Diversifier pour piloter l’incertitude agronomique et économique
Marion Delesalle (Agro-transfert Ressources et territoires) et Quentin Delachapelle (agriculteur)
https://doi.org/10.54800/gdp052
Ce texte est issu d’un entretien de Quentin Delachapelle (agriculteur, QD) par Marion Delesalle (MD)
MD –Vous êtes polyculteur céréalier dans la Marne et engagé depuis plusieurs années dans une diversification importante de votre système. Pouvez-vous présenter votre exploitation et les grandes lignes de son fonctionnement ?
QD – Je suis installé dans le nord de la France, dans un bassin de grandes cultures assez classique du bassin parisien, à la limite du plateau lorrain. Je me suis installé sur la ferme familiale, qui présentait déjà une forte hétérogénéité de sols. Cette diversité pédologique se traduisait par une diversité de cultures, mais pas nécessairement par de véritables rotations diversifiées.
Historiquement, les terres les plus profondes accueillaient surtout de la luzerne, de la betterave et du maïs, tandis que les terres plus superficielles étaient consacrées au colza et à l’orge. Il y avait donc une diversité apparente, mais les successions culturales restaient assez cloisonnées.
Ma réflexion a consisté à réintroduire une logique de rotation puis à tester progressivement de nouvelles cultures, pour des raisons agronomiques et environnementales – notamment la réduction de l’usage des pesticides.
Aujourd’hui, le système comprend de la luzerne, du chanvre, de l’épeautre, de l’avoine, des protéagineux, du soja, du tournesol, du triticale, ainsi que des cultures associées et des couverts végétaux. La ferme est engagée en agriculture biologique depuis un peu moins de dix ans, ce qui a considérablement élargi les possibilités de diversification. Des essais de diversification plus importante ont également été menés, comme la production de miscanthus ou de plantes aromatiques.
MD –Votre territoire semble offrir des débouchés structurés. Quel rôle ont joué les filières locales dans cette diversification ?
QD – Le territoire est effectivement bien structuré. Pour le chanvre, par exemple, nous sommes dans l’un des principaux bassins de production européens. Il existe également des unités de déshydratation pour la luzerne, malgré une faible présence de l’élevage, et des sucreries qui offrent des débouchés pour la betterave.
Cela facilite certaines choses, mais n’empêche pas l’existence de verrous. En agriculture biologique, la gamme de cultures accessibles est plus large, mais cela ne signifie pas que toutes les filières sont simples à mobiliser. Certaines productions, comme les légumes de plein champ, existent localement mais n’ont pas été retenues dans le cadre de la diversification de la ferme.
MD – Quelles ont été les motivations profondes de cette trajectoire de diversification ?
QD – À l’origine, ma motivation était clairement environnementale : réduire la pression des pratiques agricoles. Mais très vite, je me suis aussi rendu compte des limites économiques et techniques de certains systèmes, notamment des successions blé–orge–colza, qui conduisaient à des impasses agronomiques et chimiques.
Quand je suis arrivé, chaque culture était implantée sur la parcelle jugée la plus favorable à son rendement, ce qui aboutissait à des formes de monoculture ou de retours très fréquents de certaines cultures, comme la betterave. J’ai donc commencé par faire tourner les cultures existantes entre les parcelles, avant même d’en introduire de nouvelles.
Parallèlement, j’ai travaillé sur les couverts végétaux, en intégrant des légumineuses en mélange, bien avant que cela ne devienne obligatoire, afin d’améliorer la structure et la fertilité des sols. J’ai ensuite cherché des cultures répondant à un objectif environnemental clair, comme le chanvre, pour lequel une opportunité de contractualisation portée par une coopérative s’est présentée.
Le contexte local a aussi joué : à l’époque, des entreprises de travaux agricoles permettaient de lever le frein de la récolte, ce qui était essentiel quand on se lance seul, sans possibilité de CUMA. Progressivement, des cultures abandonnées auparavant, comme les protéagineux, ont été réintroduites. Aujourd’hui, le système continue d’évoluer, notamment face au changement climatique : le maïs, par exemple, est en nette régression sur la ferme, d’autant plus qu’il n’y a pas d’irrigation.
MD –La conversion en agriculture biologique (AB) a été un tournant important. Comment s’est-elle articulée avec la diversification ?
QD – La diversification répondait aussi à un enjeu de viabilité économique et sociale. Je me suis installé avec ma femme sans agrandir l’exploitation, dans un territoire très peu peuplé. L’agrandissement ne me semblait ni viable à long terme, ni souhaitable.
Je cherchais à concilier performance agronomique et création de valeur ajoutée. Or, dans les filières conventionnelles classiques, en dehors du chanvre, peu de cultures offraient de la valeur sans investissements lourds et sans verrouiller le système, comme c’est le cas pour la pomme de terre de consommation.
C’est la conversion en AB qui a réellement déclenché la diversification de mon système. Une opportunité de m’associer avec quatre producteurs pour produire des plantes aromatiques s’est présentée à moi, grâce à mon implication dans le CIVAM. La condition était de passer en AB. J’ai donc progressivement converti l’exploitation en AB à partir de 2016.
La conversion a aussi ouvert l’accès à des cultures à bas intrants, comme le grand épeautre ou l’avoine, qui s’intègrent bien dans les rotations. En AB, les effets synergiques des légumineuses sont pleinement valorisés, car le coût de l’azote est élevé. Là où, en conventionnel, ces effets peuvent être masqués, en bio ils deviennent structurants pour le système.
Paradoxalement, ce qui était un frein au départ — le stockage — est devenu un avantage : les volumes sont plus faibles qu’en conventionnel, et les investissements lourds sont moindres.
MD –En quoi cette diversification a-t-elle modifié votre manière de raisonner le système de culture ?
QD – J’ai abandonné l’idée d’une rotation figée et idéale. Pendant longtemps, j’ai cherché à définir une rotation parfaite dans un tableur. Aujourd’hui, je fonctionne autrement : chaque année, j’observe le contexte, les parcelles, le climat, et je construis à partir de là.
La diversification est devenue une forme de « couteau suisse » face aux aléas climatiques croissants. Elle permet de répartir les risques et d’éviter de dépendre d’une seule culture. En termes d’organisation, cela demande une gymnastique intellectuelle permanente, avec moins de pics de travail mais une charge plus régulière, et aussi un certain plaisir, car il n’y a pas de routine.
MD –Cette diversification a également des implications matérielles et organisationnelles importantes.
QD – Oui, clairement. Cela m’a poussé à avoir une réflexion sur l’optimisation de mon parc matériel, à travers la mutualisation d’une partie de mon matériel
Le post-récolte notamment est un point clé. Pour sécuriser la valorisation des cultures diversifiées, il est souvent nécessaire d’investir, afin de ne pas dépendre totalement des coopératives céréalières, dont la priorité reste le blé et le maïs. Les autres cultures sont souvent stockées à part, parfois longtemps, avec des risques de dégradation.
Sur les plantes aromatiques, par exemple, nous avons créé une CUMA pour du matériel spécifique, notamment du séchage, qui peut aussi servir pour des cultures à grains. Dans ma région, les CUMA sont très orientées filières betteravières, avec peu de logique collective. J’ai donc fait le choix de mutualiser du matériel de base, présent dans toutes les fermes, pour dégager des marges de manœuvre et investir dans des équipements plus spécifiques (bineuse caméra, semoir simplifié avec plusieurs cuves pour cultures associées, combiné de semis, etc.), sans dépendre excessivement des collègues.
MD –Justement, les plantes aromatiques constituent une expérience marquante. Quelles leçons en tirez-vous ?
QD – C’est un bon exemple des limites de certaines diversifications. Nous étions sur des cultures de niche, destinées au marché de l’infusion bio origine France pour la grande distribution. La demande existait, mais la filière était très récente et instable.
Les prix payés aux producteurs se sont rapidement alignés sur ceux de l’Égypte ou de l’Europe de l’Est, alors même que les contraintes techniques étaient fortes et les références quasi inexistantes. Nous avons dû construire nos propres références, parfois à nos dépens. Certaines cultures, comme le thym, se sont révélées inadaptées à nos sols, avec des besoins énormes en désherbage manuel.
D’autres espèces, comme la camomille matricaire ou la mélisse, étaient plus adaptées, mais la filière restait fragile, avec peu d’opérateurs et des contrats parfois rompus. Les instituts techniques manquaient de références transposables à notre contexte, notamment sur le séchage post-récolte. On a dû financer nous-même une étude bibliographique pour compenser ce manque de références. La prise de risque humaine et économique a été très forte pour les producteurs qui se lancent, ce qui constitue un frein majeur à la diversification.
MD –Selon vous, quels leviers permettraient de favoriser une diversification plus large des systèmes ?
QD – Les politiques publiques ne vont clairement pas dans ce sens. L’assurance récolte, par exemple, est conçue pour des systèmes simplifiés : plus on diversifie, moins elle est adaptée et rentable. Même les dispositifs de la PAC restent à un niveau minimal de diversification.
Un levier essentiel serait de renforcer la coopération entre agriculteurs, chercheurs et acteurs des filières, afin de produire, capitaliser et diffuser des références techniques. Le rythme d’innovation est poussé dans les fermes, il faut des moyens pour faciliter les échanges dans le cadre de GIEE, de programmes comme Ecophyto ou dans des projets de recherche et développement. Des financements existent, mais la capitalisation des connaissances de terrain et leur circulation restent difficiles à organiser. C’est pourtant un enjeu clé pour sécuriser et généraliser les démarches de diversification.
MD –La question agronomique a finalement été peu abordée dans les échanges. Est-ce un angle mort du débat sur la diversification ?
QD – Je ne pense pas que ce soit un angle mort, mais plutôt un révélateur. L’intérêt agronomique de la diversification, au sens classique, ne fait finalement plus tellement débat. On sait qu’elle améliore les rotations, les effets précédents, la gestion des bioagresseurs, la fertilité des sols.
Bien sûr, ces connaissances mériteraient encore d’être approfondies, notamment dans une approche plus systémique, mais ce n’est pas là que se situent aujourd’hui les principaux blocages.
À mon sens, les enjeux soulevés par la diversification sont avant tout d’ordre socio-économique et sociotechnique, à savoir comment valoriser ses bénéfices agronomiques dans des systèmes économiques qui restent largement construits autour de la spécialisation.
Un point central est le lien entre diversification et productivité. Comment valoriser les synergies agronomiques dans les rotations — légumineuses, effets précédents, complémentarités entre cultures — pour compenser des risques ou des freins économiques à l’échelle de la ferme ? Le cas de l’agriculture biologique est très parlant : les systèmes bio sont structurellement plus diversifiés, non par principe, mais parce que la valorisation des effets agronomiques y devient indispensable. Ce n’est pas un hasard si la diversification y est plus forte.
La question de la diversification ne peut pas non plus être dissociée de celle de la spécialisation, notamment dans le contexte du changement climatique. Les filières et les politiques publiques ont renforcé des verrouillages autour de quelques cultures majeures — blé, colza, betterave — alors même que les risques agronomiques associés à ces cultures augmentent : pression des ravageurs, aléas climatiques sur les périodes de semis, perte de stabilité des rendements. Le changement climatique agit de plus en plus comme un arbitre, mettant en évidence les limites de ces systèmes spécialisés.
Enfin, on touche là à une question qui dépasse largement l’agronomie stricto sensu : celle de la définition des besoins et de la bonne échelle de raisonnement. Sécuriser l’approvisionnement, répartir les cultures à l’échelle territoriale, articuler productions agricoles et infrastructures industrielles sont des enjeux majeurs. Ils conditionnent directement les choix agronomiques des agriculteurs, mais ne peuvent pas être traités uniquement à l’échelle de la parcelle ou de l’exploitation.
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