Le travail et le rapport au temps en agroécologie
Valérie Zara-Meylan*, Xavier Favrot**, Laurent Raccurt**, Xavier Coquil***, Marie Chizallet****, Philippe Prévost***
* CNAM ; ** Agriculteurs dans l’Ain ; ***INRAE ;
****Université de Paris
Email contact auteurs : philippe.prevost@inrae.fr
Ce texte est le résumé du webinaire du 10 novembre 2023 et a été rédigé par Philippe Prévost (Agreenium).
Le rapport au temps en agroécologie
Aller vers de nouvelles formes d’agriculture plus agroécologiques implique une grande diversité de transformations du travail de l’agriculteur au fil de la transition et qui sont à comprendre au prisme d’un enchevêtrement de temps multiples. Tout d'abord, les changements en termes de temps de travail de l’agriculteur interrogent l’évolution de sa charge de travail (en particulier le travail caché). Ensuite, les dynamiques temporelles qui organisent le travail de l’agriculteur sont bouleversées à plusieurs échelles : celle d’un agriculteur, d’un collectif ou encore d’un système de travail. L’agriculteur doit alors cheminer dans sa transition en tenant compte de ces dynamiques et possiblement en combinant des conceptions temporelles différentes pour faire progresser sa transition. De plus, les transformations qu’il met en œuvre sont pensées à court, moyen et long termes, parfois avec des objectifs considérés comme inatteignables dans le temps et qu’il construit progressivement, relativement à ses expériences, ses préoccupations et sa volonté relative au futur. Aussi, la transition agroécologique apporte son lot d'aléas et d'imprévus qui viennent questionner les repères temporels de l’agriculteur dans ses situations de travail qui peuvent parfois se matérialiser à travers un planning de cultures, un calendrier sur un mur, ou encore un cahier de notes.
Le rôle de l’expérience dans la gestion des dynamiques temporelles complexes par des horticulteurs – Valérie Zara-Meylan
L’expérience a un caractère central en agriculture, et ce d’autant plus dans un contexte de transition agroécologique, où les dynamiques temporelles sont à prendre en compte. Ainsi, dans l’étude prospective d’INRAE « Agriculture européenne sans pesticides en 2050 » sortie en 2023, une place importante est donnée à la diversification temporelle et spatiale des cultures. Différents travaux de recherche et innovations de terrain mettent ainsi en évidence le besoin de prendre en compte différentes exigences temporelles, multiples et entremêlées, dans le travail agricole, demandant à l’agriculteur de naviguer dans les « moments du temps », passé, présent et intentions au futur. L’expérience favorise une certaine maîtrise du temps et des risques, mais les changements renforcent la complexité et de nouvelles contraintes temporelles, au point que l’on peut se demander si l’expérience ne risque pas d’être obsolète dans un contexte de transition.
Dans le secteur de l’horticulture, où la diversité des cultures est la plus grande, la complexité de la gestion du temps a beaucoup évolué ces dernières années. Dans les années 2010, les questions qui se posaient dans le travail portaient, d’une part sur le besoin en main d’œuvre, avec le coût associé dans un contexte de renforcement de concurrence sur les marchés, et d’autre part sur la pénibilité du travail encore très manuel. Et depuis 2010, les risques liés au changement climatique, le renforcement de la réglementation environnementale, ou le souhait, des jeunes générations et des riverains des entreprises, de réduction de l’usage de l’eau et des produits phytosanitaires, ont orienté les entreprises vers une recherche de rationalisation du travail. Mais les horticulteurs ont réalisé que « l’expérience qu’on avait sur les années précédentes ne fonctionne pas ».
Cependant, ils savent nommer les incertitudes et l’analyse de leur gestion du travail dans la complexité et les évolutions montre qu’ils ont une gestion active de la dimension temporelle de leur travail, avec trois niveaux de configurations temporelles :
- les agencements saisonniers du planning de culture, en jouant sur des choix variétaux et des orientations commerciales pour permettre d’adapter le temps de travail des personnels permanents et saisonniers en fonction de l’évolution dans le processus de développement des plantes et des périodes de vente ;
- les configurations d’organisation, dans lesquelles il faut faire chevaucher les différentes activités de production et de vente ; si l’activité de vente est adaptée en fonction des exigences des clients, l’activité de production est organisée par les priorités que constituent le désherbage, la mise en culture et le tuteurage, les autres activités comme les traitements phytosanitaires ou l’irrigation s’ajoutant selon les besoins des cultures.
- les configurations « redoutées », comme dans le cas de débordements prévisibles, par exemple l’enherbement printanier en cas d’hiver clément et souvent lié à un retard passé dans le travail d’automne. Malgré le risque connu, il reste difficile d’anticiper ce type d’évènement.
L’expérience facilite l’anticipation, même si l’organisation du travail doit souvent s’adapter, et parfois maîtriser les risques de ne plus pouvoir gérer le système en cas de configurations « redoutées ».
En contexte de transition agroécologique, les exigences temporelles étant souvent accrues, il est important de s’interroger sur l’évolution du travail, sa pénibilité, le sens du métier, et de penser les espaces et les usages, les choix dans le système de production et le système de commercialisation en vue de la conception d’un travail soutenable et de la durabilité du milieu de culture.
La conversion en agriculture biologique, un apprentissage et des défis permanents pour trouver les bons équilibres dans le temps - Xavier Favrot et Laurent Raccurt, témoignages du Gaec XL
Céréaliers dans le département de l’Ain, le GAEC a été constitué en 2013 sur une superficie de 200ha, en conventionnel, sans labour, avec principalement deux cultures, le maïs (80%) et le blé. Après deux années difficiles pour le prix des céréales, mais aussi avec une conviction pour évoluer vers la réduction d’usages des produits chimiques, la conversion vers l’agriculture biologique a été engagée en 2015. De 2015 à 2020, il y a eu un bon soutien à la conversion, ce qui a permis d’acquérir les matériels nécessaires pour les pratiques d’agriculture biologique. Les objectifs étaient d’aller vers plus de biodiversité et de rester avec un sol vivant du fait du non labour, en ne travaillant que les premiers centimètres du sol, mais aussi de retrouver un salaire et de mieux gérer les pics de travail. Cela est donc passé par la diversification, de 2 cultures à 15 cultures commerciales, et avec la production de semences d’interculture (avoine, féverole, seigle), permettant ainsi de produire toutes les semences de l’exploitation afin de réduire les coûts de mise en culture. Le problème a été l’augmentation de la charge de travail, car il faut adapter le matériel à chaque culture, notamment les réglages de la moissonneuse batteuse. Techniquement, il a fallu acquérir de nouvelles compétences et sur le plan commercial, il a fallu également diversifier les acheteurs, même si la coopérative habituelle a aussi développé le marché du bio. Le choix a été de ne pas se lancer dans la vente directe. On a alors retrouvé de la rentabilité jusqu’en 2020, mais l’arrêt des aides a obligé à nouveau à évoluer, car pour économiser du temps de travail, la priorité avait été mise sur les cultures d’hiver (blé, orge, colza), qui a engendré la résistance du ray-grass en tant qu’adventice. Il a alors fallu travailler sur la rotation alternance culture d’hiver et de printemps, pour revenir sur une rotation deux cultures d’hiver-deux cultures de printemps, système utilisé aux Etats-Unis mais aussi dans le Gers. Après une visite de fermes du Gers utilisant cette rotation qui avait permis de régler le problème du ray-grass, et la volonté de ne pas revenir au labour, ce choix a permis de retrouver un bon niveau de rendement et de maîtriser les techniques. Et en se spécialisant à nouveau, en revenant à 5 cultures, le temps de travail a été réduit. Cette maîtrise retrouvée permet de s’ouvrir à d’autres évolutions. Par exemple, un partenariat avec un apiculteur permet d’organiser les intercultures pour répondre aux besoins des abeilles tout en favorisant la pollinisation des cultures.
Dans la transition agroécologique, il y a à la fois augmentation du travail due au temps d’acquisition de nouvelles connaissances et l’accroissement du travail mécanique en remplacement du pulvérisateur (plusieurs passages au lieu d’un seul pour un herbicide). Mais il faut aussi évoluer selon le pas de temps que l’on considère. Dans la trajectoire de conversion vers la bio, les premières années sont très difficiles pour la question travail, car on a déséquilibré un système sans retrouver un nouvel équilibre. Le passage à une rotation 2/2 a permis de baisser la pression dans le travail. L’agriculture conventionnelle a fait oublier les fondamentaux en agronomie, et « en bio, il faut marcher sans béquilles, la nature nous a ramené à la raison ». Il faut changer les repères mais c’est surtout les connaissances sur le sol, les levées de dormance des adventices, ...
Le rapport au temps dans la transition agroécologique, un sujet de développement professionnel et de questionnement pour les agronomes - Xavier Coquil
Dans les transitions, ce qui est en jeu est un changement profond du travail de celles et ceux qui les vivent, avec un changement de leur objet de travail. Le changement concerne l’organisation du travail, les façons de faire, mais également les normes et les valeurs professionnelles.
Quand il y a changement, tout n’est pas facile à anticiper dans les transformations du travail, car il y a des dimensions qui ne sont pas toujours pensées, comme par exemple certaines conséquences de la diversification, par exemple les impacts sur les besoins d’adaptation des outils.
Aussi, il est important de penser ces différentes dimensions, même si on ne peut pas tout anticiper. C’est ce qui peut se travailler dans des activités de conception, avec de la simulation, des jeux sérieux, des maquettes ou de la modélisation.
Mais il faut bien prendre en compte, dans cette projection vers un nouveau système biotechnique, la période de transition, qui correspond à un moment instable où la découverte oblige à une très forte capacité d’adaptation.
Pour les agronomes, cette transition agroécologique doit faire l’objet d’un accompagnement des agriculteurs dans leur développement professionnel.
En premier lieu, il y a besoin de prendre du temps pour penser le mode de production de savoirs au service de l’activité constructive des acteurs, et les agronomes doivent accompagner les agriculteurs à acquérir de nouvelles expériences, à penser l’impensable puis l’impensé : quels dispositifs mettre en place pour la construction de connaissances et d’expériences (science participative, incubateur...) ? quels modèles de transmission d’expérience ?
En second lieu, il devient nécessaire de penser autrement les acteurs dans le territoire. Plutôt que d’être dans l’approche du temps selon le court, le moyen et le long terme, avec l’idée que l’on peut anticiper en se fixant des objectifs et des moyens, et donc de considérer l’acteur comme un être essentiellement rationnel qui n’a besoin que de connaissances et d’outils pour s’adapter, il est important aujourd’hui de considérer l’agir situationnel,prenant en compte des compétences d’action en situation, mobilisant des connaissances mais également de la créativité ou des comportements liés au rapport aux objets vivants et non vivants. La question de la transmission des compétences est alors centrale pour les agronomes.
D’autres questions pour les agronomes
Quel est la place des formes d’organisation collective comme les groupements d’employeurs pour gérer l’accroissement du travail en lien avec la transition agroécologique ?
Cette forme d’organisation collective a l’avantage de pouvoir compter sur des personnes qui accroissent leurs compétences en revenant régulièrement sur les fermes, mais avec le risque que des salariés se retrouvent toute l’année en situation de surcharge de travail. Il faut donc prendre en compte le temps de travail, les compétences, mais également les organisations du travail qui permettent l’attractivité des salariés.
Peut-on imaginer d’autres réseaux que des groupes d’agriculteurs pour la construction de l’expérience ?
Dans la construction de l’expérience, le rôle des réseaux est important. Aujourd’hui, au-delà des réseaux en groupe, il y a de nombreux témoignages qui aident les agriculteurs, par exemple la chaine Youtube Ver de terre production, mais aussi des échanges virtuels via des groupes. Mais rien ne remplace cependant les échanges en présentiel pour pouvoir prendre en compte les ressentis des praticiens.
Quelles sont les données publiques qui existent dans le travail en agriculture ?
L’engagement de l’Association française d’agronomie dans une série de travaux sur le travail en agriculture, correspond au fait qu’il y a actuellement peu de références sur le travail dans les systèmes de production hors élevage. Et c’est un véritable besoin qui doit être travaillé collectivement par tous les agronomes de la recherche, de la formation et du développement.
Comment redonner de l’attractivité du travail en agriculture pour les jeunes générations ?
Dans les situations de transition, lorsqu’elles sont volontaires, les échanges portent sur des situations enthousiasmantes, car il y a de la découverte, de la motivation. Pour donner du sens, il faut effectivement faire participer pour construire des expériences et valoriser sa créativité. Il faut donc que les jeunes puissent se sentir dans de telles situations motivantes, et leur donner la possibilité de construire leur propre expérience (par des activités pratiques) et de contribuer à des activités mobilisant leur créativité.
Mais il y a aussi à traiter le problème de la fidélisation des jeunes entrés dans le métier : la pénibilité, les expositions aux risques, le besoin de perspectives professionnelles...
De cet échange, il ressort quatre points qu’il sera important de reprendre dans une perspective de prise en compte de la dimension temporelle des activités agricoles en transition agroécologique :
- la projection dans le temps à court, moyen et long terme, construite sur la base d’un futur souhaité ou souhaitable, et qui questionne le rapport au temps à travers des actions rationnelles ;
- la gestion des aléas, des surprises, des urgences, plus globalement des situations dynamiques complexes, voire des configurations « redoutées » pour le travailleur, que peut accentuer une démarche de transition agroécologique. Dans ce cas, le rapport au temps peut se voir bousculé, et le champ des possibles exploré, en s’autorisant à aller sur la construction de temps plus réflexifs, voire plus créatifs ;
- La place à donner aux activités constructives des agriculteurs, la possibilité d’identifier ou de créer des espaces-temps pour prendre en compte la diversité des activités temporelles, gérer des cadres temporels multiples et entremêlés des activités des agriculteurs, faire dialoguer ensemble les différents moments du temps : le passé, le présent et le futur, afin d’ouvrir les possibles ;
- Enfin, l’importance des temps pluri-réflexifs, permettant de penser les reconfigurations du système de culture, pour répondre aux besoins et objectifs des agriculteurs en situation de transition, pour réorganiser le temps de travail, mieux répartir le temps personnel et professionnel, mais aussi pour être plus réactif à de fortes exigences temporelles.
La transition agroécologique ne peut pas s’envisager sans une sécurisation des systèmes pour l’agriculteur. Si elle nécessite des nouvelles connaissances techniques et de nouveaux repères, permettant d’envisager une agriculture sans pesticides, la transition ne pourra pas faire l’économie de l’expérience, ce qui suppose d’acquérir une posture de travail d’expérimentateur. Et donc, pour l’environnement professionnel, un accompagnement spécifique pour que chaque agriculteur ou chaque apprenant se fasse sa propre expérience.
Les articles sont publiés sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)
Pour la citation et la reproduction de cet article, mentionner obligatoirement le titre de l'article, le nom de tous les auteurs, la mention de sa publication dans la revue AES et de son URL, la date de publication.

