Construire la diversification par l’autonomie et la filière
Marianne Le Bail (Afa) et Hubert Rinaldi (agriculteur)
Ce texte est issu de l’interview d’Hubert Rinaldi (HR) par Marianne Le Bail (MLB).
MLB –Vous êtes agriculteur en agriculture biologique dans les Deux-Sèvres, avec un profil assez atypique. Pouvez-vous présenter brièvement votre exploitation agricole et expliquer comment elle est arrivée à son état actuel ?
HR – Je suis exploitant depuis 1994 et je n’ai aucune formation agricole. Mon parcours est plutôt issu de la recherche et développement. J’ai travaillé notamment sur des systèmes de traitement des cultures en grandes cultures, à l’international, avant de reprendre, avec mon épouse, la ferme familiale de 90 hectares en polyculture-élevage, dont l’exploitation au bout de quelques années me laissait du temps libre. J’ai testé plein de choses grâce aux Contrats Territoriaux d’Exploitation (CTE) et, en fin de compte, je cultivais déjà « comme un bio », tout en étant en conventionnel.
À ce moment-là, deux options s’offraient à moi : soit m’agrandir, soit trouver d’autres sources d’emploi et de revenus. C’est dans ce contexte qu’est apparue la question du chanvre.
À l’époque, le système de culture reposait sur des rotations classiques (blé, orge, colza, tournesol, un peu de maïs) avec de l’élevage bovin. Avec un groupe de collègues engagés dans des démarches agro-environnementales, nous avons commencé à explorer le potentiel du chanvre, sans filière locale existante.
MLB –Vous auriez pu intégrer une filière existante ou vendre à une coopérative. Pourquoi avoir choisi une autre voie ?
H. R. – Nous avons volontairement choisi de partir d’une feuille blanche. Les modèles industriels existants nécessitaient des investissements de plusieurs millions d’euros, ce qui ne correspondait ni à nos moyens, ni à notre vision.
Très rapidement, nous avons été capables de produire et de transformer du chanvre à petite échelle. Ce n’était pas rentable au départ, c’était du bricolage, mais nous avons constaté une forte demande : des clients nous payaient à l’avance pour des produits qui n’existaient pas encore. Cela nous a confortés dans l’idée qu’il y avait un véritable marché.
En quelques années, les surfaces sont passées de 3 à 50 hectares, sans jamais parvenir à satisfaire totalement la demande. En parallèle, nous avons développé nos propres outils de transformation, par étapes successives, jusqu’à disposer aujourd’hui d’une unité capable de transformer environ un hectare et demi par jour.
MLB –Comment cette démarche s’inscrit-elle dans la diversification globale de votre exploitation agricole ?
HR – Le chanvre n’a jamais été une fin en soi. Mon objectif principal a toujours été l’autonomie de l’exploitation agricole, une voie essentielle pour la rentabilité selon moi. Aujourd’hui, mon assolement repose sur un équilibre : environ 50 % des cultures consomment de l’azote et 50 % en produisent.
J’ai également maintenu des prairies et un atelier bovin viande, avec un pâturage tournant dynamique très intensif.
Au total, je cultive une douzaine d’espèces différentes (sans parler des intercultures). J’estime qu’aucune culture ne doit dépasser 30 % du revenu de l’exploitation agricole, afin de limiter les risques économiques. Cet équilibre permet aussi de lisser les charges de travail et d’éviter les pics, en utilisant du matériel de taille modérée. J’ai la chance d’avoir autour de moi des coopératives qui prennent en gros toutes les cultures (sauf le chanvre).
MLB –Vous avez aussi créé une filière collective autour du chanvre. Comment fonctionne-t-elle concrètement ?
HR – Nous avons créé une chanvrière avec neuf agriculteurs au départ, sans recours à l’emprunt. Le principe était de travailler avec du matériel aussi conventionnel que possible, en l’adaptant légèrement. Par exemple, la récolte des graines se fait avec une moissonneuse classique, adaptée par des modifications ayant coûté moins de 500 euros.
La spécificité de notre organisation repose sur la mutualisation du travail et des risques. Les agriculteurs sont rémunérés non seulement pour les volumes livrés (graines et fibres), mais aussi pour le temps de travail fourni. Ce sont les agriculteurs eux-mêmes qui assurent le fonctionnement de la chanvrière, selon les périodes disponibles.
Nous avons également mis en place un système de péréquation pour lisser les aléas climatiques : la rémunération prend en compte à la fois les quantités produites et les surfaces récoltées, afin d’éviter les inégalités liées à l’ordre de récolte (puisque l’on étale les semis et les récoltes).
MLB –Comment gérez-vous les risques économiques et les débouchés ?
HR – La clé, c’est la diversification des débouchés. Nous valorisons la fibre et la chènevotte pour la construction, et le chènevis pour l’alimentation humaine. Cette production de graines nous a obligés à être très efficaces sur leur séchage. Nous favorisons la transformation locale, tout en étant référencés sur le marché européen.
Nous avons aussi développé des services annexes, comme la location de matériel pour la mise en œuvre du béton de chanvre, et nous avons investi dans la certification et la labellisation des produits. En parallèle, une part importante de notre activité est consacrée à la recherche et développement, notamment pour valoriser les coproduits. Aujourd’hui, environ 35 % de notre chiffre d’affaires est réinvesti en recherche et développement.
MLB – Le chanvre est souvent présenté comme un « Eldorado ». Partagez-vous cette vision ?
HR – Non. Le marché existe, mais les modèles économiques sont difficiles. Sur une douzaine d’acteurs industriels présents il y a quelques années, seuls quelques-uns sont aujourd’hui réellement en bonne santé. En revanche, la demande progresse, notamment avec l’émergence de chantiers publics de grande ampleur.
Notre stratégie consiste donc à développer un réseau de petites chanvrières territorialisées, capables de répondre collectivement aux grands marchés tout en conservant un ancrage local. J’ai donc aussi investi dans la formation pour accompagner la mise en place de ces groupes locaux.
MLB –Le chanvre a-t-il joué un rôle moteur dans la transition agroécologique des exploitations agricoles du groupe portant avec vous la chanvrière collective ?
HR – Oui, clairement. La majorité des agriculteurs du groupe étaient en conventionnel au départ. Aujourd’hui, environ 70 % sont passés en agriculture biologique. Le chanvre a été un levier, mais il s’est développé dans le cadre d’une diversification plus large : lentille, lupin, féverole, etc. Notez que la dimension collective de notre fonctionnement (à la fois pour planifier la production et pour les travaux) est un point fort de cette transition. Elle permet de penser global, de partager le travail et de prévoir des mesures contre les aléas.
Cela pose aussi la question des systèmes conventionnels très dépendants des intrants et plutôt individualistes. Le chanvre montre qu’il est possible de produire sans irrigation ni intrants excessifs, là où d’autres cultures sont maintenues à coups d’intrants. La transition est donc à la fois agronomique et organisationnelle.
MLB –Que retenez-vous sur le plan agronomique ?
HR – Le chanvre a des effets agronomiques très intéressants. Il restructure le sol et améliore les performances des cultures suivantes. Plusieurs agriculteurs ont réussi du semis direct après chanvre, y compris en agriculture biologique, avec des rendements comparables à des précédents très fertilisants.
Mais cela suppose d’adapter les successions culturales et de rester très réactif face aux aléas climatiques. Il ne s’agit pas simplement d’introduire une culture et de ne rien changer pour le reste. La diversification impose un pilotage fin et une capacité d’adaptation permanente.
MLB –Qu’attendez-vous aujourd’hui de la recherche, de la formation et des filières ?
HR – Les réseaux comme les CIVAM ont été essentiels pour créer des liens et des échanges. En revanche, nous avons peu bénéficié d’appuis techniques structurés. Nous avons volontairement financé notre développement sur fonds propres pour rester libres de nos choix.
Aujourd’hui, l’enjeu principal est réglementaire. Le développement du chanvre dans la construction est freiné par des normes largement façonnées par les industriels. Pour peser davantage, nous cherchons à structurer un collectif national de chanvrières, capable de porter une voix commune auprès des instances techniques et réglementaires.
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