Le tournant diplomatique en agronomie
Séverine Lagneaux*, Louis Devendeville**, Alexandre Mertens*, Didier Stilmant*, Michaël Mathot*
*Centre wallon de Recherches Agronomiques (CRA-W, Belgique), Unité Systèmes Agricoles
**Etudiant à l’INP-Agrotoulouse (ENSAT) (Toulouse) et stagiaire au CRA-W (Belgique)
Contact auteurs : s.lagneaux@cra.wallonie.be
Résumé
À partir de deux situations ethnographiques issues du projet SPoT, cet article formalise la figure de l’« agronome-diplomate » : un chercheur engagé dans des interactions multi-acteurs, qui articule production de connaissances, coordination des échanges et négociation de configurations techniques situées. L’analyse montre que la diversification des systèmes agricoles ne relève pas d’un simple ajustement technique, mais met en jeu des tensions entre savoirs, finalités et rapports de pouvoir. Dans ces contextes, l’agronome exerce un travail de facilitation, de médiation, de traduction et de courtage de connaissances, tout en contribuant à l’élaboration d’arrangements opératoires. Cette diplomatie en acte s’organise autour de trois registres — coordination des interactions, mise en intelligibilité des pratiques et des savoirs, négociation de configurations situées — et éclaire une transformation plus large du métier d’agronome-chercheur dans les transitions agroécologiques.
Mots clés : Agronome‑diplomate ; Diversification des cultures ; Diplomatie scientifique ; Agroécologie ; Transdisciplinarité
Abstract
Based on two ethnographic case studies from the SPoT project, this article introduces the concept of the 'agronomist-diplomat': a researcher involved in interactions with multiple stakeholders who facilitates knowledge production, coordinates exchanges and negotiates situated technical configurations. The analysis reveals that the diversification of agricultural systems involves more than just technical adjustments; it also involves tensions between forms of knowledge, objectives, and power relations. In such contexts, the agronomist facilitates, mediates, translates and brokers knowledge while contributing to the development of operational arrangements. This diplomacy in action revolves around three dimensions: the coordination of interactions; the clarification of practices and knowledge; and the negotiation of situated configurations. It sheds light on the broader transformation of the agronomist-researcher's profession in the context of agroecological transitions.
Introduction[1] : Quand la diversification transforme le métier : l’émergence d’un agronome‑diplomate dans les systèmes sociotechniques agricoles
La diversification des cultures est aujourd’hui reconnue comme un levier central pour améliorer la résilience écologique, économique et climatique des systèmes agricoles (Meynard et al., 2013 ; Thoyer et al., 2014 ; Wezel et al., 2020 ; Beillouin et al., 2021 ; Revoyron, 2022). Elle mobilise des innovations techniques, organisationnelles, économiques et institutionnelles. Malgré ses bénéfices, son adoption reste limitée en raison de verrous interconnectés qui nécessitent d’agir simultanément sur les dimensions agronomiques, économiques et sociales (Meynard et al., 2018 ; Stilmant et al., 2019 ; Antier et al., 2021 ; Morel et al., 2020). Ces interdépendances, caractéristiques des systèmes sociotechniques (Geels, 2002 ; 2011), rendent indispensables des approches intégrées et multi-acteurs. Dans ce contexte, la posture classique de l’agronome‑chercheur — centrée sur la production de connaissances disciplinaires et la conception de solutions transférables — montre ses limites face à la complexité des transformations en cours (Faure et al., 2018 ; Renn, 2021). Sans disparaître, elle s’élargit vers des formes d’engagement plus interactives avec les acteurs, notamment dans des démarches transdisciplinaires fondées sur la coproduction de connaissances (Lang et al., 2012).
Ces évolutions s’inscrivent dans une transformation plus large de la recherche agronomique. Longtemps considérée comme un domaine applicatif mobilisant des sciences fondamentales, l’agronomie s’est progressivement constituée comme discipline scientifique autonome, notamment à partir des approches systémiques développées dans les années 1970, tout en maintenant une forte interdisciplinarité (Boiffin et al., 2022). Parallèlement, la recherche en agriculture a élargi ses objets d’étude, du champ à des échelles territoriales et globales, et mobilise aujourd’hui des approches variées allant de la modélisation aux sciences sociales.
Dans ce contexte, la compréhension de l’innovation évolue d’une logique de transfert technologique vers des formes de co‑construction et de circulation des savoirs (Compagnone et al., 2025). Les agronomes‑chercheurs participent ainsi à des dispositifs de recherche appliquée et collaborative, en interaction avec d’autres acteurs du monde agricole dont les agriculteurs-chercheurs. Nous désignons par agronomes‑chercheurs des scientifiques produisant des connaissances sur les systèmes agricoles dans des dispositifs de recherche de plus en plus interdisciplinaires et appliqués (Boiffin et al., 2022). Par agriculteurs‑chercheurs, nous entendons des agriculteurs engagés dans la production de savoirs au sein de dispositifs participatifs, contribuant à l’expérimentation et à l’interprétation des résultats à partir de leurs savoirs situés (Dubois, 2024). Ces catégories ne renvoient pas à des identités figées mais à des configurations situées, dans lesquelles les frontières entre production scientifique et pratique agricole se recomposent. L’interaction entre ces deux figures constitue un espace d’hybridation des savoirs au sein duquel se redéfinissent les rôles professionnels et les modalités de production de connaissances. Nous faisons l’hypothèse que c’est dans cet espace transdisciplinaire, marqué par la pluralité des savoirs, des intérêts et des contraintes, que se transforme le métier d’agronome‑chercheur. Plus précisément, nous postulons que ces situations conduisent les agronomes à dépasser leurs fonctions d’expertise pour adopter des postures relationnelles, réflexives et stratégiques relevant d’un agir diplomatique.
L’agronome ne se limite plus à une position d’expert prescripteur : il intervient dans des contextes où il doit articuler raison scientifique et raison pratique, gérer des tensions, accompagner des compromis et favoriser la coopération entre acteurs hétérogènes. Nous proposons ainsi de conceptualiser cette transformation comme l’émergence d’une figure d’ « agronome‑diplomate ».
Cet article vise à analyser comment la diversification des systèmes agricoles contribue à cette transformation des postures professionnelles. Pour étayer cette hypothèse, nous mobilisons deux situations ethnographiques issues d’un projet de recherche sur les systèmes polyculture‑élevage au sein du Centre wallon de Recherches agronomiques (CRA‑W). Nous analysons les compétences mises en œuvre, les tensions rencontrées et les formes concrètes prises par cet agir diplomatique en situation.
[1] Les auteurs remercient chaleureusement les deux relecteurs de l’article ainsi que Marc Mormont, dont les commentaires avisés ont permis d’en améliorer la qualité et d’approfondir la réflexion engagée.
Matériel et méthode : Observer l’agronome en situation ethnographique pour saisir les postures diplomatiques
Cette analyse repose sur la description de deux situations ethnographiques. Le terme de « situation ethnographique » croise la notion de « situation coloniale » au sens de Balandier (1951) avec les méthodes d’analyse de l’incident critique (Flanagan, 1954).
L’usage de la notion de situation coloniale ne va toutefois pas de soi : historiquement située, elle est ici mobilisée à titre heuristique, dans un effort de transposition visant moins à reconduire le cadre colonial qu’à en retenir l’attention portée aux rapports de pouvoir et aux configurations relationnelles concrètes. Il s’agit de comprendre une situation comme une construction culturelle et politique propre à un moment donné, impliquant l’ensemble de ses participants en tant qu’acteurs de l’histoire. Balandier plaide pour une analyse attentive aux acteurs et aux conditions concrètes des situations de terrain, envisagées comme des phénomènes dynamiques et contextuels.
Ce souci d’ancrer l’analyse dans des configurations situées trouve un prolongement méthodologique dans la technique de l’incident critique, entendue comme un ensemble de procédures d’observation directe du comportement visant à éclairer des problèmes pratiques. Le terme d’incident désigne une activité humaine observable et suffisamment complète pour en tirer des inductions et des prévisions sur l’individu qui agit. Pour être critique, un incident doit se produire dans une situation où l’intention de l’action et ses conséquences sont suffisamment évidentes (Leclerc et al, 2010).
Loin de constituer un cadre théorique homogène, ces différentes références sont mobilisées de manière complémentaire comme des ressources analytiques, permettant de construire une approche ajustée à l’objet étudié. En ce sens, les situations ethnographiques concentrent donc une observation d'incidents critiques et une analyse contextualisée des interactions entre les protagonistes humains et non humains impliqués. Avant d’appréhender le contexte des deux situations ethnographiques, il nous faut, brièvement, décrire les objectifs et la structure du projet de recherche expérimentale duquel elles participent.
L'objectif du projet SPoT[1] (fig.1) est de tester, durant 12 ans (deux rotations initiales), différentes formes de polyculture-élevage en utilisant des pratiques agroécologiques. Il repose sur trois grands principes directeurs et trois systèmes distincts.
D’une part, bien que chaque système évolue de manière indépendante, ils reposent tous sur les trois mêmes principes : (i) optimiser la circularité des flux, (ii) maximiser la production alimentaire à destination des humains et (iii) tendre vers la neutralité climatique (réduction des émissions nettes de gaz à effet de serre). Une même équipe pluridisciplinaire œuvre à la conduite et au suivi de l’expérimentation d’ensemble[2].
D’autre part, les trois systèmes sont basés sur un rapport différencié entre les prairies et les terres cultivées. Le système 1 reproduit la répartition spatiale régionale de l'utilisation des terres dans les exploitations agricoles. Le système 2 inverse cette proportion d'utilisation des terres agricoles, et le système 3 ne comporte que des terres cultivées. Le choix de cette troisième configuration du système pousse à l'extrême le modèle d'agriculture sans animaux. Il repose uniquement sur la rotation des cultures, commune aux trois systèmes au début du projet. Pour établir cette rotation, des experts locaux et des agriculteurs ont été consultés. Cette rotation se veut diversifiée et gérée de façon biologique et agroécologique : elle est longue et variée, inclut des intercultures et des cultures associées dès l’entame de l’expérimentation, exclut tout intrant de synthèse. En ce sens, la diversification est ici un moyen et non une fin en soi. Elle est une pièce d’un système, laquelle permet (ou pas) de répondre aux contraintes associées aux trois principes énoncés ci-dessus. Les systèmes, cette rotation et ses objectifs sont clairement en rupture avec l’historique de production ardennaise qui mise sur l’utilisation des cultures pour alimenter des bovins essentiellement allaitants (75% des vaches, Statbel, 2024) en complément de l’herbe (80% de la SAU selon Statbel, 2024).
La rotation et les systèmes se veulent toutefois en phase avec certaines attentes sociétales telles que la consommation de produits locaux, la réduction de la consommation de viandes bovines (-20% en 2023 par rapport à 2010, voir Statbel 2024), la demande de respect environnemental vis-à-vis duquel l’élevage est régulièrement incriminé. Le nombre d'animaux des systèmes 1 et 2 est initialement déterminé en fonction de la superficie des prairies permanentes. Il s’agit de veaux issus de troupeaux laitiers nourris avec de l'herbe et des coproduits issus des cultures. Ces animaux ont été choisis car ils permettent de réduire l’empreinte climatique associée à la viande produite : l’empreinte climatique de leur mère étant répartie entre la production laitière et son veau alors que l’empreinte climatique de la vache allaitante est entièrement répercutée sur le seul veau qu’elle nourrit (Mertens et al., 2023).
L’acronyme SPoT signifie : quels Systèmes POlyculture-élevage et pratiques de Transition agroécologique en réponse aux enjeux locaux et globaux ? www.cra.wallonie.be/fr/spot
[2] Elle se compose comme suit: 1 ingénieur industriel en agronomie et chef de domaine, un gradué en agronomie, 3 ingénieurs agronomes-chercheur (dont M. Mathot), 1 directeur chercheur-ingénieur agronome, 1 physicien (A. Mertens), 1 anthropologue (S. Lagneaux), 1 économiste et agroécologue, 4 ouvriers agricoles également agriculteurs ou issus du monde agricole. L’équipe est ponctuellement renforcée par des étudiants stagiaires (L. Devendeville) dont les apports sont cadrés sur des tâches ou des questions spécifiques selon leurs attentes et les besoins de l’expérimentation. Selon les termes émiques, cette équipe réassemble une équipe technique et une équipe scientifique. Cette dernière est également qualifiée par les techniciens (dont l’ingénieur en chef du domaine) d’équipe d’ingénieurs.
Situation 1 : de la rotation ou la diplomatie discrète de l’agronome‑facilitateur
Mise en place progressivement depuis le mois d’aout 2022, la rotation des cultures des systèmes composant le projet SPoT a très rapidement été confrontée à des échecs induisant sa remise en cause dès la fin de 2023. Les principaux échecs identifiés sont les faibles rendements, l’incapacité à « réussir » les intercultures par rapport à un attendu ou à une modélisation ex-ante et l’accroissement de la pression en adventices. Ils questionnent la capacité des systèmes et de l’équipe à répondre aux objectifs du projet à moyen et long terme. Les causes de ces échecs sont donc de différentes natures (incompatibilité avec les conditions du milieu, mauvaise mise en œuvre, contraintes de bas intrants fixées par le projet, etc) et ne sont pas communément admises. Pour l’équipe technique du projet, les échecs sont dus à une inadaptation des cultures aux conditions pédoclimatiques que le « bon sens agricole » a écartée de longue date. Ces derniers remettent également en cause le sens du projet en général et les principes qui le portent. L'implantation de cultures légumières sans certitude préalable de leur vente apparait comme une hérésie qui heurte leur « good farming » (Burton et al., 2021). L’approche systémique, selon l’équipe scientifique, ne parait pas acceptée par l’équipe technique ; laquelle se désinvestirait de l’expérimentation en ne cherchant pas à toujours la « meilleure mise en œuvre ». En effet, un échec ne rend pas, de ce point de vue, la culture impossible. Les ingénieurs mettent en avant les contraintes qui pèsent sur la mise en œuvre de rotations diversifiées, notamment les conditions météorologiques et pédologiques, ainsi que les difficultés associées au désherbage mécanique. Cependant, l’abandon d’une culture ne peut être la seule réponse à un échec cultural. L’amélioration du process et la prise de risque incombent au travail scientifique qui se distingue ainsi du développement technique. Un ajustement de la rotation est dès lors envisagé afin, principalement, de pouvoir contenir la pression des adventices. Cet ajustement est en phase avec un des principes directeurs du projet, à savoir la possibilité de faire évoluer les systèmes en cours de projet. Deux ateliers de réflexion ont été réalisés en mai 2025 afin d’envisager des ajustements voir des changements importants des rotations. L’outil Mission Ecophyt'Eau® a servi de support.
Une première phase de réflexion est organisée par et pour le personnel du CRA-W (5 personnes par groupe, chercheurs et techniciens mélangés) alors qu’une seconde a été mise en place avec sept experts externes[1] conviés spécifiquement à cet effet. Chacun des exercices est cadré par un support écrit reprenant les enseignements majeurs du projet en cours : descriptif de l’expérimentation, résultats observés et principaux problèmes rencontrés. Il est demandé aux participants de faire abstraction tant que faire se peut des difficultés pragmatiques (ex : disponibilité en matériel, débouchés, ...) afin de permettre un maximum d’ouverture pour coconstruire une rotation adaptée pour répondre à la question : « Comment produire un maximum d’aliments à destination de l’homme tout en maintenant les adventices sous contrôle ? ». Deux sous-groupes sont composés pour échanger soit autour du système 1, avec élevage, soit du système 3, sans élevage.
Les échanges débutent à partir d’une représentation de la rotation à modifier. Après une heure, chacun des sous-groupes rapporte à l’autre ses propositions qui sont matérialisées sur le plateau par les éléments de l’outilainsi que par des notes complémentaires. Une discussion générale, s’en suit.
Nous pouvons synthétiser les propositions de re-design de la rotation. La durée de la rotation est soit égale soit augmentée (7 à 10 ans) par rapport à la rotation initiale. Trois des quatre propositions incluent des prairies temporaires, jusqu’alors absente, dans la rotation. L’argument soutenant cette introduction est partagé : les prairies permettent de gérer les adventices et contribuent au maintien de la fertilité des sols. Dans le cadre de l’exercice conduit pour le système sans animaux et par notre propre équipe (S3 interne), la prairie temporaire est également incluse. Les légumineuses sont présentes, principalement en associations, dans 28 (S3 int) à 55 (S1 ext) % des combinaisons année*culture principale. Cinq familles végétales sont présentes en cultures principales dans deux des exercices (S1 int et S3 ext) pour quatre dans S3 int et S1 ext. La famille manquante dans ces derniers cas étant les brassicacées (colza). Le type de légume cultivé est discuté notamment en système 3, exercice externe, où les courges sont proposées au lieu des oignons car elles laissent plus de temps pour la gestion des adventices au printemps. Des associations de cultures (ex : épeautre-lentillon, avoine-pois, ...) sont proposées dans toutes les alternatives sauf pour le S3 interne en raison d’une trop grande difficulté de mise en œuvre.
Dans la réflexion relative à l’aménagement d’une rotation permettant de gérer les adventices, deux manières de percevoir ce qu’est un « champ bien tenu » émergent des échanges. L’une est centrée sur la propreté visuelle, l’autre sur la fonction agronomique et la tolérance aux adventices. La recherche de propreté est clairement ciblée d’une part tandis que l’évitement du salissement est visé d’autre part. Dans ce second cas de figure, le critère devient : « Le champ est-il sali au point de compromettre la culture ou le système ? » et non : « Le champ est-il visuellement impeccable ? ». Deux postures professionnelles se confrontent : celle de la maîtrise, signe extérieur de rigueur, de sérieux professionnel faisant la réputation et celle du pilotage adaptatif. Dans la première, la culture doit être propre pour ne pas « salir » la suivante. La présence d’adventices est vue comme un risque de contamination des céréales. C’est dans ce cadre que la peur du rumex s’exprime avec force : il est signe de mauvaise gestion et de négligence, un danger pour les voisins et une surcharge de travail manuel. Cette charge symbolique renforce la pression pour intervenir rapidement, parfois au détriment d’une approche plus systémique. Dans la seconde, la diversité botanique est un atout, certaines adventices sont tolérées si elles ne dominent pas et l’objectif est la résilience du système. Le rumex est un indicateur et l’intervention est raisonnée, ciblée parfois différée.
Outre le contenu même de la réflexion et de l’éclairage porté sur le sens et les contraintes de la diversification culturale, ce qui retient ici notre attention est la façon dont la mise en œuvre de cet exercice a nécessité différentes postures des agronomes qui l’ont encadré. Lors de la préparation et de l’animation des échanges, un retrait est requis. L’agronome‑facilitateur n’avance pas de solutions : il organise l’expression pluraliste, garantit le respect du cadre et réouvre les raisonnements lorsqu’ils se referment sur des contraintes externes ou une approche strictement culturale. Il structure les interactions et favorise l’explicitation des rationalités par reformulation et questionnement non normatif. Cette posture prolonge les évolutions décrites par Boiffin et al. (2022), marquées par le passage d’une agronomie prescriptive à une agronomie systémique et interactive, centrée sur l’accompagnement des processus plutôt que sur la seule production de références. Parallèlement, l’agronome conserve une posture d’expert, produisant des connaissances techniques sur les systèmes de culture. Mais celle‑ci coexiste désormais avec une posture d’enquêteur, visant à comprendre sans juger les logiques d’action et les savoirs situés, afin d’en saisir les déterminants non techniques. Là où le facilitateur agit sur la dynamique relationnelle, l’enquêteur agit sur l’intelligibilité des pratiques. Ces différentes postures peuvent être distinguées selon leur fonction principale : le facilitateur agit sur la structuration des échanges, l’enquêteur sur la compréhension des logiques d’action, tandis que l’expert produit des connaissances techniques.
Enfin, l’agronome intervient comme médiateur : contrairement à la posture de facilitateur centrée sur la fluidité des échanges, il agit ici dans les situations de désaccord comme tiers actif, clarifiant les positions et soutenant la co‑construction sans imposer de solution. Ces postures articulées traduisent un déplacement des fonctions classiques de l’agronomie — de l’expertise vers la coordination, la compréhension et la mise en dialogue — en cohérence avec l’élargissement des objets, des échelles et des collectifs de production des savoirs mis en évidence par Boiffin et al. (2022).
[1] Ce petit groupe d’experts se compose d’un agriculteur responsable technique d’une ferme expérimentale, d’un professeur d’agronomie, de deux ingénieurs- chercheurs et de trois conseillés agricoles.
Situation 2 : Négocier l’arbre dans le champ, stratégies diplomatiques face aux résistances techniques et culturelles
La seconde situation ethnographique concerne un autre aspect de la diversification culturale : l’implantation de ressources agroforestières sur les espaces culturaux du projet SPoT. Un stagiaire (LD) avait pour objectif de concevoir un design agroforestier adapté au plan expérimental du projet. Cependant, la mise en place d’éléments agroforestiers peut générer des réprobations de la part du monde agricole (Meynard et al., 2013 ; Boutsen et al.,2016 ; Lamine Lo, 2021 ; Magnin, 2023 et 2024). Ces critiques sont apparues dès le démarrage du stage. Lors de l’introduction du stagiaire, l’équipe technique a montré son opposition vis à vis du sujet de stage. La communication non-verbale en était le principal marqueur : haussements des sourcils, grimaces. De nombreuses « boutades » autour de l’inutilité des éléments agroforestiers ou des remarques cinglantes sur l’incompatibilité technique entre arbres et cultures ont également été prononcées par certains membres de l’équipe.
Il fut alors décidé que la première étape du travail serait de construire un argumentaire pour s’assurer de l'intérêt de l’implantation de haies avec des éléments concrets et tenter ainsi de répondre aux critiques entendues. Un état de l’art sur les services écosystémiques de l’arbre (effet microclimatique, niche écologique, bio-régulation, impact sur les sols, diversification des productions, ...) a été réalisé et complété par une analyse bibliographique sur l’impact des systèmes agroforestiers sur les rendements. Sur cette base, un premier support de discussion a été établi. Il consistait à encadrer les parcelles avec des haies et à installer des éléments intra-parcellaires tout en attestant, littérature à l’appui, des services écosystémiques rendus (pour la biodiversité et surtout pour le bétail) et des impacts minimes des éléments agroforestiers sur la productivité lorsque son implantation respecte certains critères en contexte. À cette étape de travail, des éléments agroforestiers avaient donc déjà été écartés quand : (1) la parcelle était trop étroite pour les éléments intra-parcellaires ou (2) lorsque la parcelle était déjà bordée d’une haie ou d’une forêt pour les linéaires de haies à implanter. Dans le cas (1), les éléments sont écartés pour trois raisons : minimiser les effets de concurrence de la haie, optimiser l’effet bénéfique des éléments intra parcellaires (effet coupe-vent, ...) et troisièmement pour des raisons techniques liées aux gabarits du matériel agricole utilisé afin d’assurer le passage du matériel mais aussi de ne pas trop modifier les habitudes de travail des techniciens, afin d’augmenter l’acceptabilité du projet. Dans le cas (2), certains emplacements de haies ont été écartés afin de faire des économies quand il y avait déjà des éléments forestiers préexistants, mais aussi afin de contrer les remarques qui affirment, qu’augmenter l’épaisseur d’une haie n’en fait pas forcément une meilleure haie. De plus, l’entretien de la haie aurait été complexifié par l’augmentation de son épaisseur et ou la présence d’une forêt juxtaposée (mécanisation).
Ce premier support a été présenté comme une visualisation des potentiels emplacements (et nullement comme un plan ferme et définitif) lors d’une réunion de projet impliquant les chercheurs et l’équipe technique. Dès les premières minutes de la présentation, les techniciens ont pris une posture très critique, presque défensive. Leurs arguments portaient sur la praticité d’accès, le temps de travail supplémentaire ou encore la baisse des rendements. Le risque d’étouffement pour le cheptel bovin a même été évoqué.
Enfin, une justification nouvelle a été brandie. Alors que les contraintes du parcellaire lui avaient clairement été demandées, le responsable de la gestion du domaine expérimental a mentionné l’existence d’une servitude traversant l’une des parcelles, ce qui pour lui empêche l’implantation d’éléments agroforestiers. Ce rebondissement a été perçu par le stagiaire comme une obstruction à son travail. Par ailleurs, les chercheurs présents à la réunion ont émis des inquiétudes liées à un effet inégal de la disposition des haies sur les différents systèmes composant l’expérimentation. Face à cette vague de remarques et, sur les conseils des chercheurs décelant un possible effet de groupe, il a été décidé de tenir des entretiens individuels afin d’apprécier les critiques de chaque participant. Ces entretiens ont duré une trentaine de minutes et consistaient à revoir tous les placements d’éléments agroforestiers proposés au cas par cas afin de recueillir les remarques et objections de chaque personne interrogée. Les résultats était collecté dans un tableau avec en ligne le numéro de l’élément et en colonne leurs opinions selon trois modalités : « favorable » (aucune objection), « en doute » (une remarque non bloquante) ou « opposé » (au moins une opposition bloquante) ; une dernière colonne permettait de noter les remarques (une demande unanime des techniciens de déléguer le travail de plantation et d’entretien, des adaptations pour faciliter la gestion du cheptel, ...). Les réactions initialement perçues comme des résistances ont aussi été interprétées comme des sources d’information précieuses sur les obstacles pratiques, symboliques et organisationnels que rencontre l’introduction d’éléments agroforestiers. En ce sens, les techniciens — d’autant plus lorsqu’ils sont eux-mêmes engagés dans le monde agricole — ne sont pas seulement des récepteurs critiques de la proposition ; ils contribuent à mettre au jour les zones de friction, les seuils d’acceptabilité et les vulnérabilités techniques du design envisagé. Leur opposition renseigne alors autant sur les conditions de réussite de l’innovation que sur ses conditions d’acceptation. Plus largement, la situation montre que les techniciens ne jouent pas seulement un rôle de mise à l’épreuve sociale des propositions scientifiques ; ils constituent aussi une ressource de vigilance technique. Leur familiarité avec les détails du travail, les aléas de mise en œuvre et les vulnérabilités matérielles du dispositif expérimental permet d’identifier des failles que les raisonnements de conception tendent parfois à sous-estimer. Reconnaître cette contribution revient à considérer leur parole non comme un simple point de résistance, mais comme une composante de la robustesse même de l’expérimentation.
Après avoir synthétisé les critiques, ce qui paraissait, à la fin de la première réunion, être une impasse sur la réalisation du projet, s’est mué en une co-conception du design entre les participants grâce au travail préalable du stagiaire et à l’adaptation de son plan d’action.La posture défensive précédemment adoptée a pu être dépassée grâce aux entretiens individuels, ce qui a permis la cartographie du placement final consensuel.
Dans cette situation, l’agronome adopte des postures plus directement engagées dans la négociation de l’innovation. Il se fait d’abord stratège, lisant les rapports de force, identifiant les marges de manœuvre et ajustant ses modalités d’action (changement d’échelle d’interaction, passage du collectif à l’individuel) afin de rouvrir un espace de discussion. Il agit également comme courtier de connaissances, assurant la circulation et la mise en intelligibilité de savoirs hétérogènes entre chercheurs et techniciens, en traduisant des résultats scientifiques en arguments recevables et en réintégrant les contraintes pratiques dans la conception. Enfin, il intervient comme architecte de la transition, en proposant des configurations techniques ajustées, issues de cette mise en dialogue, qui articulent dimensions agronomiques, organisationnelles et sociales.
Ces postures prolongent les transformations décrites par Boiffin et al. (2022), marquées par l’élargissement des objets de l’agronomie et par le passage d’une logique de conception descendante à des démarches de co‑construction inscrite dans des systèmes sociotechniques complexes, où la production de connaissances est indissociable de leur mise en discussion et en situation. Cette articulation de postures relève d’un agir diplomatique.
La diplomatie, dans ce contexte, n’est ni politique ni protocolaire, mais renvoie à une capacité à naviguer dans des environnements multi-acteurs, aux intérêts parfois divergents, où les décisions reposent sur des compromis, des apprentissages collectifs et une bonne compréhension des systèmes sociotechniques. Les situations analysées mettent en évidence une pluralité de rôles endossés par les agronomes selon les configurations d’action. Ceux-ci relèvent de registres d’engagement différenciés — facilitation, enquête, médiation, expertise ou encore stratégie — dont les contours apparaissent de manière progressive au fil des interactions observées. Nous analysons cet agir diplomatique, les rôles et postures occupés par les agronomes-chercheurs du projet SPoT au point suivant.
La diplomatie comme compétence agronomique : plasticité des rôles, gestion des tensions et co‑construction de la diversification
Les situations analysées montrent que la diversification des systèmes de culture ne relève pas d’un simple ajustement technique, mais engage une recomposition des manières de produire, de mobiliser et de discuter les connaissances. Elle met en tension des rationalités hétérogènes et des finalités parfois concurrentes, dans des contextes marqués par l’incertitude et la pluralité des acteurs. Dans ces configurations, l’activité de l’agronome ne peut se réduire à la production de références techniques. Elle s’organise autour de trois registres d’action complémentaires : la coordination des interactions, la mise en intelligibilité des pratiques et des savoirs, et la négociation de configurations techniques situées. La distinction entre rôles, registres et dimensions permet d’éviter une lecture typologique des postures et de proposer un cadre analytique permettant de relier observations empiriques et conceptualisation de la diplomatie agronomique. Autrement dit, les rôles observés dans les situations analysées ne constituent pas des catégories stabilisées, mais les expressions situées de fonctions diplomatiques plus générales. Si la médiation fait partie des rôles observables dans l’agir agronomique, elle n’épuise pas pour autant la logique diplomatique, qui engage aussi une position située, une lecture des rapports de force et une représentation partielle des finalités portées par la recherche. Les rôles et registres observés dans les deux situations, prolongent les transformations décrites par Boiffin et al. (2022), marquées par le passage d’une agronomie prescriptive à des approches systémiques, interactives et situées.
C’est dans cet espace d’articulation entre production de connaissances, organisation des interactions et accompagnement de l’action que se dessine la figure de l’agronome‑diplomate. Cette figure entre en résonance avec les travaux sur l’intermédiation dans les systèmes d’innovation agricole, définie comme un ensemble d’actions visant à articuler des acteurs, des savoirs et des cadres d’action hétérogènes pour accompagner le changement (Kivimaa et al. 2019 ; Cardona et al, 2021 ; Cerf, 2024). Comme l’intermédiation, l’agir diplomatique repose sur des activités de traduction, de facilitation et de mise en relation. Mais il s’en distingue en ce qu’il ne se limite pas à l’articulation des acteurs et des savoirs : il engage la prise en charge des désaccords sur les finalités de l’action, la gestion des rapports de pouvoir et une réflexivité sur sa propre position. L’agir diplomatique ne repose pas seulement sur la plasticité des rôles endossés par l’agronome ; il suppose aussi des dispositifs, des temporalités et des procédures capables de sécuriser l’expression du désaccord, notamment pour les acteurs les moins légitimes ou les moins audibles dans les arènes collectives.
Diplomate, une nouvelle facette du métier d’agronome
D'origine grecque, le terme diplomatie désignait initialement un document officiel plié en deux, une sorte de passeport. Il a ensuite évolué pour désigner l’art de gérer les relations entre les États. Les théories classiques des relations internationales abordent la notion de diplomate dans le contexte des États et de la politique internationale. Cette conception a toutefois été progressivement élargie. Sharp (2009) propose une théorie générale de la diplomatie, dépassant le cadre inter-étatique pour inclure toute interaction entre groupes distincts. Le diplomate est à la jonction entre les protagonistes et met l’accent sur la reconnaissance de la différence et la limitation des prétentions universelles (Wendt, 1999). Dans cette continuité, mais en déplaçant encore le regard, Morizot (2016) élargit la diplomatie au vivant non humain, en en faisant un enjeu écologique et ontologique. Pour cet auteur, être diplomate consiste à reconnaître l’altérité des vivants (humains et non humains) et à inventer des formes de cohabitation ajustées. Il s’agit de sortir d’une logique de domination pour entrer dans une logique de négociation, où chaque protagoniste conserve son autonomie. Cette diplomatie implique observation, écoute et compréhension des dynamiques écologiques. Stengers (2022 a et b) mobilise la notion de diplomatie pour penser les relations entre pratiques, savoirs, êtres et mondes hétérogènes. Cette diplomatie n’est jamais métaphorique : elle propose une manière efficace de composer avec ce qui résiste, diffère ou oblige. Elle désigne ici la capacité à naviguer dans un monde peuplé d’entités multiples — humaines, non-humaines, pratiques, idées — qui ont toutes des exigences propres. Le diplomate est celui qui pense comme un « autre », nous le mobilisons ici au sens d’altérité humaine et non humaine, non pour s’identifier à lui, mais pour reconnaître la pluralité des mondes et inventer des formes de coexistence. La diplomatie est liée à la reconnaissance des pratiques et de leurs obligations propres, à l’attention aux différends plutôt qu’aux consensus forcés, à la nécessité de composer plutôt que de juger ou trancher. Le diplomate est un médiateur entre mondes hétérogènes, attentif à la différence et à la coexistence qu’il promeut et coconstruit. Le diplomate n’est pas celui qui pacifie, explique B. Latour, mais celui qui doute des valeurs, et aussi bien des valeurs de ceux qui l’ont envoyé (During et al., 2012, p.955). La diplomatie apparaît alors comme une méthode politique qui crée les conditions d’un dialogue réel entre pratiques, sans dominer ni dissoudre les différends. Le diplomate n’est pas un pacificateur neutre mais un « praticien de l’attention », capable de composer avec des exigences hétérogènes sans les réduire.
Sa diplomatie est ontologique, pratique, et cosmopolitique, s’inscrivant dans son écologie des pratiques et dans un refus des modèles autoritaires du savoir. Cette posture diplomatique ne doit toutefois pas être confondue avec une position de neutralité. À la différence du médiateur, qui vise en principe à maintenir une forme de tiers impartial, le diplomate agit depuis une position située : il représente aussi les exigences, les finalités et les contraintes du monde auquel il appartient. Dans le cas de l’agronome-chercheur, cela signifie qu’il ne se contente pas d’écouter ou de traduire ; il porte également des orientations de recherche, des hypothèses d’innovation, des cadres de preuve et, parfois, des ambitions de transformation. Sa spécificité tient moins à une extériorité qu’à sa capacité à défendre une position sans la présenter comme universelle, et à rechercher des accords sans humiliation ni disqualification de l’autre.
Dans les démarches de diversification, l’agronome est confronté à une pluralité de mondes – scientifiques, professionnels et organisationnels – qu’il doit articuler sans les réduire. Son activité consiste à organiser le dialogue entre ces mondes, à rendre intelligibles des rationalités hétérogènes et à contribuer à la construction de compromis opératoires. Il ne s’agit plus seulement de produire des savoirs valides, mais de créer les conditions de leur mise en discussion et de leur appropriation en situation. La posture diplomatique de l’agronome exige des compétences toutefois rarement enseignées dans les cursus agronomiques : écoute active, médiation, réflexivité, compréhension des dynamiques sociales, capacité à anticiper les tensions et à identifier les zones de friction et à rendre les désaccords fondateurs. L’agronome diplomate ne cherche pas à pacifier les relations, mais à rendre possible l’action collective dans un environnement complexe, en générant des compromis et en ouvrant des espaces de dialogue sans gommer les différends.
Un stratège, pas un influenceur
La transformation de la diplomatie internationale contemporaine (Delcorde, 2021), éclaire de manière étonnante ce que vivent aujourd’hui les agronomes-chercheurs engagés dans des démarches systémiques et transdisciplinaires. La diplomatie européenne traditionnelle, héritière de Talleyrand, du Congrès de Vienne, et décrite par Delcorde, valorise la discrétion, la recherche du compromis, la canalisation des tensions, la lenteur assumée des processus et la primauté du dialogue permanent. Cette diplomatie prudente, codifiée, multilatérale, valorise la continuité et la stabilité. Or, une partie du travail de l’agronome diplomate s’inscrit dans cette tradition : maintenir le dialogue malgré les désaccords, éviter les ruptures, préserver la confiance, travailler dans la durée, accepter que les décisions se construisent lentement. Les projets de diversification, souvent longs, incertains et fragiles, exigent cette patience diplomatique. Les agronomes-chercheurs observés ont dû accepter que les compromis se construisent par ajustements successifs, que les positions évoluent lentement, que la confiance se gagne par la répétition des interactions. La diplomatie classique éclaire ainsi la dimension temporelle, relationnelle et procédurale du travail agronomique en contexte transdisciplinaire.
L’émergence de la diplomatie chinoise dite du « loup guerrier », caractérisée par un discours public agressif et un recours assumé au rapport de force, ainsi que le retour d’une diplomatie américaine plus directe en Europe, rompent avec les normes classiques. Ces styles diplomatiques déplacent la négociation vers des espaces plus publics, plus rapides, plus confrontés à la pression médiatique et stratégique. Ils obligent les diplomates européens à repenser leurs pratiques, à intégrer des logiques de puissance et des rythmes plus intenses. Ces transformations actuelles de la diplomatie internationale apportent un éclairage complémentaire sur les défis auxquels les agronomes, engagés dans la diversification, sont confrontés. Ils doivent composer avec des acteurs aux styles de communication très différents : certains coopératifs et prudents, d’autres plus directs, plus pressés, plus stratégiques. Des postures proches du rapport de force peuvent être adoptées, des positions tranchées peuvent s’exprimer, des calendriers rapides peuvent s’imposer.
L’agronome diplomate doit donc être capable de naviguer entre ces styles, de décoder les intentions, de gérer les asymétries, d’éviter l’escalade, de maintenir un espace de dialogue même lorsque les interactions deviennent plus tendues. L’analyse des styles diplomatiques contemporains montre que la diplomatie n’est plus seulement l’art du compromis discret : elle est aussi la capacité à composer avec des arènes publiques, des pressions temporelles, des stratégies d’influence et des rapports de force explicites. Cela enrichit la compréhension de l’agronome diplomate en soulignant sa capacité à gérer des environnements hétérogènes, parfois conflictuels, et à maintenir des conditions de coopération malgré la diversité des styles interactionnels et avec la pluralité différentielle.
C’est dans cette perspective que se dessine la figure d’un agronome diplomate, stratège sans être pour autant un « influenceur ». Si la diplomatie inclut aussi des formes de duplicité, de menace ou de mise en tension des rapports de force, la posture décrite ici s’en distingue en ce qu’elle ne repose ni sur la manipulation ni sur l’imposition dissimulée, mais sur une intelligence pratique des situations, attentive aux écarts, aux temporalités et aux marges de manœuvre. Elle relève d’une capacité à composer, plutôt qu’à orienter unilatéralement. Latour souligne à ce titre que le diplomate est celui qui doit constamment interroger sa propre position : est-il en train de projeter un ethnocentrisme sous couvert d’universalité ? Risque-t-il d’effacer les différences plutôt que de leur donner prise ? (During et al., 2012, p. 956). Les projets de diversification mobilisent une constellation d’acteurs – agriculteurs, conseillers, chercheurs, transformateurs, collectivités, ONG – aux intérêts, contraintes et horizons divergents, inscrits dans des régimes sociotechniques marqués par des verrouillages institutionnels, économiques et culturels. Traversés par des controverses, ces contextes excluent à la fois l’imposition d’une trajectoire et la neutralité de surplomb. L’agronome doit alors assumer une position située, engagée et réflexive, soucieuse des asymétries et des conditions de possibilité du dialogue. Cette diplomatie relationnelle éclaire les conditions de transformations durables et redéfinit la légitimité de la recherche agronomique, fondée sur sa capacité à articuler des savoirs hétérogènes et à coconstruire des trajectoires de changement.
Le scientifique‑diplomate : une figure clé des transitions agroécologiques
L’agronome‑diplomate n’est pas une figure marginale ou exceptionnelle : il incarne une transformation profonde du métier de chercheur en sciences, notamment agronomiques, rendue nécessaire par la complexité croissante des enjeux agricoles contemporains. La diversification des systèmes de culture, en révélant les tensions entre savoirs, valeurs et intérêts, met en lumière la nécessité d’une agronomie dialogique (Jollivet, 1992), capable d’articuler sciences de la nature, sciences sociales et savoirs empiriques sans les soumettre à une hiérarchisation épistémique, qui placerait une discipline en position de surplomb dans la définition, l’interprétation ou la validation des connaissances. Elle montre que la réussite des transitions ne dépend pas uniquement de la robustesse des solutions techniques, mais aussi de la qualité des relations, de la capacité à négocier des compromis légitimes et de la reconnaissance de la pluralité des mondes agricoles. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large, documenté par les travaux récents sur la diplomatie scientifique. Ceux‑ci soulignent que les scientifiques deviennent progressivement des acteurs hybrides, situés à l’interface entre production de connaissances, négociation politique, coordination interdisciplinaire et gestion des asymétries de pouvoir. La diplomatie scientifique repose sur la capacité de la science à contribuer à la résolution de problèmes globaux, à faciliter la coopération et à créer des ponts entre intérêts divergents. Vacher (2022) insiste sur la dimension éthique et solidaire de cette diplomatie, qui opère dans un monde marqué par des inégalités d’accès aux ressources et aux connaissances. Ruffini (2018) met quant à lui en évidence la tension entre agendas globaux et intérêts nationaux, soulignant la nécessité d’un rôle diplomatique pour articuler ces différentes échelles d’action. Le rapport A European Framework for Science Diplomacy (2025) renforce cette perspective en proposant une vision intégrée de la diplomatie scientifique comme pratique située, distribuée et multi‑niveaux.
Il montre que la diplomatie n’est plus seulement l’affaire des États, des institutions ou entreprises internationales : elle se déploie désormais dans les laboratoires, les projets collaboratifs, les réseaux d’innovation et les interactions quotidiennes entre chercheurs et praticiens. Ce rapport insiste sur trois dimensions particulièrement pertinentes pour l’agronomie :
- la diplomatie de proximité, qui repose sur la construction de relations de confiance et la gestion des controverses au plus près des terrains d’action ;
- la diplomatie de traduction, qui vise à rendre intelligibles des savoirs hétérogènes et à faciliter leur circulation entre disciplines et entre mondes sociaux ;
- la diplomatie de transformation, qui accompagne les transitions en articulant enjeux techniques, politiques et sociétaux.
Ces trois dimensions résonnent fortement avec les situations ethnographiques analysées. Elles montrent que l’agronome, engagé dans des démarches de diversification, exerce déjà une forme de diplomatie scientifique « en acte », même si celle‑ci n’est pas toujours nommée comme telle. Elle engage une redéfinition des critères mêmes de scientificité : la robustesse ne repose plus uniquement sur des procédures de validation internes à une discipline, mais sur la capacité à produire des connaissances discutables, appropriables et opérantes dans des arènes multi‑acteurs. Dans cette perspective, la diplomatie scientifique apparaît comme une condition de possibilité de la production de savoirs actionnables. Cette pratique devient essentielle dans un monde « disruptif », caractérisé par la multiplication des acteurs, l’incertitude et les conflits potentiels autour de l’usage des connaissances scientifiques (Lang et al, 2012). Dans ce contexte, l’agronomie classique — fondée sur les piliers de l’expertise, de la prescription et de la maîtrise — se trouve complétée, voire déplacée, par trois autres piliers : l’écoute, la négociation et la co‑construction. Cette recomposition modifie en profondeur l’identité professionnelle. L’agronome n’est plus celui qui prescrit, mais celui qui met en dialogue. Il n’est plus celui qui corrige, mais celui qui accompagne des trajectoires. Il n’est plus celui qui évalue, mais celui qui co‑interprète. Et pas seul ...
Conclusion : La diplomatie agronomique comme compétence émergente dans les transitions agricoles
Les situations ethnographiques analysées montrent que la diversification agricole, en tant que levier des transitions agroécologiques, agit comme un révélateur des tensions qui traversent les systèmes de production contemporains. Ces tensions portent non seulement sur les moyens techniques à mobiliser, mais aussi sur les finalités mêmes de l’action — productivité, durabilité, autonomie, viabilité économique — qui font l’objet de cadrages contrastés selon les acteurs. Loin d’être un simple ajustement technique, elle engage ainsi des recompositions profondes des relations professionnelles, des normes de travail et des manières de produire des connaissances. Dans ce contexte, où les finalités de l’action sont elles-mêmes discutées et où les frontières entre production de connaissances et intervention sont historiquement instables, la posture du chercheur se transforme en profondeur : elle ne consiste plus seulement à produire des savoirs, mais à en négocier les conditions, les usages et les significations.
Dès lors, le chercheur en sciences agronomiques engagé dans des interactions multi-acteurs, dans le cadre de recherches participatives/intervention, pour explorer les transitions des systèmes agro-alimentaires ne peut plus se cantonner à une posture d’expert maîtrisant des objets techniques. Il devient un acteur situé, impliqué dans des interactions au sein desquelles se négocient en permanence des visions du métier, des conceptions du « bon travail » et des arbitrages entre risques, valeurs et contraintes. Cette figure du chercheur situé s’inscrit dans une tradition établie de travaux soulignant le caractère contextuel et réflexif de l’activité scientifique.
Toutefois, dans le contexte actuel de transitions et de multiplication des acteurs, elle prend une dimension renouvelée : la production de connaissances s’apparente de plus en plus à un travail de diplomatie, au sein d’arènes traversées par des intérêts, des valeurs et des rationalités parfois conflictuels. Le chercheur devient ainsi le point de cristallisation de ces tensions : c’est dans sa pratique quotidienne que se négocient concrètement les frontières entre production de connaissances, engagement dans l’action et arbitrage entre valeurs.
Les deux cas étudiés révèlent une pluralité de rôles assumés par les agronomes en situation : enquêteurs attentifs aux rationalités des acteurs, facilitateurs de discussions sensibles, médiateurs de controverses, stratèges capables de lire les rapports de force, courtiers de connaissances assurant la circulation entre savoirs hétérogènes, et architectes de la transition contribuant à l’élaboration de configurations techniques et sociales situées. La diversité de ces rôles et la plasticité des postures qui les sous-tendent constituent un ensemble de savoir-être et de savoir-faire essentiel pour accompagner des transitions agroécologiques déployées dans des contextes incertains, traversés par des asymétries de pouvoir et des divergences de finalités.
Cette diplomatie agronomique comporte toutefois des limites et des exigences spécifiques. Elle mobilise des compétences relationnelles, politiques et réflexives rarement reconnues dans les cadres institutionnels de la recherche, souvent peu visibles dans les dispositifs d’évaluation, et susceptibles d’exposer les chercheurs à des tensions professionnelles et émotionnelles. Elle suppose aussi du temps, de la disponibilité et des formes de soutien organisationnel qui ne sont pas toujours réunis. Enfin, elle accentue le brouillage, déjà ancien en agronomie, entre production de connaissances, accompagnement du changement et intervention sur les pratiques. Si cette hybridation ne constitue pas une rupture totale — l’agronomie s’étant historiquement construite à l’interface de ces différents registres d’activité —, les configurations contemporaines en renforcent la visibilité dans des contextes marqués par la pluralité des acteurs, l’incertitude et la controverse. Elles exigent dès lors une répartition des rôles et des appuis qu’une seule personne ne peut durablement assumer seule.
Qui plus est, l’analyse montre que les techniciens ne jouent pas seulement un rôle de mise à l’épreuve sociale des propositions scientifiques ; ils constituent aussi une ressource de vigilance technique. Leur familiarité avec les détails du travail, les aléas de mise en œuvre et les vulnérabilités matérielles du dispositif expérimental permet d’identifier des failles que les raisonnements de conception tendent parfois à sous-estimer. Reconnaître cette contribution revient à considérer leur parole non comme un simple point de résistance, mais comme une composante de la robustesse même de l’expérimentation. Cette diplomatie ne relève pas seulement d’une qualité individuelle ; elle suppose des dispositifs de discussion, des procédures de mise en sécurité du désaccord et une reconnaissance des savoirs pratiques des acteurs de terrain comme ressources pour l’enquête et la conception.
Nos résultats invitent, dans cette perspective, à mieux reconnaître les compétences diplomatiques mobilisées par les agronomes dans les démarches de transition. Cela suppose de les formaliser plus explicitement dans les cursus et dans les dispositifs de recherche, mais aussi de penser les conditions institutionnelles qui permettent à ces pratiques d’être rendues visibles, soutenues et légitimes. Il importe également d’en éprouver la portée dans d’autres contextes que la diversification, afin de mieux comprendre dans quelle mesure cette recomposition du métier concerne plus largement les recherches engagées dans l’accompagnement des transitions.
Si l’agir diplomatique apparaît ici à partir de situations de diversification des systèmes de culture, c’est sans doute parce que celles-ci concentrent des traits que l’on retrouve plus largement dans d’autres contextes de transition agricole : pluralité d’acteurs, incertitude, controverses sur les finalités et nécessité de composer avec des rapports de pouvoir hétérogènes. En ce sens, les résultats présentés ouvrent l’hypothèse d’un déplacement plus général des pratiques agronomiques vers des formes d’intervention où la prise en charge explicite des désaccords, des asymétries et de l’indétermination de l’action devient centrale.
Le tournant diplomatique de l’agronomie ne désigne donc pas seulement une évolution des rôles et des postures professionnelles, mais plus profondément une redéfinition des manières de faire de la science en situation.
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