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Éditorial

Antoine Messéan*, Marie-Hélène Jeuffroy*, Eric Justes*, Mireille Navarette*, Mathias Sexe**, Aline Vandewalle***, Philippe Cousinié****, Christine Rawski*****

*INRAE

**Coopérative EMC2

***Chambre d’agriculture Pays de la Loire

****MASA/DGER, animateur Réso’Them Agronomie

*****Cirad

https://doi.org/10.54800/ebf085 

Auteur correspondant : antoine.messean@inrae.fr

 

Ce nouveau numéro d'Agronomie, Environnement & Sociétés s'inscrit dans le prolongement du débat agronomique « Diversification et agronomie : quels enjeux ? Quels défis pour les agronomes ? », organisé par l'Association Française d'Agronomie (AFA) en mars 2025.

La diversification des cultures est aujourd'hui largement reconnue comme un levier majeur de la transition agroécologique. En augmentant de manière judicieuse la diversité des espèces cultivées dans le temps et dans l'espace, elle favorise les régulations biologiques, améliore le fonctionnement des agroécosystèmes, réduit la dépendance aux intrants, renforce la résilience des exploitations face aux aléas climatiques et économiques et contribue à la diversification des productions agricoles. Les bénéfices agronomiques, environnementaux et, dans de nombreuses situations, les impacts économiques des systèmes diversifiés sont désormais largement documentés.

Pourtant, malgré ces acquis scientifiques et les objectifs affichés dans de nombreuses politiques publiques, la diversification demeure limitée dans la majorité des territoires agricoles européens. Les systèmes spécialisés restent largement dominants et les trajectoires de diversification peinent à se déployer. Les raisons sont également bien identifiées : les obstacles ne sont pas seulement techniques, ils concernent également les débouchés économiques, les équipements, l'organisation des filières, les dispositifs de conseil, les modalités de production et de partage des connaissances ou encore les politiques publiques et les cadres réglementaires. La diversification ne doit donc pas être vue comme une innovation technique isolée mais comme une transformation progressive des systèmes agricoles et alimentaires dans leur ensemble.

Ce constat conduit à renouveler les questions posées à l'agronomie, dans la diversité de ses métiers. Comment accompagner des processus de changement qui dépassent largement l'échelle de la parcelle ou de l'exploitation ? Comment articuler innovations techniques, économiques, organisationnelles et institutionnelles ? Quels nouveaux partenariats développer avec les acteurs des filières, des territoires et des politiques publiques ? Plus largement, quelles conséquences ces évolutions ont-elles sur les objets, les méthodes et les postures des agronomes ?

Les contributions réunies dans ce numéro témoignent de cette évolution. Elles rassemblent des chercheurs, enseignants, conseillers, ingénieurs, développeurs, agriculteurs et acteurs des filières autour d'une interrogation commune. Si les systèmes de culture demeurent naturellement au cœur des préoccupations des agronomes, les travaux présentés montrent que comprendre et accompagner la diversification suppose de renouveler les approches et d’intégrer les dimensions techniques, économiques, organisationnelles et institutionnelles des transitions. Le numéro s'organise en cinq parties qui illustrent progressivement cet élargissement du regard.

Le numéro s'ouvre par un article de cadrage proposé par Marie-Hélène Jeuffroy et ses co-auteurs, qui retrace l'évolution des recherches consacrées à la diversification au cours de la dernière décennie. Au-delà d'une synthèse des principaux résultats, les auteurs montrent comment les travaux se sont progressivement élargis. Les recherches ne portent plus uniquement sur les performances agronomiques des systèmes diversifiés ou sur les principes permettant leur conception. Elles s'intéressent désormais aux processus d'innovation qui accompagnent leur déploiement, à la structuration de nouvelles filières, aux modalités de production et de partage des connaissances ainsi qu'aux politiques publiques susceptibles de soutenir ces transformations. Cette évolution conduit les auteurs à interroger les implications de la diversification pour l'agronomie elle-même, tant du point de vue de ses objets que de ses méthodes et de ses partenariats.

La deuxième partie du numéro illustre la diversité des obstacles et conditions de réussite rencontrés lors de la mise en œuvre de systèmes diversifiés. Pris ensemble, ces travaux montrent que les difficultés dépassent largement les seules questions agronomiques. Elles concernent également les équipements, les filières, les organisations professionnelles, les modalités d'accompagnement ou encore les processus d'innovation.

Aline Fugeray-Scarbel et ses co-auteurs s'intéressent au développement des mélanges de semences prêts à l'emploi. À travers cet objet en apparence très délimité, les auteurs mettent en lumière un enjeu central pour la filière des semences : la conception des mélanges, leur évaluation, leur production et leur commercialisation ainsi que le modèle économique associé. Ils montrent que les difficultés rencontrées ne relèvent pas seulement de considérations techniques mais également de l'organisation des filières semencières et de la reconnaissance des performances de ces mélanges par les différents acteurs.

Chloé Salembier et ses co-auteurs proposent quant à eux de déplacer le regard vers les agroéquipements. Souvent considérés comme de simples supports techniques, ceux-ci apparaissent ici comme des éléments à part entière des trajectoires de diversification. Les auteurs montrent que faire évoluer les équipements implique des apprentissages, des formes de coopération, des investissements et des arbitrages qui contribuent eux aussi à transformer les systèmes de production. Ils plaident ainsi pour un rapprochement entre agronomie et ingénierie du machinisme.

La contribution de Corisande Douay et ses co-auteurs porte sur l'introduction de plantes de service en vergers de pommiers pour favoriser la régulation du puceron cendré. En combinant enquêtes auprès d'arboriculteurs et ateliers participatifs, les auteurs montrent que les freins à leur adoption résultent de l'articulation de contraintes techniques, économiques, organisationnelles et réglementaires. Ils soulignent ainsi l'intérêt de produire des connaissances capables d'intégrer simultanément les performances agronomiques et les conditions concrètes de mise en œuvre de ces innovations.

 

À partir d'une expérience conduite au Burkina Faso, Anne Périnelle et ses co-auteurs interrogent les apports d'une démarche de co-conception destinée à favoriser l'introduction de légumineuses dans les systèmes de culture. L'évaluation réalisée plusieurs années après la fin du projet permet d'apprécier la pérennité des changements engagés et d'identifier les facteurs qui favorisent ou limitent leur maintien. L'article met en évidence le potentiel mais également les limites des démarches participatives pour accompagner durablement les processus de diversification.

Enfin, Salomé Grinner et ses co-auteurs proposent une analyse originale des trajectoires d'introduction des mélanges d'espèces dans les exploitations agricoles. En s'intéressant à l'évolution des logiques d'action des agriculteurs au cours du temps, ils montrent que la diversification relève davantage d'un processus progressif d'apprentissage et d'ajustement pluriannuel que de l'adoption d'une innovation ponctuelle. Leur travail met notamment en évidence le rôle déterminant des débouchés, des connaissances disponibles et des dispositifs d'accompagnement dans ces trajectoires.

La troisième partie illustre, à travers plusieurs études de cas et retours d’expériences, la diversité des formes que peut prendre la diversification dans les territoires, les filières et les exploitations agricoles.

Salomé Grinner et ses co-auteurs proposent une analyse originale des trajectoires d'introduction des mélanges d'espèces dans les exploitations agricoles. En s'intéressant à l'évolution des logiques d'action des agriculteurs au cours du temps, ils montrent que la diversification relève davantage d'un processus progressif d'apprentissage et d'ajustement pluriannuel que de l'adoption d'une innovation ponctuelle. Leur travail met notamment en évidence le rôle déterminant des débouchés, des connaissances disponibles et des dispositifs d'accompagnement dans ces trajectoires.

Gaëtan Seimandi-Corda et ses co-auteurs analysent les modalités d'introduction des cultures associées dans les systèmes de grande culture. En décrivant/observant les successions culturales avant, pendant et après l'adoption des associations d'espèces, ils mettent en évidence la diversité des stratégies développées par les agriculteurs et montrent que les cultures associées s'inscrivent dans des trajectoires de diversification plus larges que la seule pratique étudiée.

En mobilisant les données du Registre Parcellaire Graphique, complétées par des enquêtes de terrain, Élise Ygaunin et ses co-auteurs s'intéressent aux dynamiques d'évolution des successions culturales sur une période de quinze années en France. Leur travail montre que les trajectoires à l’échelle des exploitations sont nombreuses et que la diversification n’est ni linéaire ni irréversible. Les changements résultent d’arbitrages permanents entre contraintes agronomiques, opportunités économiques et évolution du contexte climatique.

Enfin, Domitille Jamet et ses co-auteurs présentent les enseignements tirés de plusieurs années d’expérimentation sur le dispositif SYPPRE. En comparant un système de référence et des systèmes diversifiés en grande culture dans le Berry, ils mettent en évidence les bénéfices obtenus en matière de réduction des intrants, de maîtrise des adventices et de performances environnementales et l’atteinte d’une multiperformance globale satisfaisante. L'étude rappelle cependant que la diversification implique également des compromis, notamment s'il s'agit de maintenir le niveau de production des systèmes.

Si les contributions précédentes mettent principalement en évidence les acquis de la recherche et les enseignements tirés de dispositifs de terrain, la quatrième partie donne la parole à des agriculteurs et des acteurs engagés depuis plusieurs années dans des trajectoires de diversification. Les entretiens réunis ici montrent que la diversification ne résulte jamais de l'application d'un modèle prédéfini. Elle s'inscrit au contraire dans des histoires singulières où s'articulent progressivement innovations agronomiques, débouchés économiques, investissements, coopérations et apprentissages. Ils rappellent également que les trajectoires de diversification sont souvent jalonnées d'essais, d'ajustements, voire de remises en question, qui constituent autant de ressources pour l'action collective.

Quentin Delachapelle retrace la trajectoire de diversification en grande culture qu’il a construite progressivement à partir des contraintes agronomiques de son exploitation et des opportunités offertes par son territoire, notamment en termes de débouchés. Son témoignage montre comment l'allongement des rotations, l'introduction de nouvelles cultures et les apprentissages techniques s'inscrivent dans une stratégie globale de recherche d'autonomie et de résilience.

Hubert Rinaldi présente un parcours original où la diversification sur son exploitation ne s'est pas limitée à l'introduction du chanvre mais s'est accompagnée de la co-construction d’une filière locale et autonome de valorisation.

Romual Carrouge apporte un autre regard d’agriculteur sur les trajectoires de diversification en insistant sur les adaptations successives rendues nécessaires par l'évolution du contexte technique, économique et climatique. Son expérience rappelle que la diversification est un processus évolutif qui mobilise, dans la durée, des capacités d'observation, d'expérimentation et de coopération avec les autres acteurs du territoire.

Dans un dernier témoignage, Julien Degas, responsable agronomie de la coopérative SCAEL, apporte le point de vue d'une coopérative de grandes cultures, confrontée aux enjeux de la diversification. Il montre que, si les références techniques existent souvent, le principal défi reste la construction de débouchés économiques et de modèles de rémunération capables de compenser les risques pris par les agriculteurs, faisant de la diversification un enjeu de filière autant que d'agronomie.

Les entretiens illustrent donc la diversité des motivations qui conduisent les agriculteurs à diversifier leurs systèmes : recherche d'autonomie, amélioration de la fertilité des sols, maîtrise des bioagresseurs, création de nouveaux débouchés ou encore recherche d'une plus grande résilience face aux incertitudes climatiques et économiques. Au-delà de cette diversité, ces témoignages rappellent que la diversification constitue avant tout une trajectoire de long terme, construite pas-à-pas.

Le déploiement de systèmes diversifiés suppose de disposer d'outils permettant de concevoir, d'évaluer et d'accompagner les changements de pratiques dans des situations de plus en plus complexes et singulières. Les deux contributions réunies dans cette cinquième partie illustrent la diversité des démarches aujourd'hui développées par les agronomes pour répondre à ces enjeux.

Safia Médiène, Aline Vandewalle et leurs co-auteurs présentent un outil multi-échelle destiné à faciliter le partage et l’appropriation des connaissances produites dans les nombreux projets consacrés à la diversification. Leur contribution répond à un enjeu devenu central : capitaliser des acquis dispersés, les rendre accessibles à différents acteurs et favoriser leur mobilisation dans des situations concrètes de conception ou d’accompagnement. L’article montre que les outils ne sont pas seulement des supports d’information, mais peuvent aussi contribuer à organiser la circulation des connaissances entre recherche, développement et acteurs des filières.

Marie-Sophie Dedieu et ses co-auteurs mobilisent les données du Registre Parcellaire Graphique pour quantifier la diversité cultivée et son évolution depuis 2015. Leur travail montre l’intérêt de ces données pour analyser les différentes composantes de cette diversité à l’échelle des parcelles, des assolements et des territoires. 

La dernière partie du numéro revient sur la question qui traverse l'ensemble des contributions : que fait la diversification à l'agronomie ? Les trois articles réunis ici montrent que les transformations engagées concernent les objets de recherche, la production des connaissances, les partenariats développés et, plus largement, les postures professionnelles des agronomes.

Quentin Toffolini et ses co-auteurs proposent une réflexion sur les dynamiques de génération de connaissances dans les processus de diversification. Leur contribution montre que l’introduction d’espèces mineures ou la création de nouvelles filières obligent à produire simultanément des connaissances sur les espèces, les pratiques, les usages et les chaînes de valeur. Ils invitent ainsi à penser des « voies de production de savoirs et connaissances » adaptées à des processus d’innovation ouverts, évolutifs et multi-acteurs.

Séverine Lagneaux et ses co-auteurs formalisent la figure de l’« agronome-diplomate » à partir de situations ethnographiques issues d’un projet de transition agroécologique des systèmes de polyculture-élevage. L’article montre que la diversification engage des tensions entre savoirs, finalités et rapports de pouvoir, et que l’agronome est alors amené à jouer un rôle de médiation, de traduction et de négociation. Cette diplomatie en acte éclaire une transformation du métier d’agronome-chercheur dans les transitions agroécologiques.

Léo Berte et ses co-auteurs prolongent cette réflexion à partir de la table ronde organisée lors du débat agronomique de mars 2025. En croisant les points de vue d’agronomes exerçant dans le développement agricole, les filières, les collectivités, la formation ou la recherche, l’article interroge les compétences, postures et modes de travail mobilisés pour accompagner la diversification et montre que celle-ci transforme non seulement les systèmes de culture, mais aussi les relations entre métiers, les formes de prescription et les modalités d’action collective.

Comme à l'accoutumée, ce numéro accueille également plusieurs contributions hors dossier qui témoignent de la diversité des travaux portés par la communauté des agronomes.

Ainsi, dans la rubrique « Varia », Waibena Dtorane et ses co-auteurs proposent un diagnostic des pratiques agricoles endogènes dans les exploitations de Tchamba, au Togo. En mettant en évidence la richesse des savoirs locaux en matière de diversification, d'agroforesterie, de gestion de la fertilité ou de protection des cultures, cette contribution rappelle que les transitions agroécologiques peuvent également s'appuyer sur la reconnaissance et la valorisation des connaissances endogènes, ouvrant ainsi des perspectives de recherche et d'innovation dans des contextes encore peu documentés.

Et enfin, dans la rubrique « Actualités agronomiques », nous profitons du récent renouvellement des réseaux mixtes technologiques (RMT) pour accueillir deux textes afin de présenter les travaux et les perspectives nouvelles de deux RMT dont la compétence agronomique est au cœur de leur projet. Ainsi, Armand et ses co-auteurs présentent un bilan des travaux du RMT Sols&Territoires, et Petit et ses co-auteurs mettent en valeur les principaux résultats du RMT Champs&territoires (qui avait succédé au RMT Systèmes de culture innovants) et son évolution vers un nouveau RMT : Cap’Terre.

 

Les contributions réunies dans ce numéro montrent combien les recherches sur la diversification ont évolué au cours des dernières années. Si les premiers travaux visaient principalement à démontrer les bénéfices agronomiques des systèmes diversifiés, les questions portent désormais tout autant sur les conditions de leur déploiement, les transformations des filières, les modalités d'accompagnement ou encore les processus de production et de partage des connaissances. Toufefois, les politiques publiques, bien qu’essentielles, restent insuffisamment analysées.

Cette évolution interroge directement l'agronomie. Sans renoncer à son cœur de métier – comprendre le fonctionnement des agroécosystèmes et soutenir la conception des systèmes de production performants –, les objets d'étude s'élargissent, les démarches évoluent, les partenariats se diversifient et les postures professionnelles se transforment. Les agronomes sont de plus en plus sollicités pour contribuer à des processus de conception, de médiation, d'accompagnement et d'action collective qui dépassent le cadre traditionnel de la parcelle ou de l'exploitation agricole. Pourtant, leur nombre diminue aussi bien dans la recherche que dans le développement agricole.

Ce numéro n'apporte pas de réponse unique à la question de savoir comment accélérer la diversification des systèmes agricoles. Il montre en revanche que les connaissances disponibles et la démonstration des bénéfices de la diversification sont aujourd'hui suffisamment solides pour déplacer le débat vers la capacité collective à créer les conditions techniques, économiques, organisationnelles et institutionnelles de son déploiement. Et cela constitue un véritable défi. En cela, les contributions réunies ici témoignent d'une agronomie en mouvement, attentive à adapter sans cesse son champ d'action pour répondre aux enjeux des transitions agricoles et alimentaires.

Nous espérons que ce numéro contribuera à nourrir ces réflexions et ces débats, au sein de la communauté des agronomes comme auprès de l'ensemble des acteurs engagés dans les transitions agricoles et alimentaires.

Bonne lecture !

 

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