherche, n’ont ni la même sensibilité aux enjeux, ni la même représentation du monde. Cette diversité s’accroît en se combinant à celle des engagements individuels. En résulte une dispersion qui entrave la possibilité de faire émerger des prises de position. La diversité pourrait aussi constituer une richesse, à condition d’être exploitée par des dispositifs de mobilisation appropriés.
Il faut aussi améliorer les modalités de mobilisation des agronomes par les décideurs des politiques publiques, au besoin en créant les instances où leur point de vue serait sollicité et exprimé de façon explicite. Actuellement, cette mobilisation résulte de commandes : celles-ci sont multiples et leurs productions sont parfois fort nourries (cf les expertises, études et prospectives menées notamment à l’Inrae, ou encore les rapports des inspections). Sans contester la légitimité d’une séparation de l’expert et du décideur, on voit que cette modalité trouve vite ses limites, dans la restriction du champ des questions formulées, l’impossibilité d’une auto-saisine, et l’absence de prolongement dans une co-construction des politiques publiques.
La recherche agronomique est l’une des sphères déterminantes quant à l’enjeu d’une meilleure articulation entre agronomie et politiques publiques, comme en témoignent les recherches récentes (par ex. Trèves, 2024[4]) faisant apparaître des modes d’actions nouveaux. Plus globalement, il faut y développer les travaux d’analyse du déploiement de politiques publiques en agriculture, ainsi que les explorations et expérimentations qui les prolongent, en les considérant comme une activité de recherche à part entière, à la jointure entre agronomie et sciences humaines.
Dans l’éventail des politiques publiques, peut-on identifier des cibles à privilégier ? PAC et agronomie, un cas emblématique.
La politique agricole commune (PAC) est un cas emblématique. Les agronomes du développement sont bien placés pour ressentir combien elle pèse sur les choix des agriculteurs. En 1992, après trois décennies où ils étaient protégés des fluctuations du marché, les agriculteurs européens ont été placés dans un cadre de concurrence mondiale, qui ne fait que renforcer la différenciation de leurs logiques d’action selon les potentialités et structures foncières régionales.
Dans les contextes favorables aux cultures annuelles de vente, l’ouverture des marchés pousse à une spécialisation végétale fortement utilisatrice d’intrants, et le soutien à l’hectare pousse à l’agrandissement. La Bretagne, qui bénéficie d’un accès privilégié au transport maritime tout en ayant une forte densité agricole, importe à bas prix des aliments azotés du bétail, ce qui conduit à développer l’élevage intensif faiblement lié au sol. D’autres régions aux conditions naturelles défavorables reçoivent pour maintenir leur activité agricole une indemnité compensatoire au handicap naturel.
Les deux premiers ensembles régionaux font un usage important d’engrais, d’aliments azotés, de pesticides, d’antibiotiques, générateur d’impacts sur la qualité de l’eau, de l’air, des produits, sur la fertilité des sols, la biodiversité, la santé humaine et le climat. Les mesures prises pour réduire ces conséquences, plus ou moins antagonistes de la compétitivité, sont perçues comme des contraintes. Partout des alternatives « agroécologiques » existent, mais leur extension reste souvent contingente de débouchés spécifiques (cas de l’Agriculture Biologique), et/ou d’une organisation territoriale particulière (circuits courts, certaines AOP…). Internalisant les services environnementaux dans le prix des produits, une partie de ces systèmes alternatifs restent assujettis à des marchés de niche sensibles à l’inflation.
Peut-on envisager une rupture de trajectoire vers l’agroécologie sans sortir l’agriculture des accords commerciaux de libre-échange, source originelle de l’antagonisme entre production concurrentielle et préservation de l’environnement et de la santé ? Sur cette question, les agronomes de tous métiers et des agriculteurs novateurs se doivent de coopérer avec des écologues, des spécialistes de la santé, des économistes, des sociologues, des politistes pour anticiper sur ce que devrait être une nouvelle PAC, plus et mieux territorialisée.
Dynamique internationale de l’agronomie
Diversité des approches selon les contextes : y a-t-il une (ou des) dynamique(s) internationale(s) de l’agronomie ? Comment en rendre compte ?
En France, du fait de l’histoire coloniale, le développement de l’agronomie a été international du point de vue géographique. Au sens géopolitique, l’internationalisation de la recherche en agronomie est évidente : les publications, les appareils de mesure, le personnel scientifique, les concepts et méthodes, circulent à l’échelle planétaire, et les thèmes de l’agronomie globale sont définis à ce niveau. Mais cette internationalisation a tardé à couvrir toute l’agronomie. À sa création en 1990, la Société européenne d’agronomie était surtout une société d’écophysiologie. Vecteur d’une agronomie systémique, la revue Agronomy for Sustainable Development n’est au premier plan international que depuis une quinzaine d’années. Aujourd’hui, les problématiques et approches diffèrent selon les pays ; c’est net si on compare les Centres agronomiques internationaux avec le système de R&D agronomique français…voire même si on considère la fréquence d’usage du terme agronomy dans le monde anglo-saxon, qui a régressé au profit de crop science.
Cela tient à ce que les interactions recherche-enseignement-développement, qui influent fortement sur l’évolution de l’agronomie, s’exercent à l'échelle nationale. Elles sont organisées par les Etats, en fonction de finalités nationales.
Une approche internationale de l’évolution de l’agronomie ne peut donc pas éluder le niveau national, et doit reposer sur une analyse comparative des trajectoires dans différents pays. Ainsi apparaîtraient à la fois des convergences qui montrent l’universalité de la discipline, et des différences ou décalages révélateurs de processus propres aux contextes nationaux.
Y a-t-il une « école française d’agronomie », et si oui quelles sont ses spécificités… et son avenir ?
Il y a bien eu en France une école de pensée originale : la filiation intellectuelle qui va de Demolon à Hénin, Sebillotte et autres, sur plusieurs générations. Ces personnalités ont eu un rôle créatif et structurant, notamment à travers leurs activités d’enseignement. Les lignes de force de cette filiation sont l’approche écologique de l’effet des techniques culturales, l’extension de l’agronomie aux processus de décision des agriculteurs, et la généralisation d’une démarche systémique.
L’expansion de cette vision de l’agronomie a d’ailleurs bien été tributaire d’un contexte national, agricole, scientifique, institutionnel, socio-économique et politique : l’agronomie clinique apparaît et se répand en lien avec la modernisation agricole de la fin des années 1960 ; l’essor de la physique du sol appliquée est lié à la régression de la polyculture-élevage et à la mise en culture des prairies. Pour autant, cette école de pensée n’est pas la seule source de l’agronomie actuelle : l’écophysiologie par exemple, est venue du monde anglo-saxon et de la bioclimatologie.
Les lignes de force évoquées ci-dessus ont été d’une remarquable permanence au cours des dernières décennies, sans entraver les évolutions de la discipline. Vont-elles se diluer ou se renforcer ? Cela dépend, entre autres, de la capacité de l’agronomie à assimiler les nouvelles technologies (par exemple traitement de données massives, intelligence artificielle), sans régresser vers les approches « boîte noire ».
Le fonctionnement de la fabrique et sa stimulation
L’agronomie doit-elle être une « science impliquée » ? En quoi consiste cette implication ? Est-ce une condition de poursuite de la fabrique ?
Il faut d’abord clarifier ce qu’on appelle science impliquée. Dans une acception faible, il s’agit d’une science finalisée, c’est-à-dire dont les questions de recherche sont à la croisée d’une quête cognitive sur le fonctionnement du monde et de problèmes à résoudre. Dans ce sens, l’agronomie est de fait une science impliquée, et il n’y a pas de raison que, science tournée vers l’action, elle change de trajectoire. Dans une acception forte, les sciences impliquées sont « des sciences qui prennent acte de leur responsabilité, qui prennent conscience de la nécessité d’une attention aux conséquences des sciences qui ne revendiquent plus leur neutralité axiologique pour affirmer leur objectivité, les sciences qui font de l’engagement épistémique une valeur de premier ordre »[5]. On entre là dans un débat qui ne concerne pas que l’agronomie, mais toutes les sciences, dans un contexte d’urgence écologique et sociale. Si la communauté des agronomes s’interroge sur les conséquences de ses recherches, discute ses postures déontologiques, entre neutralité et impartialité engagée[6], pour intégrer les valeurs dans le choix de ses sujets et dans la manière de produire sa connaissance, qu’en résultera-t-il ? Sans être une condition sine qua non de poursuite de « La fabrique », cette quête sera sans doute porteuse de renouveau.
Rôle des tensions et controverses dans le développement de l’agronomie : moteurs ou freins ? Quelle place donner aux courants de pensée hétérodoxes ?
L’agronomie s’est construite à travers une succession de controverses. Elles ont porté sur les pratiques agricoles, par exemple le semis direct ; sur les enjeux à prendre en compte, notamment dans les années 1980, lorsque l’antagonisme intensification-environnement est apparu ; mais aussi sur le contenu de la discipline et ses démarches : l’avènement de l’écophysiologie s‘est en partie fait en opposition à l’approche dite des composantes du rendement ; entre les tenants de l’agronomie écologique et scientifique, et ceux de la phytotechnie normative, prolongement « appliqué » de l’amélioration des plantes, il y a eu un conflit prolongé et féroce, non sans effets stimulants d’ailleurs.
Vis-à-vis de l’hétérodoxie, il faut du discernement, car les écueils se situent de tous côtés. Du point de vue scientifique et technique, l’orthodoxie peut entraîner un blocage de la pensée – cf. le paradigme du facteur limitant unique, ou le verrouillage de l’innovation, illustré hier par l’exclusion de l’agriculture biologique, aujourd’hui par la dépendance aux pesticides. Mais l’hétérodoxie peut aussi être un masque séduisant sous lequel les doctrines dogmatiques et obscurantistes, pour lesquelles l’agriculture est un terrain de prédilection, s’infiltrent au cœur des systèmes de recherche-développement-formation. En agronomie, le risque d’ « enseigner l’ignorance » n’est pas nul...
Les interactions entre ateliers, moteurs essentiels de construction de l’agronomie : comment les favoriser ?
Trois ateliers - la recherche, l’enseignement et le développement - ont contribué à la fabrique de l’agronomie. La recherche par l’élaboration de connaissances scientifiques, en interdisciplinarité tant avec les sciences du vivant ou de l’environnement qu’avec les sciences sociales ; le développement en les mettant à l’épreuve sur le terrain à travers des métiers très variés ; l’enseignement, tant supérieur que technique, se trouve à la charnière entre théorie et action, et c’est à ce niveau que se structurent les savoirs pour préparer à l’action : il n’est pas étonnant que la refondation de l’agronomie ait débuté dans un établissement d’enseignement.
Pour l’avenir, il est essentiel de maintenir les interactions entre ces trois ateliers par des dispositifs, tels que le Réseaux Mixtes Technologiques (RMT), favorisant les travaux collaboratifs et projets de recherche-action. Des coopérations jusque-là minoritaires devraient être stimulées, par exemple entre recherche publique et R&D des groupes coopératifs sur les systèmes alimentaires régionaux.
Un enjeu crucial est d’aider le système collectif de développement à surmonter une crise aussi grave que celle qui avait suscité les « Etats généraux » du début des années 80. Ses agents sont confrontés à une diversité inédite des profils d’agriculteurs, des modèles d’exploitation et des territoires, dans un contexte d’incertitudes économique et climatique accrues. Leur mission d’accompagnement se complexifie du fait des logiques antagonistes qui prévalent, d’une médiation territoriale souvent conflictuelle, et d’un considérable alourdissement du fardeau administratif. La montée du conseil privé peut compromettre la mutualisation des connaissances. De cette situation découle un risque d’affaiblissement de l’agronomie au sein du développement, qui peut se propager aux autres ateliers.
L’Association française d’agronomie a choisi d’être un carrefour des différents métiers d’agronomes, c’est-à-dire un lieu d’échanges et de débats, pour une agronomie en prise avec les enjeux sociétaux. La confrontation des savoirs agronomiques à la pratique d’acteurs divers est riche d’enseignements. Elle permet notamment d’identifier et analyser les résistances à la mise en œuvre de ces savoirs, et de co-construire de nouvelles problématiques. Pour stimuler les coopérations entre les différents acteurs - institutionnels, économiques, associatifs -, l’échelle régionale devrait prendre plus de place dans les activités de l’Afa, par exemple à travers l’animation d’ateliers thématiques sur des enjeux territoriaux.
En guise de conclusion : rapport d’étonnement et passage de témoin
L’avenir de l’agronomie se joue dans sa capacité à donner des réponses opérationnelles et réalistes à l’impératif de transition multiforme de l’agriculture : tel a été le fil rouge des « dialogues autour de la fabrique ». Il amène à poser vis-à-vis de la discipline et de son évolution des questions encore plus radicales que celles auxquelles l’agronomie a été confrontée lors des grands tournants de son histoire - modernisation agricole, mécanisation et spécialisation, irruption des enjeux environnementaux, et autres ruptures scientifiques et technologiques. Face à ce défi, les interactions avec les autres disciplines – entre autres l’écologie - sont perçues comme essentielles. L’implication de l’agronomie dans l’élaboration des politiques publiques, et plus globalement la façon dont la construction même de l’agronomie s’oriente en fonction de l’intérêt général, ont été au cœur des discussions. En ressortent un esprit d’ouverture inédit et stimulant, mais aussi un risque de fragmentation ou dilution de l’agronomie, et de la « communauté » qu’elle sous-tend.
À l’inverse, le renforcement du contenu de l’agronomie a été peu évoqué. Il en va de même pour le rapport entre agronome et agriculteur. On doit réaffirmer que ce dernier est un moteur essentiel d’évolution de l’agronomie, dès lors que l’identité de cette discipline est intrinsèquement liée à l’action de cultiver des végétaux sur une portion d’espace. Les défis auxquels sont confrontés les agronomes du développement invitent à renforcer les interactions entre les ateliers de « la fabrique ».
Jamais au cours de son évolution depuis 1945, la discipline agronomie n’a connu une expansion aussi rapide, dans des orientations aussi variées. Cette expansion est un signe de vitalité, mais doit s’accompagner d’un effort de structuration et de synthèse. Entre autres actions prioritaires, on pense à la remise en chantier d’un traité d’agronomie, à un diagnostic d’ensemble sur la cohérence et la consistance de l’enseignement d’agronomie dans l’enseignement supérieur, à un tour d’horizon des grands domaines de l’agronomie, visant à s’assurer que les formateurs disposent pour chacun d’eux d’états de l’art accessibles et utilisables. L’Afa est aujourd’hui l’acteur le mieux placé, non pour assumer à elle seule, mais pour impulser cette nouvelle et cruciale étape de la fabrique.
[1] Il s’agit donc d’une transcription synthétique des discussions qui ont eu lieu, reprenant les questions posées et réponses apportées en séance et non d’un position paper de revue scientifique, dont la thématique et l’argumentation seraient originales et autonomes.
[2] Voir revue Agronomie Environnement et Société (12-2) : agronomie.asso.fr/aes-12-2
[3] Ce questionnement est bien visible dans la conclusion de L’agronomie aujourd’hui (2006) : « [l’agroécologie se présente comme] un ensemble syncrétique qui repose sur un principe : la nécessité de développer des approches holistiques pour faire face aux problèmes planétaires. Deux convergences fortes avec les évolutions de l’agronomie […] sont notables : la nécessité de s’ouvrir vers des dimensions autres que productives, et le choix de privilégier une approche systémique. Néanmoins, à ce jour, si l’agroécologie est une source stimulante de questionnements, elle n’est pas présentée à travers des concepts propres à cette discipline qui dépasseraient la juxtaposition disciplinaire classique ; elle ne traite pas non plus de manière complètement satisfaisante la question des échelles pertinentes pour l’action ».
[4] Trèves, V., 2024. Comment renforcer la gestion par l’État des transitions agroécologiques ? Analyse et reconception des plans français de réduction des pesticides (2007-2023) (PhD Thesis). Sciences de gestion université Paris-Saclay. 359 p.
[5] L’écologie scientifique, une science impliquée ? Entretien avec Jean-Paul Deléage, Propos recueillis par Léo Coutellec. Dans Écologie & politique2015/2 (N° 51), pages 55 à 64.
[6] Les sciences impliquées. Entre objectivité épistémique et impartialité engagée. D. Berganzi, In Et si la recherche scientifique en pouvait pas être neutre ? Editions Sciences et bien commun, 2018.
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