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La diversification des cultures au sein d’une coopérative en région de grandes cultures, l’exemple du groupe SCAEL

Entretien avec Julien Degas, responsable agronomie du groupe SCAEL (Société coopérative agricole d’Eure-et-Loire)

Philippe Prévost* et Julien Degas**

* Association française d’agronomie

**Société coopérative agricole d’Eure-et-Loire (SCAEL)

Email contact auteur : philippe.prevost@inrae.fr

https://doi.org/10.54800/fkd365 

Ce texte est issu d’un entretien avec Julien Degas, le responsable agronomie du groupe coopératif d’Eure-et-Loire, la SCAEL. Il présente le dispositif de R&D en agronomie tout en analysant les voies de diversification à l’échelle d’une coopérative agricole de taille intermédiaire située dans une région de grandes cultures dont les débouchés se situent principalement à l’export.

Le groupe SCAEL, une coopérative de taille intermédiaire avec différentes activités

La coopérative s’est développée en Eure-et-Loire, mais rayonne désormais sur les départements limitrophes, jusqu’en Indre-et-Loire. Elle est composée de 2500 adhérents, et le pôle agricole représente en moyenne 600.000 tonnes de collecte de grains, pour un chiffre d’affaires d’environ 270 millions d’euros. Au-delà du pôle agricole, le groupe SCAEL[1] a plusieurs autres activités : négoce à l’export, laboratoires d’analyse, transport, innovation, distribution grand public.

Le pôle agricole représente une coopérative de taille intermédiaire, avec 50 silos, et 20 conseillers technico-commerciaux. Les débouchés sont en grande majorité à l’export, via le port de Rouen.

Au sein de la SCAEL, J. Degas occupe le poste de responsable du département Agronomie depuis quatre ans, après avoir été pendant cinq années un des ingénieurs du département. L’équipe reste de petite taille, constituée de quatre ingénieurs : lui-même, un responsable expérimentation, et deux ingénieurs agronomes en appui au responsable sur les différentes missions. L’équipe est renforcée par des étudiants en formation, apprenti et stagiaires.

Les missions du département Agronomie

Une des missions importantes du département est l’expérimentation, d’une part en micro-parcelles, pour la production de références technico-économiques à destination des conseillers technico-commerciaux : essais variétés (dont la résistance aux maladies), essais produits phytosanitaires, essais fertilisation principalement, d’autre part, en parcelles d’agriculteurs, en particulier pour les essais de cultures de diversification.

 


[1]https://www.groupe-scael.com/

Pour l’expérimentation, l’équipe s’appuie beaucoup sur des partenariats avec les réseaux de coopératives :  In Vivo, à l’échelle nationale, pour ce qui concerne les protocoles d’expérimentation, et Inoxa[2], à l’échelle régionale et inter-régionale, pour être plus forts face aux fournisseurs d’agrofournitures. Il existe aussi des partenariats avec les instituts techniques, principalement Arvalis et Terres Inovia, dans le cadre de projets de recherche-développement, ainsi qu’avec les entreprises d’agrofournitures, dans le cadre des essais d’intrants. Etant dans un territoire de grande culture, avec principalement céréales et cultures industrielles, la dépendance aux intrants est très forte, d’où l’activité importante du département Agronomie sur les essais de variétés, de fertilisants et de produits phytosanitaires. Et le partenariat le plus important est avec les agriculteurs, puisque la coopérative n’a pas de station expérimentale et effectue donc les expérimentations chez les adhérents, les essais représentant en moyenne 5500 micro-parcelles. Au fil du temps, la coopérative a constitué un pool d’agriculteurs motivés pour contribuer au suivi des essais.

 


[2]www.inoxa.fr

La diversification au sein des territoires de la coopérative

La coopérative est située dans un territoire où la fertilité des sols est variable, et il y a des situations un peu différentes entre les zones d’implantation, qui influencent la stratégie de diversification.

Dans le territoire de Beauce, avec ses limons profonds sur calcaire, et avec beaucoup de cultures industrielles irriguées (betterave, pomme de terre, oignon) à partir de la nappe de Beauce, la question de la diversification se pose assez peu car les céréales, les espèces oléoprotéagineuses et les cultures industrielles sont suffisamment nombreuses, avec une bonne rentabilité, pour permettre des rotations plus longues et diversifiées. Et par ailleurs, cela fait plus de 30 ans que la nappe d’eau de la Beauce est gérée collectivement pour permettre la diversité des usages, et les agriculteurs sont donc habitués à gérer des quotas d’eau. Mais il est clair que le changement climatique pourra nécessiter une évolution dans le partage de l’eau, et dans ce cas l’agriculture ne pourra pas rester dans le statu quo si les quotas diminuent au profit des autres usages alors que l’évapotranspiration des cultures va augmenter en période printanière et estivale.

Dans les zones périphériques à la Beauce, le sol est constitué de limons sur argile à silex, et est donc moins fertile, ce qui limite les cultures rentables, d’où la rotation très classique colza-blé-orge. La diversification y est encore très peu développée, avec le plus souvent des cultures de substitution en cas de difficulté de culture sur une espèce habituelle, par exemple du pois lorsque la culture du blé a subi de mauvaises conditions hivernales. Dans ces zones, le système de culture, basé sur des cultures d’hiver, sans irrigation, est devenu très fragile, particulièrement parce que la résistance aux herbicides des adventices (ray-grass, vulpin) est devenue telle qu’un certain nombre d’agriculteurs sont dans l’impasse pour le désherbage. Un des enjeux de la diversification sur ces territoires est de pouvoir sortir de cette incapacité à lutter contre les adventices résistantes aux herbicides.

En Eure-et-Loire, territoire cœur de la Beauce, la diversification a démarré très tôt, dans les années 1990, d’abord avec les pois protéagineux, ce qui permettait d’avoir une culture de printemps dans les rotations courtes, tout en enrichissant le sol en azote. Mais la rentabilité du pois a été réduite depuis plusieurs années du fait des maladies et d’aléas climatiques plus fréquents, ce qui a engendré une grande irrégularité dans les rendements, avec une moyenne des rendements qui est passée à 70 quintaux en 1990 à environ 40 quintaux ces dernières années. Et les tentatives de pois d’hiver ont été vaines, avec des maladies racinaires difficiles à éviter et des difficultés de désherbage, après la réduction du nombre de produits homologués. Cela a engendré une très forte réduction des surfaces de pois dans la région, et ce d’autant plus que le rendement et le prix de vente restent trop faibles pour couvrir les charges de production. Il y a actuellement une opportunité sur les pois blonds pour l’alimentation humaine mais le marché reste de niche. La coopérative propose des contrats pour cette filière et priorise les secteurs qui ont besoin de diversifier leurs cultures pour raisons agronomiques. À cette même période, le tournesol a représenté une culture de diversification, même si la Beauce reste la limite nord de cette culture, à cause des risques d’intempéries au moment de la récolte. Mais avec les dégâts de pigeons, au semis et avant la récolte, qui se sont accentués, cela a découragé les agriculteurs dans le maintien de cette culture dans leur assolement. La culture de tournesol représente aujourd’hui une surface marginale sur le territoire de la coopérative.

Plus récemment, de nouvelles cultures ont été testées avec un certain succès.

Pour les terres un peu plus superficielles, où les cultures classiques du territoire ne donnent pas de bons rendements, une expérience originale a été menée avec la culture du lavandin, répondant à la demande d’un industriel du territoire. Après un essai réussi de culture chez un administrateur de la coopérative en 2023, la surface de lavandin est aujourd’hui de l’ordre de 500 ha, et la coopérative a construit une distillerie pour produire de l’huile essentielle, sous contrat avec l’industriel local. Cette expérience est plutôt un succès, mais avec une certaine fragilité, car la chute récente des cours de l’huile essentielle de lavandin fait craindre des conditions contractuelles moins avantageuses lors du prochain renouvellement du contrat avec l’industriel.

Le fait d’avoir une distillerie a permis de mener une réflexion sur la possibilité d’autres cultures à distiller. Pendant deux années, des cultures de fenouil ont été testées avec succès pour la transformation en huile essentielle mais la mise en marché a été compliquée, car entrer dans le réseau des fournisseurs en huiles essentielles demande du temps. Et la distillerie étant faite pour de gros volumes, il n’est pas aisé de diversifier les cultures pour l’huile essentielle. La recherche de diversification sur les cultures aromatiques se poursuit au sein de la coopérative, lavandin et lavande assurant le fonctionnement a minima de la distillerie.

D’autres cultures visant le marché de la boulangerie, qui reste également limité, sont désormais produites sur le territoire depuis trois ans. Ainsi, le pavot à graine recouvre une surface d’un peu plus de 100 ha, même si, sur le plan technique, le désherbage reste un point sensible. Il en est de même pour le lin graine, de printemps ou d’hiver. En 2026, la culture de lin fibre est aussi proposée aux adhérents pour la production de semences à destination des producteurs de fibre de lin dans le nord-ouest français.

La coopérative a testé également la cameline, menée en interculture pour une destination de biocarburant d’avion. Il s’agissait initialement d’un projet prometteur sur les plans technique et économique, mais le manque régulier de pluie en été, ainsi que les difficultés de récolte en début d’automne et de logistique avec des petits lots, n’a pas permis de poursuivre ce projet de diversification. De même, le soja a été testé il y a quelques années, mais le rendement n’était pas au rendez-vous, du fait de températures un peu faibles pour le soja. Cette culture devrait par ailleurs être irriguée mais les agriculteurs qui irriguent préfèrent assurer leur production avec des cultures plus profitables comme la pomme de terre ou le maïs. La coopérative a par exemple développé un marché de maïs Waxy (cireux, contenant 100% d’amylopectine) pour les industries alimentaires, qui représente une forme de diversification par rapport au maïs à destination de l’alimentation animale.

Un nouveau projet de diversification porte sur le haricot rouge sec alimentaire (chili con carne) à partir de la campagne 2026. Ce projet a pu être lancé grâce à l’achat d’un trieur optique pour la production de semences qui sera également valorisé dans le triage des haricots. Cette culture est adaptée localement et la SCAEL est la seule coopérative locale à développer cette filière pour le moment.

L’approche de la coopérative reste ainsi assez orientée par les possibilités de valorisation commerciale des nouvelles cultures et n’a pas encore réussi à développer une démarche plus systémique à l’échelle de la rotation pour une performance environnementale, agronomique et économique. Par exemple, dans les aires de bassin de captage d’eau potable, la volonté d’intégrer une culture de sarrasin dans les rotations n’a pas vraiment pris du côté des agriculteurs, la performance économique étant moindre avec ce système de culture. Mais cela pourrait évoluer, si l’obligation de cultiver des espèces plus autonomes en intrants offrait aux agriculteurs un paiement pour services écosystémiques (PSE) financé par des partenaires. C’est actuellement le cas dans le cadre d’un contrat avec Chartres métropole pour la culture de sarrasin.

La diversification en région de grandes cultures conditionnée par la performance économique

La coopérative SCAEL a été à l’initiative de nombreux essais de diversification, mais a toujours été confrontée à la difficulté de changer une rotation standard colza-blé-orge, dont la performance économique est éprouvée. 

Sa démarche a ainsi toujours été conditionnée par cette exigence économique.

Ainsi, la première étape de l’essai de diversification est d’analyser la performance technique et économique d’une nouvelle espèce candidate : rendement, marge brute, avantages et inconvénients de la nouvelle culture dans une rotation, en comparaison avec la rotation standard colza-blé-orge, identification des fournisseurs de semences et des perspectives de marché.

L’étape suivante est d’identifier les adhérents qui sont en capacité d’assurer le test de culture sur le plan technique et économique. Il faut avoir des agriculteurs qui peuvent accepter de perdre un peu de performance économique, sachant qu’il est très difficile, dans le contexte actuel, d’avoir une meilleure performance économique avec des cultures de diversification que la rotation standard. La coopérative ayant une filière bio, il serait certes possible de s’inspirer des rotations longues que les agriculteurs bio ont mises en place, mais dans le territoire de la coopérative, l’agriculture conventionnelle et l’agriculture bio sont deux mondes séparés dans le choix de système de production tant qu’il est possible pour les agriculteurs conventionnels de rester sur le modèle dominant, qui donne encore la meilleure performance technique et économique. Et les cultures de diversification représentant des petits marchés, cela peut satisfaire les filières bio, mais pas l’agriculture de masse qui a besoin d’avoir une sécurisation des débouchés.

L’étape suivante de massifier la voie de diversification qui a prouvé son efficacité n’a jusqu’à ce jour pas été souvent franchie, car elle ne peut être possible que lorsqu’il y a un nouveau système économique, soit par une démarche contractuelle, soit par une incitation économique.

Il est ainsi clair que dans une région de grande culture comme la Beauce, le contexte actuel ne permet pas de valoriser la diversification des cultures dans les rotations qui restent courtes et très standard. Le département agronomie a beau faire des propositions de diversification dans la rotation, en interculture ou en association, c’est l’économie en temps et en revenu qui est privilégiée par les agriculteurs, tant qu’il n’y a pas d’obligation à changer de système de culture. Les résistances des adventices et des bioagresseurs aux produits phytosanitaires et les pollutions diffuses en azote et en résidus de pesticides devraient changer la donne mais cela suppose beaucoup de changements dans le système économique. Il y aurait besoin d’un accompagnement des agriculteurs plus rapproché, en valorisant l’expérience de ceux qui innovent et réussissent à faire évoluer leur système de culture vers plus de performance environnementale, mais cela supposerait d’avoir une équipe d’animation renforcée qui n’existe pas actuellement.

Et au-delà, il faut certainement relier la diversification à une transformation plus globale de l’agriculture en lien avec le changement climatique. Au-delà de la diversification, la coopérative travaille sur les projets de label bas carbone, le colza à faible émission de gaz à effet de serre, le blé bas carbone, à la demande d’adhérents ou de clients (comme c’est le cas de certains meuniers), mais un problème majeur aujourd’hui est le positionnement des produits dans le marché international, qui est aujourd’hui le principal débouché de la coopérative. A l’export, il n’y a aucun levier économique pour favoriser des cultures bas-carbone ou des rotations diversifiées.

Pour permettre un changement de pratiques des agriculteurs, tant dans le choix des espèces cultivées que dans le mode de production, le levier sera principalement économique. Les agriculteurs sont prêts à changer, mais tant que la culture de légumineuses n’est pas rentable économiquement ou que les contraintes liées au changement de pratiques ne sont pas prises en compte dans la rémunération, les agriculteurs n’ont pas à supporter seuls les risques du changement. Et même dans la nouvelle génération d’agriculteurs qui a été formée à une approche beaucoup plus agroécologique, la volonté de changement en début de carrière s’estompe assez rapidement lorsqu’ils constatent le différentiel de productivité. C’est donc à la fois une affaire de débouchés suffisamment larges pour un écoulement de la production des agriculteurs et de prix rémunérateurs avec un minimum de garantie dans la durée. Les coopératives se trouvent actuellement entre un marché à l’export soumis à la concurrence internationale et à un prix non maîtrisé, et un marché de consommation domestique qui privilégie également le prix le plus bas, tout en exigeant beaucoup de contraintes nouvelles pour l’agriculteur. Les coopératives pourront inciter et accompagner leurs adhérents quand l’ensemble de la chaîne de valeur de l’agriculture assumera la volonté de changement de pratiques des agriculteurs. Dans le contexte actuel, la SCAEL ne peut qu’avancer à petits pas car elle a pour première mission d’écouler la marchandise des adhérents au meilleur prix et la prise de risque doit être minimale, surtout dans le contexte actuel de grande instabilité politique et économique. Il faudrait une très forte impulsion des pouvoirs publics et des marchés pour faire bouger plus rapidement l’ensemble du système. Ce pourrait être le cas avec l’enjeu de la décarbonation, où la réduction des gaz à effet de serre pourrait encourager tous les opérateurs économiques à trouver le moyen de financer à chaque étape de la chaîne les pratiques vertueuses. En agriculture, cela permettrait par exemple de mieux financer la généralisation de l’interculture.

Quelle projection pour le futur ?

Dans une projection à vingt ans, il est difficile d’imaginer que le statut quo existant depuis plus de 20 ans sur la rotation colza-blé-orge persiste, car le changement climatique va obliger à évoluer, avec en même temps moins d’intrants utilisables. Outre de nouvelles cultures, la diversification devrait beaucoup se développer au niveau de l’interculture ou dans l’association de cultures. L’interculture est déjà bien ancrée dans la zone de la Beauce irriguée, avec des couverts végétaux semés à la volée lors de la récolte d’orge et avant le colza dans la rotation standard ou dans les rotations avec une culture de printemps (orge par exemple) où la couverture du sol en hiver est obligatoire (ce sont souvent des mélanges moutarde et phacélie). De même, les cultures associées devraient se généraliser. La coopérative a déjà eu une expérience de la culture de colza associée à du trèfle ou de la féverole. Mais la contrainte du double semis a progressivement a fait abandonner cette pratique, ce qui a été dommage pour les problématiques insectes et fertilisation azotée.

Et par ailleurs, il est possible de viser une plus grande intégration de la coopérative dans des partenariats locaux, même si la dépendance aux marchés à l’export restera nécessaire, avec une valorisation des grains par la transformation et la commercialisation locale. Le modèle coopératif va certainement évoluer également, avec réduction du stockage au profit d’agriculteurs qui souhaitent stocker et vendre en direct, et plus de valorisation des produits par la transformation et la diversification des clients. D’ores et déjà, la coopérative mobilise ses outils et services pour favoriser des démarches d’évolution des systèmes agri-alimentaires locaux. Par exemple, la coopérative répond à la demande du département d’Eure-et-Loire pour assurer la logistique des produits locaux, en offrant une plateforme de marché entre producteurs et restauration collective (collectivités et restaurateurs). Un autre exemple est le développement récent de l’aquaculture, visant à valoriser les anciens bâtiments de fermes n’étant plus adaptés aux besoins actuels, grâce à un partenariat avec une entreprise de la filière truite.

Enfin, concernant l’activité recherche-développement, elle devrait s’intensifier dans les années à venir pour anticiper les adaptations au changement climatique et répondre aux exigences sociétales d’environnement et de santé. Là aussi, la diversification des activités de l’équipe sera d’autant plus forte qu’il y aura un engagement plus fort dans la diversité des systèmes agri-alimentaires locaux.

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