Quelles dynamiques d’évolution des successions de cultures sur les quinze dernières années ? Une étude de cas
Elise Ygaunin *, Maude Quinio **, Aude Barbottin *
* UMR SADAPT, INRAE, AgroParisTech, Université Paris-Saclay, 91120 Palaiseau Cedex, France
** UMR SADAPT, AgroParisTech, INRAE, Université Paris-Saclay, 91120 Palaiseau Cedex, France
Email contact auteurs : aude.barbottin@inrae.fr
Résumé
Diverses politiques publiques et privées encouragent le développement de systèmes agricoles moins dépendants des produits de synthèse. De nombreux travaux ont montré les intérêts agronomiques et environnementaux de la diversification, pour autant, peu d’études ont analysé les dynamiques et facteurs de diversification des successions culturales à l’échelle des territoires. Notre étude s’intéresse aux dynamiques des successions de cultures entre 2007 et 2022 dans un territoire marqué par la présence de différents systèmes de production et de signes de qualité. Les évolutions des successions ont été identifiées à partir du Registre Parcellaire Graphique et d’entretiens semi-directifs. La majorité des ilots du territoire présentent des évolutions dans les successions de cultures au cours des 15 ans. Si la diversification est une des dynamiques principales observées, elle n’est pas un phénomène irréversible et relève majoritairement d’ajustement aux opportunités de marché ou d’une adaptation aux contraintes agronomiques et climatiques.
Mots-clés : diversification, successions de culture, dynamiques territoriales, facteurs de diversification.
Abstract
Various public and private policies encourage the development of agricultural systems that are less dependent on synthetic inputs. Numerous studies have demonstrated the agronomic and environmental benefits of diversification; however, few studies have analyzed the dynamics and factors driving crop sequence diversification at the regional level. Our study examines the dynamics of crop sequences between 2007 and 2022 in a territory marked by the presence of different production systems and quality labels. Changes in crop sequences were identified using the Land Parcel Identification System and semi-structured interviews. In the majority of cases, a change in crop succession over the 15 years was observed. If diversification is one of the main dynamics observed, it is not an irreversible phenomenon and is largely a matter of adjusting to market opportunities or adapting to agronomic and climatic constraints.
Keywords: diversification, crop sequences, territorial dynamics, diversification drivers
Introduction
Accompagner la transition agroécologique des exploitations agricoles est un enjeu sociétal et politique au regard des différentes crises que le monde agricole a connues et connait ces dernières années (grippe aviaire, crise du lait, instabilité des cours mondiaux des matières premières et des intrants, crise du renouvellement des générations…). De nombreux travaux s’intéressent à des formes d’agriculture durable et résilientes, ainsi qu’aux conditions de leur mise en œuvre (Deverre et Lamine, 2010 ; Therond et al., 2017 ; Plumecocq et al., 2018) dont la diversification des espèces cultivées est un des éléments clés.
La notion de diversification est polysémique et concerne aussi bien la diversification des ateliers au sein de l’exploitation, des rotations ou des espèces cultivées (Arnt & Helming, 2025 ; Hunfnagel et al., 2025). Les effets de la diversification des cultures ont fait l’objet de nombreuses études, qui mettent en évidence des effets positifs sur la biodiversité, la production ou la qualité des sols (Bellouin et al., 2019). La majorité des travaux s’intéressant à la diversification s’adressent aux successions de cultures à l’échelle de la parcelle et portent généralement sur l’insertion d’une nouvelle culture dans des successions simplifiées ou très simplifiées (Hufnagel et al., 2020), et aux effets de la diversification des cultures par comparaison de situations (Priyadarshana et al., 2024).
Les successions de cultures dans le temps constituent un bon marqueur des transitions agricoles à l’échelle des territoires (De Lesquen, 2023). Les choix de cultures et leur succession sont le reflet des arbitrages réalisés par les agriculteurs pour atteindre les objectifs fixés à l’échelle de l’exploitation (Vuillot et al., 2016). Les travaux de Belloin et al. (2019) ont montré par exemple que l’insertion d’une culture dans la succession culturale dépendait des opportunités économiques à court terme ou de l’adaptation de celle-ci aux aléas climatiques afin de garantir un revenu.
À l’échelle des exploitations, la réglementation européenne et les contraintes physiques vont également influencer les choix de culture des agriculteurs (Dury et al., 2013). Les travaux de Revoyron et al., (2022) sur la diversification des successions culturales et des assolements mettent en avant trois facteurs de décision pour l’adoption d’une nouvelle culture : les facteurs agronomiques (ex. résistances aux maladies et ravageurs, besoin en irrigation), économiques (ex. prix de vente et marges) et organisationnels (ex. temps de travail, intérêt pour l’introduction de nouvelles cultures). En complément de ces trois types, Meynard et al. (2013) soulignent que l’accès aux connaissances techniques favorise ou non l’insertion d’une nouvelle culture dans l’assolement. À ces facteurs structurels, s’ajoutent des éléments réglementaires d’accès aux aides de la Politique Agricole Commune (PAC) (Sauquet, 2023) et d’éléments propres à la personne (âge, niveau d’éducation, aversion au risque…) qui vont influencer l’adoption d’une nouvelle culture ou d’une nouvelle pratique (Thompson et al., 2021).
Bien que les facteurs de diversification à l’échelle des exploitations soient bien identifiés, pour autant, la simplification des assolements et la spécialisation des systèmes de production restent les marqueurs de l’agriculture française, avec une répartition géographique des filières agro-industrielles au sein des territoires (Meynard et al., 2013) et une diminution du nombre d’espèces cultivées (Barbieri et al., 2017).
À l’échelle des exploitations agricoles, les dynamiques de diversification des cultures peuvent suivre différentes trajectoires, d’une diversification ponctuelle qui peut être réversible à une diversification importante associée à une reconception des systèmes de culture (Revoyron et al. 2022). A l’échelle des territoires, la dynamique de diversification est souvent abordée à l’échelle de la diversité des assolements (Aguilar et al., 2015 ; Bowles et al., 2020 ; Machefer et al., 2024). Ces approches permettent d’identifier l’impact de politiques publiques et l’organisation spatiale de la diversité des assolements. Mais à notre connaissance, peu de travaux s’intéressent à la diversification des successions culturales à l’échelle des territoires et aux facteurs qui influencent l’évolution de ces successions.
À travers un territoire cas d’étude, marqué par l’élevage laitier et les grandes cultures, nous nous sommes intéressés à l’évolution des successions de culture à l’échelle des îlots de culture, tels que définis lors des déclarations PAC des agriculteurs. Nous avons i) analysé les évolutions des motifs de successions de culture du territoire et leur diversification entre 2007 et 2022 à partir des données des déclarations PAC et du logiciel RPG Explorer et ii) caractérisé les facteurs de stabilité et de changement des successions et leur effet sur la diversification à partir d’entretiens libres auprès d’agriculteurs et d’acteurs du monde agricole.
Méthodologie
Nous nous sommes intéressés au territoire constitué des départements de l’Aube et de l’Yonne (788 600 ha agricoles cumulés). Ces deux départements sont marqués par la présence de l’élevage bovin (lait ou viande) ainsi que par des espèces cultivées à forte valeur ajoutée (vigne, pomme de terre, betterave, chanvre, légumes industriels). Ils sont le support de nombreuses appellations sous Signes d’Identification de la Qualité et de l’Origine (SIQO) (22 AOP et AOC,15 IGP) qui orientent les pratiques des agriculteurs et leurs choix de successions de cultures, notamment la zone de l’AOP Chaource, à cheval entre les deux départements, qui a fait l’objet d’une analyse dans le cadre du projet de recherche be-creative (https://be-creative.hub.inrae.fr/).
Ce territoire rural fait face à de nombreux enjeux agricoles et notamment des enjeux environnementaux (à travers le maintien des prairies), le non-renouvellement des générations, le changement climatique et les impasses techniques associées au développement chez les bioagresseurs de résistances aux produits phytosanitaires. L’agriculture biologique, peu développée au sein des deux départements, est en phase actuelle de déconversion.
Évolutions des successions de cultures à l’échelle du territoire
Afin d’analyser la nature des évolutions des successions de culture à l’échelle du territoire d’étude, nous avons mobilisé les données du Registre Parcellaire Graphique (RPG). Ces données correspondent aux déclarations de surface, de localisation et de culture réalisées par les exploitants éligibles aux paiements directs de la Politique Agricole Commune (PAC). Ces données sont géoréférencées et disponibles à l’échelle des ilots de culture à partir de 2007 et jusqu’à 2022 au moment de ce travail.
Pour la période de 2007 à 2022, les successions de culture sur chaque îlot PAC ont été reconstituées à l’aide du logiciel RPG Explorer. L’outil permet d’analyser les dynamiques des territoires agricoles à partir des données du RPG en réalisant la filiation des îlots par intersection géographique des îlots des différentes années (Giraud et al., 2023 ; Martin et al., 2018).
Les cultures ont été regroupées suivant les 28 groupes de cultures proposés dans les déclarations PAC. Les espèces protéagineuses à graines et légumineuses à graines ont été regroupées ici sous l’appellation « légumineuses ». Nous avons distingué : les cultures majoritaires présentes dans plus de 10% des assolements annuels (colza, blé, orge et maïs) ; les cultures de diversification sont présentes dans moins de 10% des assolements annuels (légumineuses, céréales secondaires, tournesol, oléagineux autres que colza, cultures industrielles et plantes à fibre) et les surfaces en herbe ou fourrage (prairie, jachère et assimilées et fourrage).
Les successions de culture ont été établies pour trois périodes consécutives : 2007-2012 ; 2012-2017 et 2017-2022. Ces périodes de 6 ans permettent d’identifier les successions aussi bien en agriculture conventionnelle qu’en agriculture biologique et mettent en évidence les motifs marquants associés à certaines cultures (ex. pomme de terre avec un délai de retour de 6 ans) (Barbieri et al., 2017). Seuls ont été conservés les îlots pour lesquels les successions culturales ont pu être déterminées pour l’ensemble des périodes (respectivement 70% de la SAU 2007 de l’Yonne et 53% de la SAU 2007 de l’Aube).
Pour chaque période, les successions de culture reconstituées (1829 successions différentes) ont été regroupées à dires d’expert suivant 64 motifs en fonction de cultures emblématiques de la zone, de leur fréquence d’observation sur le territoire ou de leur intérêt économique ou environnemental (Tableau 1).
Tableau 1 : Exemples de successions de culture et motifs associés (CBO : Colza Blé Orge)
Année 1 | Année 2 | Année 3 | Année 4 | Année 5 | Année 6 | Motif |
Légume fleur | Blé | Industrielle | Orge | Orge | Légume fleur | Industrielles dominantes |
Blé | Orge | Colza | Blé | Orge | Colza | CBO |
Jachère | Tournesol | Blé | Céréales secondaires | Blé | Tournesol | Tournesol - Herbe |
Céréales secondaires | Maïs | Céréales secondaires | Blé | Maïs | Blé | Céréales - Maïs |
Colza | Blé | Plante fibre | Industrielle | Légumineuse | Maïs | Diversifiée 6 cultures |
Maïs | Maïs | Blé | Maïs | Blé | Colza | Dominante maïs |
L’évolution des motifs de successions de culture a été définie par la transition d’un type de motif à un autre et l’évolution des cultures présentes dans les motifs (ajout et/ou retrait de cultures, part de fourrage/herbe dans la succession), entre chacune des deux périodes puis comme un profil de transition pour l’ensemble de la période 2007-2022 (18 profils) (Tableau 2).
Les profils de transitions ont été constitués suivant qu’aucun changement n’était observé dans le motif de successions entre 2007 et 2022 (2007 servant d’année de référence) (trajectoire « stable »); qu’un retour au motif de succession initiale était observé après une évolution (trajectoire « retour initial ») ; que les changements conduisaient à une diversification avec ou sans évolution de stratégie (trajectoire de « diversification ») ou à une simplification du motif de la succession initiale avec ou sans évolution de stratégie (trajectoire de « simplification ») ; qu’une alternance de simplification-diversification était observée (trajectoire d’ « ajustement » ; qu’une substitution de culture au sein d’un même motif de succession était observé (trajectoire de « substitution ») ; qu’une rupture apparaissait dans la trajectoire, telle que le retournement ou l’implantation de prairie (trajectoire « retournement prairie » et « implantation prairie ») ou de culture fourragères , l’arrachage/plantation de vigne ou verger (trajectoire de « rupture ») ; enfin, lorsque les évolutions de motifs correspondaient à un changement de stratégie forte, tel que le passage d’une succession à base de maïs vers du fourrage, l’insertion de prairie ou jachère dans la succession initialement sans herbe (trajectoire « évolution stratégie ») ou un changement d’orientation du système de production, tel que le passage du maraîchage aux grandes cultures ou inversement (trajectoire « évolution production »).
Tableau 2 : Exemples de trajectoires observées entre 2007 et 2022 (CBO : Colza Blé Orge)
Motif de succession 2007-2012 | Motif de succession 2012-2017 | Motif de succession 2017-2022 | Trajectoire |
Industrielles dominantes | Industrielles dominantes | Industrielles dominantes | Stable |
Céréales maïs | CBO maïs | Céréales maïs | Retour état initial |
Céréales maïs | Céréales maïs Légumineuse | Diversifiée 6 cultures | Diversification |
CBO Légumineuse | CBO Tournesol | Céréales - Mais | Simplification |
Herbe majoritaire | Fourrage + Herbe | Prairie | Ajustement |
CBO Tournesol | CBO Tournesol | CBO Légumineuse | Substitution |
Dominante maïs | Dominante maïs | Herbe majoriatire | Evolution de stratégie |
Identification des facteurs de diversification et de transformation des successions de culture
Nous avons réalisé entre juin 2024 et janvier 2025 20 entretiens libres, d’une durée comprise entre 1 h 30 et 2 heures (Tableau 3). Ces entretiens avaient pour objectif de caractériser l’agriculture dans ces deux départements ainsi que les moteurs d’évolution des successions des 15 dernières années. Les acteurs enquêtés ont été classés en quatre catégories, telles que proposées par Casagrande et al. (2023). Un guide d’entretien pour chaque catégorie d’acteur rencontré a été mobilisé. Ces guides d’entretiens étaient structurés en trois parties : i) une présentation de la structure et des fonctions portées dans la structure par la personne rencontrée ; ii) les évolutions observées/mises en œuvre (pour les agriculteurs) des successions culturales et des assolements au cours des 20 dernières années et iii) les facteurs qui ont influencés ces évolutions.
Neuf entretiens ont été réalisés auprès d’acteurs institutionnels locaux et des syndicats de défense des fromages produits sur ces deux départements (associations professionnelles qui protègent et promeuvent les fromages bénéficiant d'une Appellation d'Origine Contrôlée ou Protégée), afin de repérer les acteurs économiques majeurs du territoire et les leviers économiques ou réglementaires influençant les choix culturaux des agriculteurs (entretiens INST01 à 04, ET01, OC01 à 04).
Six entretiens auprès des conseillers agricoles nous ont permis de caractériser les transformations dans les systèmes de culture et de production observés au cours des 15 dernières années et les facteurs d’évolution qu’ils identifient (entretiens CA01 à 03, COP01, TRA01 et TRA02).
Cinq entretiens ont été réalisés auprès de producteurs aux profils variés afin d’identifier les facteurs d’évolution des successions de culture qu’ils mettent en œuvre et leurs conséquences (AG01 à AG05).
L’ensemble des entretiens a été retranscrit de manière exhaustive et un processus de codage des textes a été mis en œuvre suivant une démarche abductive à l’aide du logiciel NVIVO. Dans un premier temps, les entretiens ont été analysés indépendamment puis une analyse croisée a permis d’identifier les facteurs d’évolution des successions de culture et de diversification.
Tableau 3 : Descriptif des acteurs avec qui des entretiens ont été réalisés durant l’étude
Domaine d’activité | Fonction des acteurs | Catégories d’acteurs | Nombre d’acteurs entretenus | Code |
Production | Acteurs impliqués dans la production agricoles. | Agriculteurs | 5 | AG01 à AG05 |
Organisation collective de producteurs (dont SIQO) | 4 | OC01 OC02 OC03 OC04 | ||
Appui et technologie | Acteurs impliqués dans l’élaboration et la diffusion de connaissances. | Conseillers auprès des agriculteurs | 3 | CA01 CA02 CA03 |
Mise en marché | Acteurs impliqués dans le conditionnement, le transport, la transformation, la mise en marché, la distribution des produits. | Coopérative | 1 | COP1 |
Transformateurs | 2 | TRA01 TRA02 | ||
Socio-politique | Acteurs impliqués dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques et des normes qui touchent la production agricole (réglementation, financement, certification) et l’alimentation. | Service de l’état (DRAAF) | 1 | ET01 |
Acteurs institutionnels locaux | 4 | INST01 INST02 INST03 INST04 |

Résultats
Des successions qui évoluent au cours des 15 dernières années
Les départements de l’Yonne et de l’Aube sont des territoires marqués par la présence d’exploitations de grandes cultures majoritaires, d’élevage et polyculture élevage ainsi que de productions sous signe de qualité (lait et vigne principalement) (Figure 1) (Agreste, 2022a, Agreste, 2022b). Les motifs de succession de cultures qui dominent en 2007 sont simplifiés et marqués par une spécialisation géographique dictée par la pédologie. L'élevage se maintient principalement là où les cultures céréalières sont moins rentables (sols argileux ou humides) alors que les cultures industrielles se situent plutôt au nord de l’Aube (betterave sucrière et légumes industriels). Comme au niveau national, ces deux départements sont marqués par une réduction du nombre d’exploitations (-6,8% et -14,8% et d’exploitations entre 2010 et 2020 pour respectivement l’Aube et l’Yonne) et un agrandissement de la surface des exploitations (en moyenne + 7ha et + 12ha respectivement pour l’Aube et l’Yonne entre 2010 et 2020) .

b) 10 premières successions observées pour la période 2017-2022 (Céréales L et Céréales T : respectivement successions composées de céréales et dans lesquelles s’insèrent une ou deux années de Tournesol ou Légumineuses ; Diversifié : successions diversifiées composées d’au moins 4 cultures en plus des céréales).
Dans le cadre de ce travail, les motifs de successions de cultures caractérisées entre 2007 et 2012 servent de motifs de référence à l’analyse (Figure 2a). Pour cette période, les successions de cultures sont fortement marquées par les filières existantes sur le territoire. Les successions Colza – Blé – Orge ou Colza – Blé – Blé (CBO) sont présentes sur 30% des îlots. Les cultures d’intérêt industriel (pomme de terre et betterave sucrière) ou associées à des filières en développement (chanvre et légumineuses à graines) s’insèrent aussi bien dans des successions dominées par les céréales que dans les successions CBO. Les surfaces en herbe (prairies, jachère et apparentées) sont présentes sur 24% des îlots. Compte tenu de la présence importante d’élevage sur la zone, les successions à base de maïs, ou dans lesquelles le maïs s’insère, sont nombreuses et représentent 8,6% des îlots retenus. Les cultures pérennes telles que la vigne et les vergers qui font l’objet d’Appellations d’Origine représentent 1,5% des successions caractérisées.
Les évolutions des motifs de successions de culture au cours des 15 années étudiées touchent principalement les successions CBO qui ne représentent plus que 11% des successions sur le territoire en 2022 (contre 30% en 2007) (Figure 2b). Lors des entretiens réalisés, les acteurs indiquent que l’augmentation de la pression des bioagresseurs sur le colza, combinée au développement de résistances aux produits phytosanitaires, génère des impasses techniques qui limitent les niveaux de rendement et la performance perçue de la culture en termes économiques (A1, A2, A3, A4, CA01, INST04).
Si des leviers techniques existent pour certains ravageurs (colza précoce), le manque de connaissances techniques et l’absence d’alternatives à certaines pratiques sont les éléments mis en avant pour expliquer la baisse importante de la part de colza sur le territoire (CA01, CA02, INST04, A3, A4). Pour autant, cette baisse n’est pas perçue comme définitive, mais comme un phénomène cyclique, qui une fois la pression en bioagresseur baissée, conduira à la réintroduction de la culture sur le territoire (CA02).
Inversement, les surfaces en herbe (prairie, jachères et assimilées) se maintiennent sur la période étudiée. On observe une augmentation des surfaces sur lesquelles sont produits des fourrages, soit sous forme d’herbe soit sous forme de cultures fourragères (par exemple luzerne et méteil)(11% en 2022 contre 3,2% en 2007). Cette augmentation s’explique par une stratégie d’augmentation des stocks pour faire face aux aléas climatiques (CA03, OS03), « … le changement climatique fait qu'on a besoin d'une SAU fourragère, en augmentation aujourd’hui. Nous, ce qu'on constate, c'est plus des assolements d'exploitation pour l'instant en évolution… » (OS03). Cette augmentation de la part de fourrage dans les successions se fait dans des successions initialement dédiées aux grandes cultures, majoritairement CBO (27%) et successions à dominante céréale (12%).

Facteurs d’évolution des successions de culture
Face aux aléas climatiques et aux impasses techniques, les exploitations de grandes cultures et de polyculture-élevage cherchent à adapter leurs successions. Cinq catégories de facteurs d’évolution des successions de culture ont été identifiées à partir des entretiens (Tableau 4).
La rentabilité des cultures est le premier facteur d’évolution évoqué par les acteurs. Les agriculteurs abandonnent les cultures qui n’apparaissent plus rentables ou qui rencontrent des impasses techniques, soit associées aux bioagresseurs, soit en raison du changement climatique (AG03, AG04, AG05, COP01, INST05, TRA02, CA01). C’est le cas du colza pour la grande majorité du territoire, mais également de cultures telles que le pois protéagineux (AG01 et AG02) du fait de la chute des rendements liée aux aléas climatiques en fin de cycle et de problèmes sanitaires liés à des délais de retour trop courts.
Ces évolutions touchent également des cultures pour lesquelles les débouchés ne sont pas perçus comme stables dans le temps ou dont les chantiers vont entrer en concurrence avec une culture dédiée à une filière plus rémunératrice (abandon du chanvre par exemple au profit de la betterave) (AG03, AG05).Le développement des filières énergétiques et le développement de nouveaux ateliers au sein de l’exploitation permettent de diversifier les successions. La création d'ateliers de vente directe (farine, pain, huile) pousse à diversifier les cultures de niche (lentillons champenois, pois chiches, sarrasin) sur de petites surfaces. L'introduction de la méthanisation entraine une modification des successions avec l'insertion de CIVES (Cultures Intermédiaires à Vocation Énergétique) comme le seigle ou le sorgho, qui peuvent occuper une part non négligeable des surfaces (jusqu'à 20%) (AG05). Les coopératives et les industries agroalimentaires jouent également un rôle important dans les possibilités de diversification des successions en proposant des contrats à plus ou moins court terme sur des espèces « de niche » (e.g. soja, lentilles) (A2, A4, CA01, COP01, TRA01). Enfin, les aides découplées de la PAC, telles que celles soutenant le développement des protéines végétales, peuvent accompagner la diversification des successions culturales (AG02, AG03, AG05, COP01). Dans ce contexte, le développement des légumineuses sur le territoire étudié est observé principalement au cours de la période 2017-2022.
Compte tenu de la réduction du nombre d’exploitations et du risque de retournement des prairies du fait de l’arrêt des activités d’élevage, le maintien de l’élevage est un enjeu fort du territoire (OC01, OC02, OC03, OC04, INST01, INST04, INST03). Ainsi, de nombreux dispositifs de soutien aux surfaces en herbe et à l’élevage bovin sont présents sur le territoire. Ils s’appuient sur la mobilisation d’aides européennes (Mesures Agroenvironnementales et Climatiques et Paiement pour Services Environnementaux) ou sont financés et pilotés par les filières elles-mêmes, du fait des nombreuses appellations d’origine présentes sur le territoire (AOP Chaource, AOP Brillat-Savarin, AOP Brie de Maux…). Ce financement s’exerce par un prix du lait plus élevé que celui du lait valorisé hors filière d’appellation (OC01, OC02, OC03, OC04, CA01, INST03, INST04). Ces dispositifs de soutien permettent de limiter le taux de retournement des prairies qui sont respectivement de 19% dans une zone disposant d’un dispositif incitatif contre 31% pour le reste du territoire.
A ces politiques, s’ajoute le développement d’autres activités de valorisation de l’herbe, telles que la méthanisation (OC01, OC02, OC04, CA01, TRA01, INST01, INST04). Ce nouveau débouché pour les surfaces en herbe est perçu comme un moyen de valoriser les prairies qui ne sont plus utilisées pour l’élevage, mais aussi comme une concurrence directe avec les éleveurs, avec un transfert des productions destinées à l’alimentation animale vers celles utilisées à la production de biogaz , « … aujourd'hui, les éleveurs, ils ne sont plus obligés de s'embêter à faire du lait, avec la traite deux fois par jour, et ils peuvent faire autre chose, notamment produire de l'herbe pour la méthanisation, devenir des producteurs d'énergie… » (OS01).
Tableau 4 : Description des facteurs d’évolution des successions identifiés et des éléments clés mentionnés par les acteurs
Facteurs | Descriptif des éléments cités | Acteurs le mentionnant | Impact sur les évolutions des successions |
Économiques | Primes sur le prix du lait AOP et IGP
Contractualisation et création de nouveaux débouchés avec les coopératives et industries agro-alimentaires du territoire Concurrence sur le prix des productions végétales | OC01, OC02, OC03, OC04, CA01, INST03, INST04 A2, A4, CA01, COP01, TRA01, TRA02
TRA02, CA01 | Facteur de stabilité
Opportunité d’évolution vers la diversification ou la substitution entre cultures |
Environnementaux et économiques | Changement climatique, apparition de nouveaux bioagresseurs et maladies
Difficulté d’implantation, résistance des bioagresseurs aux molécules | A1, A2, A3, A4, A5, CA01, COP01, INST04, INST05, TRA01 CA01, TRA01 | Substitution ou abandon d’une culture – simplification de la succession |
Politiques et règlementaires | Mesures Agri Environnementales, Paiements pour services environnementaux Quotas régionaux de retournement des prairies permanentes Cahier des charges des industries et SIQO | CA01, CA02, UNST01, INST03, INST05 INST01, INST03, CA03, A4
A1, OC01, OC02, INST04, TRA01 |
Facteurs de stabilité
|
Sociaux | Création de collectifs d’agriculteurs Accès à l’accompagnement/ aux formations
Devenir des exploitations après un départ en retraite Développement de PAT | OC02, CA01, ET01 TRA02, INST05, CA01, CA02, COP01, A2, A3, A4 OC03, INST04, INST01, INST03 INST01, INST05, ET01 | Opportunité d’évolution / réassurance Rupture
Opportunité d’évolution vers la diversification ou la substitution entre cultures
|
Relatifs à l’organisation de l’exploitation | Intérêts et volontés personnelles Présence d’atelier d’élevage et de culture au sein d’une même exploitation
Nécessité de matériel, main-d’œuvre, connaissances spécifiques à certaines cultures | A2, A4, OC03 A1, A2, A4, OC01, INST04
A3, A4, A5, OC03, CA01, COP01 | Opportunité d’évolution vers la diversification ou la substitution entre cultures Facteurs de stabilité |
Conséquences sur le territoire
Sur les quinze ans analysés, la grande majorité des îlots (72%) connaissent un changement dans leur motif de succession ou leur occupation du sol (pour les surfaces en herbe). Ces changements portent sur une augmentation des cultures dans le motif de succession (diversification) (18,7% des îlots), une simplification du motif de succession (15%), des substitutions entre cultures sans évolution du nombre d’espèces cultivées hors céréales (11,8%) ou des ajustements successifs (diversification puis simplification ou inversement) (11,7%). L’ensemble des autres évolutions dans les successions s’adressent majoritairement aux surfaces dédiées à l’élevage (surfaces en herbe ou fourrages) (11,7% des îlots), à un retour à la succession initiale (3,7%) ou à une évolution de stratégie (3,1% des îlots) (Figure 3). Si la diversification des successions de culture est la dynamique principale de changement, pour autant, la grande majorité des successions ne vont pas se diversifier mais s’ajuster aux opportunités de marché ou aux contraintes climatiques (trajectoires substitution et ajustement), « … il y a eu l'année où en colza, on a eu des grosses attaques d'altises. Et suite à ça, tout le monde dans le secteur s'est remis à faire un peu de tournesol. Même si là, ça commence à repartir dans l'autre sens… » (AG04). La simplification des successions est un phénomène important sur la zone où les successions initiales étaient déjà relativement simplifiées (CBO très majoritairement). Les motifs de succession se concentrent alors autour de cultures perçues comme « valeur sûre » (AG03), « … j'ai un petit peu changé dernièrement parce qu'on s'embête beaucoup avec beaucoup de cultures qui ne rapportent rien... ».
Compte tenu de la forte dominance des successions CBO, ce sont également celles pour lesquelles les principaux changements sont observés.
Pour les successions dont les motifs se diversifient, il s’agit dans 57% des cas de successions CBO et dans 84% des cas le processus de diversification s’appuie sur l’insertion d’une seule nouvelle culture dans la succession.
La nature des cultures de diversification est fortement influencée par les dynamiques à l’œuvre sur le territoire. Les légumineuses et le tournesol sont fortement mobilisés dans la diversification des successions, notamment au cours de la dernière période (28% des situations de diversification). Les espèces légumineuses sont soutenues par les orientations de la PAC, le plan protéines et l’émergence de nouvelles filières (pois chiche par exemple). « …les légumineuses, ça sert… On a une aide là-dessus…Oui, on avait la partie couplée, donc qui aidait… » (AG05) ; « …à l'époque où on cherchait des alternatives au colza ... Les agriculteurs ont cherché à avoir une culture rémunératrice aussi dans leur assolement. Et puis, il y avait le plan protéine qui est une bonne chose quelque part, mais il faut réussir derrière à valoriser… » (COP01). Le type de légumineuses produites sur le territoire est très diversifié et leur nature dépend de la localisation des îlots et des débouchés (pois, féveroles, lentilles, pois chiche, soja). Néanmoins, leur présence dans les successions est en question du fait de l’émergence de nouveaux pathogènes et de difficultés techniques associées au changement climatique et de filières saturées ; « … Donc, on a collecté des lentilles et au final, on les a gardées en stock pendant un an, un an et demi, parce que le marché, il n'était pas capable d'absorber une quantité de lentilles aussi importante… » (COP01) ; « … On a abandonné des cultures comme le pois d'hiver parce que, encore cette année, les quelques parcelles qui restent … Il y a de la bactériose qui fait que ça ne sera pas récolté avec l'humidité. » (CAO2).
Depuis 2017, le tournesol se substitue au colza dans les successions courtes CBO, lorsqu’elles se répètent au cours des 6 ans. Sa place dans les successions se renforce car il est agronomiquement plus simple à gérer que le colza face aux ravageurs et économiquement plus sûr que des cultures de niche comme le chanvre ou certaines légumineuses. « … On ne met pas tous les œufs dans le même panier. Ça se sème plus tard, ça se sème au début avril jusqu'au 20 avril. Et c'est pareil. C'est une plante. Il faut que ça pousse au-dessus de l’herbe. Mais ça, on arrive à le désherber, on arrive à le contrôler. Et le rendement, ça dépend des années. On a déjà fait de mauvais rendements, comme 2 tonnes, 2 tonnes et demie à l’hectare. Et puis, on peut faire jusqu'à 4 tonnes. Et c'est valorisé comme du colza autour de 400, entre 400 et 500 euros la tonne. » (AG05).
Les cultures industrielles (betterave, pomme de terre ou légumes à vocation industrielle) se maintiennent dans les choix de diversification. Ces introductions s’appuient sur des contrats auprès des opérateurs présents sur le territoire (Bonduelle, McCain et Cristal Union). Compte tenu de la localisation des usines de transformation au nord de la zone, la présence de ces cultures sur le territoire présente une forte structuration spatiale. Si leur part dans les assolements et successions est relativement stable, certaines cultures, telles que la betterave, sont au cœur de tensions entre usages énergétiques et élevage. En effet, la valorisation des coproduits de sucrerie se faisait historiquement au sein des exploitations d’élevage et contribuait aux rations. L’émergence des méthaniseurs réoriente les pulpes de betterave vers ce débouché, ce qui incite les éleveurs à repenser leurs rations et leurs assolements. « …tout le sucre a été extrait, il reste la pulpe. Et habituellement, c'était un déchet, …de l'industrie sucrière qui était vendu, voire donné aux agriculteurs à moindre coût, enfin, aux éleveurs pour nourrir leurs élevages. Et en fait, maintenant, c'est devenu un produit limite de luxe parce que ça part dans les méthaniseurs. Donc, il n'y en a plus assez pour les éleveurs… » (INST01) ; « … aujourd'hui, il y a un autre gros marché qui se développe au niveau de la pulpe, c'est les sucreries qui veulent se chauffer avec la pulpe, …, ça veut dire que si les sucreries commencent à chauffer avec leur propre pulpe. Il y a des gens qui ne seront plus servis. » (AG05).
Discussion et conclusion
Nous avons analysé pour un territoire cas d’étude les évolutions des successions de cultures sur un pas de temps de 15 ans. Les facteurs explicatifs de ces évolutions ont été identifiés à partir d’entretiens réalisés auprès de 20 acteurs du territoire.
L’analyse des successions de culture a mis en évidence que les trois quarts des îlots expérimentaient un changement de succession au cours des 15 ans. Ces changements de successions conduisent à une diversification de la succession et représentent 18,7% des cas. Cette diversification se fait principalement par l’introduction de cultures subventionnées (légumineuses), qui offrent un compromis entre rentabilité économique/intérêt agronomique (tournesol) ou pour lesquelles une contractualisation est possible (cultures industrielles). Si la diversification apparait comme la première dynamique d’évolution, le maintien dans le temps de successions diversifiées n’est pour autant pas un objectif en soi à l’échelle du territoire, comme en témoignent les nombreux îlots pour lesquels des ajustements sont observés au cours des 15 années ou des substitutions entre cultures (13% respectivement). Face aux impasses techniques ou climatiques, les agriculteurs ajustent en permanence les successions afin de répondre aux objectifs financiers qu’ils se fixent et aux attentes réglementaires. Le poids du facteur économique dans les décisions d’insertion ou de retrait de cultures des successions est mis en avant par l’ensemble des acteurs interrogés. Ce poids est d’autant plus important lorsque les investissements techniques accompagnent l’introduction d’une nouvelle culture (Antier et al., 2021).
La capacité de transformation rapide des systèmes vers l'agroécologie est bien moins documentée que les stratégies d'adaptation pas à pas. Si l’on comprend les mécanismes profonds qui permettent de passer d'un système spécialisé à un système totalement reconfiguré sur des pas de temps longs, ces changements de rupture ne se conçoivent pour l’instant pas sur des pas de temps courts (Baret et Antier, 2022). À l’échelle d’un territoire, nos travaux mettent en évidence que les évolutions des successions s’organisent autour de cultures dominantes, comme ce qui peut être observé à l’échelle des exploitations (Casagrande et al., 2022). Les processus de diversification constituent avant tout des stratégies d’adaptation rapide aux crises et sont dès lors réversibles.
Si la diversification des cultures à l’échelle des territoires et des successions est reconnue comme un pilier essentiel de la résilience et de la durabilité des systèmes agricoles, notamment face au changement climatique (Arndt et Helming, 2025 ; Machefer et al., 2024), et contribue à la conservation de la biodiversité (Bellouin et al., 2019), elle ne peut se penser à la seule échelle de l’exploitation. La localisation des filières sur le territoire structurant fortement les motifs de successions de culture, un des enjeux à l’échelle des territoires, porte sur la capacité à proposer une diversité de filières à l’ensemble des exploitations afin que la diversification ne soit pas pensée uniquement autour d’une opportunité de filières de niche, et s’adresse au plus grand nombre (Baret et Antier, 2022).
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