Mélanges de semences prêt-à-l’emploi : la création d’un nouveau segment sur le marché des semences
Aline Fugeray-Scarbel*, Adrien Hervouet*, Benaissa Larbi*, Stéphane Lemarié*
*Université Grenoble Alpes, INRAE, CNRS, Grenoble INP, UMR GAEL, 38000 Grenoble, France
Contact auteurs : aline.fugeray-scarbel@inrae.fr
Résumé
Les mélanges de semences prêt-à-l’emploi répondent à une demande de certains agriculteurs souhaitant bénéficier des avantages de la culture en mélange mais manquant de temps ou de technicité pour réaliser eux-mêmes leur mélange. L’objectif de cet article est de décrire le marché pour ces mélanges prêt-à-l’emploi et les contraintes pesant sur son développement. L’analyse s’appuie sur des entretiens semi-directifs menés auprès d’acteurs intervenant sur les mélanges variétaux de blé tendre, de maïs fourrage et les mélanges d’espèces fourragères. Si les mélanges de semences peuvent présenter des intérêts pour les agriculteurs et pour limiter l’usage des produits phytosanitaires, les productions qui en sont issues ne sont pas toujours acceptées en aval de la filière. Les mélanges de semences prêt-à-l’emploi se caractérisent en outre par une conception, une production et une commercialisation plus complexes que celles des semences de variétés pures. Un certain nombre de freins à la production et la diffusion d’informations sur la performance de ces mélanges prêt-à-l’emploi peuvent également limiter leur diffusion.
Mots-clés : Mélanges de semences, Marché, Evaluation des performances, Economie, Enquêtes qualitatives
Abstract
Ready-to-use seed mixtures: market and challenges for performance evaluation
Commercial ready-to-use seed mixtures meet the needs of farmers seeking to benefit from mixed cropping but lacking the time or technical expertise to prepare their own mixtures. This article aims to describe the market for ready-to-use seed mixtures and to identify the constraints limiting its development. The analysis is based on semi-structured interviews with stakeholders involved in bread wheat varietal mixtures, forage maize varietal mixtures, and mixtures of forage species. Although seed mixtures can provide benefits to farmers and contribute to reducing pesticide use, the resulting products are not always accepted by downstream actors in the value chain. Moreover, compared with seeds of pure varieties, ready-to-use mixtures involve more complex design, production and marketing processes. Barriers to generating and disseminating information on the performance of these mixtures may also hinder their wider adoption.
Keywords: Seed mixtures; Market development; Performance assessment; Seed sector; Qualitative interviews
Introduction
La diversification végétale dans les espaces agricoles est reconnue comme ayant un effet positif sur la régulation des bioagresseurs des cultures et la fourniture de services écosystémiques (Vialatte et al., 2022). À ce titre, elle est considérée comme une pratique agroécologique dont le développement est essentiel pour limiter l’usage de pesticides en agriculture (FAO, 2018). La culture de mélanges de variétés et d’espèces est une des modalités de déploiement, à l’échelle de la parcelle, de cette stratégie de diversification. Elle consiste à semer simultanément et sur une même parcelle des semences de plusieurs variétés d’une même espèce (cas du mélange variétal) ou une ou plusieurs variétés d’au moins deux espèces (cas du mélange d’espèces). L'intérêt de ces mélanges est maintenant bien mis en évidence dans la littérature. L’usage de mélanges contribue notamment à la régulation des bioagresseurs par la mise en œuvre de différents mécanismes : effet de dilution, effet barrière, effet de prémunition, effet de sélection disruptive et effet de compensation (Litrico et al., 2015). Il permet aussi de stabiliser la production, notamment face aux aléas climatiques (Enjalbert et al., 2019 ; Litrico et al., 2015). Ces bénéfices sont reconnus par les agriculteurs dans les enquêtes de terrain, qui soulignent également l’intérêt des mélanges pour simplifier la conduite de culture sur leur exploitation (Dewitte, 2021 ; Danfakha, 2021). Malgré un certain nombre de freins socio-techniques (Labarthe et al., 2021), la culture de ces mélanges progresse en France : les prairies sont désormais très majoritairement cultivées avec des mélanges d’espèces fourragères – ils représentent 92 % des surfaces de prairies pluriannuelles (Idele, 2021) contre 70% en 2006 (Capitaine et al., 2008) – et les mélanges de variétés de blé sont passés de 2 à 20,1% de la sole de blé tendre entre 2015 et 2024 (enquête variétés de céréales, Arvalis 2025).
Pour mettre en place une culture en mélange, une première option pour les agriculteurs est de concevoir et produire eux-mêmes leurs mélanges de semences à partir de semences de ferme ou certifiées. Une seconde option est d’acheter un mélange de semences prêt-à-l’emploi. Ces mélanges prêt-à-l’emploi peuvent répondre à la demande de certains exploitants souhaitant bénéficier des avantages de la culture en mélange mentionnés précédemment mais manquant de temps ou de technicité pour réaliser eux-mêmes leur mélange de semences. La filière semences ayant été historiquement organisée autour de l’obtention et la commercialisation de variétés pures, la possibilité de commercialiser des mélanges de semences correspond donc à la création d’un segment spécifique au sein du marché des semences.
L’objectif de cet article est de conduire une analyse économique des déterminants et décisions stratégiques des acteurs de la filière semence liés à la création de ce segment de marché. D’une manière générale, la création d’un marché soulève quatre grandes questions en économie qui peuvent s’appliquer à l’émergence du marché des mélanges prêt-à-l’emploi :
- La première question porte sur la valeur ajoutée créée par les mélanges prêt-à-l’emploitelle qu’elle est perçue par les acteurs de l’offre et la manière dont cette perception les amène à définir une certaine gamme de mélanges prêt-à-l’emploi avec un certain positionnement par rapport à l’offre de variétés pures. De telles questions font écho à plusieurs travaux de la littérature appliqués à différents nouveaux marchés (voir par exemple Berndt et al., 2008, dans le secteur de la pharmacie ou Navis et Glynn, 2010, sur le marché des satellites).
- La seconde question porte sur les enjeux liés à la conception, la production et la distribution des mélanges prêt-à-l’emploi et la manière dont chacune de ces activités s’articule avec l’activité équivalente pour les semences de variétés pures. Ces questions concernent différents types d’acteurs de la filière. Elles se situent dans la lignée des travaux initiaux de Teece (1986) qui montre que le succès d'une innovation dépend non seulement de l'invention mais aussi des actifs complémentaires (production, distribution, services). Plus récemment, ces questions sont traitées en particulier dans la littérature sur les écosystèmes d’innovation (Adner 2017).
- La troisième question est liée au fait que l’innovation dont on parle ici concerne de nouveaux produits dont la performance (sur toutes ses dimensions) est mal connue par les usagers.
L’évaluation des mélanges prêt-à-l’emploi et la diffusion de cette information est un enjeu important pour l’émergence de ce segment de marché. Ces questions se situent dans la lignée des travaux sur les asymétries d’information entre offre et demande, initiés avec l’article d’Akerlof (1970). Dans cet article nous nous inscrivons plus particulièrement dans la littérature consacrée aux dispositifs d’information sur la qualité (voir Dranove et Jin, 2010, pour une synthèse).
- La dernière question porte sur l’évolution des réglementations qui accompagne la création de ces marchés. Différents travaux ont montré sur ce point l’importance d’une définition d’un cadre réglementaire clair et stable pour limiter la prise de risque du côté des entreprises et faciliter l’investissement pour créer de nouveaux marchés (voir par exemple Mazzucato, 2016).
Cet article aborde ces questions dans le contexte français sur les trois principaux marchés où les mélanges prêt-à-l’emploi se sont développés : le blé tendre, le maïs fourrage et les espèces fourragères. L’article porte plus particulièrement sur les trois premières questions qui seront traitées successivement. Pour ce qui concerne la dernière question sur la réglementation, nous nous limitons à présenter son évolution récente (encadré 1) sans entrer dans l’analyse des facteurs qui ont induit cette évolution. Avant de traiter les trois questions mentionnées plus haut, une première section de l’article présente quelques éléments sur le contexte ainsi que le matériel et la méthode utilisés pour conduire cette analyse.
Il convient de noter, pour finir sur cette introduction, que d’autres types de semences se démarquant des variétés pures peuvent faire l’objet, depuis peu de temps, d’une commercialisation pour un usage en agriculture biologique (voir précisions sur MHB et VBAPB dans l’encadré 1). Cet article n’analyse pas le développement de ces deux types de produits car leur diffusion est encore limitée, rendant assez difficile les analyses comme celle que nous faisons ici.
Encadré 1. Les réglementations de la filière semence en grandes cultures et fourragères et leurs évolutions récentes Différentes réglementations contraignent les semences à répondre à des standards de qualité, l’objectif étant de garantir aux agriculteurs la qualité des semences qu’ils achètent. Tout d’abord, les nouvelles variétés doivent répondre aux critères DHS – Distinction, Homogénéité et Stabilité – et VATE – Valeur Agronomique, Technologique et Environnementale. Ces critères garantissent que les nouvelles variétés sont distinctes des variétés existantes, homogènes et stables dans le temps, (DHS) et qu’elles apportent une plus-value par rapport aux variétés déjà sur le marché (VATE)[1]. Les nouvelles variétés peuvent alors être inscrites au Catalogue Officiel des Variétés. Les variétés DHS peuvent faire l’objet d’un droit de propriété intellectuelle, le COV (Certificat d’Obtention Végétale) qui permet à son détenteur de percevoir des royalties sur la vente de semences certifiées et, notamment dans le cas du blé, une redevance sur les semences de ferme produites par les agriculteurs. Pour pouvoir être commercialisées, les semences produites sont par ailleurs soumises à une certification des semences. A l’issue de l’étape de production, ce standard de qualité garantit leur identité variétale, leur pureté variétale et spécifique, leur capacité germinative et leur état sanitaire. L’évaluation des performances des variétés est réalisée en deux temps dans le cas des céréales : dans le cadre de l’inscription, les nouvelles variétés sont évaluées dans le réseau d’essais VATE coordonné par le GEVES (Groupe d’Etude et de contrôle des Variétés Et des Semences) puis, post-inscription, elles sont évaluées par l’institut technique Arvalis et par les distributeurs. Les fourragères ne sont évaluées que dans le cadre de l’inscription. Le marché des semences était initialement limité à la commercialisation de variétés « pures », c’est-à-dire que chaque sac de semences ne pouvait contenir que les semences d’une seule variété homogène (répondant au critère DHS) et ces semences devaient être certifiées (donc répondant au critère de pureté variétale et spécifique). La réglementation a d’abord évolué en permettant la commercialisation de mélanges de semences certifiées. A partir de 2004 pour les fourragères et de 2018 pour les céréales, des semences certifiées de différentes variétés peuvent être commercialisées dans le même sac. Ces semences restent soumises, avant mélange, aux standards DHS, VATE, et aux standards liés à la certification des semences. En 2018, le règlement (UE) 2018/848 sur la production biologique a ouvert la voie à la commercialisation de deux autres types de semence dans le cadre spécifique de l’agriculture biologique. Les VBAPB - Variétés Biologiques Adaptées à la Production Biologique – sont des variétés caractérisées par une certaine diversité génétique et phénotypique, pour lesquelles les critères DHS sont donc assouplis. Les MHB – Matériels Hétérogènes Biologiques – sont des populations très diversifiées et partiellement évolutives, pouvant être commercialisés sur simple notification. Notons enfin que les populations très hétérogènes et évolutives obtenues par des collectifs d’agriculteurs via la sélection paysanne ne peuvent être échangées entre paysans que dans le cadre de l’entraide agricole. |
[1] Voir Bonneuil et Hochereau, 2008, pour une analyse historique de la construction de ces standards de qualité.
Contexte, matériel et méthode
Contexte
Pour présenter le contexte étudié, il est utile tout d’abord de rappeler les trois grandes activités conduites dans la filière semence étudiée ici[1]. L’activité de création variétale consiste à obtenir de nouvelles variétés en sélectionnant parmi la descendance de croisements les individus qui auront les caractéristiques les plus intéressantes. Elle aboutit à la production de semences de base. L’activité de production de semences comprend une étape de multiplication en parcelles agricoles, et une étape de process en usine (nettoyage, tri, traitement éventuel, conditionnement). Elle aboutit à la production de semences certifiées. La distribution des semencesconsiste à fournir aux agriculteurs la semence qu’ils ont choisie parmi un catalogue de variétés préalablement référencées.
Le Tableau 1 synthétise les principales caractéristiques des trois cas étudiés dans cet article : les mélanges variétaux de blé tendre, les mélanges variétaux de maïs fourrage et les mélanges d’espèces fourragères. En plus de ce tableau, précisons que, dans le cas du blé, les activités de production et de distribution de semences sont très souvent intégrées et majoritairement prises en charge par les coopératives ou les négociants. A l’inverse, dans le cas des espèces fourragères et du maïs fourrager, ce sont les activités de création variétale et de production de semences qui sont la plupart du temps intégrées
Tableau 1 – Caractéristiques des trois types de mélanges prêt-à-l’emploi étudiés
| Mélanges de variétés de blé tendre | Mélanges de variétés de maïs fourrage | Mélanges d’espèces fourragères |
Date de l’autorisation de commercialisation des mélanges de semences prêt-à-l’emploi | Depuis 2018 (Arrêté du 26/06/2018 autorisant la commercialisation de mélanges de semences céréaliers)
| Depuis 2004 (Arrêté du 23/08/2004) | |
Part des mélanges de semences prêt-à-l’emploi (source : données SEMAE) | 75 000 ha en 2023 soit 1,6% de la sole de blé tendre, contre 66 000 ha en 2022 et 58 000 ha en 2021 | 30 000 ha soit un peu plus de 2% de la sole de maïs fourrage | 37% de la masse des semences produites[2], ce chiffre étant assez stable sur les quatre dernières années |
Composition des mélanges prêt-à-l’emploi (source : données SEMAE) | Mélanges monospécifiques composés en moyenne de 3 variétés[3]. | Mélanges interspécifiques, avec en moyenne 4 espèces et 4,5 variétés au total[4]. | |
Acteurs produisant les mélanges prêt-à-l’emploi | Distributeurs (quasi-exclusivement). | Obtenteurs qui produisent le mélange sous leur propre marque. | Principalement des obtenteurs qui produisent les mélanges sous leur propre marque ou pour des marques de distributeurs. |
Débouchés pour les productions issues des mélanges prêt-à-l’emploi | - Alimentation animale (autoconsommation sur l’exploitation ou livraison à des fabricants d’aliment du bétail) - Alimentation humaine (panification, biscuiterie, amidonnerie) : débouché plus rémunérateur | Autoconsommation sur l’exploitation pour l’alimentation des animaux d’élevage | |
Concurrence des mélanges de ferme | 92% des mélanges de semences sont produits par l’agriculteur lui-même, à partir de semences de ferme ou de semence certifiée | Mélanges de ferme quasi inexistants | Utilisation limitée de semences de ferme. Des mélanges peuvent être produits par l’agriculteur à partir de semences certifiées |
Matériel et méthode
Ce travail de recherche qualitative, réalisé dans le cadre du projet pluridisciplinaire MoBiDiv[5], repose sur deux types de données. Tout d’abord, une recherche documentaire basée sur les rapports et sites internet des différents acteurs intervenant sur les mélanges (offreurs de mélanges, organismes de conseil, associations d’agriculteurs, institutions) nous a permis de mieux connaître le contexte et d’identifier les structures à interroger. Ensuite, une série de 25 entretiens semi-directifs ont été réalisés au cours de l’année 2024 auprès d’acteurs de l’offre et de la demande de mélanges. Nous avons cherché à constituer un échantillon diversifié et représentatif, à la fois des espèces (blé tendre, maïs fourrage et espèces fourragères) et du type d’acteurs (acteurs de l’offre, acteurs de la demande et organismes institutionnels et du conseil). Dans cet échantillon, nous avons considéré les agriculteurs par le biais d’acteurs ayant des contacts très étroits avec la profession agricole : un représentant d’association d’agriculteurs en techniques culturales simplifiées, deux conseillers de chambres d’agriculture, un animateur de CIVAM et deux instituts techniques. Conduire des entretiens directement auprès des agriculteurs aurait en effet supposé d’augmenter très fortement la taille de l’échantillon pour que celui-ci soit assez représentatif des différents modes et contextes de production. Par ailleurs, ce type d’enquête auprès d’agriculteurs a déjà été réalisé (Dewitte, 2021 ; Danfakha, 2021) alors qu’à notre connaissance aucune enquête n’a été réalisée sur les acteurs impliqués dans l’offre et l’évaluation des mélanges. L’annexe 1 propose un tableau récapitulatif des entretiens réalisés, avec pour chaque acteur enquêté le type de structure, ses activités, le type de mélange discuté au cours de l’entretien ainsi que des éléments sur l’offre de mélanges prêt-à-l’emploi pour les producteurs et distributeurs de mélanges. Un guide d’entretien a été utilisé (à titre d’exemple, voir le guide d’entretien à destination des acteurs de l’offre en annexe 2), et chaque entretien a été enregistré puis intégralement retranscrit. Un compte-rendu a ensuite été envoyé à chaque personne interviewée pour validation. L’analyse des données d’entretien a consisté en une analyse thématique (Miles et Huberman, 2003), à partir d’un corpus de 507 pages de transcriptions.
[1] Voir Fugeray-Scarbel et al. (2025) pour une présentation plus détaillée sur ce point.
[2] Il n’est pas possible de calculer une surface correspondant à ce pourcentage en masse comme cela a été fait pour les deux autres types de mélanges. En effet, en fourragères les densités de semis sont très variables d’une espèce à l’autre.
[3] Les mélanges variétaux de blé et de maïs fourrager appartiennent à la catégorie des mélanges céréaliers. Dans cette catégorie, il y a quelques rares mélanges interspécifiques : le nombre moyen d’espèces par mélange est de 1,1.
[4] Cette donnée moyenne cache une forte disparité. En effet, une analyse d’un échantillon de 294 références de mélanges fourragers commercialisés (Fugeray-Scarbel et al., 2026) montre que 47% des mélanges fourragers commercialisés comportent de la variabilité intraspécifique.
Perception de la demande et stratégie en gamme de produit
Dans les trois premières sections de cette partie, nous présentons comment les acteurs rencontrés perçoivent l’intérêt des mélanges pour les agriculteurs (1ère et 2ème sous-sections) et pour les industries situées en aval de la production agricole (3ème sous-section). La dernière sous-section présente les gammes des semences définies par les sélectionneurs ou distributeurs en réponse à cet intérêt perçu du côté de la demande.
Les attentes des agriculteurs perçues par les acteurs de l’offre de mélanges et les conseillers agricoles
Les acteurs interrogés observent des intérêts nutritionnels pour l’alimentation animale et agronomiques notables dans le cas des mélanges d’espèces fourragères et de maïs fourrage. Ils sont moins marqués dans le cas des mélanges de blé tendre où l’intérêt repose principalement sur la stabilisation des rendements et la simplification de la conduite de culture.
Les mélanges d’espèces fourragères et les mélanges variétaux de maïs fourrage présentent un intérêt pour l’alimentation des animaux d’élevage. La complémentarité entre espèces dans les mélanges d’espèces fourragères leur confère un intérêt nutritionnel notable : l’aliment est plus varié et la ration alimentaire des animaux d’élevage plus équilibrée. Cet argument nutritionnel s’applique également aux mélanges variétaux de maïs fourrage : obtention d’ensilages beaucoup plus homogènes pendant l’année ce qui évite à l’éleveur de devoir adapter les rations et combinaison de sources d’énergie différentes apportées par les différentes variétés.
Les interviewés relèvent également plusieurs intérêts agronomiques pour les mélanges d’espèces fourragères : (i) la résilience face aux aléas climatiques, dans un contexte de changement climatique avec une augmentation des occurrences de sécheresse et épisodes de chaleur, (ii) la productivité des mélanges, avec une augmentation de la production de biomasse en mélange, (iii) la recherche d’autonomie du système fourrager (en limitant l’apport d’autres facteurs pour équilibrer la ration), (iv) la fixation de l’azote par les légumineuses qui permet de réduire l’apport d’engrais azotés, (v) la régulation des ravageurs, adventices et maladies et (vi) un meilleur maintien dans le temps de l’équilibre entre espèces grâce à la diversité intraspécifique au sein des mélanges d’espèces. Les mélanges de maïs fourragers présentent des avantages similaires : (i) amélioration du rendement reposant en partie sur l’effet xénie – effet de la cross-pollinisation entre variétés, (ii) réduction des risques dans des conditions météos fluctuantes avec des évènements de plus en plus extrêmes et dans un contexte de pression continue sur les intrants, et (iii) allongement de la période propice à la récolte.
Dans le cas des mélanges de blé tendre, les intérêts semblent plus controversés ou d’ampleur plus limitée. L’argument principal est celui de la stabilité des rendements, cité par sept représentants de toutes les catégories d’acteurs (acteurs du conseil agricole, de la sélection, de la production et de la distribution de semences et de la collecte) : les mélanges permettent de limiter la variabilité interannuelle en garantissant un rendement minimum et sont ainsi plus résilients face aux incertitudes climatiques. L’effet des mélanges variétaux sur les bioagresseurs est assez controversé. Cinq interviewés notent l’intérêt des mélanges pour combiner des résistances complémentaires et limiter à la fois l’utilisation de produits phytosanitaires et le risque de contournement de résistances. Il s’agit notamment d’acteurs du conseil agricole ou des représentants d’agriculteurs, mais également d’un acteur de la production de semences et de la collecte qui utilise le levier des mélanges variétaux pour réduire le nombre de traitements chez ses adhérents. Cependant, trois interviewés indiquent que cet effet n’a pas été mis en évidence dans leurs essais ou sur le terrain, ou qu’il ne se manifeste que dans des situations de très forte pression bioagresseurs[1]. Notons qu’aucun représentant de la profession agricole ou du conseil agricole ne fait partie de ce sous-échantillon exprimant des réserves quant à l’intérêt des mélanges dans la lutte contre les bioagresseurs. Par contre, les interviewés de toutes catégories s’accordent sur le fait que les mélanges variétaux ne sont pas associés à une augmentation des rendements[2]. D’autres arguments sont cités mais ne font pas consensus : une meilleure utilisation des ressources par les variétés dans le mélange grâce à une hétérogénéité du système racinaire et de l’architecture aérienne (un acteur du conseil), une possibilité d’augmenter la teneur en protéines en jouant sur le profil des variétés associées (un acteur de la production et de la distribution de semences) et une réponse au besoin spécifique de certains agriculteurs non satisfaits pas les variétés pures (une association d’agriculteurs). Par ailleurs, l’un des intérêts reconnus des mélanges de blé tendre est celui de la simplification de la conduite de culture, cité par quatre acteurs (étonnamment il s’agit uniquement d’acteurs de la sélection, production et distribution de semences et/ou de la collecte). L’agriculteur bénéficie d’une conduite de culture simplifiée par le fait de ne gérer qu’un seul mélange au lieu de plusieurs variétés : les dates de semis, de traitement et de récolte sont uniformisées à l’échelle de l’exploitation. Un acteur de la collecte – convaincu de l’intérêt des mélanges dans la lutte contre les bioagresseurs – indique par ailleurs que les agriculteurs cultivant des mélanges ont plus de latitude pour réaliser leurs traitements phytosanitaires.
Intérêt spécifique des mélanges prêt-à-l’emploi
Les acteurs interrogés – essentiellement des offreurs de mélanges mais également un représentant du conseil agricole – considèrent que les mélanges prêt-à-l’emploi apportent à l’agriculteur une simplicité et une praticité par rapport aux mélanges faits à la ferme[3].
Dans le cas des mélanges d’espèces fourragères, un éleveur souhaitant faire son propre mélange doit raisonner son choix d’espèces en fonction du contexte de son exploitation (conditions pédoclimatiques et usage de sa prairie), l’anticiper pour avoir accès aux variétés et espèces souhaitées et enfin produire lui-même le mélange. Cela demande du temps et des compétences, comme le souligne un acteur de la sélection : « Donc, c'est du travail, quand même, il faut doser les bonnes proportions pour chaque espèce, il faut arriver à le mélanger sur un volume plus ou moins important. » Dans ce contexte, les mélanges prêt-à-l’emploi, lorsqu’ils sont positionnés sur un créneau haut-de-gamme et associés à un conseil adapté, peuvent apporter une valeur ajoutée pour les éleveurs. Par ailleurs, les mélanges prêt-à-l’emploi, quel que soit leur positionnement qualité, sont disponibles immédiatement : « [l’éleveur] peut se pointer du jour au lendemain chez le distributeur, demander un mélange et il a un mélange prêt à semer demain parce qu'ils annoncent de l'orage et qu'il fallait le faire (…) Et c'est aussi simple que ça. Il n'a pas besoin de se dire j'ai tel type de sol, j'ai telle pérennité, mais s'il faut que j'aille voir mon abaque de l'institut technique qui est là pour voir quelles espèces (…) je mets dedans, ensuite adapter le pourcentage… » (un sélectionneur). Un acteur du conseil précise que les mélanges prêt-à-l’emploi répondent surtout à la demande des éleveurs les moins techniques sur les prairies.
Cet argument de simplification peut également s’appliquer aux mélanges variétaux de blé par rapport aux mélanges de ferme : « les mélanges faits à la ferme c'est quand même un temps passé. Alors que s'il y a un mélange tout fait dans un sac, ça va quand même plus vite à mettre dans un semoir que de passer un temps imparti, à remélanger des variétés, à refaire son propre mélange » (un acteur du conseil agricole). Deux offreurs de mélanges variétaux de blé considèrent par ailleurs que les mélanges prêt-à-l’emploi offrent une expertise technique, avec une association de variétés qui a du sens et qui a été raisonnée, là où l’agriculteur peut manquer de temps ou de technicité pour réfléchir un mélange pertinent. Cet argument est cependant réfuté par un représentant d’institut technique qui regrette que l’offre de mélanges prêt-à-l’emploi de variétés de blé ne soit pas toujours construite sur la base d’une expertise technique. Enfin, une coopérative considère que les mélanges prêt-à-l’emploi sont intéressants dans le cas où les variétés pures offertes par le distributeur de semences sont difficilement associables entre elles car elles ont des caractéristiques trop hétérogènes : « parfois l’offre de variétés, au lieu d’être compatible, elle fait le grand écart ». Notons qu’étonnamment, seuls deux acteurs interrogés évoquent la limite de l’adaptation des mélanges prêt-à-l’emploi à la diversité des conditions pédoclimatiques, alors que c’est un intérêt fort des mélanges de ferme : « quel est l'intérêt aussi de commercialiser directement le mélange ? Parce que l’agriculteur, finalement, il peut prendre trois variétés, les mélanger dans son semoir et finalement, il fait un mélange presque adapté à son exploitation, à ce qu'il recherche » (une association de semenciers).
Finalement, il y a une certaine complémentarité entre l’offre de mélanges prêt-à-l’emploi et les mélanges réalisés par les agriculteurs. Dans chaque cas, l’un ou l’autre de ces types de mélanges sera plus adapté et ce sera fonction du niveau de technicité de l’agriculteur sur ce sujet, de son temps disponible et de la gamme de variétés pures et de mélanges à laquelle il a accès chez son distributeur de semences.
Acceptabilité des mélanges pour l’aval de la filière
La question de l’acceptabilité de la production issue des cultures de mélanges par l’aval de la filière ne s’applique pas quand cette production est autoconsommée sur l’exploitation. Elle ne concerne donc pas les mélanges de maïs fourrage, les mélanges d’espèces fourragères, ni les mélanges de céréales à paille dont la production est utilisée pour l’alimentation des animaux d’élevage de l’exploitation.
Dans le cas du blé tendre destiné à la panification, la grande majorité des meuniers en aval de la filière blé sont réticents quant aux mélanges – de ferme ou prêt-à-l’emploi. Ils préfèrent recevoir des livraisons de variétés pures dont ils connaissent mieux les caractéristiques : « les meuniers aiment bien pouvoir maîtriser eux-mêmes l'assemblage en fonction des qualités de l'année » (une association de semenciers). Ils souhaitent donc conserver des lots séparés en fonction de la qualité du blé tout en limitant le nombre de silos. Le stockage des mélanges représente pour eux une contrainte.
Seuls certains acteurs de l’aval considèrent que la réception de lots mélangés homogènes, produits à partir de mélanges prêt-à-l’emploi définis, peut simplifier la gestion : la coopérative et le meunier ne traitent qu’un seul lot homogène et la qualité est plus stable. Cet argument semble ne pouvoir s’appliquer qu’à des acteurs de la collecte qui ont une activité meunerie intégrée et sont en capacité de définir un cahier des charges pour les mélanges collectés.
Les autres débouchés du blé (biscuiterie, amidonnerie, fabrication d’aliments pour le bétail) n’ont pas été évoqués par les acteurs interrogés, laissant supposer qu’il n’y aurait pas de freins particuliers à l’utilisation de productions mélangées. Par contre, plusieurs acteurs ont cité le cas d’une autre céréale à paille, l’orge brassicole, pour laquelle les contraintes de transformation en aval rendent la culture en mélange impossible : le process très industriel en malterie impose de traiter uniquement des variétés pures.
Part et positionnement des mélanges prêt-à-l’emploi dans la gamme des semences offerte
Dans le cas des espèces fourragères, les acteurs interrogés constatent que l’offre de mélanges prêt-à-l’emploi a fortement augmenté depuis que leur commercialisation a été autorisée en 2004, avec une diversité des mélanges actuellement sur le marché[4]. On estime qu’entre 30 et 40% des semences fourragères sont aujourd’hui commercialisées en mélange.
En France, les mélanges fourragers prêt-à-l’emploi sont principalement produits par l’obtenteur et commercialisés par des distributeurs. On distingue les mélanges « marque semencier », portés par un obtenteur et constitués quasi-exclusivement de variétés de sa propre gamme et les mélanges « de distributeurs » (MDD). En règle générale, le distributeur établit un cahier des charges et met les obtenteurs en concurrence. Ceux-ci proposent alors une offre composée des variétés de leur gamme, conforme aux exigences, et assurent la production du mélange. Notons que certains distributeurs peuvent également produire eux-mêmes leur mélange sans passer par un appel d’offre.
Le développement des volumes de vente sur les mélanges d’espèces fourragères a permis une segmentation du marché. Les créneaux de haute qualité (mélanges d’obtenteurs et certains mélanges de distributeurs) sont associés à une activité de recherche et développement de la part de l’offreur pour concevoir les mélanges les plus performants et se distinguent souvent par une plus grande diversité intra-spécifique (plusieurs composants variétaux de chaque espèce dans le mélange). La gamme intermédiaire est principalement constituée de mélanges de distributeurs et la gamme low-cost est proposée en ligne ou chez les distributeurs et est destinée aux éleveurs qui cherchent avant tout des prix bas.
Une offre de mélanges dédiée spécifiquement à l’agriculture biologique existe également.
Les possibilités de valorisation économique des mélanges de semences prêt-à-l’emploi pour l’offreur de mélanges sont élevées dans le cas des mélanges destinés à la production de fourrage (mélanges d’espèces fourragères et mélanges de variétés de maïs fourrager). Cela résulte de plusieurs caractéristiques : (i) l’intérêt nutritionnel des mélanges pour l’élevage, (ii) l’investissement sur le poste semencier qui peut être amorti sur plusieurs années (dans le cas des prairies pluriannuelles) et (iii) la faible concurrence des semences de ferme. La semence de ferme est quasi-inexistante en maïs. Sur certaines espèces fourragères, la production de semences de ferme et la réalisation d’un mélange homogène avec une diversité d’espèces reste complexe pour l’agriculteur : « les petites espèces sont compliquées [à multiplier à la ferme], celles qui sont très peu couvrantes » (un représentant d’institut technique) ; « multiplier du plantain, de la fléole, de la fétuque c'est hyper compliqué ils vont pas s'amuser à faire ça » (une société de production de semences). Les éleveurs ayant peu de compétences techniques ou manquant de temps pour choisir eux-mêmes leurs variétés peuvent préférer les mélanges prêt-à-l’emploi et le conseil qui y est parfois associé pour le choix du mélange en fonction des conditions de l’exploitation. Tous ces éléments expliquent que les mélanges haut de gamme des semenciers aient un prix de vente supérieur aux mélanges classiques, de l’ordre de 15 à 20% selon un semencier. Un représentant d’institut technique note que cela permet de valoriser l’investissement en recherche des semenciers se positionnant sur ce créneau qualitatif, argument confirmé par un obtenteur qui considère que la valeur ajoutée des mélanges a été un vrai levier d’innovation pour l’entreprise :« Si c'était pour vendre des mélanges comme les autres, à la limite, on ne se serait pas imposé, on n'aurait pas marqué notre place sur ce marché (…) ça a été un vrai effet de levier de l'innovation et en vendant des mélanges plus chers que la plupart de nos compétiteurs ». D’autres acteurs impliqués sur les mélanges d’espèces fourragères ou les mélanges variétaux de maïs utilisent ces mélanges comme un outil de différenciation vis-à-vis de leurs concurrents : les mélanges sont « un outil aussi pour se démarquer et pour proposer une expertise, un savoir-faire, un produit spécifique » (une association de semenciers).
Dans le cas des mélanges variétaux de blé, l’offre reste très restreinte, avec des volumes assez faibles. Contrairement aux mélanges fourragers, ces mélanges sont produits par des distributeurs qui peuvent soit mélanger des variétés d’obtenteurs différents (cas le plus fréquent), soit associer des variétés d’un même obtenteur avec qui ils collaborent pour construire le mélange. Deux types de mélanges variétaux sont présents sur le marché : les mélanges élaborés en réponse à une demande des agriculteurs au niveau local – avec une orientation agronomique, et les mélanges élaborés en réponse à un besoin de la filière aval – avec une orientation sur la qualité pour la transformation. À l’instar des mélanges fourragers, les offreurs développent également des mélanges de blé spécifiquement destinés à l’agriculture biologique. Ces mélanges visent notamment à améliorer la teneur en protéines des récoltes dans le contexte des systèmes de culture biologiques, caractérisés par une disponibilité limitée en azote. Pour les distributeurs, la marge dégagée sur la vente de mélanges de blé prêt-à-l’emploi est limitée par la concurrence des mélanges faits par l’agriculteur à partir de semences certifiées ou de semences de ferme. Les mélanges de ferme sont en effet relativement peu compliqués à réaliser : « Aujourd'hui, avec des taux d’utilisation de 50%, le premier concurrent d'un mélange ou d'une variété certifiée, c'est la semence de ferme » (un acteur de la production - distribution de semences et collecte) ; « Mélanger des semences n’est pas compliqué, pourquoi payer plus cher pour un truc prémélangé ? » (un acteur du conseil agricole). Par ailleurs, l’intérêt des mélanges pour les agriculteurs n’est pas aussi fort que dans le cas des mélanges fourragers. Ces mélanges ont donc surtout été développés pour répondre à une demande de certains agriculteurs adhérents des coopératives : « nous sommes plus dans une logique de réponse à la demande. Donc, commercialement, moins on parle de ces mélanges, mieux on se porte » (une coopérative).
Les seuls acteurs proactifs sur ce créneau sont ceux qui ont un positionnement sur l’agriculture biologique et/ou bas intrants, ainsi qu’un acteur ayant une filiale meunerie et donc en capacité de valoriser les mélanges en aval, avec des arguments technologiques davantage qu’agronomiques : « on avait la chance d'avoir la collecte, la transformation et la production de semences, on a réussi à avoir quelque chose de convergent sur un mélange maîtrisé dès la collecte ».
[1] Il est intéressant de noter que ces résultats d’enquête sont en contradiction avec la littérature associant mélanges variétaux et résistance aux bioagresseurs (Vidal et al., 2021).
[2]Là encore, ces dires d’acteurs vont à l’encontre de la littérature (voir par exemple Borg et al., 2018, pour une méta-analyse sur le potentiel des mélanges variétaux).
[3] Les offreurs de mélanges de maïs fourrager ne se sont pas exprimés sur cette question de l’intérêt spécifique des mélanges prêts-à-l’emploi car il y a très peu de mélanges de ferme sur cette espèce.
[4] Un travail en cours sur l’offre de mélanges fourragers montre la diversité des produits proposés. Sur une base de données de 294 mélanges fourragers commercialisés, la combinaison d’espèces la plus fréquente ne représente que 7 mélanges (Fugeray-Scarbel et al., 2026). Ces résultats sont cohérents avec ceux de Schaub et al. (2021) dans le contexte Suisse et Allemand.
Les contraintes liées à la conception, la production et la distribution de mélanges prêts-à l’emploi
La conception de mélanges prêts-à l’emploi
Notre enquête met en évidence les investissements nécessaires en recherche et développement pour la conception de mélanges prêt-à-l’emploi performants. De nombreux acteurs, en particulier sur le segment de marché des mélanges de blé, semblent peu enclins à travailler sur l’aptitude au mélange qui suppose une certaine prise de risque et un retour sur investissements limité. Certains peuvent préférer investir sur d’autres technologies plus prometteuses en termes d’appropriation du gain de l’innovation comme l’hybridation des céréales. Cela conduit à un manque de variétés adaptées à la culture en association inscrites au catalogue officiel des variétés, qui est souvent perçu comme limitant pour la composition de mélanges prêt-à-l’emploi performants. Les variétés inscrites sont en effet sélectionnées pour leurs performances en pure, et non sur leur aptitude à la culture en association. Des variétés potentiellement intéressantes en mélange ont ainsi été refusées à l’inscription car elles ne présentaient pas de performances en pures supérieures à celles des témoins : « Aujourd'hui une variété super productive elle n'est peut-être pas forcément très apte à se mettre dans des mélanges. Par contre on en a refusé des variétés (…) qui ne sont pas productives mais peut-être que les variétés en question justement au sein des mélanges ce seraient de très bons composants » (un représentant d’institut technique). Un acteur interviewé souligne que cette contrainte est encore plus marquée dans le cas d’autres espèces de céréales à paille, comme le blé dur : le nombre de variétés inscrites au catalogue officiel des variétés est extrêmement faible et ne permet pas d’envisager des mélanges.
Pour les semences fourragères, si l’aptitude des variétés à la culture en association est encore peu étudiée et n’est pas prise en compte lors de l’inscription au catalogue officiel des variétés, des dynamiques émergent néanmoins chez certains semenciers. Les investissements dans ce domaine relèvent généralement d’un choix stratégique de l’entreprise. Cette orientation est assumée par deux obtenteurs de mélanges d’espèces fourragères positionnés sur des segments haut de gamme, par les deux obtenteurs de mélanges de maïs fourrage interrogés, ainsi que par un sélectionneur travaillant spécifiquement sur les mélanges de blé.
La production de mélanges prêts-à l’emploi
En ce qui concerne la production des mélanges prêt-à-l’emploi, trois types de contraintes sont mises en évidence : des contraintes sur la production de semences pour certaines espèces, la complexité de la production des mélanges d’un point de vue industriel et une gestion des stocks plus compliquée.
La première contrainte concerne exclusivement les espèces fourragères. Les producteurs peuvent ne pas avoir à leur disposition suffisamment de semences de la variété qu’ils souhaitaient utiliser pour leur mélange, en raison de la complexité de la production de semences sur certaines espèces ou d’échecs techniques. Cela peut les conduire, dans certains cas, à utiliser des variétés de substitution qui peuvent moins correspondre à l’objectif visé pour le mélange. Un acteur de la sélection indique anticiper ce risque de rupture d’approvisionnement en identifiant dès la conception du mélange et pour chaque composante une variété de substitution la plus proche possible de la variété initiale afin de ne pas affecter la performance technique du mélange.
La complexité de la production de mélanges prêt-à-l’emploi au niveau industriel est un argument qui revient fréquemment dans notre enquête et qui concerne à la fois les mélanges céréaliers et fourragers. Le producteur de mélange doit d’abord disposer d’un outil spécifique pour réaliser des mélanges homogènes avec un débit industriel. Par ailleurs, la production de mélanges – et notamment les mélanges d’espèces fourragers avec plusieurs composants par espèce – complexifie le process de production et conduit à une diversification de la gamme avec un plus grand nombre d’espèces et de variétés à traiter : « d'un point de vue supply chain, on va dire, production ou mise en marché de ces produits, c'était beaucoup, beaucoup plus complexe (…) Donc, je ne vous dis pas, au niveau industriel, nos équipes s'arrachent un peu les cheveux au départ. Maintenant, ça s'est processé, on va dire, et mieux organisé, mais c'est une complexité qui n'est pas anodine, donc à l'échelle d'une usine » (un acteur de la sélection). Cette complexité de la production engendre des coûts supplémentaires par rapport à la production de variétés pures : « Les coûts induits pour la production de mélanges sont supérieurs par rapport aux variétés pures » (un sélectionneur). Par ailleurs, la production de mélanges ralentit la cadence de production de semences, alors que celle-ci s’inscrit dans un pas de temps très contraint pour être en capacité de livrer les agriculteurs à temps pour les semis : « On met beaucoup plus de temps parce qu'il faut aller chercher les composants. Il faut les assembler. Il y a des temps de mélange qui sont un peu différents pour l'homogénéité, etc. » (un acteur de la sélection). Cela peut conduire les offreurs à limiter leur gamme de mélanges prêt-à-l’emploi. Un représentant de société de production de semences indique ainsi qu’en multipliant les mélanges, « on ne répond plus à l'agriculteur en fournissant une semence à la bonne date parce que le premier critère pour l'agriculteur, c'est d'avoir les semences disponibles pour les semis à la bonne date. (…) Un mélange, c'est pas une référence parce qu'un mélange, c'est trois variétés, c'est plusieurs traitements de semences, c'est plusieurs conditionnements ».
Enfin, deux acteurs précisent que la production et la distribution de mélanges prêt-à-l’emploi nécessite de mieux gérer les stocks et de mieux anticiper les quantités vendues : une fois que le mélange est produit, il n’est pas possible de revenir en arrière.
La distribution des mélanges prêts-à l’emploi
La diffusion des mélanges prêt-à-l’emploi nécessite un engagement des distributeurs qui doivent d’une part les référencer dans leur catalogue et d’autre part les conseiller aux agriculteurs.
La problématique du référencement des mélanges prêt-à-l’emploi par les distributeurs est largement relayée par les acteurs interviewés. Un représentant d’association sur les fourrages souligne ainsi que lorsqu’un éleveur identifie un mélange pertinent par rapport à son contexte de culture, il y a de grandes chances qu’il ne le trouve pas chez son distributeur : « C'est-à-dire que chez les distributeurs, on ne trouve pas l'intégralité de la gamme de ce qui existe en termes de mélange. Donc les éleveurs finissent toujours par prendre un peu ce qu'ils trouvent ». Un acteur du conseil estime lui aussi que les mélanges sont insuffisamment présents à la gamme des distributeurs, qui se concentrent sur les variétés pures représentant des marchés plus importants. Si certains acteurs proposent des mélanges haut-de-gamme associés à un accompagnement technique, la plupart des coopératives référençant des mélanges concentrent leur gamme sur deux ou trois mélanges « passe-partout » et privilégient les mélanges sous leur propre marque plutôt que ceux conçus par les obtenteurs. Plusieurs interviewés notent que cette tendance est renforcée avec le regroupement des coopératives en centrales d’achat qui cherchent à favoriser les volumes et les prix bas. Cette contrainte sur le référencement limite l’accès des agriculteurs au progrès génétique et aux innovations sur les mélanges.
Plusieurs acteurs interrogés regrettent par ailleurs le manque d’implication de certains distributeurs sur le volet prescription : « c'est un public qu'on aimerait bien plus impliquer dans nos actions. (…) On a beaucoup de mal à rentrer en contact avec eux, à les intéresser. (…) C'est un de nos gros soucis parce que pour nous, c'est un acteur clé de la filière. C'est ceux qui sont en contact, qui font partie des acteurs en contact avec les éleveurs, justement » (une association sur les fourrages) ; « on a peu de relais de prescription. Donc, c'est une vraie difficulté pour arriver à valoriser l'innovation sur ce marché » (un sélectionneur). Un acteur du conseil relève deux facteurs pouvant expliquer ce manque d’investissement de la part des distributeurs : la crainte que les mélanges, plus résistants aux maladies, limitent le volume de vente sur les produits phytosanitaires : « la pratique du mélange qui rend quand même les agriculteurs moins utilisateurs d'intrants c'est quand même pas très rentable pour les privés ou pour les coops donc ça c'est quand même un sacré frein au mélange », et le fait que les mélanges représentent un marché limité sur lequel le chiffre d’affaires reste faible. Un sélectionneur note cependant que la situation a tendance à évoluer, de plus en plus de coopératives s’intéressant aux mélanges.
Ces contraintes sur la commercialisation semblent renforcées dans le cas des mélanges d’espèces fourragères, en lien avec une perte de technicité des acteurs de la filière sur les fourrages – distributeurs, acteurs du conseil, certains instituts techniques et éleveurs eux-mêmes[1]. Il s’agit d’un marché peu valorisé par rapport aux grandes cultures, les services agronomiques s’y intéressent peu et les techniciens sont de moins en moins formés : « globalement, la distribution agricole et la prescription agricole est très peu mobilisée sur ces espèces-là. C'est sans commune mesure avec les grandes cultures » (un sélectionneur). Du côté des éleveurs, certains ont une approche technique insuffisante, un niveau de connaissance très faible et anticipent peu leurs implantations de prairies : « pour choisir une semence de maïs, il y en a qui peuvent passer des heures à éplucher toutes les caractéristiques, tous les trucs, pour voir quel maïs ils vont mettre, etc. Alors que pour l'herbe, c'est plutôt, ils vont chez le distributeur, qu'est-ce que tu as ? Il y a un sac au fond, tiens, ça c'est de l'herbe, OK. Ils mettent ça, ils ne savent pas trop ce qu'il y a dedans » (une association sur les fourrages). Certains interviewés notent toutefois que ce manque de technicité n’est pas général : certains éleveurs ont une approche beaucoup plus technique sur la semence fourragère, certaines coopératives sont demandeuses de formations et de références sur la prairie et des distributeurs et sélectionneurs se positionnent sur des créneaux techniques, qualitatifs et orientés sur l’innovation.
[1] Cette tendance générale cache une forte hétérogénéité. Comme indiqué en 2ème partie, certains éleveurs ont une approche très technique de leurs prairies et souhaitent implanter des mélanges prêt-à-l’emploi haut de gamme pour leur intérêt nutritionnel, leur résilience et l’équilibre des espèces dans le temps. Ils ont un consentement à payer élevé pour ces mélanges haut-de-gamme – qui ne sont par ailleurs pas concurrencés par les semences fermières – permettant à certains acteurs de l’amont de se positionner sur ce créneau qualitatif.
L’enjeu de production et diffusion d’informations sur la performance des mélanges prêt-à-l’emploi
Pourquoi produire et diffuser des informations sur la performance des mélanges ?
La production et la diffusion de connaissances sur les mélanges répond à plusieurs enjeux : prouver l’intérêt des mélanges par rapport aux variétés pures, démontrer les performances d’un mélange prêt-à-l’emploi en particulier, et valoriser les mélanges haut-de-gamme.
La démonstration de l’intérêt des mélanges par rapport aux variétés pures a pour objectif d’inciter les agriculteurs à les utiliser. Les conditions expérimentales standardisées avec des répétitions offrent des résultats objectifs alors que les observations faites en conditions de culture chez les agriculteurs peuvent poser des problèmes d’interprétation : «un agriculteur qui a quatre parcelles de blé, il va faire [du mélange] dans une parcelle et il va avoir trois autres variétés à côté en pur.
Si [le mélange] n'a pas de bol et se trouve dans une parcelle semée plus tard ou plus compliquée, etc., et qu'il y a un moins bon rendement, il va accuser plus le mélange que l'année ou le précédent ou autre » (un acteur de la production de semences et de la collecte). L’organisation de visites de ce type d’essais pour les agriculteurs est également un vecteur d’incitation : « tant que t'es pas allé les pieds dans la parcelle pour comprendre le truc et ben si t'as pas trop le temps, tu regardes même pas les diaporamas ou les articles qu'on peut écrire et puis de toute façon un écrit ou un visuel ça n'a rien à voir avec le terrain » (un acteur du conseil agricole).
La production de connaissances sur un mélange prêt-à-l’emploi spécifique permet de vérifier qu’il n’a pas de défaut et de déterminer à quelles zones géographiques il est adapté. Il s’agit donc là encore de démontrer l’intérêt du mélange, mais sur des associations déterminées et dans des zones géographiques précises.
Les essais en mélange permettent également de valoriser les mélanges haut de gamme et de justifier les écarts de prix entre ces mélanges et les mélanges classiques : « on a besoin d'apporter de la valeur technique à nos mélanges pour éviter qu'ils se banalisent parce que le marché des fourragères est un marché qui peut se banaliser très vite et qui a tendance à se banaliser très vite si on n'y porte pas attention » (une société de production et de distribution de semences).
Si l’intérêt à évaluer les mélanges fait consensus, les avis des acteurs interrogés sont par contre très contrastés sur la généralisation de cette évaluation à tous les mélanges, par exemple dans le cadre d’un réseau d’évaluation post-inscription. Les opinions exprimées ne sont pas fonction de l’espèce travaillée, alors qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’elles diffèrent en fonction de l’existence d’un réseau d’évaluation post-inscription sur les variétés pures (qui existe dans le cas du blé et du maïs mais pas pour les espèces fourragères). Deux acteurs de la sélection (l’un sur les espèces fourragères et l’autre sur le maïs fourrager) considèrent qu’une évaluation généralisée en mélange est indispensable car l’évaluation des performances en pures ne permet pas de prédire la valeur du mélange : ce ne sont pas les meilleures variétés qui font les meilleurs mélanges et tous les assemblages ne sont pas performants. Trois autres acteurs au contraire – un sélectionneur, une société de production et de distribution de semences et une coopérative – estiment qu’il n’y a pas d’intérêt à évaluer les mélanges en post-inscription car les performances du mélange sont étroitement liées aux performances en pure des variétés qui les composent. Pour ces acteurs, le rendement en mélange variétal serait ainsi équivalent à la moyenne du rendement des variétés composantes pures (pondéré par leur proportion respective dans le mélange), et la performance d’un mélange d’espèces pourrait être aisément évaluée sur la base des performances de ses composants purs.
Les initiatives des acteurs interrogés
Sur les mélanges d’espèces fourragères, certains acteurs interrogés ont une démarche proactive pour la production et la diffusion d‘informations sur la performance. Un sélectionneur a ainsi investi significativement en recherche et développement sur les mélanges fourragers et a mis en place un réseau d’essais sur 7 lieux en France représentant des zones climatiques homogènes : leurs propres mélanges sont comparés à des témoins (mélanges des concurrents ou mélanges historiquement utilisés par les agriculteurs de la zone). Des visites sont organisées pour des techniciens, prescripteurs et groupes d’éleveurs. Par ailleurs un réseau d’agriculteurs référents teste en avant-première leurs nouveaux mélanges et leur font des retours d’expérience. Un second sélectionneur n’a pas d’essais en propre à ce jour, mais un réseau d’essais multilocaux est en projet. Un institut technique conduit des essais sur les prairies multi-espèces et multi-variétés depuis une vingtaine d’années, sur des plateformes en propre ou avec des partenaires (chambres d’agriculture, lycées agricoles). Leurs propres compositions et les compositions des semenciers sont comparées à des témoins. Les résultats sont diffusés dans le cadre de journées de démonstration, via des formations à destination des agriculteurs ou des futurs exploitants en lycée agricole, et un outil d’aide au choix des compositions prairiales a été développé.
Une Chambre d’agriculture est également fortement impliquée dans l’évaluation des mélanges fourragers : elle mobilise la plateforme expérimentale d’un lycée agricole pour évaluer son propre mélange ainsi que sept autres mélanges fourragers prêt-à-l’emploi, en modalité bio et conventionnel, sur 98 microparcelles. Les résultats sont diffusés largement, notamment auprès des distributeurs pour qu’ils puissent orienter au mieux les agriculteurs dans leur choix de mélange, mais également dans le cadre de formations. Plusieurs acteurs n’ont pas d’essais en propre mais fournissent des semences de leurs mélanges pour qu’ils soient mis en essais par des Chambres d’Agriculture ainsi que par certaines coopératives distributrices de semences, pour accompagner leur développement commercial (4 acteurs). Certains élaborent ensuite des fiches techniques sur la base des résultats de ces essais.
Enfin, une association sur les fourrages produit et met à disposition des guides techniques sur les bonnes pratiques pour l’association de variétés et d’espèces, ainsi qu’une liste de variétés recommandées.
Les deux acteurs impliqués sur les mélanges de maïs fourrages ont des approches très contrastées. L’un ne met pas en place d’essais en mélange et se base sur la performance des composants purs. Le second a une activité de recherche et développement beaucoup plus importante : deux années de test ont précédé la mise en marché de ses mélanges avec une expérimentation sur l’effet xénie et 20 à 25 mélanges sont testés chaque année sur plusieurs lieux, pour choisir les mélanges les plus performants. Des brochures sur les mélanges sont éditées et des visites de parcelles d’essais sont organisées pour les distributeurs.
Dans le cas des mélanges de blé tendre, les initiatives sont globalement moins ambitieuses. La plupart des acteurs interrogés indiquent ne pas mettre en place d’essais sur les mélanges en interne dans leurs entreprises. Les mélanges prêt-à-l’emploi de blé sont surtout testés sur les plateformes de certaines coopératives pour accompagner leur développement commercial ou par certaines chambres d’agriculture à qui ils fournissent des échantillons de semences des mélanges. Des fiches techniques présentant les caractéristiques des mélanges sont parfois éditées, et des visites d’essais sont organisées. Une société de production-distribution de semences et collecte met en place chaque année un essai sur lequel son mélange de l’année est comparé à celui envisagé pour l’année suivante. Le seul acteur ayant une démarche vraiment proactive sur les mélanges de blé est un sélectionneur qui teste ses nouvelles variétés sur leur comportement en mélange en fin de schéma de sélection.
Notons par ailleurs que plusieurs acteurs interrogés sont impliqués dans des projets de recherche collaboratifs sur les mélanges : c’est le cas de deux instituts techniques, de deux acteurs du conseil, de deux sélectionneurs, d’une association sur les fourragères et d’une coopérative.
Les freins et leviers à l’évaluation des mélanges
Pour les acteurs interrogés, l’évaluation des mélanges est limitée par le nombre potentiellement infini de mélanges pouvant être constitués : «Vous mettez combien de S à mélanges ? » (une entreprise de production, distribution de semences et collecte) ; « On ne peut pas tester toutes nos lignées en mélange avec toutes les autres lignées qu'on pourrait imaginer » (un sélectionneur) ; « Comment on définit le mélange ? Il y a une infinité de possibilités » (une association de semenciers). Si, dans le cas des variétés pures, les protocoles sont bien établis avec la comparaison à des témoins, en mélange cette question de la comparaison n’est pas simple : « Le souci, si vous voulez, pour tester un mélange, c'est qu'un mélange, vous le comparez par rapport à quoi ? Par rapport à quel autre mélange ? » (une association sur les fourragères). L’hétérogénéité des conditions pédoclimatiques complexifie encore l’évaluation : « En France, il y a je ne sais plus combien de régions agricoles qui ont toutes un microclimat différent, une pédologie différente. Et donc, en fait, tester des variétés en pur, déjà, c'est déjà fait par le CTPS, mais c'est très compliqué. C'est très complexe, mais ça se fait. Mais tester des variétés en mélange, c'est encore plus compliqué, parce que, du coup, vous les testez par rapport à quoi ? Ça multiplie les types d'essais » (une association sur les fourrages).
Dans le cas des mélanges d’espèces fourragères, certaines caractéristiques sont par ailleurs difficiles à mesurer comme la performance d’une prairie en conduite pâturage, et nécessitent des essais pluriannuels pour évaluer par exemple le maintien de l’équilibre des espèces dans le mélange. Le critère de la sociabilité en mélange est également perçu par un représentant d’institut technique comme particulièrement complexe à évaluer, de même que la contribution des différentes espèces dans le rendement d’un mélange fourrager. Un sélectionneur indique par ailleurs que l’effet barrière recherché dans les mélanges de céréales à paille ne peut pas être évalué en micro-parcelles mais nécessite des essais sur de grandes surfaces.
Face à cette complexité, certains acteurs suggèrent de mieux capitaliser les réseaux d’essais entre les différents acteurs de l’évaluation (Chambres d’agriculture, coopératives, négoces, sélectionneurs). Un interviewé propose ainsi la mise en place d’un réseau interprofessionnel réunissant les semenciers, la prescription, les instituts techniques, le conseil, pour définir un réseau de post-inscription en mélange avec un nombre de places limitées pour chaque offreur de mélanges. Cependant, une coopérative souligne que ce type d’évaluation post-inscription se heurte à la contrainte temporelle : « [les mélanges] seraient vendus avant [que les essais soient faits], donc ce n'est pas la peine ». Cette difficulté est confirmée par un institut technique qui précise que l’évolution de la composition des mélanges prêt-à-l’emploi d’une année sur l’autre rendrait caduques les évaluations : « D'une année sur l'autre, ce n’est pas la même variété derrière. Donc, pour nous, c'est un peu embêtant d'évaluer ça dans un réseau parce qu'on sait que l'année suivante ça ne sera pas le même matériel ».
Un sélectionneur indique que des travaux de recherche sont en cours sur le blé pour développer un outil d’aide à la prédiction de la valeur en mélange, qui pourrait permettre de limiter le nombre de compositions évaluées au champ.
Les acteurs interrogés mettent tous en évidence le coût élevé de l’évaluation, et la difficulté de le répercuter sur le prix de vente des mélanges : « Ça demande aussi beaucoup d'argent de faire des tests (…), ça veut dire que ce coût est répercuté quelque part » (une association sur les espèces fourragères), « les points de blocage, aujourd'hui, des semenciers, c'est que comme c'est un marché qui est faiblement valorisé, ils accorderaient difficilement un financement pour mettre en place ce réseau d’essais » (un semencier). La plupart des acteurs, qu’ils soient offreurs de mélanges prêt-à-l’emploi, acteurs du conseil ou interprofession, estiment qu’ils ne disposent pas d’un budget suffisant pour mettre en place ces essais sur les mélanges. Trois interviewés, à l’inverse, revendiquent leur stratégie d’investissement sur la production et la diffusion de connaissances sur les mélanges. Pour un sélectionneur, l’argument consistant à dire que le coût des évaluations ne peut pas être répercuté n’est pas pertinent : « mais, en fait, c'est un peu le chat qui se mord la queue, parce que si on veut monter en valeur, il faut qu'on investisse(…) On a fait cet effort-là, parce que si on ne va pas jusque-là tout le travail qu'on aura fait de la R&D, et les mélanges qu'on aura composés (…) on n'arrivera pas à les valoriser ».
Conclusion
Dans cet article, nous étudions une offre vectrice de diversité au champ : les mélanges prêt-à-l’emploi de blé tendre, de maïs fourrage et d’espèces fourragères. Cette diversité agronomique constitue un outil parmi d’autres pour répondre aux défis majeurs de l’agriculture de demain, notamment la réduction de l'usage des produits phytosanitaires et l'adaptation au changement climatique. À travers une enquête conduite principalement auprès des acteurs de l’offre, nous mettons en évidence plusieurs facteurs influençant, favorablement ou défavorablement, le développement de cette nouvelle offre de semences.
Tout d’abord, les acteurs interrogés ont des perceptions différentes des bénéfices des mélanges pour les exploitations agricoles. S’agissant des mélanges fourragers, un consensus émerge quant à leurs apports sur le plan nutritionnel pour le bétail, combinés à une meilleure résilience face aux aléas. En revanche, concernant les mélanges céréaliers, les acteurs se montrent plus mesurés quant aux bénéfices escomptés (au-delà de la stabilisation des rendements) et, par conséquent, sur la création de valeur qu'ils peuvent générer. Cette réserve est d'autant plus marquée en raison de la concurrence exercée par les mélanges réalisés directement à la ferme par les agriculteurs dans le cadre du blé. Cette valorisation est importante car la production de mélange engendre pour les distributeurs et/ou obtenteurs des coûts supplémentaires.
Un deuxième résultat issu de cette enquête concerne l’influence déterminante de la structure de la filière. Le positionnement pro-actif des entreprises sur les mélanges paraît facilité lorsqu’il y a une intégration verticale soit des activités d’obtention des variétés, de conception et de production du mélange (cas des mélanges d’espèces fourragères et des mélanges variétaux de maïs), soit des activités de distribution des semences et de collecte-transformation de la production issue des mélanges (cas des mélanges de blé conçus et valorisés par un acteur de la meunerie). Ceci pourrait être lié au fait qu’il peut dans ces deux cas y avoir une vraie stratégie de valorisation assumée par un seul acteur, depuis l’obtention des variétés sur leur valeur en mélange jusqu’à leur valorisation dans un mélange de semences commercialisé, ou depuis la conception du mélange jusqu’à la valorisation en meunerie. Dans le cas des mélanges de blé tendre où l’activité de sélection variétale est dissociée de l’activité de conception et de production du mélange et lorsque le producteur de mélange n’est pas impliqué dans la collecte-transformation, la structuration du marché et la montée en gamme des produits semble plus compliquée. Dans ce cas, la valorisation fait intervenir deux acteurs (l’obtenteur et le producteur de mélange) qui peuvent avoir des intérêts divergents. La formulation des mélanges par le distributeur peut par exemple conduire à une redistribution des pouvoirs au sein de la filière, avec une perte de visibilité pour les sélectionneurs dont les variétés seraient intégrées dans des mélanges vendus sous marque distributeur. Cet élément est assez peu ressorti dans nos entretiens mais avait été relevé lors de discussions précédentes avec des acteurs de la filière.
La production et la diffusion de connaissances sur les performances des mélanges constituent un levier indispensable au développement de ce marché. Leur mise en œuvre nécessitera une coordination étroite entre l’ensemble des acteurs de la filière. Ces derniers devront définir des modes d’organisation adaptés pour assurer à la fois le financement et le déploiement technique de cette évaluation. L’expérience du réseau « France Prairie » pour les mélanges fourragers illustre d’ailleurs la difficulté de cet exercice, cette initiative ayant été abandonnée après plusieurs années de mise en place.
Dans le secteur des semences, les mélanges prêt-à-l’emploi constituent un levier prometteur pour favoriser la diversité variétale au champ. Toutefois, une compréhension globale des enjeux de la diversification nécessitera d'analyser plus en détail d'autres dispositifs complémentaires. Il conviendra notamment d'étudier le cas des MHB, dont une seule variété de blé est actuellement disponible en France, ou des VBAPB, qui ne comptent encore aucune commercialisation malgré des années de mise en place d'une nouvelle DHS adaptée. Enfin, il faudrait analyser le développement des semences paysannes, qui reposent sur des réseaux de partage et des modes de gouvernance très éloignés du modèle des semences certifiées.
Financements
Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet de recherche MoBiDiv, il a bénéficié d'une aide de l’État gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre du programme d’Investissements d’avenir portant la référence ANR-20-PCPA-0006 ».
Remerciements
Les auteurs remercient toutes les personnes ayant accepté de répondre à nos questions dans le cadre des entretiens.
Références bibliographiques
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