Aller au contenu principal
AFA - logoAFA - logo
  • L'agronomie
    • Définitions
    • Trouver un document
    • Lectures agronomiques
    • Emplois & stages
  • Nos travaux
    • Revue AE&S
    • Débats Agronomiques
    • Entretiens Olivier de Serres
    • Ateliers-terrain de l'AFA
    • Webinaires
    • Agroreporters
    • Sorties opérationnelles de recherche en agronomie
    • Nos collaborations
    • Controverses
  • A propos
    • l'AFA
    • Vie de l'association
    • Contacts
    • Empreintes d'agronomes
    • Mentions légales
  • Adhésion
  • Espace adhérent
  • Boutique

Vous êtes ici:

  1. Bienvenue
  2. Nos travaux
  3. Revue AE&S
  4. AE&S 14-2
  5. 11-Le rôle des exploitations agricoles des lycées pour les apprentissages sur le travail

Les apprentissages sur le travail : quels rôles peuvent jouer les exploitations agricoles des lycées ?

Vincent Jéhanno*

* Animateur Réso’them transition agroécologique de l’Enseignement Agricole

Email contact auteur : vincent.jehanno@educagri.fr

doi.org/10.54800/pam256

Télécharger l'article

Résumé

Cet article examine comment les exploitations des établissements publics locaux d’enseignement et de formation professionnelle agricole (EPLEFPA) peuvent contribuer aux apprentissages sur le travail, en analysant leurs missions, des initiatives existantes et en proposant des évolutions pour traiter cette thématique de manière plus centrale et explicite. Il discute également de la manière dont ces exploitations peuvent aider à adapter l’appareil de formation de l’Enseignement Agricole face aux évolutions des métiers agricoles et à leurs impacts sur le travail, en mettant en avant en particulier le développement des nouvelles technologies.

L’article montre donc comment les exploitations des lycées agricoles jouent un rôle important dans l'apprentissage du travail en agriculture, en offrant un cadre concret et dynamique où les apprenants peuvent se familiariser avec les réalités du monde agricole tout en développant des compétences pratiques et professionnelles en phase avec les enjeux actuels et futurs du secteur.

Introduction

Les établissements publics locaux d’enseignement et de formation professionnelle agricole (EPLEFPA) disposent tous d’une exploitation agricole et/ou d’un atelier technologique, qui sont des éléments essentiels de l’établissement. Ces structures servent à la fois d’outils de production et de supports pédagogiques pour les lycéens, apprentis ou stagiaires en formation continue. Les référentiels de formations, comme le BTSA Acs’Agri ou le BTSA Métiers de l’élevage, récemment rénovés, montrent une prise en compte croissante de la question du travail en agriculture. Cette évolution s’inscrit dans un contexte où les enjeux du renouvellement des générations dans l’agriculture française sont cruciaux, tout comme ceux des transitions économiques, écologiques et sociales. Elle s’inscrit également en lien avec l'évolution du rapport au travail dans la société française qui se traduit dans l'agriculture par une transformation profonde, caractérisée par une professionnalisation accrue, l'intégration des technologies numériques et une quête de sens.

Il apparaît donc pertinent d’analyser comment dans ce contexte ces exploitations peuvent contribuer aux apprentissages sur le travail. Ces apprentissages qui, aujourd’hui, au-delà des questions d’organisation et de gestion du travail, doivent viser le développement de compétences professionnelles et transversales permettant de s'adapter aux évolutions du secteur agricole et d'accompagner le changement sociotechnique dans une perspective de transition agroécologique.

A partir des missions de l’enseignement agricole, et des exploitations en particulier, nous examinerons les rôles potentiels qu’elles peuvent jouer pour favoriser et améliorer ces apprentissages. Ensuite, en illustrant ces propos avec des initiatives existantes, nous analyserons la manière dont la question du travail en agriculture est déjà prise en compte et nous proposerons une évolution pour traiter cette thématique de façon plus peut-être plus centrale et explicite. Enfin, nous discuterons de la manière dont ces exploitations peuvent contribuer à l’adaptation de l’appareil de formation de l’Enseignement Agricole face aux évolutions des métiers agricoles et à leurs impacts sur le travail, en soulignant comment les établissements se mobilisent aujourd’hui, notamment sur le thème du développement des nouvelles technologies. 

Panorama des missions des exploitations des lycées agricoles

Un cadre réglementaire intégrant la question du travail sous de multiples facettes

La note de service DGER/SDEDC/2018-572[1] présente les fonctions des exploitations agricoles et ateliers technologiques des EPLEFPA. On peut ainsi y lire que « l’acquisition des compétences professionnelles est au cœur de la mission pédagogique et recouvre des situations de travail variées qui sont autant de supports d’apprentissages ». « Les exploitations agricoles et ateliers technologiques sont également appelés à contribuer à l’éducation sur des thématiques transversales telles que l’éducation à la santé et à l’alimentation, l’approche citoyenne et la santé-sécurité au travail. » Pour cela « les exploitations et les ateliers technologiques doivent être également exemplaires en ce qui concerne les conditions de travail et le respect des règles d’hygiène et de sécurité pour les salariés de l’exploitation agricole et de l’atelier technologique, pour l’ensemble des personnels et utilisateurs. ». Enfin « les exploitations et ateliers technologiques sont aussi des lieux d’apprentissage de la vie sociale et civique en permettant aux apprenants une première confrontation avec le milieu du travail : le travail en équipe, le respect du règlement de l’entreprise (horaire, hygiène et sécurité), les relations interpersonnelles et la communication au sein du centre ». Ces divers extraits illustrent de manière évidente que les exploitations constituent un support concret et pratique pour l'acquisition de compétences professionnelles, permettant d’aborder de multiples dimensions du travail mentionnées dans les citations. Elles jouent ainsi un rôle dans la mise en œuvre des travaux pratiques, des séances de pratiques encadrées et des stages. Les directeurs d’exploitations collaborent ainsi avec les enseignants et formateurs pour les définitions des objectifs pédagogiques tout comme à la préparation, l’accompagnement et le retour des apprenants des stages.

Les exploitations sont également pleinement impliquées dans toutes les missions que doivent assurer ces établissements, telles que définies par le Code Rural (Livre VIII, Titre Ier, Ch 1,2 et 3). Dans le cadre de leurs projets d’exploitation, ces centres doivent, en plus de leur rôle pédagogique et d'insertion professionnelle et sociale, participer à l'animation et au développement de leur territoire. Ils ont aussi la responsabilité de contribuer aux activités de développement à différentes échelles, y compris la coopération internationale, ainsi qu’à l’expérimentation et à l’innovation agricoles. Cela conduit à impliquer les exploitations comme éléments centraux dans la mise en œuvre de projets avec une forte dimension partenariale, rassemblant une grande diversité d'acteurs (collectivités locales, organismes professionnels, associations diverses…). Ces projets comprennent presque toujours un volet pédagogique incluant la participation des apprenants dans une ou plusieurs actions. Pour reconnecter avec la question du travail en agriculture, ce contexte peut alors créer des opportunités pour des activités pédagogiques sur le sujet, en y associant des experts pour aborder des dimensions telles que l'approche collective du travail ou les formes innovantes d'organisation du travail.

En résumé, pour cette première partie, le cadre réglementaire définissant les missions de nos exploitations constitue un terreau fertile pour le développement des apprentissages liés au travail.

Les exploitations agricoles supports des politiques publiques : exemple du plan EPA2

Pour compléter ce panorama, depuis maintenant plus de 10 ans, l’Enseignement Agricole est engagé dans le plan « Enseigner à Produire Autrement pour les transitions et l’agroécologie » porté par la DGER[2]. Dans sa deuxième version, qui se termine actuellement, deux axes du plan permettant de cadrer la mobilisation de l’Enseignement Agricole pour la mise en œuvre de ce plan sont à noter particulièrement et à mettre en lien. Tout d’abord, un des axes principaux marque la volonté d’amplifier la mobilisation des exploitations agricoles et ateliers technologiques comme support d’apprentissage, de démonstration et d’expérimentation.  Ensuite, un autre de ces axes propose d’encourager la parole des apprenants sur les questions des transitions et de l’agroécologie, par le débat, la participation active et la reconnaissance et la valorisation des compétences liées aux transitions. De nouveau, les apprentissages sur le travail peuvent être en lien direct avec les projets portés dans le cadre ce plan EPA, en les positionnant au regard des défis de l’agriculture actuels que sont le développement de l’agroécologie et l’adaptation au changement climatique. Et le rôle des exploitations y est clairement posé.

La mise en œuvre de ce plan à l’échelle de l’établissement implique souvent des initiatives engageant les apprenants, mais également des modifications des pratiques sur l’exploitation. Dans une démarche et un projet global, les évolutions peuvent aller jusqu'à la reconception des systèmes de production, en intégrant le développement de pratiques agroécologiques. La reconception du système, à divers degrés d’intensité, entraîne inévitablement des interrogations et des changements sur le travail au sein de l’exploitation. C’est autour des questions liées au travail que des solutions peuvent émergées pour éviter qu’elles ne deviennent limitantes ou même bloquantes pour l’évolution des systèmes.

Les exploitations agricoles supports pédagogiques

Comme le met en valeur le rapport de l’Inspection de l’Enseignement Agricole du 30 septembre 2022 intitulé « Les exploitations agricoles et ateliers technologiques, atouts majeurs pour la formation continue et l’apprentissage dans l’enseignement agricole public : état des lieux et recommandations »[3], la manière dont les enseignants et formateurs valorisent et utilisent les exploitations peut varier fortement. Cette diversité dépend en grande partie du niveau et de l’expérience des apprenants concernés. Les objectifs pédagogiques peuvent aller de la simple découverte professionnelle à l'acquisition de compétences spécialisées, en passant par la maîtrise de tâches essentielles liées à la sécurité. Les activités proposées peuvent s’étendre de l’observation jusqu’à une participation active et autonome des élèves, incluant des travaux pratiques. L’exploitation peut aussi servir pour l’analyse et l’interprétation de données, conduisant potentiellement à des rôles de conseil dans la prise de décision ou le pilotage de l’exploitation. Des situations pédagogiques peuvent être envisagées soit collectivement soit individuellement, par exemple via l’accueil de stagiaires. Par conséquent, l’exploitation constitue un cadre très riche pour explorer les apprentissages sur le travail en agriculture. De plus, par leur implication dans des projets axés sur le développement des pratiques agroécologiques (qui proposent souvent une variété d’approches, incluant l’innovation) les exploitations peuvent également servir à mettre en perspective ces apprentissages dans le cadre de la transition vers l’agroécologie. Les exemples suivants illustreront comment cela peut se traduire concrètement.

Un lieu de découverte du monde du travail

Les exploitations vont souvent être un premier lieu où un jeune se retrouve en situation de confrontation aux règles du monde du travail, impliquant la nécessité du respect de ces règles et du savoir-être associé (respect des tâches qui lui sont affectées, respect des horaires et de l’organisation de la structure, du matériel mis à disposition, des consignes de sécurité…). C’est par exemple le cas, fréquent, de l’accueil en stage, et notamment en « mini-stage » en début de formation.  C’est donc un lieu où peut débuter l’apprentissage des compétences psychosociales nécessaires à l’insertion professionnelle. C’est un lieu qui peut permettre aussi une individualisation de ces apprentissages et qui peut même offrir un certain « droit à l’erreur », avec l’encadrement permettant de mettre en perspective cette erreur. L'exploitation peut donc constituer une étape dans la préparation aux futures séquences en milieu professionnel prévues dans le cadre des formations.

Par cette individualisation possible, et par cette confrontation à la réalité du travail, l’exploitation peut également constituer un support, permettant aux apprenants d’interroger leur projet professionnel. Un exemple illustratif est celui de plusieurs établissements d’enseignement agricoles impliqués aujourd’hui dans le fonctionnement d’espaces-tests. Ces espaces-tests permettent aux candidats à l'installation agricole de valider ou d’affiner leur projet avant de s'engager définitivement.   Les espaces test permettent aux porteurs de projet de démarrer leur activité dans un cadre sécurisant, avec un accompagnement en termes de formation, d’accompagnement humain, technique et administratif. Les établissements d’enseignement agricole, et notamment les CFPPA, ont toute légitimité à participer à ces projets de « couveuses d’activité » sur le volet accompagnement-formation. Il existe dans ce cadre plusieurs exemples où les exploitations de ces établissements permettent alors de mettre à disposition le « lieu-test ». On peut citer comme exemple les exploitations Montravel[4], Bourges le Subdray[5], Digne Carmejane[6], Tours Fondettes[7]… Ici, la question du travail est centrale, tout comme le rôle de l’exploitation. De plus, cet espace-test sur l'exploitation peut permettre aux équipes pédagogiques de développer des activités spécifiques autour des formations "installation" de l'établissement (BPREA, Bac Pro CGEA…) en collaboration avec les porteurs de projets, notamment à travers des interventions pour partager leurs démarches et expériences. Cela peut alors constituer alors une nouvelle approche pour aborder la problématique du travail au sein de ces formations.

Approcher le travail par l'expérience pratique

Les projets intégrant les exploitations des lycées peuvent aborder la question du travail avec une diversité d’approches. Parmi cette variété, voici deux exemples parmi d'autres. Ils ont pour point commun d’aborder le sujet de la pédagogie par « le faire », par la pratique, où les exploitations peuvent jouer un rôle important. Depuis deux ans, quatre établissements (Lhomme, Castelnaudary, Coutances et Rochefort-Montagne) participent au projet « Homo Faber » porté par l’Institut Agro site de Florac. Les équipes pédagogiques y ont organisé diverses activités, toutes centrées sur l'évolution de la mécanisation en agriculture, en approche pluridisciplinaire. L'objectif principal est d'amener les apprenants à réfléchir activement sur le sujet par des expériences pratiques et notamment autours de l’auto-construction. Cela va de l’observation et de l’analyse de situations agricoles à une réflexion approfondie sur l’évolution des modèles agricoles, en abordant aussi les questions liées aux métiers du secteur. Ainsi, les exploitations des établissements servent de cadre pour ces réflexions et projets pratiques. Le second exemple se situe sur le site de Saint Paul de l'établissement Forma’Terra à La Réunion. Dans le cadre d'un projet collaboratif avec les étudiants de licence professionnelle ADD et les BPREA de l'établissement, un poulailler mobile appelé « Roulapoul » a été conçu pour intégrer des poules pondeuses dans la rotation des parcelles[8]. Cette initiative vise à réduire notablement la présence de graines adventices et de larves de mouche des fruits sur les terrains. Ici encore, la question du travail est primordiale, notamment sous l'angle de l'organisation et de la pénibilité, car le désherbage constitue une tâche très exigeante en main-d'œuvre sur cette exploitation.

Parfois, du projet technique découle des adaptions non envisagées sur le travail. Par exemple, le Domaine Bel-Air du lycée viticole de Belleville en Beaujolais s’est doté d’un enjambeur électrique pour moderniser son équipement viticole[9]. Après une année d'utilisation, l'équipe a remarqué une amélioration notable des conditions de travail, incluant une réduction du bruit, des vibrations et des émissions de gaz d'échappement. Ici, le thème du travail n'avait pas été anticipé mais s'est révélé être un résultat important et potentiellement valorisable sur le plan pédagogique aujourd'hui. Les choix pratiques et leur mise en œuvre sur l'exploitation peuvent donc offrir des opportunités de nouveaux cadres pédagogiques, même de manière inattendue.

Le travail, souvent implicitement au cœur des projets

Comme déjà mentionné, pour que les exploitations des EPLEFPA remplissent pleinement leurs missions, un investissement significatif dans le développement de projets est nécessaire. Elles sont souvent sollicitées en tant qu'acteurs clés des initiatives menées par les établissements d'enseignement agricole. Elles servent fréquemment d'intermédiaires entre la pédagogie (pour le lycée, l'apprentissage et la formation continue) et les partenaires externes. Par conséquent, elles peuvent porter des actions telles que l'animation, la démonstration ou l'expérimentation. À cette fin, elles peuvent participer à des initiatives correspondant à des réponses à divers appels à projets. La diversité des thèmes abordés par ces projets est large. Les questions relatives au travail en agriculture, l'évolution des métiers et leur attractivité figurent parmi les sujets que les exploitations et ateliers peuvent explorer à travers ces projets, pour nourrir notamment un volet pédagogique. En réalité, ce sujet émerge très fréquemment. Toutefois, il peut parfois être traité en arrière-plan, tandis que la problématique principale de ces projets se concentre majoritairement sur les aspects techniques, qu'ils soient agronomiques ou zootechniques. La dimension du travail peut alors apparaître de manière plus ou moins explicite, et non présente comme un axe de travail en soi, alors qu'elle se révèle souvent cruciale dans le projet, étant liée à des obstacles à surmonter ou à des opportunités pour garantir le succès du projet. Le sujet peut alors être intégré et exploré dans le projet au cours de sa mise en œuvre, même s'il n'avait pas été spécifiquement envisagé à l'origine comme un objectif distinct. Pour illustrer ceci, prenons à titre d'exemple le projet Glycos'EPA[10]. Il s'agit de l'un des divers projets liés aux exploitations des lycées en cours, visant à modifier les pratiques par une reconception plus ou moins importante de leur système de production. Ces initiatives visent notamment à réduire l'usage des produits phytosanitaires, à développer des méthodes alternatives et à surmonter les impasses techniques identifiées. L'approche adoptée consiste à examiner ces questions de manière systémique, en considérant l'échelle territoriale et les changements actuels et futurs dans les contextes de production. 

Le projet Glycos’EPA, conduit par l’Institut Agro Florac, est un exemple représentatif de ces initiatives. Impliquant 13 établissements d’enseignement agricole, il vise à soutenir les équipes de ces lycées dans l’analyse de leurs systèmes de production, afin de concevoir un scénario d'évolution permettant de surmonter les obstacles à l'abandon définitif de l'utilisation du glyphosate au sein de ces structures. Pour y parvenir, le projet innove par le type d’accompagnement qu’il propose aux établissements participants[11]. Il se distingue par la mobilisation d’experts aux compétences diversifiées qui collaborent collectivement pour réaliser un état des lieux et un diagnostic partagé avec les acteurs des lycées. Cette approche permet d’explorer les problématiques tant sur un plan pratique que systémique, en tenant compte des particularités internes des lycées ainsi que des contextes territoriaux spécifiques. Ces situations sont extrêmement diverses parmi les établissements concernés par ce projet. L'engagement des équipes éducatives favorise également la participation des apprenants par le biais par exemple d'ateliers de co-conception, les impliquant ainsi dans les processus décisionnels relatifs à l'évolution des systèmes de production.

Les diagnostics réalisés révèlent que l'arrêt du glyphosate soulève des questions sur la disponibilité de la main-d'œuvre dans toutes les fermes concernées, notamment en raison des difficultés actuelles à recruter des salariés qualifiés. Ce problème doit être envisagé en parallèle avec la disponibilité du matériel, en particulier du matériel spécifique, et la nécessité d'augmenter le nombre de passages d'outils pour le travail du sol. Ainsi, la question du travail apparaît comme un enjeu crucial pour réussir la transition vers l'abandon du glyphosate et la réduction des herbicides via une approche systémique dans les changements de pratiques.

En reprenant le principe initial de la méthodologie de ce projet (la mobilisation collective d'experts), il serait possible d’envisager une amélioration de l’approche. Les structures impliquées, l'INRAE, l'ACTA et Solagro, apportent une expertise scientifique et technique indéniable et indispensable, notamment en agronomie, et possèdent une connaissance approfondie des enjeux associés, y compris ceux en lien avec la dimension travail. Toutefois, la présence d’un expert entièrement dédié aux questions spécifiques du travail en agriculture (réorganisation du travail, adoption de nouvelles pratiques professionnelles, conditions de travail, pénibilité, besoins en nouvelles compétences et techniques, et réflexion sur le sens même du travail) aurait été particulièrement pertinente. Cette expertise pourrait non seulement permettre un diagnostic plus complet grâce à des outils adaptés, mais aussi explorer pleinement des solutions méthodologiques pour lever les obstacles souvent rencontrés dans le déroulement des projets.

Cette suggestion d'amélioration méthodologique illustre ainsi l’opportunité que représente l’intégration plus en amont de la question du travail lors de l'élaboration des projets. Une meilleure intégration initiale pourrait aussi promouvoir une meilleure considération de cette problématique dans les volets pédagogiques des projets.

En guise de conclusion, cet exemple illustre également la capacité des établissements d’enseignement agricole à mobiliser de nombreux partenaires et à travailler en réseau. Cette capacité peut ainsi être utile pour aborder les questions de travail en agriculture et enrichir efficacement les enseignements sur cette thématique.

Des exemples de projets dans les EPLEFPA

Alors que le renouvellement des générations dans l'agriculture devient un enjeu crucial, que l'évolution du travail agricole pose de nombreuses questions et que l'attractivité des professions agricoles est préoccupante, de plus en plus d’établissements d'enseignement agricole s'engagent sur ces problématiques. Souvent, les initiatives de ces établissements sur ces questions impliquent et examinent alors l'essor du numérique dans le secteur agricole pour répondre à ces défis. Dans ce contexte, les exploitations sont de nouveau positionnées comme des plateformes privilégiées pour effectuer des actions de démonstration ou d'expérimentation sur ce thème, en collaboration avec des partenaires du secteur. Pour passer à l'action, certains établissements ont activé le recours à l’Appel à Manifestation d’Intérêt « Compétences et Métiers d’Avenir » (AMI CMA). Cette initiative leur permet notamment d'assurer les ressources financières nécessaires pour mener des projets ambitieux. Deux exemples permettent d’illustrer cette mobilisation et la place donnée aux exploitations.

Tout d’abord, l'EPLEFPA d’Aurillac, participant au projet ACTIFE (Accompagner les Transitions et l’Installation dans le Massif Central par la Formation en élevage), élabore actuellement une stratégie d’évolution de son exploitation en se concentrant sur la transformation du métier d’éleveur[12]. Ce projet aborde des enjeux tels que l’optimisation du temps de travail, la réduction de la pénibilité et la gestion des tâches répétitives. Tout en conservant le contact avec la nature inhérente à ce métier, le projet met également en avant la connectique, la robotique et les innovations organisationnelles pour atteindre ses objectifs. Des décisions stratégiques et des investissements ont déjà été effectués, comme le passage à la mono-traite et l’acquisition de colliers détecteurs de chaleurs, d’ingestion, de rumination et d’activité, d’un distributeur automatique de lait (DAL), d’un distributeur automatique de concentrés (DAC) et d’un robot repousse-fourrage. D'autres investissements sont prévus à court ou moyen termes pour continuer la transformation des installations, incluant des brouettes auto-tractées, des caméras et capteurs de vêlage, un robot aspirateur de lisier, des rideaux connectés, et des sondes à fourrages. L’objectif de ce projet est de démontrer la viabilité économique de ce système tout en mettant en avant l’attractivité de cette profession auprès des apprenants du territoire. L'exploitation sert alors de vitrine pour illustrer une stratégie face aux défis du développement durable en agriculture locale, touchant les dimensions économiques, environnementales et sociales. L'accent est mis sur l'approche spécifique et la réflexion adaptée au contexte territorial local, plutôt que sur la quête d'une solution universelle applicable quel que soit le contexte. Les principaux bénéficiaires de cette initiative sont bien entendu les apprenants, qu'ils soient en formation initiale ou continue, qui se forment aujourd'hui pour devenir les éleveurs de demain.

Ensuite, en Occitanie, l’EPLEFPA d’Ondes est tête de file du projet FAAN[13] (Formation Agricole Agrivoltaïsme et Numérique), qui réunit un consortium incluant également quatre autres établissements d’enseignement agricole de la région : Pamiers, Castelnaudary, Saint Gaudens et Montpellier.  Ce projet prévoit le développement d’une offre de formation, allant de la formation courte, à la création de modules pour les formations longues jusqu’à de la formation diplômante (en présentiel ou à distance, et en mobilisant des systèmes immersifs de réalité virtuelles). L’objectif est de développer les compétences nécessaires à la transition des exploitations vers la « 3ème révolution agricole : numérique, robotique et énergétique ». Ce projet prévoit aussi des actions pour communiquer sur les nouveaux métiers nécessaires à la mise en œuvre de ces nouvelles technologies. Dans ce cadre, les exploitations agricoles de ces établissements sont fortement mobilisées pour la réalisation d’actions de démonstration, de tests, d’expérimentations et de production de références, supports nécessaires de ces nouvelles formations.

Ces exploitations continuent ainsi de contribuer activement à la formation professionnelle en agriculture. Elles ajustent leurs domaines d’intervention pour répondre aux transformations du secteur agricole, afin de faire face aux défis actuels tels que l’attractivité des métiers et l’adaptation de la formation agricole aux nouvelles compétences demandées par ces changements (croisant compétence en agroécologie, en maitrise des technologies numériques et des données, en adaptabilité et innovation, en communication…). Autant de sujets en lien avec le travail demain en agriculture.

Conclusion

Dans un contexte de renouvellement générationnel de l’agriculture française, de transitions et d’adaptation de la formation agricole aux évolutions du travail et de l’emploi en agriculture ainsi qu'aux nouvelles compétences requises, les exploitations des lycées agricoles jouent un rôle important dans l'apprentissage du travail en agriculture. Elles offrent pour cela un cadre concret et dynamique où les apprenants peuvent se familiariser avec les réalités du monde agricole, tout en développant des compétences pratiques et professionnelles. Les exploitations jouent alors un rôle crucial dans l'apprentissage des sujets liés à la Qualité, Sécurité et Environnement (QSE) et aux soft skills (compétences interpersonnelles très prisées par les employeurs). Ces environnements permettent également d’intégrer des approches innovantes, d’expérimenter de nouvelles pratiques et de répondre aux défis actuels tels que la transition agroécologique et l’adoption des technologies numériques.

Dans certains projets, le thème du travail peut encore paraître implicite, bien qu'il soit présent et significatif. De plus en plus, il prend une importance très marquée dans les initiatives des établissements d'enseignement agricole et dans les actions menées sur leur exploitation. Cette tendance se poursuivra à l'avenir, parallèlement à la rénovation des référentiels de formation de l'enseignement agricole, où la thématique du travail prend également une nouvelle dimension. En perspectives et en exemples, de multiples sujets autours des questions sur les transformations du travail et sur les nouvelles formes de travail, sur les questions de charge mentale, de place des femmes et autres sujets émergeront sans doute à plus ou moins brèves échéances.

Pour terminer, cette implication renforcée sur ce sujet peut aussi s'expliquer par le fait que ces exploitations, tout comme les autres fermes françaises, sont directement touchées par ces problématiques et doivent trouver des solutions adaptées pour les surmonter et assurer en parallèle leur fonction de production.


[1] Direction générale de l’enseignement et de la recherche (2018). Fonctions des exploitations agricoles et ateliers technologiques des établissements publics locaux d’enseignement et de formation professionnelle agricoles, projet de centre : Note de service DGER/SDEDC/2018-572. Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation. info.agriculture.gouv.fr/gedei/site/bo-agri/instruction-2018-572

[2] Ministère de l'agriculture, de la souveraineté alimentaire et de la forêt (juillet 2024). Plan National EPA2 Enseigner à produire autrement. [Page web]. https://chlorofil.fr/eapa/strategie/plan-national

[3] DGER - Inspection de l’enseignement agricole. (2022). Les exploitations agricoles et ateliers technologiques, atouts majeurs pour la formation continue et l'apprentissage dans l’enseignement agricole public : état des lieux et recommandations. Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire.r22-003-ea-at-atouts-fpca.pdf (chlorofil.fr)

[4] Campus de Montravel. (s. d.). Espace-test agricole Campus de Montravel. Réseau National des Espaces-Test Agricoles. reneta.fr/Campus-de-Montravel

[5] EPLEFPA de Bourges le Subdray. Espace-test agricole du Sollier. Réseau National des Espaces-Test Agricoles. reneta.fr/Sollier

[6] EPL de Digne Carmejane. EPL Digne Carmejane. Réseau National des Espaces-Test Agricoles. reneta.fr/EPL-Digne-Carmejane

[7]Espace Test - Les étapes pour bien démarrer votre projet. Tours Fondettes Agrocampus. https://www.tours-fondettes-agrocampus.fr/wp-content/uploads/2018/07/brochure-espace-test-14-06-2018-2.pdf

[8]Cousinié, P. (juillet 2024). Deux projets de reconception agroécologique en zéro phyto à Saint-Paul et à Saint-Benoît. Animation et développement des territoires de l'enseignement agricole. https://adt.educagri.fr/actualites/deux-projets-de-reconception-agroecologique-en-zero-phyto-a-saint-paul-et-a-saint-benoit

[9] Jéhanno, V. (septembre 2024). De la sobriété énergétique vers l’amélioration des conditions de travail au vignoble de Bel-Air. Animation et développement des territoires de l'enseignement agricole. https://adt.educagri.fr/actualites/de-la-sobriete-energetique-vers-lamelioration-des-conditions-de-travail-au-vignoble-de-bel-air

[10] Clément, C. (2022). Sortie du glyphosate et reconception de systèmes de production des fermes de l’enseignement agricole technique (Glycos’EPA). Institut Agro Florac. [Plaquette de présentation]. https://fermewikisagro.fr/glycosepa/?Leprojet/download&file=Plaquette_du_projet__GlycosEPA.pdf

[11] Clément, C. (2023). Méthodologie d'accompagnement pour l’arrêt de l’utilisation du glyphosate dans les fermes de l’enseignement agricole technique. Agriculture, Environnement et Sociétés, 13(2), 1-13. aes_vol13_n2_14_clement.pdf (agronomie.asso.fr)

[12] Boussouf, C., & Longy, H. (février 2024). “Être Eleveur à 35 heures” le défi Aurillacois. Animation et de Développement des Territoires de l'Enseignement Agricole.  https://adt.educagri.fr/actualites/etre-eleveur-a-35-heures-le-defi-aurillacois

[13]Le projet FAAN (formations Agricoles Agrivoltaïsme) porté par l’EPLEFPA de Ondes. Direction Régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt d’Occitanie (2024, 8 janvier). https://draaf.occitanie.agriculture.gouv.fr/le-projet-faan-formations-agricoles-agrivoltaisme-porte-par-l-eplefpa-de-ondes-a8715.html

 

Les articles sont publiés sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)

Pour la citation et la reproduction de cet article, mentionner obligatoirement le titre de l'article, le nom de tous les auteurs, la mention de sa publication dans la revue AES et de son URL, la date de publication.

  • Facebook
  • Twitter
  • Instagram
  • LinkedIn
  • YouTube