Le rapport à la nature dans le travail agricole
Sébastien Mouret*, Sébastien Arsac**, Bertrand Omon***, Teatske Bakker****, Hélène Brives*****
* INRAE ; ** Viticulteur en Ardèche ; ***Chambre d’agriculture de l’Eure ;
****CIRAD ; *****ISARA
Email contact auteurs : hbrives@isara.fr
Ce texte est le résumé du webinaire du 20 octobre 2023 et a été rédigé par Hélène Brives (ISARA).
La transition agroécologique des activités d’élevage : la nature comme partenaire de travail ? - Sébastien Mouret
L’agroécologie prend la forme d’un nouveau récit sur le travail AVEC la nature et le travail DE la nature. L’agroécologie propose de considérer des espèces non humaines, voire des milieux et des écosystèmes, comme des partenaires de travail. Ces entités de nature sont requalifiées par l’agroécologie qui valorise des espèces qui peuplent des sols dans la construction des « sols vivants » et désigne les animaux d’élevage, en particulier les ruminants, comme responsables de la production de gaz à effets de serre et de pollutions - des « collaborateurs de l’Anthropocène ». L’agroécologie permettrait de requalifier le travail des animaux de manière plus écologique en les inscrivant dans des systèmes de polyculture élevage. En revanche la question de la santé au travail et de la souffrance au travail des animaux n’est pas problématisée par l’agroécologie.
Comment l’agroécologie transforme le travail avec les animaux et le travail des animaux ? La nature devient-elle vraiment un partenaire de travail ? Une enquête dans des fermes laitières (Massif Central et Grand Ouest) révèle deux visages contrastés des rapports entre agroécologie et activités d’élevage. Ces enquêtes se sont attachées en particulier à clarifier la place des microbes dans le travail avec les éleveurs laitiers.
Premier visage de l’agroécologie en continuité avec les « productions animales ». Une exploitation des vivants humains et non humains
Ici l’agroécologie échoue dans son ambition de transformer en profondeur les modèles productivistes hérités des politiques de modernisation de l’agriculture. Caractéristiques de cette modernisation, les « productions animales » correspondent à des activités fondées sur une exploitation technique des animaux et une appropriation économiste du travail humain et non humain.
Dans ces fermes, être moderne est une identité revendiquée par les éleveurs qui se qualifient de conventionnels ou d’entrepreneurs. L’accès à la modernité est toujours centré sur l’optimisation technique du travail métabolique des animaux. Ainsi ces éleveurs investissent dans la génétique par la génomique, la taille du cheptel varie de 80 à 110 animaux et les moyennes annuelles de production sont élevées (10 à 12000 litres de lait/an contre 8800 litres en moyenne nationale). L’accès à la modernité est aussi présenté comme une libération du travail (des contraintes, de la charge, du temps), elle résulte d’un nouveau travail animal qui est en partie délégué aux vaches laitières via le robot de traite, libérant ainsi d’une astreinte quotidienne jugée usante et peu valorisante. Cette innovation s’est développée au moment de la baisse du prix du lait (fin des quotas) nécessitant que les vaches produisent plus. Cette innovation accroit le confinement des animaux en limitant les déplacements en dehors des bâtiments.
Les organismes du sol sont aussi enrôlés dans le travail. Le travail des microbes et celui des vers de terre permet aux éleveurs de s’affranchir des contraintes du labour. Un travail microbien se substitue au travail mécanique, donc au travail humain. L’intérêt que les éleveurs portent aux microbes est décrite dans une démarche agroécologique, une agriculture de conservation ou de régénération. Cette agroécologie raconte que ces fermes sont en phase avec les enjeux écologiques actuels, changement climatique, érosion de la biodiversité. Ce virage écologique tient aussi au constat de l’altération de la fertilité de leurs sols, produire des sols vivants est un moyen d’y remédier. Les éleveurs façonnent dans leurs pratiques les caractéristiques de la vie animale et de la vie microbienne. Ces pratiques se traduisent par des exigences de production : les vaches non adaptées au robot sont réformées, il en va de même avec les microbes du sol, les productions végétales devant conserver leur niveau de performance. Si le laisser faire est insuffisant, les éleveurs ont recours à des biostimulants des systèmes microbiens pour améliorer leur capacité de production. Être au travail c’est répondre à des exigences de production.
Ces fermes incarnent un modèle d’exploitation productiviste fondé sur le travail animal entendu ici comme un travail métabolique : travail à l’échelle microbiotechnologique, l’usage des connaissances zootechniques sur le rumen des vaches vise bien à exploiter la capacité de leur symbiote microbien à dégrader une alimentation végétale par la fermentation pour la production. Exploitation aussi à l’échelle macrobiotechnologique : l’infrastructure des bâtiments étant un panoptique animal, les éleveurs surveillent les conduites des animaux depuis l’alimentation jusqu’aux retraites, comptant sur l’intelligence des animaux mais sans la reconnaitre. L’optimisation / exploitation du travail métabolique des vaches induit un épuisement de la fertilité des sols (battance, problème de matière organique), l’agroécologie est alors un moyen de pallier à cette rupture. La microbiologie et l’écologie des sols offrent de nouvelles connaissances qui sont des potentialités pour les productions animales. Cela se produit par un déplacement de l’appropriation du travail de la nature extrahumaine. Quels sont les conséquences sur la viabilité des écosystèmes microbiens et par rebond sur la vie des sols ? Nous ne le savons pas.
Une autre conséquence sont les phénomènes de proliférations et de résistances qui affectent profondément la santé des vaches et par rebond les conditions de travail des éleveurs. La faible durée de vie des animaux, avec des courtes carrières de vaches laitières, est autant une conséquence de leur fort niveau de production qu’une manière de composer comment vivre avec un virus (comme la Mortellaro par exemple).
Second visage de l’agroécologie comme écologie paysanne. Construire des collaborations inter-espèces, réparer des précarités écologiques et sociales
L’agroécologie peut être un modèle de réinvention d’un élevage paysan fondé sur des formes d’écologie paysanne, sur des relations inter-espèces dans le travail et par le travail. L’agroécologie peut permettre de réduire les formes de précarités écologiques et sociales pour les espèces humaines et non humaines. Animaux et nature sont alors embarqués dans une autre histoire écologique et politique à propos du travail, une rupture avec la modernité agricole. Les éleveurs opèrent un travail critique des « productions animales » qu’ils ont adoptées ou que leurs parents ont adoptées pendant plusieurs années. Beaucoup dressent le constat d’une précarisation économique de leur activité et une forte dépendance à l’égard des intrants et de la mécanisation du travail ; d’une forte usure physique et mentale liée à la manipulation des engins agricoles et à la perte de sens du travail lié au modèle productiviste. La précarité écologique concerne la dégradation de la santé des vaches liée à l’intensification du travail animal et à la prolifération microbienne. La mortellaro ou les mammites butyriques qui affectent la vie des bêtes et la rémunération du travail disparaissent dans ces systèmes-là. Les éleveurs notent un épuisement des sols et formulent des inquiétudes écologiques plus générales comme conséquences de leurs pratiques. Ils cherchent à créer des collaborations inter espèces dans et par le travail. D’abord par un changement du travail et des carrières des animaux : on ne cherche pas à demander plus, mais à demander moins aux animaux. Moins affectés par un travail intensif, les carrières des bêtes s’allongent (de 8 à 16 ans) et le taux de réforme diminue. Ceci change radicalement la place de la mort des animaux dans le travail quotidien, ce qui est une charge mentale forte à assumer.
Produire moins implique aussi d’accepter de gagner moins, ou de récupérer autrement une valeur économique par des activités individuelles ou collectives de valorisation du lait. Le travail est transformé par une réparation de la relation entre l’animal et son symbiote microbien. « Une vache ça broute de l’herbe » constitue une rupture avec le modèle hors-sol. Il s’agit de recréer un assemblage écologique de l’animal avec son milieu qu’est la prairie et de s’appuyer sur les compétences des animaux à utiliser ces espèces prairiales. Il s’agit de respecter le rythme des vaches « il faut respecter les trois huit des bêtes : « brouter, ruminer, dormir ». Enfin faire preuve d’attention aux prairies afin de détecter des signes de la transformation de la matière organique dans la vie des sols, ce qui est aussi une manière d’économiser de l’argent via des économies d’intrants.
Travailler le sol sans l’agresser : le cheval et le robot - Sébastien Arsac témoignage
Témoignage sur le domaine Arsac situé en Ardèche au carrefour des sols volcaniques du Coiron et de sols argilo-calcaires. Je suis associé avec mon frère sur l’exploitation de ma grand-mère. Au début du XXième siècle il y avait sur cette exploitation des cultures, un peu de vigne, des amandiers, des ovins des caprins, des porcins, des vers à soie. Mon grand-père est venu s’associer avec ma grand-mère au retour de la seconde guerre mondiale et la ferme se spécialise petit à petit autour de la vigne et à terme avec un élevage bovin allaitant. Mon oncle et mon père les ont rejoints sur l’exploitation. Jusqu’aux début des années 80, on est sur une agriculture sans intrant extérieur pour passer à une agriculture conventionnelle jusqu’en 2000 : uniformité des cultures, uniformité des travaux du sol, désherbants chimiques, utilisation des produits phytosanitaires de synthèse, utilisation systématique d’ammonitrates dans les terres à céréales, dans les vignes, dans les prés. Nous sommes passés de sols vivants à des sols quasiment morts (on retrouve du fumier fossilisé, jamais assimilé) servant juste de substrat d’accueil pour diverses productions.
Aux débuts des années 2000, mon frère arrive sur l’exploitation avec mon père et développe l’élevage pour arriver à un troupeau de bovins allaitants jusqu’à 200 animaux tout en conservant 22 hectares de vignes dont les raisins étaient portés à la coopérative locale. Un premier tournant a lieu en 2005-2006 avec une baisse du troupeau pour être en autonomie en aliments (association fourrages et légumineuses) et en même temps une chute des interventions vétérinaires due à une chute des maladies. On a fait ces changements de manière empirique car on sentait que de par notre travail et notre vision, il y avait quelque chose qui n’allait pas dans notre fonctionnement. Sur la partie cultures, il y a eu arrêt du labour avec un travail superficiel avec disques, une rotation des cultures (pas plus de deux céréales consécutives sur la même parcelle et des légumineuses pendant 4 ou 5 ans). C’était redevenir paysans et la fin des produits magiques ! Retour à nos semences paysannes adaptées à nos terrains calcaires et nos climats secs et chauds. On a eu une baisse des récoltes jusqu’à des rendements vraiment très faibles pendant 3 ou 4 ans pour revenir à des productions à peu près normales.
En 2008, j’ai envie de revenir sur mes terres avec une idée de vinification sur l’exploitation et de passer en agriculture biologique. Il y a 3 ou 4 années un peu délicates car il faut se réapproprier les manières de travailler, il faut réapprendre des choses très basiques qu’on avait perdues. On voyait qu’on avait un végétal qui avait une autre tête, un sol qui vivait malgré les difficultés. En 2017 on a commencé à voir les taux de matière organique remonter dans nos sols.
Le travail du sol en vignes a évolué : il faut distinguer sous le rang et l’inter-rang. On a essayé beaucoup de choses différentes. On avait dans l’idée de travailler en traction animale avec un cheval et depuis 3 ans on a acquis un robot électrique. Aujourd’hui sur le domaine on a un tryptique robot, tracteur, cheval. Sur nos 22 ha de vignes, on travaille en traction animale sur un tiers et le reste au robot. Le cheval se rend là où le robot ne peut pas aller. Le robot vient nous travailler sous le rang, le cheval fait un travail exceptionnel sur les jeunes plantiers, sur les côteaux et sur des terrains très caillouteux où le passage avec le robot ou un tracteur est très délicat. Travailler avec le cheval et hyper-technique, très précis, le travail est de très grande qualité. Ce sont deux techniques complémentaires. C’est le développement technologique du robot qui nous permet de travailler avec le cheval aujourd’hui : c’est grâce au robot qui peut intervenir sur les zones plus faciles d’accès qu’on peut se permettre financièrement de travailler au cheval.
Quand on a sorti le cheval dans les vignes, ça a été un choc pour certains dans le coin qui avaient l’impression qu’on ressortait une agriculture désuète pour se faire plaisir. 10 ans plus tard, les nouvelles générations sont plus ouvertes sur l’agroécologie. Aujourd’hui quand on entre dans une vigne… je ne veux pas dire qu’on sent ce qui va ou qui ne va pas, mais il y a une interaction entre le sol, le végétal et nous qui est difficile à exprimer. On ressent ce qui se passe. C’est fondamental aujourd’hui. Le sol et les animaux ne sont plus seulement des objets de travail.
Questions pour l’agronome – Bertrand Omon
En tant qu’accompagnateur d’agriculteurs qui ont assez radicalement fait évoluer leurs pratiques, je suis souvent interpellé sur ce qui détermine ces changements de pratiques. La dimension sociale du changement est centrale mais le rapport à la nature est aussi très important. Lorsque on veut produire en vue d’enjeux différents, on a pu constater que la voie des techniques contenant les intrants est limitée. Abandonner l’idée que ce sont les intrants qui mènent la barque est déjà assez difficile, mais admettre l’importance d’un rapport sensible au vivant, à la nature, quelque chose de l’ordre de l’intime, c’est encore autre chose. C’est pourtant une manière de donner du sens au métier qui n’est pas du même ordre que le sens qu’on peut donner à la réussite. Je crois qu’il y a eu une autocensure assez générale, des agriculteurs, de l’accompagnement et peut-être de la recherche, de ne pas aller sur ce champ du vivant et de la nature. On ne parle pas de ça entre agriculteurs et conseillers. Cela m’a marqué dans ma carrière.
Que pensez-vous de l’idée d’une autocensure collective concernant le rapport sensible à la nature ?
Comment les systèmes agroécologiques questionnent le rapport des agriculteurs et agricultrices avec la nature, les équipements et avec le travail ? Quel sens donne-t-on à son travail lorsqu’on change ses relations avec les équipements ou avec la nature ?
Les systèmes agroécologiques étant plus diversifiés, comment gérer la complexité, l’augmentation des hétérogénéités ? Quelle est la place de la mécanisation et de quelle mécanisation parle-t-on (traction animale, robotisation, motorisation, agriculture de précision) ? Quel est le rapport entre cette mécanisation et le travail des animaux et plus largement le travail de la nature ? Est-ce que le niveau de mécanisation peut être un frein à des changements de pratiques plus agroécologiques ?
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