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  5. 16 - Santé-sécurité au travail et transition agroécologique

Santé au travail et transition agroécologique

Catherine Laurent*, Laurence Guichard**, Marianne Le Bail***, Hélène Brives****

* INRAE ; **Paysanne-boulangère dans la Vienne ; ***AFA ; ****ISARA

Email contact auteurs : hbrives@isara.fr

doi.org/10.54800/paf896

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Ce texte est le résumé du webinaire du 23 novembre 2023 et a été rédigé par Hélène Brives (ISARA).

Santé et sécurité au travail en agriculture – Catherine Laurent

En agriculture il serait normal de souffrir, de prendre des risques, c’est un métier dur. La santé et sécurité au travail (SST) serait une « préoccupation de salariés » qui concernerait peu l’agriculture française qui est essentiellement familiale.

Mais est-il normal de souffrir quand on travaille ? Une enquête auprès de viticulteurs montre que 60% des exploitants interrogés estiment qu’il est normal de souffrir quand on mène une activité physique même si on est en bonne santé. Ce résultat est moindre chez les salariés qui déclarent que la souffrance est normale à 31%. Cette croyance constitue le premier obstacle à la reconnaissance et à la prise en compte des problèmes de santé au travail.

Pourquoi cette question a de l’importance ?

L’agriculture française est largement devenue une agriculture de salarié.e.s : la main d’œuvre salariée est très largement supérieure à la main d’œuvre familiale en nombre de personnes : 417 000 travailleurs familiaux contre 932 700 salariés intervenant les exploitations en 2016. Si l’on s’intéresse à la santé, il faut s’intéresser aux personnes et non aux UTA (Unité de Travail Annuel) ou des ETP (Equivalent Temps Plein) car les personnes sous contrat précaire sont celles qui sont les plus impactées par des problèmes de santé. De plus la démographie des salariés précaires a beaucoup évolué ces dernières années : la part des jeunes, du type étudiants en job d’été, diminue très largement et on note une augmentation sensible de travailleurs âgés de plus de 60 ans en recherche d’un complément de revenu. Les vulnérabilités de ces travailleurs sont diverses : prise de risques, âge avancé, femmes et hommes, compréhension des consignes données en Français.

Pourquoi s’intéresser à la santé au travail précisément en agriculture ?

Parce que l’activité agricole est source d’expositions à un très grand nombre de risques : accidents avec des machines, avec des animaux, chutes d’arbres, chutes de hauteur, tâches pénibles sources de troubles musculosquelettiques, exposition à des produits chimiques dangereux (phytos mais aussi biocides, médicaments vétérinaires), radiations solaires, zoonoses, exposition à la chaleur et au froid, travail de nuit, risques psycho-sociaux associés aux nouvelles technologies, aux incertitudes liées au changement climatique…

L’agriculture a un taux élevé d’accidents du travail et de maladies professionnelles. Cela concerne aussi bien la main d’œuvre familiale que les salariés, voire leurs descendants. Les agriculteurs sont responsables de tous les salariés qui sont « occupés » sur leurs exploitations (et pas seulement de leurs salariés). Il faut se rappeler qu’en 2023, pendant les vendanges, il y a eu six morts d’hyperthermie, quatre en Champagne et deux dans le Beaujolais ; six personnes qui ont perdu la vie par manque de précaution dans le travail. Il est important d’écouter les témoignages de personnes qui sont les victimes d’une exposition aux pesticides et qui en ont développé des maladies : https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/141123/du-chlordecone-au-glyphosate-la-parole-aux-victimes-de-pesticides

Les maladies professionnelles liées au risque chimique concernent tous les secteurs de production. L’agriculture est le secteur d’activité qui présente le taux d’accidents du travail mortels le plus important, bien devant le transport et le bâtiment.

En dépit des croyances, il n’y a pas de raison de souffrir plus en agriculture que dans d’autres secteurs.

Ce qui a été fait depuis des décennies

Depuis le début du XXème siècle on assiste à une institutionnalisation de la volonté de réduire les effets de santé négatifs. L’idée est que l’amélioration de la sécurité au travail peut être bénéfique à la fois pour les salariés et leurs employeurs. D’où la nécessité de concertations et de prise en compte de points de vue divers sur l’évolution des pratiques. Les questions de SST constituent un des piliers de la création de l’OIT (Organisation Internationale du Travail) en 1919.

Des communautés de professionnels se sont constituées depuis un siècle : préventeurs, organismes de suivi des risques, communautés de chercheurs (épidémiologie, santé au travail, sociologie), ingénieurs prévention...

Il existe des dispositifs réglementaires et des organisations pour accompagner la mise en œuvre de recommandations en SST et la contrôler. En France, la MSA (Mutualité Sociale Agricole) avec des médecins et infirmiers du travail, des conseillers en prévention, a une délégation de service public sur le sujet. Dans certains départements, les chambres d’Agriculture interviennent sur ces questions mais aussi parfois des organismes privés dans le cadre de certification à l’usage de produits phytosanitaires. A l’échelle européenne, il existe une Directive SST (1991) ainsi que des directives pesticides et machines. A partir de 2023, il y a une nouvelle réglementation sur la conditionnalité sociale des aides PAC qui présente 34 points de conformité pour toucher l’intégralité des aides.

Enfin les SST sont l’objet de nombreuses recherches qui ont produit un important corpus de connaissances et d’instruments pour raisonner l’amélioration des conditions de sécurité au travail et réduire le nombre d’accidents et de maladies professionnelles. A signaler, l’encyclopédie de l’OIT compile des expériences depuis 1930.

Des instruments existent

Les principes de prévention pour mieux maitriser les expositions aux dangers en milieu professionnel :

Comment ces principes peuvent-ils s’articuler avec des interventions techniques, agronomiques ?

Des exemples :

Que faire pour la transition agroécologique ?

Il est difficile de continuer d’ignorer les enjeux de SST en agriculture dans les problématiques liées à la transition agroécologique.

Pour des raisons éthiques : un grand nombre de personnes dans l’agriculture française sont victimes d’accidents du travail et de maladies professionnelles qui pourraient être évitées.

Pour des raisons réglementaires car la responsabilité des agriculteurs est engagée, que les aides PAC vont être subordonnées au respect de la conditionnalité sociale.

Pour des raisons d’innovation : la transition agroécologique peut être le moment où se développent des innovations fondées sur d’autres rapports à la nature et plus favorables à la SST. Par exemple s’intéresser à l’éthologie pour réduire les accidents liés aux animaux d’élevage.

Pour intégrer la question des SST à une transition agroécologique, il faut prendre en compte la diversité irréductible des points de vue. Sur les fermes, on a différents types d’agriculteurs dont des femmes, différents types de salariés, dont des femmes, ayant des statuts et des conditions physiques très hétérogènes. Le terme « agriculteur » masque la diversité des personnes qui travaillent dans les exploitations et qui doivent participer de leurs points de vue, aux débats sur le SST et la transition agroécologique.

Les conséquences de la transition agroécologique en termes de SST ne sont pas univoques. Ce qui est bon pour la faune sauvage ou les plantes ne l’est pas forcément pour les personnes au travail. Mais dans de nombreux cas, la transition agroécologique peut être source d’amélioration pour la SST (réduction des dangers chimiques, individus trouvant plus de sens à leur travail et réduction des risques psycho-sociaux).

Des passerelles doivent être créées entre les différentes communautés de personnes qui travaillent sur ces questions de prévention sur les fermes.

Témoignage d’une paysanne boulangère - Laurence Guichard

Ma ferme est une petite structure en agriculture biologique. 15 hectares à l’ouest de Poitiers, sur lesquels je cultive 4 à 6 ha de blés paysans qui produisent 8 à 12 tonnes pour de la farine et des semences. Je suis autonome en semences. Ces blés paysans entrent en rotation avec des légumineuses fourragères (différents types de trèfles et de luzernes) qui sont ramassées sur pied par des voisins éleveurs en bio. J’ai par ailleurs un hectare de noyers. Les noix entrent la composition de mes pains et de mes macarons. Je transforme l’ensemble de ma production et je la vends en local sur deux marchés de plein vent, soit environ 5 tonnes de pain par an, plus des pâtisseries et de la farine.

Mon installation est récente (2019) en exploitation individuelle mais mon conjoint est « conjoint collaborateur » au titre de la MSA et je bénéficie de l’aide de nombreux amis, anciens collègues, collègues agriculteurs qui passent sur la ferme.

Être paysanne boulangère c’est avoir conscience qu’on fait plein de métiers : paysanne, meunière, boulangère. Mais aussi le rôle d’un collecteur stockeur pour conserver mes blés en préservant toutes leurs qualités. Bûcheronne au sens où je scie et fends le bois pour alimenter le four. Un boulot de fournière, c’est-à-dire celle qui allume le four et l’entretient pendant 3 heures durant lesquelles je fais mon pain. Je rajoute commerçante mais également « accueillant » ou employeur car la santé des gens qui viennent donner un coup de main sur la ferme m’importe aussi.

A travers toute cette diversité de métiers, j’ai identifié les principaux risques auxquels il me semble être confrontée :

  • Les risques de troubles musculo-squelettiques : beaucoup de portage de charges lourdes au quotidien, des gestes répétitifs surtout en boulange et globalement un travail assez physique dans la plupart des métiers. J’ai mis en place un certain nombre d’adaptations et de mise au point de matériels, soit au démarrage de mon installation, soit en cours de route. J’ai fait cela seule ou en collectif. Je me suis fait accompagnée en particulier par l’atelier paysan, soit pour les idées, soit carrément pour le faire. L’atelier paysan nous aide à auto-fabriquer le matériel dont on a besoin, et grâce au collectif, on est autonome dans la fabrication de l’outil. J’ai également suivi une formation super intéressante « ergonomie au fournil » avec la MSA et mon groupe de paysans boulangers du CIVAM. A l’issue de cette formation, j’ai réorganisé mon espace de travail, par exemple j’ai acheté des meubles à roulettes pour faire glisser les choses plutôt que de les porter. Je fais aussi partie d’un groupe de femmes du civam, qui est un lieu très intéressant pour faire émerger et avancer ces questions de SST.
  •  Les autres risques physiques : spécifiquement pour mon métier, c’est d’abord la chaleur intense et le feu, le matériel dangereux comme la scie à bûches, la fendeuse, des matériels anciens et peu adaptés à une morphologie féminine (comme mon vieux tracteur), un environnement bruyant (les trieurs, la scie…) et les marchés de plein vent, de pleine pluie, de plein soleil ! Pour ces risques, les équipements individuels (gants, lunettes, chaussures de sécurité, tablier de soudeur…) marchent bien mais il faut également penser à l’entretien régulier du matériel (une lame de scie bien affutée permet de moins forcer), et puis j’ai transformé mon four romain en four à gueulard pour éviter d’avoir à sortir les cendres brulantes avant de faire cuire les pains.
  • Les risques chimiques et les particules : je ne suis pas exposée aux produits phytosanitaires mais je suis fortement exposée aux poussières de bois, de farine, de blé et aux fumées du four, et potentiellement au monoxyde de carbone si la combustion est mauvaise. Là aussi les équipements individuels fonctionnent bien (comme le masque à cartouche FFP3) mais ne sont pas suffisants, des adaptations des outils sont à faire. Par exemple, pour le four et le risque monoxyde, on a modifié l’entrée d’air pour améliorer la combustion, et on a surélevé la cheminée pour améliorer le tirage.
  • Les risques psycho-sociaux : le premier risque a été le regard de mes pairs, j’étais une femme, parisienne, qui s’installe, alors là… J’ai une petite structure, du petit matériel, des variétés paysannes en AB peu productives, donc j’ai beaucoup d’incertitudes sur la production chaque année, incertitudes renforcées par les évolutions du climat. On y pense tous les jours surtout comme en ce moment quand on ne peut pas semer. Et puis je n’ai pas le droit à l’erreur sur le pain car là j’ai le retour tout de suite, les clients n’achètent pas. Il faut aussi rajouter que les ventes sont variables, et sur un produit périssable (le pain rassit !), il faut gérer les invendus, et essayer de les éviter. Pour lutter contre ces risques, c’est d’abord mon choix de variétés paysannes qui ont un rendement faible mais très stable quels que soient les aléas climatiques et ça c’est très rassurant. En plus elles sont alternatives c’est-à-dire que si je ne peux pas les semer là à l’automne je pourrai semer les mêmes semences au printemps. J’ai aussi changé ma méthode de panification : je fais les pâtes la veille pour être plus sereine. Enfin les réseaux qui permettent les échanges, c’est vraiment capital.

En conclusion j’ai envie de dire : notre santé et celle des gens avec lesquels on travaille, c’est capital et ça ne s’amortit pas !

Eléments de discussion sur la contribution des agronomes aux questions de SST dans la transition agroécologique – Marianne Le Bail

Les questions de santé, y compris les risques psycho-sociaux, sont de plus en plus explicitées par les travailleurs agricoles. Ce n’est pas toujours négatif, dans des expériences de transition agroécologiques, ils décrivent aussi une dimension bien-être au travail.

Les questions de santé concernent des collectifs. Ces collectifs de travail ont changé avec de plus en plus de salariés et notamment des salariés d’entreprises qui interviennent sur les exploitations. Les changements de pratiques transforment aussi la nature des risques. Les diagnostics des risques supposent le recours à l'expertise de professionnels de différents secteurs dont les agronomes.

Comment les agronomes peuvent intervenir ?

1. Pourrait-on positionner les systèmes en transition dans le schéma qui hiérarchise les modes de contrôle des dangers pour la SST présenté par Catherine Laurent ?

Par exemple, quand on veut réduire les phytosanitaires en passant par le bas volume, on détaille les conditions optimales de mise en œuvre (hygrométrie, température etc.) mais par exemple l’effet de ces conditions en matière des risques de toxicité pour les utilisateurs ne sont pas renseignées.

2. Quelles connaissances et méthodes sont mobilisées ou mobilisables pour introduire ces questions dans les travaux de diagnostic, de conception évaluation conduits par les agronomes ?

Par exemple il existe un jeu de rôle sur l’usage des pesticides en vignoble où, pour évaluer les impacts des actions des joueurs, les concepteurs du jeu ont créé un indicateur de risque de toxicité des pratiques pour chaque organisme cible dont les opérateurs directement exposés.

Dans la dernière version de la méthode IDEA d’évaluation de la durabilité des exploitations, on voit apparaitre de nouveaux indicateurs, à dires d’agriculteur, concernant la qualité, l’intensité, la sécurité du travail.

Enfin l’approche One Health, santé globale, où la santé humaine a d’abord été une sortie du système (santé du consommateur), intègre à présent des éléments d’exposition aux contaminants (pesticides etc.) – projet Santés-territoires du CIRAD.

3. Avec quels collectifs de travailleurs agricoles et d’intervenants est-il pertinent pour les agronomes de travailler ces questions ?

Finalement, que peut-on attendre des agronomes du développement, enseignants et chercheurs pour faire avancer les questions de SST ? Quelle serait leur contribution spécifique ? Avec quels collectifs d’acteurs ?

 Il est important que les agronomes d’abord écoutent ce qu’ont à dire les personnes concernées, se fassent leur propre culture de la SST et qu’ils rentrent dans la discussion. Leurs connaissances sur la diversité des systèmes techniques doivent être prises en compte dans la discussion sur la prévention. Les échanges entre designers et agronomes par exemple est très riche, ça fait bouger les lignes de tout le monde. La santé doit être un fil directeur.

La question des SST et des risques psycho-sociaux en particulier, impose de penser la transition des systèmes et les technologies engagées en les adaptant aux hommes et aux femmes qui les font fonctionner et pas l’inverse.

Les articles sont publiés sous la licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)

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