De la quantité de travail à la qualité de vie
De l’observation du travail dans les fermes au questionnement des étudiants
Thierry PAPILLON 1, Nadège BRODIN 2
1 LEGTA de Laval, 321 Route de Saint Nazaire, 53000 LAVAL - thierry.papillon@educagri.fr
2 LEGTA de Laval, 321 Route de Saint Nazaire, 53000 LAVAL – nadege.brodin@educagri.fr
Introduction
Quatre étudiants de cette classe de BTSA ACSE ont travaillé, dans le cadre de leur PIC[1], sur la notion de travail. Le Projet d’Initiative et de Communication est généralement réalisé en deuxième année de BTSA. L’objectif du PIC est de permettre aux étudiants de développer et de mettre en œuvre des compétences variées en termes d’anticipation, d’organisation, de communication…
Les étudiants ayant toute liberté de choisir le thème et les objectifs de leur projet, un groupe de BTS ACSE a décidé de s’intéresser en 2023-2024 à la question du « temps de travail » dans les exploitations agricoles. Nombre d’études ont paru sur le sujet et il est possible d’obtenir assez aisément des données chiffrées, mais dans le cas présent, ce qui intéressait avant tout les étudiants, était de comprendre, quels étaient les facteurs à la fois structurels et conjoncturels qui permettent aux agriculteurs de se « libérer » du temps.
En premier lieu, ils se sont imprégnés des multiples dimensions de la thématique du travail en agriculture. Ils ont visionné les webinaires de cadrage des Entretiens agronomiques Olivier de Serres 2023-2024[2], pour comprendre les enjeux et les impacts du travail en agriculture dans un contexte de transition. Par ailleurs il se sont rapprochés de la MSA[3] afin de collecter des informations sur le travail en agriculture à l’échelle locale. En second lieu, ils ont réalisé des entretiens exploratoires. L’objectif était de comparer deux exploitations très différentes tant en termes de taille, d’organisation et de fonctionnement. Les étudiants ont pris en compte plusieurs dimensions : le temps de travail, la porosité entre le temps de travail et le temps personnel, le temps consacré à la famille et aux activités associatives et de loisirs, les aménagements concrets mis en place dans l’exploitation, les règles mises en place entre associés etc. À la suite de ces différentes rencontres, les étudiants ont réalisé une synthèse qu’ils ont présenté à leurs camarades de première année. Ils ont pu mettre en avant un certain nombre de déterminants qui permettent de caractériser les impacts de la dimension des exploitations sur le travail pour que les exploitants agricoles puissent gagner en efficacité et se libérer de certaines charges physiques et mentales. Mais, au-delà de l’ensemble de ces aspects, ce projet a permis avant tout aux étudiants qui s’apprêtent à s’installer, de se questionner sur la place qu’ils souhaitent accorder à leur travail dans leur vie, de prendre conscience qu’il est important de poser des limites même pour un métier que l’on exerce avec passion.Le travail ci-dessous résume leur retour et leurs perceptions sur la problématique du travail à travers quelques diapositives et leurs commentaires. Chaque diapositive compare les deux systèmes qu’ils ont étudiés. La partie centrale des diapositives est basée sur des références qu’ils ont extraites soit des webinaires des entretiens agronomiques Olivier de Serres, soit des références de la MSA.
Nous avons par la suite demandé aux étudiants de s’exprimer sur leurs représentations en ce qui concerne leur futur métier. Quels sont les critères les plus déterminants, selon eux, pour que la vie au travail, en agriculture, soit la plus confortable possible ? Et pour terminer, nous illustrerons ce sujet, dans un encadré en fin de texte, par l’exemple d’un GAEC où les jeunes associés, deux frères, avec leur père, ont mis la notion de confort au travail au centre de leurs réflexions stratégiques.
La présentation des exploitations agricoles observées
L’exploitation A est située à Peuton, au sud du département de la Mayenne (Figure 1). Elle compte cinq UTH et deux sites de production. Les quatre associés produisent 1 600 000 litres de lait avec 140 vaches laitières pour la laiterie “Savencia”. Ils élèvent, par-ailleurs, 90 taurillons par an. Ces productions animales sont permises par une S.A.U. importante de 230 ha. Les 90 ha de surface fourragère permettent une autonomie fourragère totale. Les 140 ha restant sont cultivés en céréales et oléagineux et destinés à la vente.
L’exploitation B se situe à la Cropte, Au sud-ouest du département de la Mayenne (Figure 2). Elle produit à l’année 220 000 litres de lait pour la laiterie “Biolait”. Mr DUPRE est seul sur l’exploitation, il élève 45 vaches laitières avec un système basé sur le pâturage tournant dynamique visant à valoriser les prairies naturelles et temporaires de son exploitation et qui représentent 94% de la S.A.U. Le méteil, qui est cultivé sur la surface restante, composé de triticale, de pois et de vesce est moissonné dans le l’objectif d’obtenir un concentré équilibré (concentré de production) pour les vaches laitières.
La quantité de travail
Le temps de travail a été comparé entre les deux exploitations agricoles observées (Figure 3).
Dans l'exploitation A, le temps de travail hebdomadaire est de 72 heures par associé. Ils commencent et finissent leurs journées en même temps. Ainsi ils restent égaux face à la charge globale de travail. L’exploitant nous a aussi dit que s’il fallait qu’un associé travaille moins longtemps que les autres, l’hypothèse de réduire ses prélèvements serait étudiée. « Il faut dialoguer etmettre tout au clair », nous a-t-il dit.
Les associés doivent faire face à des pics de travail au printemps et lors de la période estivale avec un besoin important en main-d’œuvre pour effectuer le travail dans les champs. Enfin, cette exploitation a une nécessité de management. Pour cela les associés se réunissent tous les matins pour définir les différents travaux à réaliser puis se mettre d’accord sur l’avenir de l’exploitation, il nous a dit “Plus l'on vieillit, plus le travail est réfléchi”.
En ce qui concerne l’exploitation B, le temps de travail est très variable, cela dépend des occupations extérieures du chef d’exploitation. Par exemple, le mercredi l’agriculteur effectue seulement l'astreinte (3h) puis il passe sa journée au club de football de son village où il est entraîneur.
Nous observons sur cette ferme un pic de travail de décembre à février dû à la présence des animaux en bâtiment ce qui implique du paillage et de la distribution d’aliment matin et soir.
Enfin, Mr DUPRE nous dit qu’il est “libre” de son emploi du temps : “je n'ai de comptes à rendre à personne, je fais comme bon me semble”
Le temps de travail et mécanisation / automatisation
La mécanisation dans les exploitations agricoles est de plus en plus déléguée à des ETA (entreprises de travaux agricoles) ou à des CUMA (coopérative d’utilisation des matériels agricoles). En fonction des exploitations, certaines ont un souhait d’être autonome (décision d’action et autonomie de conduite des chantiers) plus particulièrement sur les grosses exploitations plutôt que sur des systèmes extensifs qui visent à limiter leur mécanisation pour diminuer leurs charges destructure. Par-ailleurs, en ce qui concerne l’astreinte physique journalière liée à la gestion du troupeau, les exploitations, investissent pour limiter la répétitivité et la pénibilité : brouette électrique, repousse fourrage, DAL pour les veaux, dérouleuse, et de plus en plus robots d’alimentation et de traite… et ce, indépendamment de la taille du troupeau car la diminution de la pénibilité permet de rester en bonne santé et de consacrer plus de temps à la réflexion stratégique.
Le travail administratif
L’astreinte administrative est de plus en plus forte au sein des exploitations agricoles. Plus il y de partenaires, de salariés et d’associés plus la gestion administrative est impérative et contraignante. Cela représente un mi-temps pour l’exploitation A. La gestion d’exploitation intensive, fortement utilisatrice de main d’œuvre, (Griffon, 2013) est plus complexe, (contraintes réglementaires, sanitaires et sociales) et primordiale, ce qui explique la mise en place d’infrastructures dédiées : salle de réunion, bureau bien équipé, numérisation…
En revanche, pour l’exploitation B, le « temps administratif » occupe une part plus relative en termes de durée et d’importance stratégique, et l’exploitant a lui-même la volonté de déléguer ce temps de travail.
La santé au travail
Les différents investissements réalisés sur les exploitations sont de plus en plus réfléchis autant en fonction des questions de santé que de productivité. Ils permettent donc d'améliorer les conditions de travail et réduire l’impact sur la santé.
Outre les problèmes de santé physique, la santé mentale est de plus en plus mise à mal par la pression due, en partie, à la taille des exploitations. Plus l’exploitation a une dimension économique importante, plus les exploitants sont soumis à des problèmes, des difficultés qui augmentent la pression et donc le risque de burn-out.
De plus, un outil numérique révolutionnaire pour le travail au quotidien tel que le téléphone est aussi une charge mentale importante sur les exploitations à grosse dimension économique, mais il peut y avoir des filtrations réalisées pour permettre de diminuer cette pression et le dérangement dans une journée
L’engagement externe
Les exploitants ont fortement exprimé le souhait de vouloir s’engager à l'extérieur des exploitations (association, organisations professionnelles). En effet cela permet de sortir de la routine de la ferme tout en s’impliquant dans des infrastructures nouvelles, en ayant des objectifs différents.
L’astreinte
L’astreinte dans les exploitations est de plus en plus problématique car les exploitants souhaitent prendre de plus en plus de temps pour eux (week-end et vacances). Selon le type d’exploitation, l’astreinte est plus ou moins longue et plus ou moins délégable via des organismes comme les services de remplacement. Pour les exploitations de grande taille, cette astreinte demande plus de temps et une meilleure maîtrise pour face à une complexité des tâches supérieure, rendant moins aisée la délégation extérieure. La forme sociétaire de ces structures permet d’organiser des roulements afin de répondre à un changement de mentalité et de prendre du temps pour soit.
Les représentations du travail chez les apprenants
Lorsque l’on demande aux étudiants de s’exprimer sur la notion de qualité de vie au travail, ils formulent les réponses suivantes : ils sont unanimement convaincus que le travail s’organise au quotidien mais aussi sur un temps plus long, car nombre de tâches demandent de l’anticipation. Selon eux, pour bien vivre son métier d’agriculteur il faut pouvoir choisir d’effectuer autant que faire se peut des tâches que l’on apprécie, de pouvoir gérer son temps de travail et de jouir d’une autonomie et liberté d’action maximale.
La notion de santé(s) (physique et morale) est souvent exprimée même si lorsque l’on a vingt ans ce n’est pas un enjeu majeur, mais la cohabitation sur les exploitations de plusieurs générations, enfants, parents et parfois grands parents, sensibilise les étudiants au fait que l’organisation du travail doit permettre de rester en bonne santé, d’où l’importance de réfléchir sur les notions de rythme (cadence) et de pénibilité. Les formes sociétaires se généralisant, la qualité des relations entre les associés devient une préoccupation importante. Comment faire pour que l’épanouissement de chaque associé et/ou salarié soit possible ? Lorsqu’il faut remplacer un associé, comment recrute-on ? Un fort besoin de compétence se fait ressentir sur ces questions. Enfin, les étudiants sont unanimes sur la question de la rémunération (prélèvements privés, capitalisation). Ils veulent être rémunérés à la hauteur de leurs efforts et de leurs prises de risques financiers. Une agricultrice que nous avons rencontrée lors d’une conférence disait : « le manque d’argent use vite et fort ! ». Par ailleurs la rémunération pose la question de l’attractivité du métier d’agriculteur, surtout en élevage.
Conclusion
Selon le type d’exploitation, qu’elle présente un faible ou un fort niveau d’intensification, avec une dimension économique plus ou moins grande, on a pu observer que les exploitants essaient tous de limiter la surcharge de travail, qu’il y a un changement de mentalité, et donc se libérer du temps libre pour sa famille et/ou ses loisirs n’est plus un tabou, on peut être un « bon agriculteur » et travailler moins. L’idée que l’on puisse s’épanouir autrement qu’en travaillant fait son chemin. L’amélioration des conditions de travail dans les exploitations (qualité de vie au travail), afin de réduire les risques pour la santé morale et physique, devient une préoccupation incontournable, sur ce point les agriculteurs peuvent être aidés par des services proposés par des partenaires afin de monter en compétence sur ce point.
Cette notion de qualité au travail (QVT) est très vaste puisqu’elle dépend de facteurs internes, comme la dimension de l’exploitation, le nombre d’associés et/ou de salariés : la notion de management devient désormais prégnante avec la question de la compétence nécessaire en gestion des ressources humaines ; le niveau d’équipement : automatisation, dimension, vétusté… ; les souhaits personnels. La QVT dépend par ailleurs de facteurs externes : La règlementation qui peut être perçue comme une contrainte ou parfois comme une opportunité, l’évolution du climat, la non maîtrise de l’évolution des marchés, qui annihile ou conforte les prévisions.
Fort de cela, les étudiants ont compris que la notion de travail et de qualité de vie au travail était une question très vaste, qu’elle est propre à chacun et qu’elle est évolutive dans le temps.
Au moment où le renouvellement des générations, où la nécessité de s’adapter aux évolutions environnementales nous font face, le travail et la qualité de vie qu’il conditionne est plus que jamais un sujet d’actualité afin notamment de maintenir l’attractivité du métier d’agricultrice et d'agriculteur. Un autre exemple de cette préoccupation actuelle est présenté dans l’encadré 1 ci-dessous.
[1] PIC : Projet d’Initiative et de Communication
[2]https://agronomie.asso.fr/webinairesods2023
[3] MSA : Mutualité Sociale Agricole
Références bibliographiques
Chapitre d’ouvrage :
Griffon, M., 2013. Qu’est-ce que l’agriculture écologiquement intensive ? Quae (Ed.), Matière à débattre, décider, Versailles, 13–22 ;
Webinaires
Dedieu Benoît, Chauvat Sophie, Les nouvelles formes d’organisation des exploitations agricole, AFA, https://agronomie.asso.fr/webinairesods2023, Consulté le 15 mars 2023.
Treatske Bakker, le rapport à la nature dans le travail agricole, AFA, https://agronomie.asso.fr/webinairesods2023, consulté le 15 mars 2023.
Chizallet Marie, Le rapport au temps en agroécologie, AFA, https://agronomie.asso.fr/webinairesods2023, consulté le 22 mars 2023.
Gasselin Pierre, la gestion des flux de biomasse et les effets sur le travail, AFA, https://agronomie.asso.fr/webinairesods2023, consulté le 22 mars 2023.
Prevost Philippe, la santé/sécurité au travail, AFA, https://agronomie.asso.fr/webinairesods2023, consulté le 22 mars 2023.
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