Comment la diversification des cultures change les postures et les manières de travailler des agronomes ?
Léo Berte1, Philippe Cousinié2, Mireille Navarrete3, Mathias Sexe4, Aline Vandevalle5
1 Chartres Métropole, leo.berte@agglo-ville.chartres.fr
2 Expert transition agroécologique COSE/MASA et expert associé à l'enseignement agricole, philippe.cousinie@gmail.com
3 INRAE Unité Ecodéveloppement 0767, mireille.navarrete@inrae.fr
4 EMC2, Mathias.Sexe@emc2.coop
5 Chambre d’agriculture Pays de la Loire -aline.vandewalle@pl.chambagri.fr
Résumé
L’objectif de cet article est d’illustrer comment la diversification amène à faire évoluer les différents métiers des agronomes, leurs postures et leurs compétences, en mettant en regard des agronomes de structures professionnelles variées (conseil agricole, filière, collectivité territoriale, recherche, enseignement agricole). Au-delà des spécificités de chaque métier, l’analyse permet de repérer des compétences partagées entre agronomes, tout particulièrement pour l’analyse d’objets complexes (multi-factoriels, multi-objectifs, multi-échelles) et pour le soutien aux échanges entre acteurs des systèmes agrialimentaires, qu’ils soient publics et/ou privés, des filières et/ou des territoires. Accompagner techniquement la diversification reste un challenge pour les agronomes du fait de l’ampleur des connaissances nécessaires et de leur incomplétude actuelle. Un front de travail pour les agronomes est donc de penser de nouveaux modes de production des connaissances, combinant une diversité de disciplines et de compétences, mêlant théorie, expertise et pratique. De plus, si la diversification se met en œuvre concrètement sur des parcelles d’exploitations agricoles, ce sont les dynamiques de territoires et de filières qui vont permettre ou pas sa pérennisation. Les agronomes ont donc un rôle clé à jouer, dans une collaboration interdisciplinaire, pour initier, et autant que possible, pérenniser ces dynamiques qui dépendent beaucoup des incitations économiques et des politiques publiques.
Abstract
The aim of this article is to illustrate how diversification is leading to changes in the various roles of agronomists, their approaches and their skills, by comparing agronomists from a range of professional settings (agricultural consultancy, industry, local government, research and agricultural education). Beyond the specific characteristics of each role, the analysis helps to identify skills shared amongst agronomists, particularly in the analysis of complex issues (multi-factorial, multi-objective and multi-scale) and in facilitating dialogue between stakeholders in agri-food systems, whether public and/or private, within supply chains and/or at territorial level. Providing technical support for diversification remains a challenge for agronomists due to the breadth of knowledge required and the current knowledge gaps. One key question for agronomists is therefore to devise new ways of generating knowledge, combining a variety of disciplines and skills, and blending theory, expertise and practice. Furthermore, whilst diversification is implemented on individual farm plots, it is the dynamics at the regional and sectoral levels that will determine whether or not it is sustainable. Agronomists therefore have a key role to play, through interdisciplinary collaboration, in initiating and, as far as possible, sustaining these dynamics, which depend heavily on economic incentives and public policy.
Introduction
La diversification des cultures est un levier majeur en agroécologie pour la conception d’agroécosystèmes durables. Elle est présente dans les nouvelles voies de l’agriculture que sont l’agriculture syntropique, l’agroforesterie, l’agroécologie, ou encore l’élevage à l’herbe autonome et économe. Elle peut fournir une large gamme de services écosystémiques, qui s’expriment ou non suivant le type de diversification mis en œuvre : meilleur bouclage des cycles des nutriments et de l'eau, amélioration de la qualité des sols, soutien au service de pollinisation, réduction des risques biotiques par une meilleure gestion des ravageurs et maladies, réduction de la variabilité de la production et donc des risques économiques (Beillouin et al., 2021), notamment dans un contexte de changement climatique. Dans une revue récente de littérature, Vialatte et al. (2025) ont mis en évidence le potentiel important de la diversification des cultures pour gérer la santé des cultures (ravageurs, maladies, adventices). Mais cet effet varie suivant les échelles spatiales — de l’intra-parcelle (association de cultures) au territoire (assolement paysager diversifié), suivant les échelles temporelles — de l’infra-annuel (cycle de culture) au pluriannuel (rotation de cultures), et suivant les modes de diversification (intraspécifique ou interspécifique). Malgré la variabilité des effets obtenus, la diversification végétale apparaît comme une réponse pertinente pour améliorer la robustesse des systèmes de production à condition de « piloter » la diversification, suivant les objectifs à atteindre : réduction des risques économiques, préservation de la qualité de l‘eau, gestion d’un bioagresseur spécifique ou des bioagresseurs en général, etc.
Pourtant, la diversification des cultures se déploie encore très peu en France quelles que soient les filières (Jeuffroy et al., 2026). Une des principales raisons est qu’elle impacte directement la rentabilité économique des exploitations qui ont construit leur performance économique dans un autre contexte, celui de l’intensification et de la spécialisation : pour que la diversification ait des performances économiques équivalentes voire supérieures aux rotations courtes, il est nécessaire de modifier des élements du système de culture, mais également du système d’exploitation, de façon à valoriser économiquement les services fournis par la culture nouvelle. Mais au-delà de la question de la performance économique, la diversification est confrontée à un phénomène de verrouillage sociotechnique (Meynard et al., 2018 ; Boulestreau et al., 2021).
Dans ce contexte de verrouillage sociotechnique autour d’un régime dominant centré sur la spécialisation des cultures, les agronomes ont un rôle clé à jouer pour que la diversification puisse se déployer à large échelle, à la fois par leurs connaissances et par leurs postures d’interface, qu’ils travaillent au sein des filières amont et aval, des institutions en charge des politiques publiques et des territoires, au sein de la recherche, de la R&D et de l’enseignement agricole. D’une part, la discipline agronomique apporte des connaissances sur le fonctionnement des couverts diversifiés, variable suivant les patterns de diversification et leurs interactions avec les autres leviers agroécologiques, mais aussi des clés de lecture pour caractériser les échelles d’action pertinentes et les modalités de gestion. D’autre part, par la diversité des structures qui les emploient, les agronomes occupent une place d’interface entre les agriculteurs et les différents acteurs des systèmes agri-alimentaires, pour aujourd’hui comprendre aujourd’hui le verrouillage sociotechnique mais aussi dans le futur jouer un rôle clé dans le déverrouillage notamment des. L’objectif de cet article est donc d’illustrer comment la diversification amène à faire évoluer les métiers des agronomes, élargit leurs échelles d’analyse depuis la parcelle et l’exploitation agricole vers les territoires et les filières. Nous faisons l’hypothèse que la diversification change concrètement la façon de travailler des agronomes.
Dans cet article, nous explorons le fait que ces changements se font de manière différenciée selon les métiers de ces agronomes.
Cette réflexion est issue d’échanges lors d’une table ronde qui a eu lieu le 25 mars 2025 lors du débat agronomique organisé par l’Association Française d’Agronomie sur le thème « Diversification et agronomie, quels enjeux ? quels défis pour les agronomes ? ». Nous comparons nos points de vue selon nos différents métiers d’agronomes du développement agricole ou des filières, d’une collectivité, de la formation agricole, ou encore d’un organisme de recherche.
Dans la première section, nous illustrons les problèmes associés au développement de la diversification, dans sa dimension systémique, et les changements attendus d’un monde agricole qui s’est massivement construit sur la spécialisation des exploitations, des filières et des territoires. Dans la seconde section, nous montrons comment la diversification amène les agronomes à faire évoluer leurs postures et à produire ou mobiliser, individuellement ou au sein de collectifs, de nouvelles compétences et connaissances. Enfin dans la dernière section, nous montrons comment des agronomes parviennent à enclencher des dynamiques dans les territoires ou les filières, en mobilisant des incitations économiques et de politiques publiques.
Comment diversifier au cœur de systèmes qui ont été optimisés pour la spécialisation des cultures?
Quelles connaissances produire et comment accompagner les agriculteurs ?
La diversification suppose de produire de la connaissance avec une approche systémique et multi-échelles. Du fait des différentes échelles de travail nécessaires à la diversification (de la parcelle et l’exploitation au territoire en passant par les filières), les acteurs impliqués dans les processus de diversification sont nombreux et divers : agriculteurs bien sûr, mais aussi opérateurs des filières amont et aval, acteurs de l’eau, acteurs des territoires (collectivités, PNR), politiques publiques, formation, etc.
Accompagner la diversification suppose d’arriver à gérer une tension entre deux approches, analytique et systémique. A l’échelle de la parcelle, de manière à accompagner les agriculteurs dans des choix de conduite des cultures répondant aux critères définis pour leur valorisation, les agronomes doivent produire des références pour les différentes cultures produites, pour améliorer les itinéraires techniques dans un objectif de régularité de production et d’optimisation technico-économique. Pour cela, les structures d’accompagnement réalisent régulièrement des expérimentations analytiques ou des suivis de réseaux de parcelles chez des agriculteurs et en partagent largement les résultats. De manière complémentaire, il est également nécessaire de disposer de références plus systémiques : place de ces nouvelles cultures dans la rotation, combinaison de leviers agronomiques pour favoriser des itinéraires techniques bas intrants, rentabilité à l’échelle du système… Pour cela, d’autres modes d’acquisition de connaissances sont mobilisés tels que les expérimentations-système, qui fournissent d’autres types de connaissances, plutôt liées à des logiques d’action (guide FORCES, Lefèvre et al., 2024) ou à la formalisation de règles de décision.
Cette complémentarité des connaissances est à la fois une difficulté et un atout pour les agronomes, qui doivent faire des allers-retours entre ces types de connaissance de manière à avoir une approche globale. Ainsi par exemple, en Pays de la Loire, la Chambre d’agriculture dispose de références robustes sur la conduite des protéagineux en association (Bourlet, 2018) acquises lors de différentes expérimentations analytiques, ayant permis de maitriser à la fois le choix des plantes compagnes, les densités de semis, etc. Ces connaissances permettent un conseil technique aux agriculteurs sur le choix des associations. Dans le même temps, la chambre d’agriculture conduit plusieurs expérimentations-système (en AB et en agriculture conventionnelle) avec des objectifs soit d’amélioration de la fertilité des sols (ROTALEG, 49), soit de réduction forte d’utilisation des produits phytosanitaires (DiverIMPACTS PDL, 53).
Des connaissances sont donc produites sur les performances (techniques, économiques…) de systèmes de culture intégrant des associations céréales-protéagineux, combinées à d’autres leviers.
Les stratégies des structures de conseil aux agriculteurs sont également impactées par la diversification des cultures. Aujourd’hui on identifie des besoins d’expertise de plus en plus forts qu’ils soient d’ordre technique (conduite des cultures), réglementaire (PAC, Directive Nitrates…) ou organisationnel. Les conseillers accompagnant les initiatives de diversification sont également attendus pour animer des groupes d’agriculteurs et d’acteurs à l’échelle des territoires. Les compétences nécessaires sont assez différentes et plutôt de l’ordre de l’animation et de la facilitation, de la compréhension des approches multi-acteurs. Face à ces besoins de connaissances et compétences diverses, les organismes de développement, et notamment certaines Chambres d’agriculture, favorisent une spécialisation des missions pour gagner en efficience, en distinguant des métiers de conseillers experts techniques, de conseillers avec une approche de « coach » et de conseillers en développement territorial spécialisés dans les approches locales et multi-acteurs. Mais il apparaît aussi indispensable de combiner ces différentes compétences et donc de travailler en équipe, car ces démarches de diversification questionnent tout autant la montée en compétences individuelle que collective, au travers d’initiatives territoriales.
Quelles stratégies des organisations agricoles et économiques ?
Les organisations agricoles et économiques se sont construites sur une logique d’économie d’échelle et sont aujourd’hui très peu adaptées à la diversification des cultures. Pour qu’une diversification s’installe durablement, chaque maillon de la chaîne doit y (re)trouver un intérêt économique.
● Pour l’agriculteur, la réussite repose sur une forte technicité : les systèmes diversifiés doivent être adaptés aux contraintes agronomiques, humaines, matérielles, économiques. Lorsque de nouvelles espèces sont introduites, il faut à la fois une maîtrise technique solide et un travail en amont de sélection des semences. Sur le plan économique, il faut obtenir un prix/tonne et/ou des bénéfices sur les autres cultures (Cf. légumineuses) suffisants pour dégager une marge équivalente aux autres systèmes de culture plus spécialisés.
● Pour la coopérative, la réussite dépend autant de la maîtrise dans l’accompagnement agronomique que de la capacité à regrouper des volumes suffisants. Sans cela, les outils logistiques et industriels — pour le nettoyage, triage, stockage ventilé et sécurisé — ne peuvent être optimisés. Même pour des espèces de niche, il faut arriver à livrer les clients selon leurs besoins, au bon lieu de transformation, à un tarif permettant de dégager une marge suffisante pour couvrir les coûts de la coopérative.
● Pour les industriels, enfin, la marchandise doit répondre aux niveaux de qualité et de constance attendus, être disponible avec des volumes garantis et rester compétitive face à des produits similaires pouvant être achetés ailleurs.
Pour que chaque maillon de la chaîne trouve un intérêt économique à la diversification, il faut donc faire évoluer fortement à la fois les logiques d’action des individus et des organisations et les règles de jeu institutionnelles, notamment pour construire un modèle socio-technico-économique qui repose sur des économies de gamme plutôt que des économies d'échelle.
Pour le maillon central qu’est la coopérative, cela implique de disposer ou construire un réel avantage compétitif avec la diversification : répondre à une pénurie, identifier des produits à haute valeur ajoutée sous réserve que la coopérative soit en mesure d’en conserver une partie, obtenir des coûts inférieurs à des matières importées, ou encore profiter de conditions locales favorables (pression de ravageurs réduite, qualité spécifique, terroir différenciant, moindre coût de transport). Sans cela, il est impossible d’être aussi performant que des filières déjà matures.
Les questions de diversification doivent également tenir compte des orientations des territoires ou des régions, suivant qu’elles sont plus ou moins spécialisées sur un système de production donnée. L’exemple du lin oléagineux l’illustre bien (Magrini, 2023). Son développement amorcé il y a une dizaine d’années avec Valorex et le label Bleu-Blanc-Cœur reposait sur une différenciation de produits agricoles autour de leur richesse en oméga‑3 et du process industriel. Régionalement, tous les maillons de la filière devaient y gagner. Malgré un contexte pédoclimatique imparfait, la demande de l’aval et la possibilité d’un prix équivalent ou supérieur à celui du colza ont permis l’essor initial. Mais ces conditions ne se révèlent pas suffisantes pour installer significativement cette culture dans les assolements, notamment sur le territoire de la coopérative EMC2 (Région Grand Est).
Dans ces démarches de diversification, les logiques institutionnelles et administratives peuvent freiner la rentabilité économique dans un contexte de compétition commerciale forte. C’est le cas de la filière orge de brasserie : en France, construire une malterie prend deux fois plus de temps qu’en Espagne et bien davantage encore qu’au Brésil. Les délais administratifs deviennent un obstacle structurel. De plus, les subventions sont plafonnées à 20% de l’investissement alors qu’elles peuvent atteindre 50% au Brésil ou aux EU. Les politiques publiques ont donc un rôle décisif pour simplifier et accélérer.
Postures et compétences des agronomes engagés dans la diversification des cultures
La diversification, mais aussi plus généralement les changements du contexte agricole (changement climatique, impacts des activités humaines sur l’environnement) amènent les agronomes à changer de postures et à acquérir de nouvelles compétences. Leurs postures varient suivant les types de métiers, ou au sein d’un même métier, suivant les activités à réaliser : posture d’interface entre différentes disciplines scientifiques pour traiter de sujet complexes, posture d’accompagnateur pour soutenir la réflexion et aider les agriculteurs à mieux prendre leurs décisions, posture de médiateur pour faire dialoguer les acteurs des filières ou des territoires et engager des processus de co-conception d’innovations. Aussi ils doivent mobiliser ou acquérir de nouvelles compétences : scientifiques (connaissances et concepts de l’agroécologie), systémiques (pour traiter d’objets complexes à l’échelle des territoires et des filières), d’adaptabilité (en fonction des besoins et contextes des différents acteurs impliqués, en distinguant les savoirs agroécologiques acquis, en cours de stabilisation, ou incertains et pouvoir ainsi nuancer leurs approches), de recueil et d’analyse de données dans des dispositifs expérimentaux non standardisés (ex : réseaux de fermes), de facilitateur (pour coordonner les acteurs des territoires et animer des réseaux).
Nous montrons comment ces changements de postures et de compétences se déclinent de façon quelque peu différente pour les agronomes de la recherche, du développement ou de l’enseignement agricole.
Le cas des agronomes de la recherche
La diversification des cultures amène les chercheurs agronomes non seulement à acquérir de nouvelles connaissances aux échelles classiques de la parcelle et de l’exploitation agricole, mais aussi à investir de nouveaux champs de recherche aux échelles des territoires et des filières.
Sur la première échelle, l’enjeu est de comprendre le fonctionnement de couverts de plus en plus complexes (multi-variétaux, multi-spécifiques, agroforestiers, etc.) alors même qu’un certain nombre d’espèces sont orphelines de la recherche (Leclère et al., 2021). L’agronomie systémique offre des outils pour investiguer les interactions entre les différentes espèces, mais à cause du manque de connaissances sur ces systèmes complexes, il faut souvent procéder sur la base de faisceaux de preuves plus que par les outils classiques de la statistique. Il n’est pas toujours facile de repérer dans les résultats d’une expérimentation-système des axes d’amélioration.
Il s’agit aussi de combler des trous de connaissance sur des espèces qui ont, jusqu’à présent, fait l’objet de peu de recherches, comme les espèces de niche. De fait, la diversification re-questionne les pratiques de recherches antérieures où quelques espèces modèles étaient travaillées prioritairement (Leclère et al., 2021).
Mais la diversification conduit les chercheurs agronomes à s’interroger sur d’autres échelles que les exploitations agricoles, les filières et les territoires, notamment pour comprendre les facteurs qui favorisent ou freinent le développement de cette pratique (Meynard et al., 2018 ; Morel et al., 2020, Boulestreau et al., 2021).
Les agronomes, souvent en collaboration avec des chercheurs en sciences humaines et sociales, ont conduit de nombreuses études qui ont permis d’identifier des freins à la diversification sur des systèmes de production très variés : Meynard et al. (2018) en cultures assolées, Boulestreau et al. (2021) en maraichage, Rosies et al. (2026) en arboriculture. Ces freins sont de natures variées (techniques, organisationnels, économiques, sociaux de marché, financiers, de partage de connaissances, culturels) et ils opèrent aux différents maillons du système agri-alimentaire : production, amont et aval de la filière, institutions publiques, etc. En amont de la filière, on constate souvent un manque de variétés pour des espèces de diversification, avec de bonnes performances agronomiques et des gènes de résistance aux bioagresseurs, mais aussi des difficultés d’accès à ces variétés auprès des agrofournisseurs. En aval de la filière, sont identifiées des difficultés de commercialisation de ces nouvelles espèces faute de filières spécifiques ou du fait d’une faible consommation. Mais la coordination entre ces acteurs se révèle aussi souvent défaillante (Morel et al., 2020 ; Dib, 2024).
Les freins portés par différents acteurs des systèmes agri-alimentaires se renforcent les uns les autres, ce qui aboutit à un phénomène de verrouillage sociotechnique. Par exemple Meynard et al. (2018) montrent que le développement d’espèces de diversification en grande culture (légumineuses, luzerne, lin, chanvre, lin, moutarde, sorgho) est freiné à la fois par le manque de variétés performantes chez les semenciers, de connaissances techniques sur ces espèces mineures, d’équipements dans les exploitations (semoirs, moissonneuses), de débouchés (par exemple pour des associations céréales/légumineuses). Si des démarches de diversification ont réussi à se développer, elles restent majoritairement le fait de niches sociotechniques (i.e. un système sociotechnique protégé où des acteurs ont pu dépasser ces freins et développer une innovation technologique en marge du modèle dominant). C’est le cas en grandes cultures avec le développement de la culture du lin grâce au label bleu-blanc-cœur, expérience réussie mais avec des volumes qui restent limités (Magrini, 2023) ou en maraichage avec les circuits courts (Boulestreau et al., 2021).
Les chercheurs agronomes ont donc mis au point des démarches, d’une part pour identifier les freins et leviers (ex : diagnostic sociotechnique des freins et leviers, Casagrande et al., 2023), d’autre part pour les dépasser, par exemple avec le concept d’innovation couplée (Meynard et al., 2017 ; Navarrete et al., 2024 ; Leclère et al., 2025). Ces recherches, même lorsqu’elles sont portées par des chercheurs agronomes, nécessitent une interdisciplinarité forte avec les sciences du vivant (ex: généticiens, pathologistes, pour disposer d’intrants et de modes de conduite performants et avec les sciences humaines et sociales pour adapter les filières et les politiques publiques pour le soutien à la diversification dans les exploitations agricoles.
Le cas des agronomes du développement
Face à des enjeux de plus en plus complexes et systémiques, la diversification nécessite d’autres façons d’apprendre : avec les agriculteurs, en expérimentant, en partageant des essais, des observations, des critères de satisfaction, des doutes et des réussites pour accompagner les changements. L’agronome du développement, qu’il travaille au sein de chambres d’agriculture ou de coopératives agricoles, passe progressivement d’un conseil descendant de spécialiste à un accompagnement d’apprentissages co‑construits avec les agriculteurs.
Afin de progresser avec les agriculteurs, le conseil agricole s’appuie de plus en plus sur des expérimentations à la ferme, entre pairs, pour apprendre via l’expérience, ce qui suppose des compétences de recueil de données, d’analyse et de mise en comparaison de situations contrastées sans mobiliser d’outils statistiques qui sont peu adaptés à l’expérimentation en réseaux de fermes (de Sainte Agathe et al., 2026).
Un exemple emblématique de cette évolution sont les groupes Agil’EMC2 de la coopérative EMC2, composés chacun d’une dizaine d’agriculteurs, de leur conseiller de proximité et d’un animateur agroenvironnement, qui choisissent collectivement les thèmes sur lesquels progresser. Cette dynamique collective a permis d’accompagner les transitions agroécologiques des fermes, notamment la diversification des cultures. Lorsque ce levier est sélectionné par un groupe, s’enchaînent interventions d’experts en commercialisation et en agronomie, visites de filières (ex : lin oléagineux, multiplication de semences fourragères) et retours d’expérience d’exploitations ayant allongé leur rotation. Pour d’autres thématiques, comme les couverts d’interculture ou l’agriculture régénératrice, des parcours de formation ont été construits avec un organisme externe. Cette approche collaborative transforme l’apprentissage : elle crée de l’engagement, de la confiance, et accélère l’adoption de pratiques nouvelles, illustrant clairement une posture d’agronome-accompagnateur.
De même au sein des Chambres d’agriculture, des agronomes portent des projets de territoire en lien avec la diversification : à partir d’une cartographie des parties-prenantes, ils peuvent animer des ateliers multi-acteurs regroupant des agriculteurs, organismes économiques, collectivités locales, … Le travail de co-construction peut, par exemple, mener à des évolutions de pratiques, à la construction d’accompagnements spécifiques de type paiement pour services environnementaux, ou encore à des démonstrateurs territoriaux (exemple des légumineuses à graines dans le cadre de l’association LEGGO - Légumineuses à Graines en Grand Ouest ou dans le cadre du Partenariat Agroécologie - All Facts - projet en cours dans le Maine et Loire). Là c’est une posture de médiateur qui est plus particulièrement mobilisée, pour faire interagir les différentes partie-prenantes. Cette posture requiert une certaine neutralité, pour dépasser les tensions suscitées par les enjeux économiques.
Le cas des agronomes de l’enseignement
L’enseignement agricole intègre depuis longtemps une posture interdisciplinaire pour analyser les problèmes agricoles. Cela amène les agronomes à être au cœur des dynamiques associant différentes disciplines d’enseignement. On peut prendre l'exemple de la visite avec les apprenants d’une exploitation agricole par une approche systémique faisant intervenir agronomie, science des agroéquipements, zootechnie, biologie, écologie, économie et gestion. De plus, apprendre à penser autrement passe par l’étude de différents systèmes agricoles, par exemple en agriculture conventionnelle, en agriculture de conservation des sols, en agriculture biologique et/ou en agroforesterie. L’agronome-enseignant doit acquérir des compétences transversales avec une posture de médiateur et d’accompagnateur ce qui requiert des compétences pour décrire et analyser une large diversité des systèmes agricoles. L’évolution rapide des connaissances en agroécologie a aussi amené les agronomes enseignants à enseigner de nouvelles notions dans un contexte de connaissance imparfaite. Ils ont donc dû développer une nouvelle posture, celle de l’actualisation de connaissances avec une mise à niveau de plus en plus exigeante qui les amène également dans une posture de passeur de connaissances. Il s’agit maintenant d’enseigner à penser autrement avec une pensée plus systémique et englobante, pour que les apprenants puissent s’adapter à un contexte d’incertitudes croissantes et de connaissances non stabilisées. Les agronomes qui enseignent ont donc dû acquérir des compétences d’approche système en agriculture et en alimentation pour accompagner les apprenants à évaluer les différents systèmes.
Comment les agronomes participent-ils à des dynamiques qui mobilisent des incitations économiques et publiques pour soutenir la diversification ?
Les dynamiques de diversification ont été accompagnées en mobilisant des politiques publiques, mais aussi de façon volontariste. D’une part, le Grenelle de l’environnement (2008) et le plan national pour la transition agroécologique (2013) ont permis de soutenir les changements via le plan Ecophyto et ses différentes mesures de soutien (aux agriculteurs, au développement agricole et à la recherche) et le plan Enseigner à Produire Autrement (EPA) dans l’enseignement agricole à partir de 2014. Ces politiques ont favorisé des initiatives d’engagement des agronomes dans la diversification. Les agronomes ont largement contribué à animer des dispositifs des plans Ecophyto sucessifs : le dispositif DEPHY EXPE qui vise à expérimenter des systèmes de culture visant une forte réduction de l'usage des pesticides, le dispositif DEPHY FERMES qui regroupe des fermes engagées dans la réduction des pesticides, le dispositif « 30 000 » qui vise à engager 30 000 exploitations agricoles dans la réduction des pesticides en utilisant les leviers expérimentés dans les dispositifs DEPHY précédents, les GIEE qui visent à favoriser l’émergence de dynamiques collectives prenant en compte à la fois des objectifs économiques et des objectifs environnementaux. Ces dispositifs ont permis de créer des démarches collectives appuyant notamment les processus de diversification à grande échelle. Cela vaut également pour l’enseignement agricole puisque ces dispositifs ont été mobilisés sur les trois quarts des surfaces agricoles de l’enseignement public. Leur limite reste cependant la difficulté à essaimer les changements au-delà des exploitations agricoles impliquées dans ces dispositifs. D’autre part, les agronomes ont engagé des initiatives volontaires, soutenues par ces mêmes politiques, par exemple des expérimentations de terrain pour accroitre la diversification dans une recherche de résilience face aux aléas climatiques, épidémiologiques, sanitaires ou économiques.
Nous décrivons 3 types d’initiatives dans lesquelles les agronomes jouent déjà ou pourraient jouer un rôle clé, : celles portées par les acteurs privés des filières, par les collectivités territoriales et par l’enseignement agricole.
Des initiatives portées par les acteurs des filières
Dans les filières, les projets de diversification naissent souvent d’initiatives partenariales structurées où les agronomes ont toute leur place. Dans le groupe coopératif EMC2, un poste d’Agronome Filières a été créé. Cet agronome échange avec les clients transformateurs de la coopérative pour identifier les cultures pertinentes, il évalue avec le service Agronomie leur faisabilité technique et économique, puis construit les conditions de réussite avec les agriculteurs, les clients et parfois les acteurs publics. Le développement du soja sur le territoire Grand-Est est un exemple représentatif.
Une première étape a consisté à identifier les zones pédoclimatiques favorables à la culture du soja (sols profonds, suffisamment arrosés en été, avec des sommes de températures permettant l’atteinte de la maturité des groupes variétaux précoces). Cette analyse a permis de cibler les zones réellement aptes à produire un soja compétitif et régulier. Ce travail a bénéficié des travaux du PEI ARPEEGE (Partenariat Européen pour l’Innovation (PEI) ARPEEGE (Autonomie en Ressources Protéiques et Energétiques des Elevages du Grand Est)[1]. La seconde étape a consisté à sélectionner les variétés les plus adaptées (suffisamment précoces, productives et résistantes aux aléas du climat local). Ces essais variétaux, réalisés en microparcelles et en réseau sur plusieurs années, ont aussi permis de stabiliser un itinéraire cultural fiable (conduite, désherbage, récolte, gestion des risques). Une fois ce socle technique consolidé, les agronomes ont engagé des expérimentations en grandes parcelles, avec un petit groupe d’agriculteurs pilotes, pour tester la culture en conditions réelles d’exploitation.
[1]https://grandest.chambres-agriculture.fr/agritheque/les-projets/detail-du-projet/arpeege-autonomie-proteique-des-elevages
Pour limiter les risques, la coopérative a accompagné les pionniers avec des contrats à petits volumes et prix garantis, négociés avec les acheteurs. Parallèlement, les agronomes ont travaillé à sécuriser de plus gros débouchés avec les acteurs de l’aval, à définir les exigences de qualité, à planifier les volumes nécessaires et ajuster les primes permettant de rendre la culture attractive face aux cultures plus classiques. Avec l’investissement dans une usine de trituration à Rethel (08), le groupe a créé des débouchés pour du soja non OGM produit localement. Avec ce soja transformé sur place en aliments du bétail, la filière économise les frais de transport. Mais à cause de la volatilité des prix, le gain, qui était suffisant lors de la décision d’investissement, se révèle insuffisant aujourd’hui. Pour rester compétitive, l’usine transforme également du soja importé garanti non OGM, beaucoup moins cher. Or pour stabiliser la filière locale, il faudrait sécuriser les volumes, garantir que les aliments produits avec de la matière première locale seront rémunérateurs pour les acheteurs, et reconnaître les services environnementaux du soja produit localement (fixation d’azote, moindre empreinte carbone). Pourtant, sans politique publique de soutien, ces bénéfices restent invisibles économiquement. En effet, les exigences des filières sur l’aliment bio s’arrêtent au respect du cahier des charges de l’AB sans exigence d’origine. Ainsi, si le soja importé est suffisamment compétitif, l’aliment produit à base de soja local ne l’est plus! D’où un risque de fermeture de l’usine et d’arrêt de la production locale de soja. Une politiquer publique de soutien à la production locale est donc nécessaire, et pourrait consister en des taxes à l’importation, ou la construction de cahiers des charges pour des produits d’origine locale comme pour des AOP, à condition toutefois que le consommateur joue également le jeu et achète ces produits 100% origine locale.
Des initiatives pour valoriser les services écosystémiques de la diversification
Malgré les avantages agronomiques et environnementaux d’une agriculture diversifiée, l’économie des exploitations raisonnée sur un pas de temps annuel incite les agriculteurs à conserver des systèmes peu diversifiés, et ce d’autant que les bénéfices économiques attendus ne sont pas forcément garantis (Cf. 3-1). Une des solutions explorées par les agronomes est de monétiser annuellement les services écosystémiques rendus par la diversification. Nous prenons pour exemple 3 dispositifs : le marché du carbone, le paiement pour services environnementaux et les projets alimentaire territoriaux.
Le marché du carbone
Les marchés du carbone ont été pensés comme des outils visant à stimuler des actions permettant d’atténuer le changement climatique. Les tonnes de carbone stocké ou non produit par une activité peuvent être achetées, vendues ou simplement échangées, permettant à une autre activité d’atteindre des objectifs de réduction d’émissions. Les objectifs de réduction d’émissions sont fixés dans de grands accords internationaux (ex : en 2026, l’accord de Paris pour limiter le réchauffement climatique à 1.5°C). On distingue deux sources de financement : le marché volontaire du carbone, le seul accessible aux exploitations agricoles à ce jour, et les marchés réglementés pour les entreprises qui sont soumises à des quotas d’emissions.
Des crédits carbone sont générés lorsqu’une activité stocke du carbone ou réduit des émissions de gaz à effet de serre. Pour l’agriculture, les agronomes ont élaboré différentes méthodes pour quantifier ces économies et permettre aux agriculteurs de certifier des crédits grâce à l’adoption de certaines pratiques ou via des mesures d’indicateurs (par exemple l’évolution de la matière organique dans les sols). Les agriculteurs s’engagent alors dans des projets pluriannuels pour atteindre des objectifs de réduction de carbone. Les crédits générés peuvent être vendus de 18 à 100 €/t suivant l’offre et la demande.
La diversification peut permettre de générer des crédits carbone : introduction de légumineuses induisant une diminution de la fertilisation, couverts d’interculture avant les cultures de printemps, rotations longues limitant l’usage des intrants et les passages de tracteur, etc. Cependant, le marché du carbone étant saturé depuis sa création, les filières agricoles semblent plutôt se tourner vers la deuxième source de financement : l’achat de facteurs d’émission.
Ces facteurs d’émission sont un outil utilisé pour réaliser le bilan carbone d’une organisation et ainsi traduire une activité en émissions de gaz à effet de serre. On la mesure en quantité de CO2 par unité de volume de produit, ce qui permet de chiffrer l’impact de la fabrication du produit sur le réchauffement climatique. Des entreprises du secteur agricole et alimentaire peuvent diminuer l’empreinte carbone d’un produit fini en valorisant des modes de production qui diminuent les émissions de la matière première. Ainsi, il est possible d’imaginer des primes qui seraient versées par les acheteurs de matières premières agricoles pour valoriser des productions ‘bas carbone’, dont celles issues de démarches de diversification.
Le soutien peut aussi avoir un impact direct sur la diversification des assolements via la création de nouveaux débouchés bas carbone rémunérateurs pour les agriculteurs. Par exemple, un nouveau procédé permettant de faire de l’alcool à partir de protéagineux permet de produire de l’alcool en partie décarboné du fait d’une fertilisation azotée nulle sur ces cultures. L’introduction de miscanthus dans les plastiques dans le secteur automobile ou de chanvre pour le secteur du bâtiment permettent un stockage de carbone. De telles initiatives commencent à émerger, embarquant une large diversité d’acteurs (coopératives agricoles, industries, associations, collectivités territoriales) et qui permettraient aux agriculteurs d’amorcer une transition vers la diversification. Citons par exemple COVALO (Bâtir des coalitions territoriales d'acteurs publics-privés pour financer la transition agroécologique[1]) porté par l’association Pour une Agriculture du Vivant et la coopérative NatUp, Arpège financé par Bpifrance, AGROcarbone portés par la coopérative Agora… Ces dynamiques restent cependant fragiles car très dépendantes de la volonté politique de la France à respecter des accords internationaux de réduction d’émission de gaz à effets de serre.
Paiement pour services environnementaux
La pollution des ressources en eau par des molécules issues de l’agriculture (nitrates, produits phytosanitaires) et la mise en application de la loi Grenelle en 2007 ont conduit nombre de collectivités territoriales à recruter des ingénieurs agronomes et/ou à nouer des partenariats avec les Chambres d’agriculture, associations agricoles et instituts techniques pour assurer la protection de la ressource en eau. Ces agronomes ont dû (i) délimiter les aires d’alimentation de captage (AAC), (ii) identifier les sources de pollution et (iii) concevoir et déployer des plans d’action sur les zones délimitées. Même si les plans d’action s’adaptent aux territoires et aux contextes agricoles, le levier de la diversification revient très fréquemment : par exemple, l’introduction de culture de printemps dans une rotation à dominante de céréales d’hiver autorise des couverts d’interculture à l’automne qui absorbent l’azote bien plus efficacement qu’une céréale d’hiver et le détournent de la lixiviation. Des outils économiques et réglementaires pour impulser une dynamique de diversification commencent à être expérimentés dans des politiques locales, sur des territoires à enjeux eau : les agences de l’eau peuvent accompagner financièrement les coopératives, collectifs d'agriculteurs et associations dans la structuration de filières soutenant la diversification et ainsi contribuant à préserver ou améliorer la qualité de la ressource en eau.
En complément, le dispositif de paiements pour services environnementaux (PSE) a été notifié à la Politique agricole commune en 2019 par le ministère de la transition écologique. Ce dispositif est innovant sur deux aspects. D’une part, il laisse la liberté à un acteur de définir, en fonction d’un territoire et de ses enjeux, un service environnemental rendu par certaines pratiques agricoles, ainsi que les indicateurs qui permettent de le mesurer.
D’autre part, il permet à cet acteur de rémunérer les agriculteurs rendant ledit service environnemental. Les PSE offrent une possibilité de financement flexible (sous couvert de capacité financière) pour appuyer une transition agricole, dans laquelle la diversification peut être économiquement valorisés.
L’appui financier des agences de l’eau aux collectivités territoriales porteuses de projets de protection de la ressource a rendu possible l’expérimentation de ce dispositif. Citons notamment celui de Chartres Métropole, qui a choisi de définir la protection de la ressource en eau comme service environnemental en incluant l’indicateur ‘pourcentage de diversification vers des cultures bas impact’. Couplé à d’autre indicateurs comme la diminution de la fertilisation et/ou l’introduction de couvertures efficaces des sols, ce dispositif permet d’accompagner financièrement les agriculteurs dans la conception de systèmes agricoles plus diversifiés. Les agronomes jouent un rôle clé pour la mise en œuvre de ces aides économiques par l’accompagnement technique (maitrise de nouvelles cultures, de nouveaux leviers agronomiques pour gérer la qualité de l’eau sur le territoire).
Les projets alimentaires territoriaux
Les projets alimentaires territoriaux (PAT) ont l'ambition de fédérer les différents acteurs d'un territoire autour de la question de l'alimentation, contribuant ainsi à la prise en compte des dimensions sociales, environnementales, économiques et de santé de ce territoire. Bien qu’ils ne concernent pas spécifiquement la diversification des cultures, ils peuvent contribuer à son développement à travers des problématiques d’alimentation. Créés en 2014 avec la loi d’avenir agricole, les PAT ont été renforcés par différentes politiques nationales de transition alimentaire comme la loi EGAlim (2018) qui fixe comme objectif d’atteindre 50% d’achats durables et de qualité dont au moins 20% sont issus de l’agriculture biologique dans les repas servis par la restauration scolaire. Ces PAT sont le plus souvent portés par des collectivités territoriales en charge de la restauration scolaire. Des agronomes ont été mobilisés pour animer un diagnostic partagé de l'agriculture et de l'alimentation sur le territoire et pour définir un plan opérationnel. En cherchant à diversifier les approvisionnements sous label qualité en restauration collective, ils peuvent ainsi aider les agriculteurs à diversifier leurs assolements par le développement de débouchés locaux. Pour autant, ils souffrent des mêmes difficultés à lever les verrous sociotechniques liés à la création d’une filière. De plus, les objectifs fixés dans la loi EGAlim n’étant pas accompagnés de sanctions, leurs atteintes restent très dépendantes d’une volonté politique locale.
Des initiatives portées par l’enseignement agricole
Dans les fermes des lycées agricoles, à l’exemple des fermes de Rouffach, de Saint-Paul de la Réunion et de Saint-Yrieix la Perche (Giry et Moussours, 2026), les projets de diversification ont été favorisés par les politiques publiques à travers les plans successifs Enseigner à produire autrement, et les initiatives locales ont été portées fréquemment par des agronomes (enseignants et directeurs d’exploitations agricoles). En proposant notamment de nouvelles cultures, des associations culturales, des allongements de rotations, de l’agroforesterie, des couverts végétaux, ou encore une augmentation de la biodiversité (haies, bandes enherbées, abris, nids…), les lycées agricoles se sont engagés dans des projets financés par l’Etat (France 2030, Ecophyto 2030, PNDAR…). Dans leur mission de former les jeunes à la diversité de l’agriculture, le levier de la diversification a été largement mis en avant dans les expérimentations agronomiques financées par les projets. L’incitation à l’agriculture biologique (30 % de la SAU des exploitations agricoles de l’enseignement public), aux certifications et aux labels a aussi favorisé l’implication des agronomes dans le processus de diversification des cultures des lycées agricoles.
Conclusion
L’objectif de cet article était d’illustrer comment la diversification amène à faire évoluer les différents métiers des agronomes, leurs postures et leurs compétences, en mettant en regard des agronomes de structures professionnelles variées (conseil agricole, filière, collectivité territoriale, recherche, enseignement agricole). Si chaque métier a des spécificités, nous avons identifié des compétences partagées, tout particulièrement pour l’analyse d’objets complexes (multi-factoriels, multi-objectifs multi-échelles) et le soutien aux échanges entre une diversité d’acteurs (publics et privés, des filières et des territoires). Accompagner techniquement la diversification reste un challenge du fait de la multiplicité des espèces, de la variabilité des performances suivant leur positionnement dans les successions de culture et les conditions pédoclimatiques, par l’ampleur des connaissances nécessaires et leur incomplétude. Un front de travail pour les agronomes porte donc sur de nouveaux modes de production des connaissances, combinant une diversité de disciplines et de compétences, mêlant théorie, expertise et pratique. Par ailleurs, les exemples précédents montrent que la diversification, si elle se réalise concrètement sur des parcelles d’exploitations agricoles, se joue aussi beaucoup dans des dynamiques de territoires et de filières, qui vont permettre ou pas sa pérennisation. Pour comprendre les besoins et les contraintes des différents acteurs, les agronomes par leurs approches techniques mais aussi leur capacité d’interdisciplinarité, permettent de cibler les bons terroirs, construire et valider des systèmes de culture, expérimenter avec les agriculteurs, organiser et sécuriser la filière, voire jouer un rôle clé dans l’animation de territoires. Ils ont donc un rôle clé à jouer pour initier, et autant que possible, pérenniser des dynamiques de diversification dans les territoires ou les filières. Mais ces activités nécessitent une forte interdisciplinarité notamment pour pouvoir mobiliser des incitations économiques et de politiques publiques.
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