Comprendre l’évolution des pratiques de mélanges d’espèces dans les fermes : une analyse des trajectoires de logiques d’action
Salomé Grinner *, **, Marie-Hélène Jeuffroy*, Safia Médiène*, Esther Fouillet*
* Université Paris-Saclay, INRAE, AgroParisTech, UMR Agronomie, Palaiseau, France
** Université de Toulouse, Toulouse INP, EIP, INRAE, UMR AGIR, Castanet-Tolosan, France
Email : salome.grinner@inrae.fr
Résumé
Les mélanges d’espèces (ME) constituent un levier de diversification de l’agriculture et fournissent de nombreux services. Cependant, cette pratique est peu mise en œuvre par les agriculteur·ices, du fait de nombreux freins interconnectés à l’échelle des filières. Cette étude a pour but de comprendre comment sont introduits et cultivés les mélanges d’espèces au sein des fermes, et quelle est l’évolution de ces pratiques dans le temps. Par une analyse qualitative de treize entretiens auprès d’agriculteur·ices, portant sur une longue période, nous avons caractérisé chaque mélange cultivé en mobilisant le cadre de la logique d’action (LA). Les trajectoires de pratiques des ME ont été catégorisées avec une classification ascendante hiérarchique sur la base d’indicateurs quantitatifs caractérisant l’évolution des ME et des LA. Six types de logiques d’action ont été identifiés, ainsi que quatre types de trajectoires de logiques d’action. L’accès à un débouché, à du tri, ou à des savoirs scientifiques ou experts sont des facteurs déterminants à prendre en compte pour accompagner la diffusion des mélanges d’espèces.
Mots clés : Association d’espèces – changement de pratique – plantes de services – grande culture
Title:Understanding on-farm species mixtures’ practice: a logic of action trajectories analysis
Abstract
Species mixtures support crop diversification and provide numerous agroecological services. However, the proportion of species mixtures remains low in France, due to interconnected impediments along the value chain. The processes underlying species mixtures’ development at farm level remain poorly studied and understood. Thus, there is a need to understand the determinants of the farmers’ diversity of species mixtures practices. This work aims at understanding the species mixtures’ introduction on farms, and the evolution of their management over time, by analysing the trajectories of practices applied to species mixtures, and their associated logics of action, i.e. the meaning farmers attribute to their action in their situation. We conducted 13 interviews with organic and conventional farmers who have been growing species mixtures for at least 10 years, in both arable and mixed crop-livestock systems within France. The studied species mixtures were cover crops, undersowing, service plants, and intercropping. Species mixtures were categorized through a typology of logics of action including the situation of the farms, the farmers’ objectives and the cultivated area of the species mixture. Trajectories of farmers were categorized using a hierarchical clustering on principal components based on trajectory’s structural diversity, change dynamics, change intensity and homogeneity. Six types of logics of action and four trajectory clusters were identified. A need to support trigger events such as access to knowledge or an outlet has been highlighted.
Key words: Intercropping – practice change – service plants – arable farming
Introduction
Les mélanges d’espèces (ME) désignent la culture simultanée d’au moins deux espèces différentes sur une parcelle, pendant une partie ou la totalité de leur cycle (Willey, 1979). Ils constituent un levier de diversification de l’agriculture et fournissent une diversité de services grâce à leur fonctionnement biologique (Duru et al., 2015). Les ME contribuent notamment à stabiliser les rendements face aux aléas climatiques, à accroître la teneur en azote des grains de la céréale dans le cas d’associations céréale – légumineuse cultivées dans des milieux pauvres en azote, et à améliorer l’utilisation des ressources (Bedoussac et al., 2015), notamment du nitrate (Jensen et al., 2020). Différents mécanismes biologiques interviennent également et permettent de contrôler le développement des adventices, maladies et ravageurs par effet barrière, de confusion visuelle et olfactive des ravageurs, allélopathie, ou microclimat (Corre - Hellou et al., 2014 ; Gardarin et al., 2022 ; Djian-Caporalino and Lavoir, 2024).
Cependant, cette pratique est peu développée en France. Elle représente 3% de la SAU française et seulement 1% pour les associations céréale – légumineuse (Yan et al., 2025). Cette faible adoption des ME s’explique par un verrouillage sociotechnique (Meynard et al., 2018), caractérisé par des freins interconnectés sur l’ensemble de la chaîne de valeur, de l’amont à l’aval des filières. Par exemple, la sélection variétale n’est pas orientée vers les espèces mineures, dont les légumineuses qui font souvent partie des ME, ni vers des variétés adaptées aux mélanges (e.g cycle synchrone) (Magrini et al., 2016). Lorsqu’ils sont récoltés, les mélanges d’espèces nécessitent des réglages précis de la moissonneuse-batteuse pour éviter la casse des grains de légumineuses tout en battant efficacement la céréale. Pour valoriser économiquement les espèces récoltées, les ME nécessitent souvent d’être triés s’ils ne sont pas autoconsommés sur la ferme, ce qui est très rare de la part des coopératives. Or, l’accès à un trieur sur la ferme ou dans le territoire n’est pas systématique, et cet investissement est coûteux pour un·e agriculteur·ice. De plus, la valorisation économique des ME n’est pas toujours à la hauteur des attentes des agriculteur·ices, surtout lorsque la pureté de la récolte triée ne remplit pas les standards des acteurs de la transformation (Timaeus et al., 2022).
Malgré cette situation de verrouillage, certain·es agriculteur·ices cultivent des ME. Les pratiques que nous avons rencontrées dans ces fermes sont diverses et varient à la fois par le nombre et la nature des espèces associées, leur agencement spatial et temporel, la récolte ou non des espèces, ainsi que leur débouché. Les choix techniques dépendent à la fois des ressources et moyens des agriculteur·ices et de leurs objectifs qui sont variés, par exemple améliorer la fourniture en azote, gérer les adventices, diminuer le temps de travail (Lamé et al., 2015 ; Verret et al., 2020). Les ME sont cultivés dans des conditions particulières d’accès à du tri ou à un débouché, notamment pour les fermes de grandes cultures (Casagrande et al., 2017 ; Yan et al., 2025).
Du fait de leur faible déploiement, les pratiques des ME sont diverses, adaptées aux situations locales, et évoluent souvent dans le temps, au sein des fermes. Les changements de pratique se font progressivement, de manière située et s’inscrivent sur le temps long, par une adaptation continue (Lamine and Bellon, 2009 ; Meynard et al., 2023). Une méthode pour étudier des changements de pratiques progressifs consiste à analyser la trajectoire de leur évolution (Lamine, 2011). Cette analyse des trajectoires permet également de comprendre comment les freins à la mise en œuvre des ME sont contournés.
Notre travail vise à analyser une diversité de pratiques de mélanges d’espèces en ferme, en mobilisant le cadre des logiques d’action, ainsi qu’une diversité de trajectoires d’évolution des pratiques des mélanges d’espèces à la ferme. Deux grands objectifs sont visés par cette étude : la production de connaissances actionnables pour le conseil et les agriculteur·ices, et la proposition d’un cadre méthodologique basé sur les logiques d’action pour étudier les trajectoires d’évolution de pratiques en ferme.
Matériel et Méthodes
Cadres conceptuels
Pour analyser la diversité des pratiques associées aux mélanges d’espèces et leur évolution au sein de fermes, deux cadres conceptuels issus de l’agronomie système sont mobilisés et présentés ci-dessous.
Logique d’action
Les logiques d’action (LA) permettent de formaliser le raisonnement des agriculteur·ices pour comprendre la diversité de leurs pratiques. En utilisant la logique d’action, l’agronome rend compte des liens entre la situation (agronomique, économique, technique, sociale), les pratiques mises en œuvre, les indicateurs de pilotage, les critères de satisfaction et objectifs des agriculteur·ices (Salembier et al., 2021 ; Quinio et al., 2022). Mettre en lumière ces interactions permet de produire des connaissances susceptibles d’être mobilisées dans d’autres contextes.
Trajectoire
Les trajectoires peuvent renvoyer à la mise au point progressive d’une pratique, sur le temps long (une ou plusieurs dizaines d’années). Elles peuvent se différencier en termes de vitesse et d’intensité de changement de pratiques (Lamine, 2011 ; Mawois et al., 2019 ; Revoyron et al., 2022). Elles sont caractérisées par une succession de périodes contrastées (Capillon, 1993 ; Chantre and Cardona, 2014), séparées par des éléments déclencheurs, c’est-à-dire un événement ou un ensemble d’événements qui mènent à un changement de pratique (Sutherland et al., 2012).
Méthodes
Pour comprendre la diversité des pratiques et des trajectoires d’évolution des ME en ferme, nous avons réalisé des entretiens semi-directifs chez des agriculteur·ices cultivant des mélanges d’espèces.
Échantillonnage et collecte des données
Les ME considérés sont (a) les couverts d’interculture plurispécifiques, où les espèces sont semées simultanément mais pas récoltées ; (b) les associations avec plantes de services, où les espèces sont semées simultanément et une seule espèce est récoltée ; (c) le semis sous couvert, où les espèces sont semées en décalé et peuvent toutes être récoltées mais à des moments différents ; et (d) les associations multi-récolte, où toutes les espèces sont semées et récoltées simultanément.
Les agriculteur·ices enquêté·es ont été identifié.es par le biais de structures de conseil (CIVAM, ADEAR, Chambre d’agriculture) et de projets de recherche précédents ou actuels dans l’UMR Agronomie. Au total, 13 agriculteur·ices ont été enquêté·es, sélectionné·es sur deux critères : ils/elles cultivaient des ME depuis au moins 10 ans, et au moins une association multi-récolte l’année de l’enquête. Pour maximiser la diversité de pratiques, le panel de fermes a été choisi pour couvrir une diversité de situations, avec des fermes de polyculture-élevage (PE), de grande culture (GC), des fermes en agriculture biologique (AB) ou conventionnelle, dans des régions contrastées (Figure 1).
Les entretiens se sont déroulés en plusieurs étapes : (i) cadrage des types de ME considérés pour l’entretien et collecte de données générales sur l’EA, (ii) description des ME cultivés sur la ferme, au cours du temps, et (iii) description précise des pratiques et des raisons de leur choix, pour chaque ME cultivé sur la ferme. Cette étape a permis de recueillir des informations sur la pratique des ME, la situation, les objectifs de l’agriculteur·ice et ses critères de satisfaction. À la fin de l’entretien, (iv) un récapitulatif de la trajectoire a été effectué, complété et corrigé si nécessaire.
Analyse des données
Les entretiens ont été enregistrés et retranscrits pour être analysés de manière qualitative.
Les points d’entrée dans les trajectoires ont été considérés à partir de la mise en place du ou des premier(s) ME cultivé(s) par chaque agriculteur·ice. Ils ont été identifiés et caractérisés selon le type de ME (couvert d’interculture plurispécifique, association avec plantes de services, semis sous couvert, association multi-récolte) et les facteurs qui ont permis leur mise en place.
Chaque ME identifié a été décrit par la logique d’action de l’agriculteur·ice qui l’a mise en œuvre (pratique des ME, situation de la ferme, objectifs et critères de satisfaction). Elle a été formalisée pour tous les ME successifs de chaque ferme dans une fiche-récit par agriculteur·ice, pour décrypter la diversité des pratiques mises en œuvre sur les ME. Un schéma des trajectoires individuelles a également été construit.
À partir de ces fiches-récits, nous avons réalisé, dans un premier temps, une typologie des LA. Celle-ci a été construite de manière inductive, en comparant chaque ME identifié chez les 13 agriculteur·ices. Pour la construire, nous avons cherché à regrouper les LA proches en les différenciant selon leurs composantes.
Ensuite, nous avons cherché à construire une typologie des trajectoires d’évolution des ME intra-ferme. Pour chaque ferme, la trajectoire a été caractérisée par 7 indicateurs quantitatifs permettant de caractériser quatre dimensions des trajectoires (Martin et al., 2017 ; Fouillet et al., 2023):
- la diversité structurelle de la trajectoire, qui renvoie au nombre d’éléments mobilisés simultanément ou successivement dans la trajectoire. Elle est caractérisée par les indicateurs suivants :
- le nombre de LA différentes rencontrées au cours de la durée de la trajectoire étudiée ;
- le nombre moyen de LA différentes par année ;
- le nombre moyen de ME (ici, ME renvoie à un type et aux espèces cultivées) par LA.
- l’homogénéité de la trajectoire, qui renvoie à la manière dont les éléments de la trajectoire se répartissent au cours du temps. Elle est caractérisée par :
- l’écart-type du nombre de LA coexistant par année, tout au long de la période étudiée. Cela permet de faire état de la présence ou non de périodes contrastées en termes de nombre de LA présentes simultanément à l’échelle de la trajectoire globale.
- la dynamique du changement, définie comme le rythme auquel les LA se succèdent. Elle est caractérisée par :
- la durée moyenne des LA de la trajectoire.
- l’intensité du changement, définie comme l’ampleur des changements entre les points d’entrée et d’arrivée. Elle est caractérisée par :
- le nombre moyen d’arrêts de ME par année ;
- la proportion de LA du point d’arrivée qui ne sont pas présentes au point d’entrée.
Sur la base de ces sept indicateurs, calculés pour chacune des treize trajectoires, nous avons réalisé une Classification Ascendante Hiérarchique (CAH), pour regrouper les trajectoires les plus semblables.
Résultats
Description des ME
Au total, 106 ME ont été identifiés au cours des trajectoires des 13 agriculteur·ices. Chaque ME correspond à une combinaison d’espèces cultivées chez un·e agriculteur·ice. Les ME les plus représentés sont les couverts d’interculture plurispécifiques (13) et les associations multi-récolte lentille – cameline (6), triticale – pois (6) et orge – pois (6).
Points d’entrée dans la pratique des ME
16 ME ont été identifiés comme points d’entrée, certain·es agriculteur·ices ayant plusieurs ME points d’entrée. En grande culture, les deux points d’entrée majoritaires sont les associations avec des plantes de services (3/7 ; le plus souvent un colza associé à des légumineuses) et les couverts d’interculture (3/7). En polyculture-élevage, les deux points d’entrée les plus fréquents sont les méteils (5/9), c’est-à-dire des associations le plus souvent de légumineuses et de céréales, récoltées comme fourrage ou en grain pour l’alimentation animale, et le semis sous couvert (3/9). Pour tous·tes les agriculteur·ices actuellement en AB sauf un (A11), l’entrée dans la pratique des ME s’est faite en conventionnel, la conversion à l’AB ayant eu lieu au cours de la trajectoire étudiée.
Des facteurs internes et externes à l’intégration des ME ont été identifiés. Les principaux facteurs externes sont la présence d’un conseil qui permet l’accès à des connaissances, des formations, l’appartenance à un groupe d’agriculteur·ices, ainsi que la directive nitrates (obligation de couverture du sol dans les zones vulnérables). Les facteurs internes principaux sont le fait de remplir des objectifs agronomiques (e.g. gestion des ravageurs, apport d’azote), la recherche d’autonomie protéique pour l’élevage de la ferme, et la conversion à l’agriculture de conservation des sols (ACS).
Catégoriser les mélanges par les logiques d’action
Pour les 106 mélanges, six LA types ont été identifiées (Tableau 1), caractérisées par les composantes suivantes : les objectifs, critères de satisfaction, la situation (agronomique, technique, sociale, économique) et la surface du ME cultivé.
La LA1 correspond à l’introduction d’un ME afin d’apprendre à le cultiver, dans une démarche d’expérimentation. Ces ME sont cultivés sur une petite surface (généralement moins d’1 ha), l’agriculteur·ice disposant de peu ou d’aucune connaissances et d’expérience concernant la conduite du ME ou de l’une des espèces qui le composent. Ces expérimentations peuvent être accompagnées par un organisme de conseil.
La LA2 correspond à la culture d’un ME en vue d’améliorer l’autonomie alimentaire, en particulier protéique, des animaux de la ferme. Ces ME sont cultivés exclusivement par des agriculteur·ices en polyculture-élevage. Un accès à du matériel en commun (fabrique d’aliments, trieur) avec d’autres éleveur·euses leur permet de valoriser le ME par le troupeau. Les ME sont indépendants des standards de qualité imposés par l’aval. Le niveau de précision recherché dans la composition de la ration est variable et dépend des objectifs des éleveur·euses. Par exemple, A11 trie son mélange car il souhaite connaître avec précision la composition de la ration, alors que A08 ne trie pas les espèces car il considère qu’il a un niveau de production laitière suffisant en estimant la valeur alimentaire globale du mélange.
La LA3 correspond à la culture d’un ME validé par des références. Les agriculteur·ices sont accompagné·es par des connaissances issues de leur propre expérience, de leurs proches ou d’organismes de conseil, ce qui leur permet d’avoir confiance en la pratique. Ces ME sont cultivés sur une grande surface (plusieurs hectares) dès leur introduction. Les objectifs liés à cette LA sont variés, l’élément le plus important étant l’apport de connaissances qui permet de limiter la prise de risques.
La LA4 correspond à la culture d’un ME visant à faciliter la conduite d’au moins une espèce associée. Le débouché des ME, ou des espèces séparées après tri, est garanti, soit sur la ferme (vente directe, élevage), soit en dehors (coopératives, négoces, agriculteur-négociant). Les agriculteur·ices ont accès à du tri, sur la ferme, par un prestataire ou par l’organisme qui collecte le ME. L’objectif principal est d’introduire une espèce à haute valeur ajoutée, souvent une légumineuse (ex : pois, lentille), et de faciliter sa conduite par rapport à la culture pure. Les critères de satisfaction de ces ME sont liés aux objectifs visés par l’agriculteur·ice, en particulier la facilité de récolte, la gestion des adventices et la qualité des grains (teneur en protéine, limitation de la casse à la récolte). Ces ME sont souvent cultivés sur une grande surface (plusieurs hectares) (Figure 2).
La LA5 correspond à la culture d’un ME pour limiter l’usage d’intrants (pesticides et engrais organiques ou minéraux) tout en maintenant le niveau de production. Les objectifs peuvent être centrés sur le ME lorsqu’il s’agit de limiter l’usage des pesticides, ou bien à l’échelle de la rotation lorsque le ME vise à apporter de l’azote à la culture suivante. Les critères de satisfaction de ces ME sont plutôt économiques et concernent la marge, le rendement ou la biomasse lorsque le ME n’est pas récolté.
La LA6 correspond à la culture d’un ME pour faciliter l’implantation d’une culture et limiter le travail. Elle est souvent liée à la mise en place de couverts permanents avec une diminution ou un arrêt du travail du sol, et se retrouve également dans le cas de climats secs et de sols avec une faible réserve utile. C’est donc la situation agronomique qui prime (e.g. conversion à l’ACS). Les objectifs de ces ME sont agronomiques et concernent la gestion des adventices, la structure et la couverture du sol. Les critères de satisfaction dépassent l’échelle du ME, et correspondent souvent à la limitation du travail et se situent donc à l’échelle de la ferme.

Un même ME peut être cultivé selon différentes LA. Par exemple, le mélange triticale – pois à double récolte est retrouvé dans les LA1, LA2, LA3 et LA4. Le colza associé à des légumineuses est retrouvé dans les LA1, LA3 et LA5. Les LA comportent plusieurs types de ME, sauf les LA2 et LA4, qui ne sont appliquées qu’à des ME à récoltes multiples. Par exemple, on retrouve des couverts d’interculture et du semis sous couvert dans la LA6.
Tableau 1 : Caractéristiques des 6 types de logiques d’action (LA) correspondant aux 106 mélanges d’espèces décrits chez les 13 agriculteur·ices : nombre d’agriculteur·ices, nombre de mélanges d’espèces (ME) et type de mélange d’espèces.
Logique d’action (LA) | Nombre d’agriculteur·ices et code (sur 13) | Nombre de ME (sur 106) | Type de ME (exemple) |
LA1 : Introduire un ME pour apprendre à le cultiver, dans une démarche d’expérimentation. | 9 | 21 | Plantes de services (e.g. colza légumineuses et sarrasin), semis sous couvert (e.g. trèfle sous couvert de blé), associations multi-récolte (e.g. lentille – cameline) |
LA2 : Cultiver un ME pour améliorer l’autonomie alimentaire de la ferme. | 5 | 9 | Associations multi-récolte (e.g. méteil orge – pois) |
LA3 : Cultiver un ME validé par des références. | 9 | 16 | Couverts d’interculture plurispécifiques, plantes de services (e.g. colza – luzerne – féverole – trèfle), semis sous couvert (e.g. trèfle sous couvert de colza), associations multi-récolte (e.g. méteil triticale – pois) |
LA4 : Cultiver un ME pour faciliter la conduite avec un débouché garanti et un accès à du tri. | 7 | 19 | Associations multi-récolte (e.g. lentille – cameline, blé – féverole) |
LA5 : Cultiver un ME pour limiter l’usage d’intrants (produits phytosanitaires et engrais, minéraux et organiques) tout en maintenant une production. | 8 | 22 | Couverts d’interculture plurispécifiques, plantes de services (e.g. colza – féverole), semis sous couvert (e.g. luzerne sous couvert de tournesol), associations multi-récolte (e.g. blé – féverole) |
LA6 : Cultiver un ME pour faciliter l’implantation d’une culture ou d’un couvert et limiter le travail. | 10 | 19 | Couverts d’interculture plurispécifiques, semis sous couvert (e.g. luzerne sous couvert de céréale) |
Typologie de trajectoires de logiques d’action
Le calcul des indicateurs et l’analyse statistique nous ont permis d’identifier quatre trajectoires types (Figure 3)
Type 1 : Trajectoires stables et peu diversifiées où les mélanges ont une visée fonctionnelle et un rôle secondaire dans la ferme
Les trajectoires de type 1 regroupent deux agriculteurs en polyculture-élevage bio (A08, A10). Elles sont caractérisées par une faible diversité de LA et de ME et des LA plutôt longues (12,3 ans en moyenne). Les ME, majoritairement en LA6, sont cultivés pour leur rôle fonctionnel (couverture du sol, gestion des adventices, implantation des prairies). Introduits via les méteils grâce à des connaissances personnelles, les mélanges restent secondaires sur la ferme, peu suivis sur la valeur alimentaire et arrêtés s’ils ne donnent pas satisfaction (verse par exemple). Dans ce type, les ME n’ont pas de pilotage fin en ce qui concerne la densité de semis des espèces et la conduite du couvert et sont surtout cultivés pour la couverture du sol (LA6). En termes de types de ME cultivés, ces trajectoires suivent l’évolution suivante : récolte multiple -> semis sous couvert.
Par exemple, A10 a intégré en 2005 un méteil triticale – pois (LA2) pour apporter de l’azote dans le sol et améliorer l’autonomie protéique de son troupeau de vaches laitières, rendu possible par la CUMA (accès à un trieur et une usine à aliments mobile) (Figure 4 A)). En 2018, il a arrêté de cultiver ce mélange suite à sa verse. En 2022, il a intégré de la luzerne semée sous couvert de blé (LA6) pour gérer les adventices et maximiser la couverture du sol. Après sa conversion en bio en 2023, il a réintégré le méteil triticale – pois (LA2) pour apporter de l’azote dans la rotation en compensation de l’arrêt de la fertilisation minérale. Ce mélange est toujours rendu possible grâce à la CUMA et a pour objectif également d’améliorer l’autonomie protéique de l’élevage, pour son atelier de porcs.
Type 2 : Trajectoires peu diversifiées en mélanges, guidées par une dynamique collective d’expérimentation pour l’autonomie protéique
Les trajectoires de type 2 regroupent quatre agriculteurs en polyculture-élevage majoritairement conventionnelle (A03, A09, A11, A12). Elles sont caractérisées par un faible nombre de ME par LA, des LA courtes et une différence marquée de LA entre points d’entrée et d’arrivée. La LA2 domine avec un objectif d’autonomie protéique. Les ME sont introduits par les méteils (ex : méteil ensilage féverole – pois – vesce – trèfle – avoine), d’abord testés sur de petites surfaces. Les éleveurs sont engagés dans des dynamiques collectives et accompagnés par des structures de conseil (Chambre d’agriculture, ADEAR) souvent impliquées dans les expérimentations à la ferme. Des objectifs plus minoritaires s’ajoutent ensuite, portant sur la réduction d’intrants et du travail du sol. Dans ce type, les mélanges sont cultivés avec un objectif majoritaire d’autonomie protéique (LA2). Comme pour le type 1, en termes de types de ME cultivés, ces trajectoires suivent l’évolution suivante : récolte multiple -> semis sous couvert.
Par exemple, A12 a intégré un méteil ensilage en 2016, suite à des formations organisées par la Chambre d’agriculture (Figure 4 B)). Le ME a d’abord été testé un an sur une petite surface pour limiter la prise de risque et vérifier que la composition protéique était intéressante (LA1). Ensuite, satisfait des premiers résultats, il a augmenté la surface pour améliorer l’autonomie protéique du troupeau (LA2). En 2022, sous l’effet de la directive Nitrates, du financement de semences de couvert et des formations proposées par le syndicat d’eau, il a intégré des couverts plurispécifiques pièges à nitrates (LA3). Il a ensuite intégré d’autres objectifs liés à la structure du sol et à la couverture du sol, mais la fonction de piège à nitrates est restée majoritaire (LA5). En 2024, il a intégré un méteil grain pour remplacer le lupin peu satisfaisant et produire des semences pour son méteil ensilage. Comme lors de ses premiers essais, il teste d’abord la pratique sur une petite surface pour limiter la prise de risque et vérifier qu’elle lui convient (LA1).
Type 3 : Trajectoires longues, au départ centrées sur la couverture du sol avec une apparition progressive de nouvelles LA suite à des phases d’apprentissage
Les trajectoires de type 3 regroupent quatre agriculteurs (A01, A02, A13, A14) majoritairement en grande culture, 2 en AB et 2 en conventionnel. Elles sont caractérisées par un grand nombre de LA, des LA longues et un grand nombre de ME par LA. Les premiers mélanges sont mis en place pour limiter l’usage d’intrants par des couverts et du semis sous couvert, et restent sur le temps long (15 ans en moyenne). La majorité des ME vise la couverture du sol, la limitation des intrants et la gestion des adventices plutôt que la valorisation des espèces. Cette dernière logique apparaît après une phase d’apprentissage et se concentre sur un ou deux ME valorisés, maîtrisés pour limiter les risques. Ce type est surtout concentré sur les aspects de limitation des intrants et de couverture du sol (LA5 et LA6). En termes de types de ME, on observe l’évolution suivante : couvert/semis sous couvert –> plantes de services –> récolte multiple.
Par exemple, A01 a d’abord intégré des couverts plurispécifiques en 1993 suite à la Directive Nitrates, pour limiter la lixiviation des nitrates et contrôler les maladies telluriques (LA5) (Figure 4 C)). En 2000, la conversion à l’agriculture de conservation des sols a modifié la composition des couverts en ajoutant des objectifs d’apport d’azote et de production de biomasse, en facilitant la destruction du couvert. En 2016, accompagné par le CETIOM, il a associé son colza à des légumineuses d’abord sur une partie de sa surface (LA1) puis sur toute la surface de colza, pour diminuer l’usage d’intrants (insecticides et engrais). Grâce aux échanges avec un groupe d’agriculteur·ices en ACS et de la revue TCS, il ajuste sa pratique pour implanter un couvert après la récolte du colza, toujours dans l’objectif de limiter l’usage d’intrants. En 2017, il a intégré deux ME en LA1 (triticale – pois et lentille – cameline) qu’il a abandonnés car la gestion des adventices sans herbicides lui posait problème. En 2022, la création d’une filière légumineuse locale, portée par un agriculteur-négociant équipé pour le tri, l’a conduit à réintroduire la lentille pour ce débouché assuré, associée à du blé pour faciliter la récolte (LA4) après des essais non concluants en lentille pure ou associée à la cameline.
Type 4 : Trajectoires à forte intensité de changements, guidées par l’expérimentation et la valorisation des mélanges
Les trajectoires de type 4 regroupent trois agriculteurs en grande culture biologique (A04, A05, A06). Elles sont caractérisées par le plus grand nombre de LA et un grand nombre d’arrêts de ME. L’entrée dans la pratique des ME se fait par des associations avec des plantes de services ou des couverts d’interculture, grâce à la présence de conseil actif et de références techniques. La conversion à l’AB fait émerger de nouvelles LA en ouvrant des débouchés et entraînant une reconception du système en adaptant la rotation, les cultures présentes et leur conduite à leurs nouveaux objectifs. La LA4 de valorisation des espèces est majoritaire et accompagnée d’une phase d’expérimentation afin de tester les ME avant de les généraliser. Ce type est plutôt concentré sur la valorisation des mélanges triés (LA4). En termes de types de ME, on observe l’évolution suivante : plantes de services –> couverts –> semis sous couvert –> récolte multiple.
Par exemple, A05 débute les ME en 2005, grâce à un groupe d’agriculteur·ices de sa coopérative et l’appui du CETIOM pour le colza associé (Figure 4 D)). Il introduit un ME en lequel il avait confiance (LA3) et réalise des essais avec d’autres espèces (sarrasin) (LA1). Il a conservé un colza associé (LA5) pour apporter de l’azote et gérer les ravageurs. En s’orientant vers l’ACS, il intègre en 2010 des couverts plurispécifiques, soutenus par les essais et références fournis par la coopérative (LA3), puis pour réduire les intrants (apport d’azote, gestion des adventices) (LA5). Dans la démarche de limitation du travail du sol, il teste aussi des couverts permanents (LA1). Depuis le passage à l’AB en 2018, il a introduit plusieurs légumineuses semées sous couvert pour l’apport d’azote (LA6). La conversion lui ouvre de nombreux débouchés (coopérative collectant et triant les mélanges et vente de légumes secs à une autre coopérative). Des tours de plaine organisés par le GAB et la Chambre d’Agriculture l’encouragent à développer des mélanges en récolte multiple (LA4). Il expérimente une autre association sans références (lentille – cameline – pois chiche) (LA1).
Figure 4.A)
Figure 4.B)

Figure 4.C)

Figure 4.D)
Figure 4 : Trajectoires d’un agriculteur pour chaque cluster. Évolution dans le temps des mélanges d’espèces (ME) cultivés et de la logique d’action (LA) associée selon l’apparition de facteurs de changement internes ou externes à la ferme. A) Trajectoire correspondant au type 1 : trajectoire d’A10 en polyculture-élevage et agriculture biologique (SAU : 56 ha). B) Trajectoire correspondant au type 2 : trajectoire d’A12, en polyculture-élevage et agriculture conventionnelle (SAU : 250 ha). C) Trajectoire correspondant au type 3 : trajectoire d’A01, en grandes cultures et agriculture conventionnelle (SAU : 180 ha). D) Trajectoire correspondant au type 4 : trajectoire d’A05, en grandes cultures et agriculture biologique (SAU : 130 ha).
Discussion et perspectives
Ce travail d’analyse des ME en utilisant le concept de LA permet d’ancrer la conduite des ME dans leur contexte et complète ainsi les types proposés par Verret et al. (2020) et Gardarin et al. (2022), qui s’appuient sur la succession temporelle des espèces et les débouchés. La caractérisation d’un grand nombre de ME différents avec leur LA permettrait de s’en emparer pour les agriculteur·ices et le conseil (Dionisi et al., 2025). Dans le cas où des ME sont déjà cultivés, un diagnostic préalable pourrait permettre d’identifier les LA présentes et de caractériser la situation et les motivations de l’agriculteur·ice pour choisir les ME à cultiver en s’assurant qu’ils coïncident avec les logiques d’action déjà mobilisées, ou que les éléments propres à une nouvelle logique d’action sont bien présents (e.g. apport de connaissances, accès à du tri ou à un débouché).
De plus, ce travail a mis en évidence une diversité de trajectoires qui aboutissent à l’insertion d’associations multi-récoltes par une approche originale qui permet de décrire les trajectoires finement en décrivant les mélanges d’espèces et leur évolution par leur logique d’action. Cependant, la petite taille de l’échantillon ne garantit pas d’avoir identifié toute la diversité des trajectoires existantes. De plus, les types de trajectoires sont fortement dépendantes de l’orientation technico-économique des fermes (OTEX). Il serait donc judicieux d’approfondir les trajectoires types de chaque OTEX. Nous avons identifié une diversité de trajectoires, plus ou moins rapides et intenses en changements, comme celles identifiées par Mawois et al. (2019) et Revoyron et al. (2022), qui identifient également des éléments déclencheurs dans la situation des fermes, e.g. un contexte économique plus favorable aux légumineuses. La conversion à l’agriculture biologique et les dynamiques collectives sont également des facteurs déclencheurs communs avec ceux identifiés dans les trajectoires de mélanges céréales – légumineuses de Yan (2024).
Les trajectoires type identifiées pourraient donner lieu à des fiches décrivant des parcours types et permettre de construire un outil d’aide à la décision. En s’appuyant sur les LA et les trajectoires types, cela pourrait permettre d’identifier les chemins d’évolution des pratiques possibles dont d’autres agriculteur.ices ont fait l’expérience. Un accompagnement à l’introduction du premier mélange permettrait une diffusion des ME. En effet, notre travail a identifié une diversité de points d’entrée, à adapter à la situation de la ferme, qui peuvent être mobilisés. Pour les fermes en grandes cultures, les points d’entrée privilégiés sont les couverts d’interculture et les plantes de services alors que pour les fermes en polyculture-élevage, les points d’entrée privilégiés sont les méteils et le semis sous couvert. Les trajectoires identifiées dépendent très fortement de l’OTEX. Cette particularité est donc à prendre en compte lors de la diffusion des trajectoires type, pour correspondre au public ciblé et il serait judicieux d’approfondir les trajectoires types de chaque type de ferme. Il y a un besoin de développement de filières et d’accès à du tri, qui permettent de favoriser l’apparition de logiques d’action centrées autour de la valorisation de mélanges où toutes les espèces sont récoltées. Enfin, l’accompagnement d’expérimentations à la ferme et de collectifs d’agriculteur·ices sont également des points clés pour introduire de nouveaux ME et pérenniser ceux qui sont déjà présents.
Remerciements
Les autrices remercient les agriculteur·ices pour leur disponibilité, sans qui ce travail n’aurait pas été possible.
Ce travail a bénéficié et contribue aux avancées scientifiques du réseau IDEAS.
Références bibliographiques
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