Gestion des flux de biomasse : quels effets sur le travail ?
Marc Moraine*, Dominique Soulier**, Solène Pissonnier***, Pierre Gasselin*, Philippe Prévost*
* INRAE ; ** Eleveur dans l’Hérault ; ***AgroParisTech ;
Email contact auteurs : philippe.prevost@inrae.fr
Ce texte est le résumé du webinaire du 17 novembre 2023 et a été rédigé par Philippe Prévost (Agreenium).
La gestion des flux de biomasse : effets sur le travail – Pierre Gasselin
La gestion des flux de biomasse joue un rôle essentiel dans le développement durable des territoires. La gestion des intrants des cultures, la performance des flux de biomasse et la circularité des processus, et finalement les échanges au sein des territoires, constituent diverses dimensions de ces flux qui sont interconnectées et qui peuvent avoir des répercussions significatives sur le travail. On peut ainsi repérer les relations entre flux de biomasse et travail de trois manières :
- par l’organisation de la gestion des intrants des cultures (engrais, produits phytosanitaires...), selon leurs caractéristiques et le mode d’approvisionnement, qui peut avoir des conséquences sur la quantité, l’organisation et la productivité du travail, la santé des travailleurs, la qualité des produits agricoles... ;
- par la performance des flux de biomasse, selon la coordination et l’efficacité de la chaîne d’approvisionnement, le type d’emplois nécessaires et les compétences requises ;
- par la circularité des flux, qui impactent les échanges de travail dans le/les territoires, du fait des enjeux de coordination, de partage de connaissances et d’échanges de ressources dans ces processus et du fait de l’impact potentiel de cette collaboration sur les dynamiques socio-économiques d’un territoire.
La gestion des flux de biomasse au sein d’un territoire et les différentes dimensions du travail sont ainsi interconnectées. C’est une problématique importante pour les agronomes, mais également les zootechniciens et les sciences sociales, car les enjeux sur la biomasse, à la fois ressources et produits pour les agriculteurs, sont forts dans les territoires et la recherche de solutions innovantes prenant en compte les impacts sur le travail mobilise la recherche et le développement.
Les évolutions dans la gestion des flux de biomasse dans les territoires agricoles : quels effets sur le travail ? – Marc Moraine
Les enjeux de l’évolution des flux de biomasse dans un territoire agricole et des impacts sur le travail partent de trois questions :
- pourquoi faut-il boucler les flux de biomasse dans un territoire ?
- quels sont les acteurs qui contribuent au bouclage ou non de ces flux ?
- Pourquoi cherche-t-on à plus et mieux boucler ces flux ?
Et en question complémentaire, quand on parle des flux, où sont les travailleurs qui contribuent à la gestion de ces flux ?
Les enjeux de gestion des flux de biomasse s’inscrivent dans la transition agroécologique, mais la question des flux existe depuis très longtemps (ceintures laitières et maraîchères autour des villes au 19ème siècle). C’est avec le modèle productiviste agro-industriel (spécialisation, substitution par les intrants chimiques, structuration des filières, concentration des élevages) qu’on a abandonné la circularité des flux de biomasse, avec des flux linéaires et donc des transferts entre régions et de forts déséquilibres dans les cycles à l’échelle mondiale, engendrant en particulier des pollutions.
Aujourd’hui se pose ainsi la question du rebouclage des cycles mais aussi de l’échelle de gestion.
A titres d’exemples :
- dans une filière industrielle, un exemple du groupe Avril (filiale Terrial) consiste à transformer les effluents d’élevage en engrais organiques dans les territoires d’élevage pour les envoyer dans les régions de grandes cultures ;
- dans des collectifs mixtes, l’exemple du projet Poscif, en région île de France, consiste à faire pâturer les intercultures ou les résidus végétaux par des ovins. La démarche est alors locale ;
- et au sein d’exploitations agricoles, il existe des projets, comme la méthanisation, permettant de valoriser les effluents d’élevage en produisant de l’énergie et du digestat pour les cultures.
Ce rebouclage des flux de biomasse a de fortes conséquences sur le travail, en particulier lorsque les éleveurs et les céréaliers organisent des échanges, car les situations des éleveurs et des céréaliers sont très éloignées concernant le travail.
Dans cette gestion des flux de biomasse, si on prend le cas de la relation agriculture-élevage, les formes de coordination sont très diverses : la coexistence organisée à travers un marché (un engrais organique), la complémentarité (l’épandage d’effluents chez les voisins), la synergie locale par coordination dans le temps (le pâturage des intercultures), ou la synergie territoriale (organisation de la diversité des systèmes animaux et végétaux). Toutes ces formes de coordination engendrent des organisations sociales et du travail différentes, avec des collaborations plus ou moins structurées entre voisins, entre filières ou entre collectifs. Selon l’échelle de collaboration, les impacts sur le travail sont variables, d’où l’importance de réfléchir les relations entre flux de biomasse et travail, car ceux-ci sont peu documentés actuellement.
L’évolution dans la gestion des flux de biomasse est aussi fortement liée au sens que l’on veut donner au travail dans les territoires : démarche collective entre céréaliers et éleveurs, ancrage territorial pour le renforcement du lien producteur-consommateur, le retour de l’élevage dans les régions spécialisées en grandes cultures, la production d’énergie locale, le développement local...
Cette approche de la circularité des flux de biomasse se traduit par des approches innovantes, soit à l’échelle d’un système d’exploitation agricole, par exemple dans des fermes collectives, ou à l’échelle d’un territoire. La question du travail est centrale dans l’organisation de la gestion des flux de biomasse, avec des compromis à trouver pour permettre la maximisation de la circularité des flux de biomasse, tout en respectant les différents travailleurs concernés, dans la gestion de leur temps de travail, leur rôle et leurs compétences.
Dans un objectif de transition agroécologique, où il faut encourager la diversité des productions agricoles, accepter une variabilité des rendements et permettre une adaptabilité des systèmes et des pratiques, la gestion des flux de biomasse devient une problématique importante pour le travail en agriculture, avec de nouvelles activités, de nouveaux acteurs, de nouvelles compétences à mobiliser.
Pour les agronomes, en recherche et dans l’accompagnement, le travail va être également modifié pour la compréhension des impacts des nouvelles activités et la recherche de solutions innovantes adaptées aux situations rencontrées.
Le recyclage des déchets à valoriser dans l’alimentation animale - Dominique Soulier, témoignage
Eleveur de porcs plein air aux portes de Montpellier, la question des bouclages de flux de biomasse est réfléchie depuis longtemps. Avec un élevage d’animaux monogastriques, proche d’une métropole, beaucoup de déchets sont valorisables. Et compte tenu de l’inflation dans le prix des céréales, nous avons constitué un réseau de récupération de déchets valorisables pour l’alimentation de nos porcs. Ainsi, en complément d’une farine d’orge achetée localement à un céréalier, les aliments sont composés à partir de la drèche, issue de microbrasseries locales, des invendus de fruits et légumes du MIN (marché d’intérêt national) de Montpellier et des déchets de boulangerie et biscuiterie. On récupère ainsi environ 200 tonnes de marchandises qui sinon partiraient en décharge. Concernant les effluents d’élevage, nous les gardons tous car ils sont à peine suffisants pour les 10 ha de cultures de la ferme.
Ce système a fait évoluer le travail dans la ferme, car selon les produits, l’organisation du travail est différente. Si la récupération de la drèche et des déchets de biscuiterie peut se planifier facilement, ce n’est pas le cas pour les déchets du MIN de Montpellier. Dans ce dernier cas, il faut avoir une forte réactivité car il faut débarrasser le service du nettoyage très rapidement, et un déplacement demande souvent plus de 2h. Il faut compter environ un mi-temps pour la récupération de ces déchets, mais c’est rentable car nous avons réduit de moitié les achats d’orge.
Le problème actuel est le manque d’organisation dans la gestion collective, à l’échelle de la métropole, pour une récupération de déchets valorisables dans les élevages, par exemple sous forme d’une plateforme de stockage. Cela éviterait beaucoup de temps perdu pour les éleveurs à organiser des circuits de récupération, du fait de la variabilité dans les volumes de déchets selon les périodes. Ce pourrait être également important pour trouver d’autres déchets à réutiliser qui respecteraient la réglementation. Actuellement, seuls des déchets stabilisés (donc non cuisinés) sont autorisés.
Des questions pour les agronomes – Solène Pissonnier et les intervenants
Parmi les questions importantes pour les agronomes, la répartition des activités au sein des collectifs est très liée à la gestion des différentes dimensions du travail.
Ainsi, dans la gestion des flux de biomasse, le temps disponible est un facteur très limitant, et à qui revient ce travail d’organisation, mais aussi d’animation, que ce soit dans les échanges entre fermes ou au sein d’un collectif territorial ? Car le travail, pour mettre les gens autour de la table, se mettre d’accord sur le terme des échanges ou des transferts, signer les contrats, doit être pris en charge. A qui donner ce type de mission, au sein de quel type de structure ?
Dans la pratique, il n’y a pas véritablement de structure bien définie pour réaliser le travail d’animation et de coordination. Selon l’échelle de gestion des flux de biomasse, selon le type de flux à gérer, ou selon l’engagement des acteurs non agricoles pour favoriser la circularité des flux et le développement local, ce rôle pourra revenir à des individus ou des structures différentes.
Souvent, dans le cadre de projets communaux ou de communautés de communes, ce rôle est souvent assuré par un élu qui, par son expérience, sa connaissance des dossiers et sa relation privilégiée aux acteurs économiques, va donner beaucoup de son temps bénévole pour assurer cette mission d’animation et de coordination, souvent dans une démarche de médiateur.
Lorsque les échanges se font uniquement par interconnaissance entre agriculteurs, éleveurs ou producteurs de déchets réutilisables en agriculture, il y a assez peu de coordination, car le manque de temps des uns et des autres fait que celui qui a besoin et intérêt à la récupération assure l’animation minimale nécessaire. Mais il est clair qu’une organisation à l’échelle d’un territoire par une collectivité, une entreprise ou une ONG, permettrait d’augmenter les échanges de flux et de réduire les déchets non recyclés. Il est actuellement très difficile de trouver un financement pour assurer ce type de mission, et c’est souvent une des activités d’un animateur déjà en poste pour l’animation d’un collectif (GIEE, CIVAM, PAT...). C’est encore regrettable car cette activité correspond à un profil de compétences à la fois très spécifique et très large.
Une autre question importante pour les agronomes est la relation entre les flux, les acteurs et l’échelle optimale pour organiser ces flux.
Pour définir l’échelle optimale dans les relations agriculture-élevage par exemple, tout dépend ce que l’on cherche à optimiser : si c’est la rentabilité économique, il faut travailler sur de gros volumes et des échanges marchands, donc à de larges échelles ; si l’on veut optimiser les services écosystémiques, il faut plutôt travailler à l’échelle d’un paysage et d’écosystèmes déjà en interaction pour rechercher le renforcement des services écosystémiques par la gestion des flux de biomasse. Et si on veut avoir une optimisation globale, il faut trouver la bonne échelle territoriale. Il est très difficile d’avoir des réponses génériques pour les systèmes de flux et de leur gestion. En revanche, sur la méthodologie à suivre pour traiter des objectifs, des principes, des processus, des choix, de la répartition des rôles, de la gestion des rapports de force, des modalités de contractualisation, de répartition des responsables, il est possible de produire des outils qui peuvent avoir une forme de généricité.
Et y a-t-il un rôle de la recherche dans la structuration et l’animation de collectifs ?Dans l’expérience de l’évolution des relations agriculture-élevage, la recherche a un premier rôle de compréhension de ce qui se fait sur le terrain, ce qui ne peut se faire qu’avec des approches pluridisciplinaires, en particulier en sciences de gestion, pour caractériser le système de gestion des flux et le type de coordination existante, mesurer les coûts de transaction, analyser les possibilités d’outillage pour les gérer voire les réduire, puis d’identifier d’autres modèles possibles, si la vulnérabilité du système est à diminuer. Pour les agronomes, l’analyse de l’usage des ressources locales et de son impact sur la productivité et la durabilité des écosystèmes, cultivés et non cultivés, est une de ses missions dans la phase de compréhension de la relation agriculture-élevage. Il existe en particulier un certain nombre d’outils (simulateurs, jeux sérieux) qui peuvent être adaptés aux situations locales, qui servent en particulier le rapprochement entre des filières éloignées.Et au-delà de ce rôle de caractérisation du système d’échanges et d’accompagnement de collectifs agricoles par la co-construction de projets d’amélioration, il y a aussi le rôle de communication sur les projets auprès de tous les acteurs du territoire, afin de permettre la mobilisation de tous au service de la circularité des flux et de la durabilité des agroécosystèmes, incluant bien évidemment la question du travail en agriculture.
Et quel rôle de la formation dans le développement des échanges de biomasse ? Cette question de l’évolution du travail en agriculture liée au développement du flux de biomasse peut être un objet d’enseignement mais également objet de stage d’étudiants, parce qu’il y a des projets de recherche ou de développement agricole et territorial, ou de projet d’étudiants, pour analyser des situations et proposer des trajectoires d’évolution.
En conclusion, le sujet de la gestion des flux de biomasse au sein des territoires représente un véritable enjeu pour l’agriculture parce que la biomasse est aujourd’hui convoitée pour de nombreux usages industriels : agroalimentaire, énergie, matériaux de construction, pharmacie, cosmétiques, et la spécialisation a créé des impacts défavorables aux écosystèmes. La transition agroécologique encourage la diversité des productions agricoles et la souveraineté alimentaire valorise les productions alimentaires des territoires. D’où l’importance de prendre en compte toutes les valorisations possibles des productions. Entre ce qui sera internalisé dans les exploitations agricoles et ce qui sera délégué à de nouvelles filières à organiser, les impacts seront importants sur le travail, mais de manière différenciée selon les choix décidés dans les territoires. La réglementation (suppression du gaspillage alimentaire) et la planification écologique encouragent fortement les pouvoirs publics, en particulier les collectivités locales à développer des politiques locales pour orienter la circularité des flux, et il est donc important de poursuivre l’instruction des relations entre l’évolution de la gestion des flux de biomasse et les façons d’organiser par le travail des agriculteurs et des autres acteurs dans cette gestion.
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