Quelles voies de production de savoirs au cours de processus de diversification des systèmes de culture par des espèces mineures ?
Quentin Toffolini, Margot Leclère, Raphaël Paut, Marie-Hélène Jeuffroy
* UMR Agronomie, INRAE, AgroParisTech, Université Paris-Saclay, FRANCE.
Résumé
Les intérêts agronomiques, écologiques et socioéconomiques d’une (re)diversification des espèces cultivées au sein des agroécosystèmes étant avérés, les agronomes ont largement développé des travaux sur les conditions de réussites de processus de diversification, les transformations de filières qu’ils impliquent, ainsi que sur les dispositifs de production et partage de savoirs, notamment dans des démarches participatives. Nous nous appuyons sur des expériences de recherche et interventions dans des processus de diversification liés en particulier à l’insertion d’espèces mineures, constituées comme cas d’étude, pour proposer des pistes dans la poursuite de ces travaux, valorisant les contrastes et spécificités liées à ces espèces. La notion de voie de production de savoirs et de connaissances nous sert de soutien à l’articulation de propositions concernant 1/ des évolutions dans les savoirs sur les espèces et leur insertion dans les agroécosystèmes ou systèmes sociotechniques, 2/ les formes de diagnostics à combiner et réitérer au cours des processus de diversification, et 3/ les formes d’expérimentation collective qui alimentent ces innovations couplées et constructions de filières. Nous concluons en soulignant l’intérêt pour les agronomes de considérer les caractères dynamiques, multiscalaires, et distribués, des processus de diversification auxquels ils et elles peuvent contribuer.
Mots clés : espèces mineures ; diagnostics ; filières ; expérimentations collectives ;
Abstract
The agronomic, ecological and socioeconomic benefits of (re)diversifying crop species within agroecosystems are well established. Agronomists have therefore extensively investigated the conditions for successful diversification processes, the transformations of value chains that they entail, as well as approaches to the production and sharing of knowledge, particularly through participatory processes. Drawing on research and intervention experiences in diversification processes, particularly those involving the introduction of minor crops, which we use as case studies, we propose avenues for further research that consider the contrasts and specificities associated with these species. The concept of paths to knowledge production provides a framework for articulating proposals concerning: 1/ renewals in forms of knowledge about these species and their integration into agroecosystems or sociotechnical systems; 2/ the types of diagnoses that need to be combined and iteratively carried out throughout diversification processes; and 3/ forms of collective experimentation that support these coupled innovations and the development of value chains. We conclude by highlighting the importance for agronomists of considering the dynamic, multiscalar and distributed nature of the diversification processes to which they can contribute.
Keywords: minor crops; diagnostics; value chains; collective experimentation
Introduction
La diversification des agroécosystèmes a été mise en avant de nombreuses fois comme une voie légitime pour traverser des crises environnementales, écologiques et socio-économiques auxquelles a contribué la spécialisation des systèmes et régions agricoles, et pour construire des systèmes plus résilients face aux évolutions des climats et conditions de culture (Beillouin, Ben-Ari, et al., 2021 ; Duru et al., 2015 ; Hufnagel et al., 2020 ; Reckling et al., 2023 ; Vialatte et al., 2025). Les formes de diversification sont multiples (e.g. réinstallations d’ateliers de production animale dans des fermes céréalières, agroforesterie, associations variétales, strip-cropping, etc.). L’augmentation du nombre d’espèces cultivées à l’échelle d’une parcelle, d’une ferme ou d’un territoire, dans le temps (e.g. au sein de la succession de cultures et intercultures) ou l’espace (e.g. associations d’espèces) est très étudiée par les agronomes. Sa contribution aux services rendus aux agroécosystèmes a été plusieurs fois soulignée (Beillouin et al., 2020 ; Bybee-Finley et al., 2023 ; Guinet et al., 2023), en particulier sur la régulation des pressions biotiques (e.g. Ratnadass et al., 2012) ou les cycles biogéochimiques et la fertilité des sols (e.g. Li et al., 2025 ; McDaniel et al., 2014).
Mais les preuves d’un intérêt de cette diversité cultivée pour les agroécosystèmes ont beau s’accumuler et se raffiner (e.g. selon les structures de diversité fonctionnelle, selon les contextes agroécologiques, selon les pratiques culturales associées, etc.), les systèmes de production spécialisés sur un faible nombre d’espèces restent dominants dans les paysages agricoles (Javourez et al., 2026 ; Li et al., 2025). Cela s’explique en partie par le fait qu’une (re)diversification des espèces cultivées et valorisées implique, au-delà de ce qui se passe dans les parcelles et leur environnement direct, une transformation d’un ensemble de pratiques, de représentations et de valeurs, ainsi que des technologies, des marchés et des réglementations qui les encadrent (Meynard et al., 2013 ; Meynard et al., 2018 ; Sumberg, 2002). Ces changements se font à des échelles variées (de la parcelle au système alimentaire), et par l’action d’une diversité d’acteurs. En effet, les agronomes ont largement détaillé, en s’inspirant des recherches sur les transitions vers la durabilité, les processus d’auto-renforcement qui aboutissent à des verrouillages des systèmes sociotechniques favorisant aujourd’hui les systèmes peu diversifiés (Clapp, 2021 ; Meynard et al., 2018). Les processus de diversification des agroécosystèmes peuvent alors être abordés comme des transformations de systèmes sociotechniques. Un système sociotechnique met en interaction un ensemble d’acteurs (ou de groupes sociaux) autour de façons de produire et/ou consommer. Les composantes sociales et techniques de ces systèmes sont considérées ensemble pour comprendre les règles collectives, routines, et organisations qui favorisent certaines voies technologiques. De ces études découlent plusieurs perspectives pour les agronomes. Celle d’une approche très systémique de ce que recouvre une (re)diversification des espèces cultivées élargissant le périmètre des systèmes considérés aux dimensions sociales et de verrouillage, et celle corollaire d’une exigence accrue dans la prise en compte des contextes dans lesquels elle devrait se développer.
L’analyse des obstacles à la diversification montre que ceux-ci sont spécifiques des contextes d’innovation dans les systèmes agri-alimentaires concernés (Morel et al., 2020). Les manques de connaissances, de coordination, d’équipement, par exemple, ne se manifestent pas au même moment et de la même manière dans ces contextes variés, même si les espèces concernées sont les mêmes. Des agriculteurs qui démarrent la culture de la cameline principalement en double culture pour la production d’huile dans l’Oise vont vite s’intéresser aux conditions d’implantation à la volée et aux durées de cycle pour atteindre une maturité satisfaisante, alors que des agriculteurs dans la Drôme qui la cultive en culture principale vont approfondir les effets variétaux et des types de sols et profondeurs de semis sur les teneurs en huile et fenêtre de récolte possible pour éviter l’égrainage. Ainsi, les trajectoires de changement associées à des diversifications reposent sur des savoirs et interactions entre acteurs qui dépendent à la fois des types d'initiatives de diversification (Leclère et al., 2024), et des contextes qui combinent des propriétés agro-climatiques, sociales, économiques et culturelles (Sumberg, 2002).
Ces processus de diversification ont ainsi également été étudiés sous l'angle des transformations de valeurs et des alignements de logiques institutionnelles (Aare et al., 2023 ; Osei-Amponsah et al., 2018). Pourtant, relativement peu de travaux ont traduit cette dépendance contextuelle des processus de diversification en termes de savoirs à produire (ou manières situées de les produire) pour les agronomes, notamment concernant les méthodes, postures, et partenariats à développer. Et ce malgré que les cas d’étude s’accumulent (Antier et al., 2022 ; Carton et al., 2022 ; Colombo et al., 2020 ; Leclère et al., 2024 ; Morel et al., 2020 ; Reckling et al., 2020 ; Revoyron et al., 2022).
Pour aller dans ce sens, et en construisant sur la diversité des apports des agronomes (au sens large, incluant recherche, développement, et profession) pour soutenir des orientations des systèmes agricoles vers une plus grande diversité cultivée (e.g. quantification ou évaluation in situ des effets précédents des cultures (Beillouin, Pelzer, et al., 2021) ; évaluation de différents instruments d’incitation portés par les pouvoirs publics (Marteau–Bazouni, 2025) ; gestions et coordinations à l’échelle de bassins de collecte d’acteurs économiques (Joya & Hamon, 2023)), nous souhaitons insister sur les dynamiques associées aux processus de diversification et ce qu’elles impliquent pour les activités de production de savoirs. D’abord, dans le sens d’une dynamique des agroécosystèmes eux-mêmes : par rapport à quelle situation initiale parle-t-on de diversification, selon quelles transformations de pratiques et dans quel ordre, etc. ? (Hufnagel et al., 2020). Mais aussi et surtout, dans le sens d’une dynamique des processus de recherche, d’enquête et de conception dans lesquels s’engagent les acteurs. Comme le rappellent Sabatier et al. (2026) « Pour viser la résilience globale de systèmes agricoles diversifiés, il faut recourir à des méthodes relationnelles et adaptatives qui tiennent compte de l'incertitude inhérente à la transposition de représentations abstraites de systèmes en transformations concrètes. Cela implique une pratique de bricolage ancrée dans le contexte — ajuster, tester et improviser — en réponse à l'évolution des conditions et aux interactions qui se font jour.”[1]
Il y a 10 ans déjà, dans cette même revue, étaient rassemblées des réflexions et propositions autour de la notion d’« itinéraires (de production) de savoirs agronomiques pour l’action », entendus comme « l’ensemble organisé des démarches, méthodes, expériences innovantes permettant aux agronomes de différents métiers (et d'autres acteurs selon la question traitée) d'examiner ensemble une question, la manière de les traiter et les résultats attendus. » (Prévost et al. 2016). C’est bien dans la continuité de ces propositions que nous faisons la nôtre, concernant en particulier la diversification comme processus de transformation des systèmes sociotechniques et des agroécosystèmes par l’insertion de nouvelles espèces (souvent dites « mineures »), et en prenant le point de vue d’agronomes engagés plus ou moins directement dans des démarches situées. En particulier, cette perspective sur la diversification reconnait le fait que bien souvent, il s’agit de développer dans un même processus et de manière synergique des savoirs sur la production des espèces et sur leurs usages variés au sein de chaines de valeurs.
Nous proposons de décrire, pour mieux les équiper épistémologiquement, des « voies de production de savoirs et connaissances » pour la diversification. Le terme de « voie » suggérant à la fois le caractère dynamique et adaptatif, élaboré tout au long du processus de conception et d’innovation, et la contextualisation que cela implique (situer le choix des itinéraires parmi les possibles dans des milieux d’innovation particuliers). La notion de voie de production de savoirs nous permet d’articuler trois axes : le renouveau de certaines formes de connaissances sur les espèces et les systèmes dans lesquels elles s’insèrent ; nourri par les combinaisons d’une diversité de diagnostics tout au long des processus de diversification ; et les formes d’expérimentation collectives et à la ferme sur lesquelles les agronomes peuvent davantage s’appuyer.
[1]Notre traduction. (“aiming for general resilience of diversified farming systems involves engaging with relational, adaptive methods that acknowledge the uncertainty inherent in translating abstract system representations into real-world transformations. This involves a situated practice of tinkering — adjusting, testing, and improvising— in response to evolving conditions and emergent interactions”)
Démarche et travaux mobilisés pour illustrer les propositions
Les pistes de recherche et de réflexion sont reliées aux travaux passés, tout en insistant sur les développements de concepts, méthodes de production ou formalisation de savoirs, et formes d’engagement dans des processus d’innovation situés liés à l’insertion d’espèces mineures dans les agroécosystèmes. Nous appuyons ces propositions sur une collection de travaux dans lesquels les auteurs et autrices de ce papier sont ou ont été impliqué.es (pour accompagner, étudier, encourager des processus de diversification et de création de filières), nous permettant une mise en perspective et des illustrations par quelques exemples concrets.
Deux ensembles de travaux concernent la Cameline (Camelina sativa), dont l’insertion dans des systèmes de culture (principalement dans des fermes spécialisées en grande culture), en lien avec la construction de filières locales, est explorée par des collectifs d’agriculteur∙rices constitués en associations. L’un était situé dans l’Oise (thèse de Margot Leclère, 2019), l’autre dans le Puy de Dôme, suivi depuis 2022 par Quentin Toffolini puis Maïté de Sainte Agathe (de Sainte Agathe et al., 2026). Une autre expérience de recherche concerne la diversification d’un système fourrager par la betterave fourragère pâturée dans le cadre d’un système fourrager au sein d’une expérimentation système portée par INRAE en Nouvelle Aquitaine (Novak et al., 2025 ; Puech et al., 2025). Enfin, d’autres travaux sont davantage centrés sur les processus d’innovation multi-acteurs liés à l’exploration d’une diversité d’espèces en vue d’un usage défini. C’est le cas du projet ANR VEG&LAIT qui concerne l’insertion de légumineuses à graines dans des fermes en polyculture-élevage pour produire de manière autonome des ingrédients protéinés pour les recettes de production de crèmes dessert et yaourt à la ferme.
Des voies de production de savoirs et connaissances liées à la diversification des espèces cultivées
Nouveaux savoirs et nouvelles manières de connaitre : objets situés, dynamiques des systèmes, synergies entre fonctionnements et usages
Pour favoriser la diversification au niveau des systèmes de culture, de nombreuses études recommandent non seulement de mettre davantage de connaissances et d'informations à la disposition des agriculteurs (par exemple sur les légumineuses à graines, Zimmer et al., 2015), mais aussi de générer des savoirs différents, et correspondant à la diversité des pratiques culturales (e.g. strip-cropping, pixel-cropping, associations d’espèces, double cultures, etc.) (Ditzler et al., 2021; Magrini et al., 2016; Zimmer et al., 2015), ou donnant à voir des logiques d’action plus systémiques et génériques (Verret et al., 2020).
Construire un savoir sur un intérêt générique de la diversification (par exemple, des effets moyens issus d’une comparaison entre systèmes diversifiés et simplifiés) permet de préciser des directions d’évolution souhaitables des systèmes ou de construire des cibles à atteindre, appuis nécessaires pour les transitions agroécologiques (Prost et al., 2023). La mise en œuvre de changements de pratiques par différents acteurs pour atteindre ces cibles pose très vite des questions de contextualisation, d’intégration de multiples enjeux et problématiques agronomiques ou socioéconomiques. Comme le remarquait Meynard (2016), la « contingence des connaissances fonctionnelles, qui a conduit certains à qualifier l’agronomie de « science des localités », est une difficulté majeure de la production de savoirs pour le développement. » Nous voulons souligner ici les conséquences d’un besoin accru de prise en compte des contextes[2], dans leurs variété et complexité.
[2] Nous ne disons pas là qu’il n’y a pas d’intérêt à essayer de mettre à l’épreuve, comparer et évaluer des stratégies de diversification en général dans le temps ou dans l’espace, basées sur l’intégration d’espèces mineures dans les systèmes de culture (voir par exemple Bonnet et al., 2021, ou Bybee-Finley et al., 2023). Mais nous insistons sur le fait que ces évaluations incluent les effets indirects des pratiques culturales appliquées aux espèces nouvelles insérées, qui dépendent autant des états initiaux que des aléas annuels (Hufnagel et al., 2020).
Au moins trois formes de « contextualisations » nous semblent appeler des savoirs nouveaux pour les espèces mineures (même si cela pouvait déjà être vrai pour des espèces majeures et leurs mélanges conduits de manière agroécologique) : l’accroissement des repères que sont les données de contexte dans les référentiels agronomiques, l’attention aux dynamiques à moyen/long terme des agroécosystèmes dans lesquels sont insérés de nouvelles espèces, et aux arrangements sociotechniques particuliers guidés par les usages des espèces introduites.
Mettre en avant et multiplier les données de contexte dans les référentiels agronomiques
Un rapport à ce qu’on peut appeler contexte« d’usage » est déterminant pour identifier et hiérarchiser des savoirs qui vont permettre aux acteurs d’agir et de se coordonner dans un processus de diversification. Les espèces « mineures » avec lesquelles on agit sont insérées dans les systèmes de culture avec des objectifs (i.e. pour fournir des fonctions ou services variés dans les agroécosystèmes) et des critères d’évaluations (directement sur la culture ou sur les systèmes qui en résultent) variés, propres à ces contextes d’usage. On peut choisir une espèce pour sa rusticité face à des environnements non optimaux (e.g. la cameline, parfois choisie pour sa réputation d’espèce rustique capable de valoriser des terres marginales)(Berti et al., 2016), pour régénérer des états de l’agroécosystème ou contribuer à certains services (e.g. un chanvre ou un sarrasin pour des impacts présumés sur la structure de sol et sur le développement des adventices). Cette contextualisation introduit une diversité de manières de s’intéresser aux espèces choisies et aux transformations des systèmes qu’elles impliquent. La complexité accrue qui en résulte est généralement associée à une connaissance réduite des processus d’intérêt potentiel et de leurs interactions avec l’environnement, combinée à des socles de savoirs existants limités sur les espèces mineures, du fait, notamment, de plus faibles moyens injectés en recherche&développement. Cette situation invite à faire des choix dans les priorités quant aux savoirs à explorer et à accepter une part d’ignorance ou d’incertitudes identifiées pour orienter les pratiques à mettre en œuvre sur ces espèces. Cela questionne le format de références et référentiels agricoles (Boiffin et al., 2023) qui pourraient être produits pour soutenir le développement des espèces mineures. Comme le montrent ces auteurs, ces référentiels agronomiques combinent des modalités techniques (considérées comme optimales d’après les essais réalisés par la R&D), des performances escomptées, parfois, mais rarement, modulées selon des données de contexte. Dans le cas des cultures mineures, étant donné la prédominance de savoirs issus des expériences d’agriculteurs, les cas étudiés montrent qu’il est essentiel de relier les savoirs produits aux contextes dans lesquels ils ont été générés. Cela concerne plus spécifiquement les états du système que la nouvelle espèce va modifier (e.g. la structure des sols), les résultats attendus par l’agriculteur∙rice qui l’a choisie, les aléas rencontrés et les apprentissages qui en découlent. Mettre en lumière les liens entre les pratiques et ces éléments permet en effet à un praticien, récepteur de ces connaissances, de positionner sa propre situation par rapport aux éléments décrits, et d’identifier les éléments de la pratique qui seront transposables chez lui et/ou qu’il devra adapter. Le processus de production de ces référentiels évolue également : alors que les référentiels agronomiques sont classiquement le résultat de la synthèse des observations et mesures produites à partir d’un très grand nombre d’expérimentations, il s’agit plutôt, pour les espèces mineures, de fournir des repères pour accompagner des situations d’action encore peu nombreuses et contrastées. Ainsi, même si les agronomes sont légitimes à s’intéresser aux méthodes qui permettraient de mieux synthétiser des données issues de situations dispersées (ex. capteurs pour caractériser les environnements) pour construire des références sur les formats classiques, ces accompagnements demandent d’explorer de nouvelles approches de valorisation d'expériences situées et hétérogènes. C’est dans cette démarche qu’ont été proposées des méthodes pour produire, formaliser et capitaliser des informations issues d’innovations de terrain (Quinio et al., 2022 ; Salazar et al., 2025). Ces méthodes demandent toutefois d’acquérir des compétences nouvelles (e.g. identification des références aux situations dans les témoignages d’acteurs, formalisation de logiques d’action) et une organisation orchestrée dans les organismes de développement (Toffolini et al., 2026).
C’est exactement la problématique à laquelle nous nous sommes confrontés avec le collectif d’agriculteur∙rices développant une filière de cameline dans le Puy de Dôme. Les informations sur l’espèce, mobilisées au démarrage de la démarche collective, étaient peu nombreuses, et ont pour beaucoup été nuancées au cours du processus de travail : la cameline n’est pas si « rustique » qu’attendue, et n’est pas à positionner en fin de rotation, contrairement à certaines recommandations techniques mobilisées par le collectif ; les semis d’automne sont aussi pertinents que les semis de printemps selon les problématiques adventices dominantes dans les situations ; la profondeur de semis pourrait être adaptée aux conditions de sol en semant plus profond que recommandé ; les densités de semis moyennes préconisées (5-7 kg/ha) peuvent être modulées très largement (-50% à +300%) sans grand impact sur les adventices, alors que l’homogénéité de la levée semble déterminante sur leur contrôle ; etc (de Sainte Agathe et al., communication personnelle). Nous cherchons alors à rendre compte des savoirs produits par ce collectif, en ne dissociant pas les choses tenues pour vrai sur l’espèce et le contexte d’expérimentation, notamment en donnant une large place à la pluralité des explications potentielles et stratégies suivies, et en référant à l’historique des essais qui ont permis de les établir (de Sainte Agathe et al., 2025). Cela interroge alors les formes de capitalisation des savoirs et expériences pour leur circulation (Le Merlus et al., 2026 ; Salazar et al., 2025).
Mieux connaitre ou interpréter les dynamiques des agroécosystèmes à moyen / long terme
Une autre caractéristique des savoirs à produire, aussi en lien avec une forme de contextualisation reflétée dans nos cas d’étude, est liée aux dynamiques d’évolution des systèmes de culture et agroécosystèmes dans lesquels on insère de nouvelles espèces mineures. Une partie de ces dynamiques est imprévisible, car très dépendante de facteurs exogènes à l’agroécosystème local (notamment le climat). C’est pourquoi les agronomes proposent de mobiliser des approches de gestion adaptative permettant des ajustements in-situ (Sabatier et al., 2026), ou de conception dite pas-à-pas répétant cycliquement des diagnostics des situations (Meynard et al., 2023). Un des exemples les plus fréquemment cités est celui des effets précédents des espèces mineures de légumineuses, finalement peu évoqués dans les référentiels agronomiques. Pourtant, ces espèces sont souvent invoquées pour leur capacité à fixer l’azote et à le restituer au sol et in fine aux autres espèces de la succession. Quand cet effet est mentionné, il est rarement quantifié, et rarement au-delà de l’année n+1 (Beillouin, Pelzer, et al., 2021 ; Carrouée et al., 2010), ce qui explique notamment que les praticiens valorisent mal ce service (Schneider et al., 2010). Développer ces savoirs permettrait de s’écarter d’une approche statique, annuelle, dominante des systèmes diversifiés, calée sur les systèmes dominants spécialisés : les systèmes spécialisés et leur gestion, préconisée depuis l’après-guerre, a reposé sur une artificialisation des agroécosystèmes par les intrants, qui conduit à considérer de manière autonome la conduite de chaque culture, plus que des interactions avec celles qui la précèdent ou la suivent. Ceci limite en retour la visibilité et la crédibilité accordées aux savoirs portant sur les dynamiques, ou intégrant dans les références choisies les interactions systémiques dans le temps et entre les composantes modifiées par l’insertion des espèces mineures. Au-delà des effets « précédent » sur l’azote, des effets de l’insertion d’une espèce dans les agroécosystèmes concernent également d’autres nutriments, la structure des sols, les populations d’adventices, ou les pressions de maladies, ou encore la gestion des bioagresseurs. Pour les nouvelles espèces, cela amène les praticien∙nes à poser de nouvelles questions vis-à-vis desquelles peu de réponses sont malheureusement disponibles aujourd’hui : quel pourcentage d’espèces d’une même famille (e.g. légumineuses ou brassicassées) peut-on introduire dans une succession ? La cameline doit-elle être prise en compte dans les délais de retour des brassicacées selon qu’elle est cultivée en culture pure ou en association ? Les légumineuses qu’on introduit ne vont-elles pas accroître les risques aphanomyces ?
Les savoirs portant sur les relations dynamiques entre l’espèce et l’agroécosystème concernent non seulement la conduite de la culture, mais aussi l’interprétation de ses comportements observés.
En particulier, les traits fonctionnels pourraient être davantage mobilisés dans ce sens : au-delà de décrire les assemblages optimaux des traits maximisant l’obtention des fonctions et services visés dans un système (Ouattara et al., 2023), il serait également intéressant de les utiliser pour interpréter les comportements observés des plantes dans des situations de culture, et pour donner des prises à la reconstruction de règles d'interprétation de ces observations. Il s’agirait alors de décrire des gammes de co-évolutions possibles entre la plante et le milieu, aux échelles annuelle ou pluriannuelle, de manière à construire les interprétations des comportements de la plante. Dans le cas des légumineuses, cela pourrait, par exemple, correspondre aux différentes dynamiques d’acquisition des nutriments, y compris l’azote, en début de cycle : alors que les agronomes s’appuient souvent sur l’idée généralisée que les espèces de légumineuse captent l’azote atmosphérique et vont en restituer, toutes les espèces de légumineuses ne se comportent pas de la même façon face à des teneurs en azote des sols au démarrage, en particulier pour l’établissement des nodosités (Guinet et al., 2018).
Connaitre une culture : développer simultanément des savoirs sur les espèces et leurs usages
Une troisième forme de contextualisation concerne les arrangements sociotechniques locaux, et en particulier ceux liés aux différents usages des plantes et produits qui peuvent en être dérivés, qui se construisent ou se réorganisent au cours d’un processus de construction de filières de diversification (Braun et al., 2022). Des études de cas récentes ont bien montré que les contextes et visées des acteurs engagés dans un processus de diversification (e.g. créer une niche sociotechnique, développer des systèmes alimentaires relocalisés, etc.) influencent beaucoup la hiérarchie des savoirs à produire, et les méthodes mobilisées (Leclère et al., 2024 ; Morel et al., 2020 ; Revoyron, 2022). S’adapter à ces contextes demande alors de reconnaitre qu’un processus de diversification vu comme une transformation d’un système sociotechnique s’appuie nécessairement sur des alignements, redéfinitions voire transformations des valeurs que les différents acteurs associent à l’objet avec lequel ils interagissent, que ce soit la semence, la plante, la culture, une graine ou autre partie récoltée de la plante, un lot de graines plus ou moins homogène, une huile et son co-produit, un ingrédient issu d’une graine transformée, etc. (Aare et al., 2023). Et ce sont ces alignements et redéfinitions de valeurs qui appellent des savoirs particuliers. Par exemple, les impacts des différentes pratiques de culture et de récolte sur les qualités des produits destinés à la transformation sont encore sous-estimés (e.g. Aare et al. 2023). Dans le cas des légumineuses à graines, le choix des variétés, le moment et les techniques de récolte peuvent avoir une incidence sur la teneur ou l’extractibilité en huile ou en protéines, ainsi que sur la capacité de conservation, et ainsi interagir avec la transformation (réf). Pour la cameline, les effets des récoltes par fauchage-andainage sur les quantités et qualités de l’huile sont encore peu connus, alors qu’elles sont favorisées pour les variétés avec les maturités les moins regroupées dans le temps, et pour les cultures en associations. Ces effets étaient l’objet de questionnements de la part de certains collectifs dans nos cas d’étude. Plus généralement, ces savoirs sont liés à des développements de pratiques, objets, ou procédés qui reconnectent des domaines de connaissances sur les espèces souvent séparés (production, récolte, pré-transformation, conservation, tri, transformation alimentaire, dégustation). Dans le projet VEG&LAIT, des questionnements autour de l’impact du taux de graines bruchées sur les transformations en farine sont par exemple apparus en lien avec le processus de transformation à la ferme. Peut-on tout de même transformer avec les procédés standards ? Y a-t-il un risque microbiologique plus fort, à prendre en compte en lien avec une utilisation en produits frais mixtes lait-végétal ? (Leclère et al., 2026)
Combiner des diagnostics et les déployer dans le temps des processus d’innovation
Nous choisissons ici, notamment parce que nous avons largement insisté sur différentes « contextualisations » dans ce qui précède, de développer les implications qui concernent les activités de diagnostic, que celles-ci soient réalisées de manière autonome (pour comprendre) ou qu’elles s’insèrent dans des démarches de conception située (pour savoir comment transformer).
Des diagnostics agronomiques régionaux trop coûteux
Le diagnostic agronomique régional[1] peut sembler tout indiqué pour les espèces mineures (e.g. Leclère et al., 2021 ; Lesur, 2012). Dans le cas des légumineuses, pour lesquelles les échecs ne sont pas rares, on a besoin de comprendre leurs causes, car la variabilité conséquente de la production annuelle est un réel frein à la stabilisation des filières, et ne semble pouvoir être expliquée par l’année climatique seule. L’évolution du climat ne suffit en tout cas pas à expliquer les tendances d’évolutions des rendements (Marteau–Bazouni, 2025). Pour le pois, espèce qui n’a pas toujours été mineure et pour laquelle des savoirs écophysiologiques sont disponibles pour construire des modèles agronomiques, ces diagnostics agronomiques (régionaux) classiques pourraient être approfondis si on y allouait les moyens. Ceci permettrait peut-être de dépasser des débats sur les causes des baisses tendancielles de rendement qui s’ajoutent aux échecs inexpliqués : pertes de savoirs sur les pratiques culturales (e.g. densités de semis trop élevées) ? semences de fermes moins fiables ? génétique dépassée ? manque de diversité variétale disponible ? (Marteau–Bazouni, 2025 ; Mouratiadou et al., 2025)
Mais hormis quelques cas particuliers, on manque très vite de données, au-delà des données de rendement ou de pratiques agricoles, ou des caractéristiques des situations agronomiques réelles, quand on s’intéresse à des espèces mineures en général. Ces formes de diagnostic reposent en effet sur des modélisations des mécanismes agronomiques qui conditionnent l’élaboration du rendement (le plus souvent), et sur des comparaisons des variations de situations à des références (Doré et al., 1997 ; Jouve, 1984), souvent indisponibles pour les espèces mineures. Des modèles sont à construire de manière ad hoc, (e.g. cas de l’étude de la construction de l’acidité de la clémentine de Corse, Belmin, 2016).
Mais alors, comment priorise-t-on ce qui doit être « amélioré » quand les priorités dépendent du déroulement d’un processus d’innovation multi-acteurs et non plus d’une situation parcellaire objectivement caractérisée ? Sur quoi peuvent s’appuyer les acteurs quand les références ou modèles agronomiques n’existent pas ou ne seront pas disponibles dans le temps qui permettrait de stabiliser une nouvelle filière ?
Des cas d’application de ces formes de diagnostic à des espèces mineures, avec relativement peu de moyens et sur des temps courts (2 à 3 ans) ont quand même permis de mettre en lumière des éléments clés pour la conception d’itinéraires techniques sur cameline ou miscanthus (Leclère et al., 2021 ; Lesur-Dumoulin et al., 2016). Une démarche suivie par ces travaux consiste à donner un poids significatif à des enquêtes qualitatives auprès des agriculteurs dans les situations sur lesquelles repose le diagnostic, pour compléter et renforcer les hypothèses et interprétations des agronomes. Des travaux d’agronomie système sur ces diagnostics parlaient de « termes de passage » entre situations (Boiffin et al., 1981), pour désigner les éléments de caractérisation des situations, établis en partie par des enquêtes auprès des agriculteur∙rices, et permettant de mieux qualifier les résultats observés dans ces situations ainsi que leurs significations pour d’autres. Revisiter cette notion pourrait offrir un liant dans les combinaisons de méthodes (qualitatives et quantitatives, expérimentales et d’études de cas) nécessaires au soutien à la diversification (Jeuffroy et al., ce numéro).
Renforcer les diagnostics cliniques et indicateurs de dynamiques des situations
La diversification des systèmes de culture avec des espèces mineures offre également une occasion de revisiter et d’investir le développement d’une variété de formes de diagnostics à l’échelle de la ferme et de la pratique agricole.
[1] Une méthode d’analyse visant à établir une hiérarchie dans les problèmes à traiter, à partir du recueil d’observations sur un réseau de parcelles. « Pour une culture donnée, l’objectif est d’identifier les pratiques culturales ainsi que les caractéristiques environnementales, indépendantes de la conduite de la culture, qui expliquent les variations de rendement. » (Doré et al., 1997)
On peut par exemple lister les diagnostics des conditions de culture au cours d’une ou plusieurs campagnes (e.g. la caractérisation des environnements d’essais variétaux (Lecomte et al., 2023)), les diagnostics « cliniques » des situations souvent adossés à des enquêtes sur les pratiques et des observations conjointes entre agronomes et agriculteur∙rices (Delof, 2024 ; Kockmann et al., 2019), les diagnostics des états intermédiaires d’un agroécosystème ou des spécificités fonctionnelles des situations (comme celui qui permet la méthode du test bèche, par exemple (Peigné, 2016)). En 2016, Meynard remarquait que les outils mobilisables dans ces démarches diagnostiques « restent peu nombreux, tels le profil cultural, les composantes du rendement, les analyses de terre, ou le bilan d’azote. » (Meynard, 2016). La diversification est parfois théoriquement associée à une augmentation des prises d’informations dans les situations (et de la charge de travail associée) parce qu’on a de nouveaux objets, régulations et rétroactions à gérer et à suivre dans son système (Sabatier et al., 2026). Mais bien souvent, les indicateurs peuvent manquer (au moins les règles d’interprétation des valeurs observées), ce qui invite à penser le diagnostic comme une démarche de suivi de la dynamique « d’un système ouvert et non totalement contrôlable par l’action humaine en vue de le piloter, ou comme une démarche permettant d’interpréter des symptômes pour corriger la trajectoire et retrouver certains équilibres pour garantir le fonctionnement recherché du système. » (Cerf et al. 2019). On parle alors de « diagnostic au service du pilotage stratégique d’un système biophysique dynamique et ouvert », qui aboutit à une actualisation des représentations du système ou de sa dynamique, autant qu’à interpréter les états de ce système en vue de décider d’actions à mettre en œuvre (ibid). Ces formes de diagnostic ont été explorées et formalisées dans des situations d’interactions entre conseiller∙ères et agriculteur∙rices, notamment dans les « tours de plaine à froid » permettant de partager des diagnostics stratégiques, et des représentations qui guident les interprétations et inférences pour agir (Cerf et al., 2019 ; Guillot et al., 2013). Dans le cas d’une appropriation de la mise en culture d’une nouvelle espèce, il s’agit de questionner les représentations de l’espèce et de ses interactions au sein de l’agroécosystème tout en construisant et stabilisant au fur et à mesure les interprétations d’indicateurs pour savoir conduire la culture (Ginot, 2026).
Dans le cas de la betterave fourragère pâturée au sein de l’expérimentation système OasYs (Novak et al., 2025), les premières années de mise en culture ont parfois nourri des doutes quant à la pertinence de la culture. Les pertes de pieds et la faible compétition vis-à-vis des chénopodes blancs (déduite du nombre de pieds de chénopodes au m2) mettaient en doute la possibilité d’apporter une ressource fourragère suffisante. C’est en faisant l’observation d’une conservation possible du peuplement sur une longue période de temps, conférant à la culture le statut de « stock sur pied » pour l’agronome et le vacher, et d’une capacité de compensation par des biomasses de plants individuels élevées, que la culture a trouvé sa stabilité dans les logiques agronomiques et d’usage au sein du système d’élevage.
Concernant la cameline, les représentations guidées au départ par les analogies avec des espèces proches (jugée par certain∙es agriculteur∙ices entre un lin et un colza, ou comme une petite graine qui se sème comme une luzerne) ou par les réputations d’espèce « rustique », ont été vite requestionnées par les observations collectives des levées hétérogènes, et des faibles compétitivités et vigueurs au démarrage (associées aux densités de peuplement et biomasses relatives au adventices en début de cycle) dans certaines conditions de culture, par rapport à d’autres espèces jugées rustiques. Elle a alors été reconsidérée comme une culture principale, pour laquelle on doit apporter le même soin d’implantation que d’autres cultures (notamment en termes de préparation et réalisation du semis).
Les diagnostics portés dans ces exemples permettent alors de valoriser des expertises d’acteurs variés ainsi qu’une plus grande diversité de formes d’observation et de lecture des situations, permettant de tenir compte de la variété des modes de culture et de transformation des espèces mineures, et d'être en mesure d'expliquer les échecs inattendus (y compris en l'absence de données sur les rendements), tout en nécessitant peu de moyens.
Des propositions méthodologiques appliquées aux besoins de caractériser les sols de manière signifiante pour une diversité d’acteurs et intégrant des catégories scientifiques et locales peuvent offrir des exemples de telles démarches diagnostiques (Krzywoszynska, 2019 ; Mairura et al., 2007 ; Richelle et al., 2018). Par ailleurs, il est intéressant de mentionner que les diagnostics ont été, dans certains cas, des étapes clés de processus de conception qui, en impliquant différents acteurs, ont permis de créer de la confiance, de s’accorder sur des visions communes de ce que les systèmes devraient être, et des actions à entreprendre, et de s’engager dans l’action (Scarlato et al., 2026).
Combiner in itinere diagnostics agronomiques et diagnostics des systèmes socio-techniques
Enfin, cela nous amène à aborder une autre forme de diagnostic, non plus à l’échelle de la ferme ou de l’agroécosystème local, mais des systèmes socio-techniques et arrangements multi-acteurs qu’ils comportent. La diversification est un processus d’innovation très souvent multi-acteurs, itératif et dynamique (i.e. non linéaire) (Jeuffroy et al., ce numéro). Pour nourrir ce processus, les agronomes ont largement souligné l’intérêt des diagnostics de systèmes sociotechniques, qui visent d’abord à identifier les principaux verrouillages, relevant de facteurs techniques, cognitifs, économiques, politiques et sociaux, et qui renforcent l’ancrage des technologies dominantes (Antier et al., 2022 ; Casagrande et al., 2023 ; Meynard et al., 2018 ; Morel et al., 2020 ; Sumberg, 2002). Ces diagnostics soutiennent également l’identification d’orientations souhaitables de diversifications, parce qu’on ne peut en anticiper ou percevoir les effets systémiques qu’en prenant en compte les logiques de fonctionnements, technologies impactées, et transformations des activités à l’échelle des chaines de valeur (Casagrande et al., 2023). De tels diagnostics des systèmes socio-techniques sont alors souvent envisagés en démarrage de processus d’innovation, pour fournir une base à la construction de cibles communes, à la hiérarchisation des problèmes à travailler, et à la construction de solutions collectives (Casagrande et al., 2023). Mais pour permettre de suivre et étudier l’émergence, au cours des processus d’innovation, de nouveaux arrangements sociotechniques mis à l’épreuve ou en train de se construire, ces diagnostics sociotechniques devraient aussi être pensés de manière dynamique, pour s’adapter aux reconfigurations constantes (et parfois rapides) des acteurs et des processus d’innovation, que nous observons dans nos terrains.
Nous observons ces émergences constamment dans les processus de diversification que nous étudions. Pour la cameline dans le Puy de Dôme, par exemple, la mise en mouvement des principaux acteurs de la démarche s’est établie sur la combinaison des diagnostics portant sur des problématiques agronomiques (e.g. très peu de brassicacées dans les rotations céréalières en AB) et d’arrangements socio-techniques existants ou possibles (e.g. démarches collectives nombreuses au sein des céréaliers en AB localement, existence d’un acteur économique privé volontaire pour s’engager dans un montage de filière équitable, des structures de conseil et d’accompagnement déjà engagées auprès des différents acteurs, etc.). Très vite sont survenues des questions logistiques liées au nettoyage ou tri des lots centralisés chez un agriculteur qui s’est progressivement équipé d’une presse et de trieuses (e.g. quelle gestion des échecs de production dans l’association, quelle distinction ou non de lots pour valoriser des qualités contrastées, etc.). Mais sont apparues aussi, et c’est ce qui nous semble original à souligner, des questions portant sur les variabilités de qualités des graines (e.g. teneur en huiles), des lots (e.g. homogénéité, couleurs des graines, présences de graines d’adventices, stabilité du taux d’humidité), et leurs liens aux pratiques culturales et de gestion post-récolte (e.g. effet de la récolte par fauchage andainage sur ces qualités). Plus tard, avec une nouvelle opportunité de débouché en alimentation humaine, sont apparues des questions sur les nouvelles qualités de lots correspondantes (e.g. proportion de graines d’adventices, selon les espèces d’adventices) et les possibilités d’atteindre ces qualités (e.g. capacités de triage en termes de pureté et débit), ainsi que sur les nouveaux acteurs pouvant réaliser des tris plus fins ou des contrôles de qualités sur des échantillons de lots. Cela met directement en question la possibilité d'évaluer de nouveaux arrangements sociotechniques in itinere et de maintenir les processus expérimentaux suffisamment ouverts pour cela (Cardona et al., 2025 ; Leclere et al., 2024 ; Navarrete et al., 2021).
Quels modes d’intervention des agronomes pour contribuer à générer des savoirs soutenant des processus de diversification ?
Comment s’y prendre alors, en ayant en tête les enjeux de renouvellement de certaines formes de savoirs et de diagnostics des situations que nécessitent les diversifications ? Comment cela invite les agronomes à transformer leurs modes d’intervention dans les situations ?
Il y a 10 ans, Doré et Le Bail (2016) se demandaient dans cette revue : « Les agronomes doivent-ils produire des références (savoirs), et laisser les acteurs (agriculteurs, animateurs, décideurs publics…) faire leur apprentissage à partir de ces savoirs, pour parvenir à des connaissances[4] ? Ou doivent-ils (au-delà de la mission des enseignants agronomes), participer à ces processus itératifs, dynamiques et évolutifs ? Doivent-ils, à mi-chemin entre ces deux postures, construire des trajectoires de références compatibles avec différents types de trajectoires de changement et d’apprentissage ? » Nous ne prétendons pas ici apporter une réponse définitive à ces questionnements, que devraient d’ailleurs être bien plus débattus qu’ils ne nous semblent l’être[5].
Les agronomes insistent aujourd’hui sur l’intérêt de combiner différentes méthodes et échelles des systèmes auxquels elles s’appliquent. Par exemple, dans le cas du développement d’une filière de cameline dans l’Oise, Leclère et al. (2023) ont mobilisé des ateliers de conception de systèmes de culture intégrant la cameline, un réseau d’expérimentations menées par les chercheur∙ses pour alimenter un diagnostic agronomique, des suivis et partages de résultats d’expérimentations en fermes menées et évaluées par les agriculteur∙ices (voir aussi Jeuffroy et al., ce numéro). Plus généralement, Martin et al. (2018) insistent sur l’intérêt de combiner analyse compréhensive, co-conception, et modélisation de simulation, dans des démarches de recherche visant à comprendre et soutenir les transitions vers davantage de durabilité. Ces combinaisons de postures et méthodes sont d’autant plus nécessaires que concevoir un système diversifié dans une situation donnée demande de « composer des assemblages d’espèces, organiser des arrangements spatiaux, trouver un équilibre entre les dynamiques à court et à long terme, et gérer l’incertitude » (Sabatier et al., 2026). Mais comment organiser cette combinaison en lien avec un processus de diversification ? La choisir et l’adapter ? Quelles formes d’expérimentation construire pour faire face aux besoins de contextualisation dont nous avons parlé plus haut, et de hiérarchisation des savoirs à produire compte tenu des moyens limités ? des besoins d'ouverture aux thèmes émergents au cours de ces processus ?
Les agronomes ne doivent pas envisager être les seuls à produire les savoirs utiles aux processus de diversification, à construire de l’intelligibilité et formuler des repères pour l’action. Des savoirs et connaissances portés par de nombreux acteurs tout au long des chaines de valeur contribuent à ces processus. Bien sûr, la richesse des travaux ayant abordé les formes d’intégration et de mise en dialogue de différents systèmes de savoirs peut être reconvoquée dans cette perspective : par exemple parmi beaucoup d’autres, les méthodes d’intégration de multiples formes de savoirs développées dans le cadre de la gestion des ressources naturelles (Raymond et al., 2010 ; Reed et al., 2014), la modélisation d’accompagnement (Étienne, 2010), les ateliers de conception multi-acteurs (Jeuffroy et al., 2022).
[4]La distinction entre savoirs et connaissances faite par ces auteurs correspond à celle que nous faisons dans cet article : les savoirs comme liés circulants au sein ou entre groupes sociaux, liés aux régimes de production disciplinaires, et formalisés ; les connaissances toujours plus proches de l’acte situé, portées par les acteurs.
[5] Dans la présentation de ce numéro de 2016, Prévost et al. insistaient d’ailleurs de la manière suivante : « Par ailleurs, on ne peut pas parler de démarche collective d’innovation sans s’interroger sur l’ensemble du dispositif de recherche-formation-développement et de son organisation pour répondre à cette nouvelle approche de coproduction de savoirs entre chercheurs, agriculteurs, et autres acteurs concernés, qui permet de prendre en compte la dynamique d’évolution des contextes d’activité et des objets de travail. Une véritable réflexion apparaît ici nécessaire, de nature épistémologique, pour s’interroger collectivement sur la nature des savoirs à produire et la façon de les produire et de les partager. » (Prévost, Cerf et Capitaine, 2016). »
Si des débats qui reconnectent ces enjeux à des questions propres à l’expérimentation ont déjà vu le jour en lien avec les expériences menées à la ferme (Reckling et al., 2023 ; Toffolini & Jeuffroy, 2022), les approches « option by context » (Sinclair & Coe, 2019), et les expérimentations en conditions réelles (Schäpke et al., 2018), nos cas d’étude révèlent l’intérêt d'approfondir ces travaux vers une évolution adaptative des expérimentations collectives impliquant de multiples acteurs (de Sainte Agathe et al., 2026 ; Salembier et al., 2023). Ces recherches, pour l’instant majoritairement menées en posture d’analyse, ont permis de montrer la diversité à la fois des formes d’organisation et de gestion d’expérimentations multi-acteurs, et des fonctions génératives que jouent les mobilisations d’une complémentarité de situations expérimentales dans un processus de conception. Il s’agit de continuer à équiper heuristiquement et méthodologiquement des expérimentations collectives et multi-acteurs pour mieux intégrer une diversité d’expériences dans les apprentissages partagés, et pour être capable de rediriger les configurations de l’expérimentation selon les avancées du processus d’innovation. En effet, nos différents cas d’étude révèlent bien les défis méthodologiques pour :
(i) être en mesure de tracer davantage ce qui se passe dans les différents lieux de l’expérimentation collective, pour les différents acteurs qui y contribuent, et mieux partager et s’appuyer sur les apprentissages qui en émergent. Dans le cas de la filière cameline dans le Puy de Dôme, une activité de traçage conséquente portée par une animatrice a permis de retracer les questions explorées par le collectif, les interprétations parfois divergentes lors de visites de parcelles et leur ré-évaluation en bilan de campagne, etc. et de mettre ces éléments en perspective pour valoriser les apprentissages des membres du groupe. Ce traçage « à la main » pourrait être mieux équipé et reconnu (l’animatrice elle-même ne valorisait pas cet important travail de suivi, comparant cela aux standards des expérimentations randomisées contrôlées et priorisations des données quantitatives) ;
(ii) valoriser davantage les animations et interactions au sein des réseaux d’acteurs, qui produisent parfois des savoirs empiriques et techniques mieux réinvestis dans la pratique, plutôt que la complétude et la fiabilité des données quantitatives que permettrait un dispositif d’expérimentation suivant un plan classique complet. Dans le projet VEG&LAIT, l’organisation des interactions entre acteurs portant des contraintes techniques spécifiques, des exigences académiques, et des expériences concrètes complémentaires autour des objets partagés dans le processus de conception, a permis de faire émerger des problématiques nouvelles. D’une par ces interactions ne sont pas naturelles dans les démarches de projet et les expérimentations qu’elles combinent, et d’autre part, un travail spécifique est nécessaire pour identifier des objets partagés et ce qu’ils soulèvent comme questions (par ex., les farines issues des graines de légumineuses produites dans les essais et leurs qualités – granulométrie, pureté, stabilité, contamination microbiologique –) ou des scénarii de filière qui déterminent les choses à connaître de manière prioritaire. Qui devrait réaliser ce travail ? comment mieux faire reconnaitre qu’il est déterminant dans l’orientation de l’expérimentation collective ? ;
(iii) mettre en place des méthodes permettant d'intégrer les expériences qualitatives des différents acteurs dans la mise en perspective et l'analyse des données produites collectivement. En mobilisant des méthodes apparemment classiques (e.g. tours de plaine, carnets d’expérimentation tels que ceux produits par l’animatrice mentionnée plus haut), mais aussi en concevant de nouveaux outils pour faciliter le partage structuré de ces expériences (e.g. outils numériques pour référencer et tracer les photos de situations expérimentales commentées par différents acteurs).
De tels enjeux de représentations et de méthodes autour de l’expérimentation amènent de fait à considérer les démarches multi-acteurs pour la création de filières comme des expérimentations en elles-mêmes, à la fois agronomiques et sociales : les incertitudes autour des résultats et aboutissements des explorations et actions conjointes sont sources d’apprentissages si les acteurs se donnent collectivement les moyens d’observer et inscrire sous des formes partageables la diversité des expériences et données qu’elles produisent.
Cette perspective sur les expérimentations collectives pour la diversification pourrait s'appuyer sur un cadre théorique qui articule mieux les différentes activités d'expérimentation sans oublier ses dimensions sociales (ateliers collaboratifs, essais en fermes, suivi de l'innovation, évaluations in itinere, etc.), y compris dans le secteur de la transformation, au sein d'un processus d'innovation (Leclère et al., 2024).
Implications de ces voies de production de savoirs pour les agronomes
Finalement, ce que nous proposons d’appeler « voies de production de savoirs et connaissances pour la diversification » à partir de travaux sur les espèces mineures vise à décrire des chemins qu’une diversité d’acteurs (chercheur∙ses, agriculteur∙rices, mais aussi autres acteur∙rices des systèmes sociotechniques) doivent parcourir collectivement pour combiner (i) des renouvellements de certains savoirs et manières de connaître les espèces mineures, leurs transformations et usages, et les interactions entre pratiques culturales et ces usages, et pour contribuer à ces renouvellements, (ii) des évolutions dans les formes de diagnostics à des échelles allant de la plante au système sociotechnique, ainsi que (iii) des formes d’expérimentation qui valorisent davantage les apprentissages collectifs et l’émergence au sein des processus multi-acteurs. Décrire ces voies permet de mettre en évidence des approches pertinentes pour soutenir la diversification au sein des systèmes agroalimentaires via l’insertion d’espèces mineures. Elles seraient probablement légitimes dans le cadre de diversifications ne reposant pas sur des espèces mineures, même si ces dernières aident à souligner les pas de côtés qu’elles impliquent. Premièrement, nous insistons sur la nécessité de considérer la diversification comme un processus de transformation de systèmes sociotechniques reposant sur des changements de pratiques et sur des innovations : les situations initiales doivent être caractérisées selon les perspectives des différents acteurs et au regard de l’objectif commun du processus d’innovation. L’émergence et les multiples trajectoires possibles sont intrinsèques à ce type de processus, et les objectifs d’innovation ainsi que les pratiques d’expérimentation peuvent ainsi évoluer de manière adaptative, ce à quoi nous devons adapter nos méthodes. Deuxièmement, les échelles spatiales et temporelles auxquelles appliquer certaines méthodes de production de savoirs et connaissances, notamment les diagnostics, doivent être considérées comme évoluant tout au long du processus (par exemple, pour intégrer les nouveaux ravageurs et leur dynamique spatiale, ou pour réévaluer les diagnostics sociotechniques en fonction de l’évolution du processus d’innovation et de la construction de chaines de valeurs). Troisièmement, nous invitons à considérer que les savoirs et manières de connaitre pertinentes sont souvent largement distribués entre les acteurs. Cela appelle directement le développement de supports, formats et méthodes de partages d’expériences et circulations de savoirs qui donnent légitimité à une grande diversité d’acteurs et de formes d’expériences. Cela nous rappelle également qu’il est décisif de coupler l’innovation dans différents secteurs. Ces couplages peuvent aussi être interprétés comme directement liés à des déplacements épistémologiques, dans nos rapports aux plantes et leur construction comme cultures (Ginot 2026), et plus largement dans les manières de connaitre les plantes, agroécosystèmes ou systèmes sociotechniques.
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