Diversifier les systèmes de culture en Afrique de l’Ouest : Evaluation ex-post d’une démarche de co-conception
A. Périnelle*, E. Scopel*, T. Bakker**, D. Berre*, P. Kouakou*, D.A. BOLY*** J.M. Meynard****
* CIRAD, UPR AIDA, Montpellier, France
** CIRAD, UMR INNOVATION, Parakou, Bénin
*** Université Joseph Ki-Zerbo, Burkina Faso
****Université Paris-Saclay, AgroParisTech, INRAE, UMR SAD-APT, France
Contact auteurs : anne.perinelle@cirad.fr
Résumé
Dans la zone cotonnière du Burkina Faso, la spécialisation agricole et la dégradation des sols appellent à une diversification des systèmes de culture, particulièrement via l’intégration de légumineuses permettant un apport azoté par fixation symbiotique, et facilitant la diversification de l’alimentation et des revenus des producteurs. Nous présentons une démarche participative, ayant pour objectif d’accompagner les producteurs dans la conception de systèmes diversifiés intégrant des légumineuses. Neuf systèmes ont été testés et adaptés localement. Trois ans après la fin de la conception participative, une enquête montre que 20 % des producteurs continuent de mettre en place au moins une pratique innovante. Cette étude met en lumière le potentiel et les limites de la co-conception pour accompagner la diversification des cultures et questionne les rôles des agronomes dans ce processus.
Mots clés : Diversification, agroécologie, co-conception, légumineuses, Burkina Faso
Abstract
In Burkina Faso’s cotton-growing regions, agricultural specialization and soil degradation —linked to low organic matter and limited access to synthetic fertilizers— call for a diversification of cropping systems, particularly through legume integration, which provide nitrogen input via symbiotic fixation, the production of high-value forage residues, and the diversification of farmers' income streams and food intake. This study presents a participatory co-design approach, aimed at supporting farmers to develop and adapt diversified systems incorporating legumes. Nine prototype systems were tested and locally refined by farmers. A follow-up survey three years post-intervention revealed that 20% of participants had carried on implementing at least one innovative practice developed through the project. The findings highlight the potential of co-design to foster sustainable crop diversification while also questioning the renewed role of agronomists in these co‑design and support processes for innovative cropping systems—shifting from prescriptive advisors to facilitators of collaborative innovation during farming system transitions.
Introduction
Dans le monde entier, la diversification des systèmes de culture s’impose progressivement comme une des réponses incontournables aux défis agricoles contemporains. Elle est particulièrement nécessaire dans la zone cotonnière de l’Afrique de l’Ouest, où la dépendance accrue à des systèmes spécialisés – notamment la rotation maïs (Zea mays)-coton (Gossypium hirsutum) – se heurte à des limites croissantes. Au Burkina Faso, par exemple, cette spécialisation a prévalu dans les politiques agricoles depuis les années 1990 (Guenot and Huchet-Bourdon, 2014). Cependant, de nombreux signes d’essoufflement apparaissent : dégradation des sols (Yemadje et al., 2025), baisse des rendements, et vulnérabilité économique des exploitations familiales (Coulibaly et al., 2012).
Or, dans ce contexte, la diversification des systèmes de culture avec des légumineuses pourrait apporter des bénéfices d’ordre (i) agronomique tels que l’amélioration de la fertilité des sols par fixation de l’azote atmosphérique , (ii) économique avec la diversification des revenus et (iii) nutritionnel par l’apport en protéines végétales qu’elles procurent dans des contextes de faible accès aux protéines animales (Snapp et al., 2005). Pourtant, malgré ces bénéfices, les légumineuses restent marginalisées dans la zone cotonnière, représentant moins de 15 % des surfaces cultivées (Berre et al., 2022).
Les performances agronomiques des systèmes diversifiés intégrant des légumineuses sont désormais largement documentées (Giller, 2001), même s’ils restent variables selon les contextes (Beillouin et al., 2021). Cependant, leur adoption à grande échelle dans cette région fait encore face à des verrouillages structurels (Di Bene et al., 2022). Le cadre institutionnel continue de privilégier la filière coton, portée par la Société Burkinabè des Fibres Textiles (SOFITEX) et ses paquets techniques standardisés à base d’intrants de synthèse, et inhiberait le développement de nouvelles filières et de pratiques agroécologiques (Gray et al., 2018, Soumaré et al., 2021). En outre, les services de conseil agricole, affaiblis par les politiques d’ajustement structurel, semblent reposer encore largement sur des modèles descendants (Bakker et al., 2021) peu adaptés à l’accompagnement de systèmes complexes (Salembier et al., 2018).
Dans ce contexte, la diversification ne peut être considérée comme une simple addition de nouvelles cultures, mais doit être envisagée comme un processus nécessitant (i) un travail au niveau du système sociotechnique, incluant les conditions d’accès aux intrants et l’existence de débouchés, dimensions essentielles pour lever les verrouillages institutionnels et organisationnels (Geels, 2004, Kleijn et al., 2019), et, (ii) une refonte des modes de conception de systèmes de culture, avec la mise en place d’un accompagnement du changement au niveau des producteurs.
Notre étude se focalise sur ce deuxième point. En effet, les démarches participatives, telles que la co-conception, définie comme un processus collaboratif entre chercheurs et agriculteurs (Lilja and Bellon, 2008 ; Prost et al., 2018 ; Meynard et al., 2023) offrent des pistes pour accompagner directement ces derniers dans leur changement de pratiques.
C’est dans cette perspective que nous avons mis en place une démarche de co‑conception articulant de manière originale plusieurs outils déjà mobilisés dans des démarches participatives au Sud : traque aux innovations locales (Salembier et al., 2021), prototypage participatif (Husson et al., 2016), et essais d’adaptation paysans (Ronner et al., 2017). Leur combinaison vise à susciter l’apparition de nouveaux objets techniques, à favoriser leur mise à l’épreuve par les producteurs et à soutenir la construction de connaissances par la confrontation à la pratique.
Notre étude vise à analyser les effets d’un dispositif de co-conception pour la diversification par les légumineuses des systèmes de culture dans la zone cotonnière du Burkina Faso, en s’appuyant sur une démarche en deux phases :
- La mise en œuvre, avec deux groupes de producteurs, d’un dispositif de co-conception sur trois ans (2017-2018-2019) combinant traque aux innovations, prototypage participatif, et essais d’adaptations paysans de manière itérative pour intégrer des légumineuses dans les systèmes de culture.
- Une évaluation ex post de la démarche de co-conception, réalisée en 2022, trois ans après la fin de la phase I, où nous avons cherché à évaluer l’influence du processus de co-conception sur les changements de pratiques, à moyen terme, vers la diversification des systèmes agricoles.
Matériels et méthodes
La zone cotonnière de l’Ouest du Burkina Faso
L’étude a été conduite dans la province du Tuy, au sein de la zone cotonnière Ouest du Burkina Faso. Le climat soudano-sahélien y présente une saison des pluies de juin à octobre, avec une pluviométrie annuelle de 850 à 950 mm. En 2014, près de 50 % de la superficie était cultivée (Jahel et al., 2015), principalement en coton, maïs et sorgho. La spécialisation agricole est encouragée par la SOFITEX depuis les années 1970. Cette société fournit crédits et intrants pour la production de coton, avec une tolérance pour l’utilisation des engrais sur le maïs, à des groupes de producteurs solidaires, excluant ainsi les producteurs les plus pauvres (Gray et al., 2018). Les légumineuses — arachide (Arachis hypogaea), niébé (Vigna unguiculata), pois Bambara (Vigna subterranea), soja (Glycine max) — sont cultivées sur de petites surfaces, souvent par les femmes, sans intégration dans des rotations principales. L’élevage reste en grande partie transhumant, et la production et valorisation de la fumure organique est insuffisante pour maintenir la fertilité des sols (Vall et al., 2017). Les rotations se font souvent sur 2 ans : maïs/coton, et la disparition des jachères et l’érosion accentuent la dégradation des sols (Coulibaly et al., 2012).
Dans ce contexte, la réintégration de légumineuses apparaît comme un levier agroécologique pertinent, du fait de leur capacité non seulement à fixer l’azote atmosphérique via des symbioses avec les rhizobiums, mais aussi à constituer un fourrage de qualité favorisant la production de fumure organique. De nouveaux systèmes à base de légumineuses sont à réimaginer pour s’adapter au contexte actuel de production.
La démarche de co-conception de systèmes de culture (Phase I)
La démarche de co‑conception visait à associer étroitement agronomes et producteurs afin d’élaborer ensemble des systèmes de culture innovants. Pour recueillir et intégrer leurs avis, le dispositif s’est appuyé sur plusieurs formes d’interaction complémentaires tels que des ateliers participatifs, des visites collectives sur les essais de prototypage, le suivi des essais paysans, permettant un processus itératif de conception collective (figure 1).
La traque aux innovations
La traque aux innovations réalisée en année 1 (2017) de l’étude, a permis d’identifier et de décrire des systèmes de culture atypiques conçus par des producteurs innovants de la zone d’étude, d’analyser les logiques agronomiques qui ont conduit à ces innovations et qui permettent d’identifier des critères pertinents pour leur évaluation.
Cette première étape a été conduite selon une méthode adaptée de Salembier et al., (2021) : (i) Caractérisation des pratiques courantes ; (ii) Identification de producteurs cultivant des légumineuses de manière atypique par rapport aux pratiques courantes et (iii) Caractérisation des systèmes atypiques et de leur logique agronomique.
Dans les sept communes de la province du Tuy, des conseillers agricoles ont identifié 70 producteurs qu’ils savaient avoir des pratiques particulières concernant les légumineuses (i.e. relativement grandes surfaces, espèces rares dans la zone, etc…). L’équipe de recherche (un chercheur et un technicien-traducteur) les a interrogés pour caractériser le système innovant qu’ils mettaient en place respectant les quatre critères suivants : i. permettre de ne pas augmenter, voire de réduire, l’utilisation d’intrants de synthèse (notamment les pesticides) ; ii. Être atypiques par rapport aux pratiques régionales, iii. Répondre à une contrainte explicitement signalée par le producteur, et iv. Être mis en œuvre régulièrement depuis plusieurs années.
Vingt-deux systèmes de culture répondant à ces critères ont été identifiés, les producteurs les mettant en place ont fait l’objet d’entretiens approfondis, portant sur la gestion du système atypique, sur les logiques agronomiques sous-jacentes, et sur l’évolution du système dans le temps.
Les systèmes identifiés ont été regroupés selon les logiques agronomiques sous-jacentes, en cinq types de systèmes de culture : Association sorgho (Sorghum bicolor)–légumineuses, Mucuna (Mucuna pruriens), en culture pure en rotation avec du maïs, pois d’Angole (Cajanus cajan) en culture pure en rotation avec du maïs, succession intra-annuelle niébé rouge / niébé blanc ou maïs fourrager, rotation soja / coton
Les essais de prototypage participatifs et les visites commentées
L’objectif de ces essais de prototypage était de présenter, comparer et mettre en débat lors de visites commentées une diversité de systèmes. Ces systèmes intégraient différentes espèces de légumineuses — certaines bien connues des producteurs, i.e. niébé, soja, arachide, d’autres plus nouvelles i.e. mucuna, pois d’Angole— et différents modes d’intégration : rotation, relais, association ou succession intra-annuelle, en combinaison avec les cultures dominantes de la zone : sorgho, maïs, et coton.
La proposition de ces systèmes a été précédée d’ateliers participatifs organisés dans chacun des deux villages concernés par les essais de prototypage, réunissant les mêmes producteurs que ceux invités par la suite aux visites commentées. Les participants aux ateliers et aux visites ont été invités par un villageois référent, chargé de constituer un groupe diversifié (producteurs de coton ou non, éleveurs, agro-éleveurs, jeunes et anciens, hommes et femmes, différentes ethnies).
Lors de ces ateliers, l’équipe de recherche a soumis oralement différentes propositions aux participants, qui ont exprimé leurs préférences et réticences. Par exemple, le maïs étant une culture majeure dans la zone, les producteurs ont exprimé leur crainte de voir sa productivité diminuer en cas d’association avec une autre culture. Pour répondre à cette préoccupation, des associations dites « additives » ont été proposées, conservant la densité de semis habituelle du maïs. Ainsi, l’association maïs – pois d’Angole en interligne (une ligne de pois tous les deux billons de maïs) et le Mucuna en relais du maïs (semé après les derniers sarclages sur le maïs) ont été intégrés aux essais de prototypage.
Ainsi, dès l’année 1 de l’intervention, huit systèmes de culture innovants ont été mis en place dans ces essais de prototypage participatifs (figure 2A). Le protocole expérimental de ces essais a été établi par l’équipe de recherche sur la base des résultats de la traque aux innovations et des ateliers participatifs.
Le dispositif était composé de 18 parcelles élémentaires de 400 m2 chacune de manière à être suffisamment grandes pour être comparables à des conditions en champs réel. Chaque prototype a pu être mis en place une fois dans le dispositif, ainsi que chaque légumineuse en culture pure et des parcelles en maïs et coton en culture pure en prévision de rotation (Figure 2A).
Cinq prototypes étaient directement inspirés des pratiques identifiées lors de la traque aux innovations, et ont été déclinés de la manière suivante : :
- Association sorgho– arachide (figure 2A, parcelle 5b)
- Association sorgho – soja (figure 2A, parcelle 4b)
- Mucuna en culture pure en rotation avec du maïs (figure 2A, parcelle 1a)
- Pois d’Angole en culture pure en rotation avec du maïs ou du coton (figure 2A, parcelle 2a)
- Succession intra-annuelle niébé rouge / niébé blanc (figure 2A, parcelle 3a)
- Succession intra-annuelle niébé rouge / maïs (figure 2A, parcelle 3b)
- Rotation soja / coton (figure 2A, parcelle 4a)
Deux autres prototypes ont été proposés par les agronomes, en s’appuyant sur les critères d’évaluation exprimés par les producteurs lors des ateliers participatifs décrits ci-dessous.
- Mucuna en relais du maïs (figure 2A parcelle 1b)
- Association maïs – pois d’Angole (figure 2A, parcelle 2b)
L’année suivante (année 2), les essais de prototypage ont été reconduits, avec des rotations permettant une comparaison des effets précédents des différentes légumineuses.
En effet, les cinq légumineuses ont été systématiquement mises en place en culture pure (en plus de l’association ou du relais) la première année des essais de prototypage, ce qui a permis de faire une rotation avec du maïs ou du coton la 2e année (figure 2B). En outre, plusieurs ajustements ont été apportés selon les demandes des producteurs formulées lors des visites commentées (voir paragraphe2.2.3) : i. le buttage du sorgho, du maïs et du coton a été effectué en traction animale, et non plus à la daba (outil manuel de travail de la terre), ce qui a nécessité l’élargissement des couloirs entre parcelles (2,5 m au lieu de 1.5 m) pour faciliter la manœuvre des bœufs ; ii. De nouvelles variantes ont été introduites à la demande des producteurs : une nouvelle variété de pois d’Angole à cycle court (semences fournies par l’ICRISAT), des associations sorgho – soja et sorgho – arachide en interligne en parallèle des versions en inter-poquet, et une association sorgho – niébé.
Les visites collectives avec les producteurs
Les visites collectives ont été organisées sur les essais de prototypage les deux années. Les producteurs participants étaient réinvités à chaque activité, et certains se sont joints spontanément aux visites après en avoir entendu parler.
Ainsi, trois journées de terrain ont été organisées dans chaque village : deux pour les essais de prototypage de l’année 1 (après la germination et avant la récolte principale), une pour l’essai de prototypage de l’année 2 (avant la récolte principale). Les premières visites (août, essais de prototypage année 1) ont servi à présenter les essais. Les visites avant récolte ont permis une évaluation participative des systèmes de culture : chaque système a été examiné parcelle par parcelle, et les producteurs étaient invités à s’exprimer sur ce qu’ils appréciaient ou non, et sur ce qu’ils modifieraient s’ils étaient amenés à mettre le système en œuvre sur leur propre parcelle.
Durant les visites, les producteurs étaient répartis en groupes de cinq à dix personnes pour faciliter l’expression individuelle. Trois groupes étaient constitués par communauté, soit six groupes par essai de prototypage. Les femmes formaient un groupe à part pour favoriser leur prise de parole, les hommes étant répartis aléatoirement dans les deux autres groupes. Les discussions entre participants étaient encouragées, et un assistant maîtrisant la langue locale prenait des notes, notamment sur les débats spontanés en marge des discussions principales. Les commentaires des producteurs ont été analysés pour en faire ressortir les critères d’évaluation des prototypes.
Modalités d’organisation des essais d’adaptation paysans
À l’issue des essais de prototypage participatif, les producteurs ayant participé à au moins une activité collective (atelier ou visite) ont été invités à tester un système de culture innovant sur leur propre exploitation, dans le cadre d’essais appelés « essais d’adaptation ». Ces essais d’adaptation consistaient en des parcelles individuelles de 0,25 ha, mises en place et gérées par les producteurs eux-mêmes, en parallèle de leurs systèmes habituels.
Les essais d’adaptation ont été proposés pour permettre une adaptation libre des systèmes par les producteurs : aucun protocole strict n’a été imposé concernant les traitements ou les pratiques, et les agronomes ont sciemment évité de se mettre dans une posture de conseil, en préférant, en cas de problème, aider les agriculteurs à trouver leurs propres solutions plutôt que de leur suggérer des réponses théoriques inspirés de connaissances académiques. L’équipe de recherche a mené des entretiens tout au long de la saison, avec un double objectif : (i) comprendre les intentions des producteurs (motivations, modalités de mise en œuvre) ; (ii) recueillir des informations complémentaires sur les pratiques antérieures et leur justification.
Sept options issues des essais de prototypage ont été proposées :
- Association sorgho – arachide
- Association sorgho – soja
- Mucuna en culture pure
- Mucuna en relais du maïs
- Pois d’Angole en culture pure
- Association maïs – pois d’Angole
- Succession intra-annuelle niébé rouge / niébé blanc ou maïs
Les semences nécessaires ont été fournies gratuitement afin de faciliter la mobilisation des producteurs et de lever les contraintes liées à l’accessibilité et à la qualité des semences. Les quantités distribuées étaient calculées sur la base des densités de semis utilisées dans les « essais de prototypages », mais les producteurs restaient libres d’adapter l’itinéraire technique selon leurs préférences. De même, un engrais complet (NPK 14-23-14) a été distribué pour les systèmes intégrant du maïs (association maïs – pois d’Angole et Mucuna en relais du maïs), à la dose de 150 kg/ha, identique à celle des essais de prototypage.
Aucun engrais n’a été fourni pour les autres cultures, conformément aux pratiques des essais de prototypage, bien que les producteurs aient eu la possibilité d’en ajouter, à condition d’en informer le technicien. Aucun produit phytosanitaire n’a été distribué, mais les producteurs pouvaient en appliquer en informant le technicien chargé du suivi.
En parallèle de ces essais d’adaptation, les essais de prototypage ont été reconduits, et les producteurs ont été invités à participer à de nouvelles visites collectives (décrites dans le paragraphe précédent), à la fois pour commenter les systèmes de culture des essais en cours, et partager les expériences qu’ils construisent sur leurs parcelles d’adaptation.
Lors de la saison suivante, l’année 3 de l’étude, les producteurs ont eu la possibilité de reconduire le même système, avec des ajustements éventuels, de choisir un autre système de culture parmi les sept proposés (l’association maïs – pois d’Angole ayant été retirée faute de sélection l’année précédente), ou renoncer à participer aux essais d’adaptation. Les semences ont de nouveau été fournies gratuitement.
Le même technicien que l’année précédente était chargé du suivi des itinéraires techniques (opérations réalisées, dates, main-d’œuvre mobilisée), des observations régulières sur les parcelles (levée, maladies, ravageurs, inondations), et du relevé des rendements.
Évaluation des effets de la démarche sur les pratiques des producteurs – phase II
L’évaluation des effets de la démarche de co‑conception visait principalement à évaluer les changements de pratiques (quels changements et chez combien de producteurs) auquel la phase de co-conception avait contribué. Cette évaluation a été conduite par une étudiante n’ayant pas participé à la phase 1 en juillet et août 2022, soit durant la troisième saison de culture après la fin de l’intervention. Tous les producteurs enquêtés avaient participé au moins à une activité du projet, ce qui nous permet d’examiner les transformations auxquelles la démarche a vraisemblablement contribué, en particulier en matière de diversification à base de légumineuses.
L’évaluation s’est déroulée en deux vagues d’entretiens. La première vague a concerné l’ensemble des producteurs ayant au moins participé à une activité collective (atelier participatif ou visite commentée sur les essais de prototypage de l’année 1). Sur les 73 producteurs identifiés comme ayant contribué à la phase I, 61 ont pu être interrogés ; les autres étaient absents ou injoignables. Tous les producteurs ayant mis en place un essai d’adaptation ont été inclus dans cette première vague.
Les entretiens ont été réalisés à l’aide d’un questionnaire structuré, développé avec l’outil Kobo Toolbox. L’objectif principal était d’identifier les producteurs ayant poursuivi la mise en œuvre de pratiques innovantes après la fin du dispositif, et d’examiner dans quelle mesure ces pratiques pouvaient être reliées au processus de co‑conception. Pour cela, des questions portaient explicitement sur le lien perçu par les producteurs entre leurs pratiques innovantes actuelles et les apprentissages tirés des phases collectives et individuelles du projet.
Les pratiques d’un producteur étaient considérées comme innovantes si elles répondaient à deux critères : (i) elles différaient des systèmes de culture courants identifiés au début de l’intervention ; (ii) elles présentaient des similarités avec les systèmes proposés dans les essais de prototypage, notamment en termes d’agencement (associations sorgho‑légumineuses, successions intra‑annuelles niébé–culture de biomasse) ou d’utilisation de légumineuses atypiques pour la zone (mucuna, pois d’Angole).
À l’issue de cette première vague, les producteurs ont été classés en six types selon leur trajectoire d’adoption ou d’abandon des pratiques innovantes, comme présenté dans le Tableau 1 .
La deuxième vague d’entretiens, plus ouverts, a été réalisée auprès des producteurs ayant mis en œuvre un essai d’adaptation ou une pratique innovante au moins une fois en année 4 ou 5, soit après l’intervention (voir l’ensemble des types présentés au tableau 1, à l’exception du type 1.1). L’objectif principal de cette seconde vague était d’analyser les trajectoires de changement, en documentant finement les pratiques mises en œuvre année après année depuis la fin de l’intervention, mais aussi en cherchant à identifier les moments de transition, de stabilisation ou de rupture.
Ainsi, les guides d’entretien ont été établis de manière à comprendre les motivations à l’origine de l’adoption ou de l’abandon des pratiques innovantes, les sources d’inspiration mobilisées au fil des saisons, ainsi que les évolutions apportées aux systèmes innovants au cours du temps. Les guides d’entretien ont été spécifiquement adaptés à chaque type de trajectoire (du Tableau 1), ce qui a permis d’obtenir des données qualitatives détaillées sur les processus d’appropriation, de transformation ou de rejet des innovations issues du dispositif de co-conception.
Grâce à cette approche, la deuxième vague d’entretiens a permis d’établir des trajectoires techniques individualisées, mettant en lumière la diversité des dynamiques de changement et la contribution probable du projet à leur développement.

Résultats
Phase I : co-conception d’une diversité de systèmes innovants
Cette section de résultats propose une synthèse intégrée de trois études déjà publiées (Périnelle et al., 2021, Périnelle et al., 2022, et Périnelle et al., 2024), chacune portant sur des étapes différentes de cette phase de co‑conception. En nous appuyant sur ces trois études, nous proposons ici une lecture du cheminement global de la phase de co‑conception, depuis la traque aux innovations jusqu’à l’adaptation progressive des pratiques chez les agriculteurs, schématisé dans la Figure 2.
Au centre de la Figure 3 apparaissent les systèmes issus de la traque aux innovations, qui constituent le point de départ du dispositif et répondaient à des moteurs de changement spécifiques (e.g. production de biomasse, réduction des intrants, sécurisation alimentaire). Ces systèmes initiaux ont servi de base à la conception de neuf prototypes testés dans les essais de prototypage participatif (second cercle de la Figure 2) et mis en débat lors des visites commentées. Un premier résultat majeur est que les agriculteurs « des visites » ont évalué ces prototypes selon les mêmes critères que les agriculteurs « innovants » le faisaient pour leurs propres systèmes, à savoir (i) la productivité (rendements), (ii) la capacité du système de culture à maintenir ou améliorer la fertilité du sol, (iii) la flexibilité et rusticité du système de culture permettant de réduire les risques (retard de pluies, sol pauvre…), (iv) l’intérêt du produit récolté, notamment pour contribuer à la sécurité alimentaire du ménage (diversification de l’alimentation, aise pour la soudure), et (v) la gestion du travail, en terme de quantité de travail mais aussi de pénibilité (e.g. possibilité du buttage en traction animale) et de technicité (e.g. éviter d’abimer les cultures en associations lors du sarclage). Cela montre que les systèmes conçus localement répondent à des préoccupations largement partagées et qu’ils constituent une base solide pour une co‑conception contextualisée (Périnelle et al., 2021).
Le dispositif a par ailleurs mobilisé un large éventail d’agriculteurs : 73 producteurs ont participé à au moins une activité collective. La diversité sociale et technique des participants a permis de confronter les prototypes à des attentes et contraintes variées.
Parmi ces 73 participants, 39 ont mis en place un essai d’adaptation en année 2 (Figure 3, deuxième cercle), avec le choix de système de culture suivant : 19 ont choisi une association sorgho-légumineuse, 14 ont choisi une culture fourragère avec Mucuna ou pois d’Angole en pur ou en relais, et 6 ont choisi une succession intra-annuelle niébé rouge/ niébé blanc ou maïs. L’analyse des choix des producteurs concernant les systèmes de culture mis en place révèle que ces décisions ont été davantage influencées par les échanges collectifs (visites, discussions avec pairs et agronomes) que par les caractéristiques structurelles des exploitations (par exemple, la présence de ruminants ou la disponibilité en main-d’œuvre) (Périnelle et al., 2022).
Dans les essais d’adaptation, les producteurs ont progressivement adapté les systèmes à leur contexte, engageant un processus de conception pas-à-pas (Meynard et al., 2023) nourri par les échanges entre pairs et avec les agronomes, qui jouaient souvent un rôle de facilitateur. Parmi ces adaptations, certains producteurs ont changé d’option technique : par exemple, certains producteurs ayant testé le mucuna en année 2 (triangle marron) ont opté l’année suivante pour une association sorgho-légumineuse (triangle violet). Ainsi, parmi les 34 producteurs ayant conduit deux essais d’adaptation successifs en années 2 et 3 (figurés par des triangles dans la figure 3), trois dynamiques d’adaptation se dégagent :
- (i) Maintien du même système : 16 producteurs, dont la moitié ont modifié certaines pratiques (e.g. densité de semis différente de celle des prototypages participatifs).
- (ii) Changement de système en conservant la même logique : 13 producteurs, par exemple en passant d’une succession intra-annuelle à une association sorgho-légumineuse ce qui permet de garder 2 cultures sur la même parcelle tout en ayant un système plus flexible en termes de dates de semis.
- (iii) Changement complet de système et de logique : 5 producteurs, par exemple en abandonnant une culture fourragère seule (pois d’Angole) pour une association sorgho-légumineuse à graines.
Ces adaptations reflètent la perception de la flexibilité des systèmes par les producteurs, et leur niveau de connaissance des espèces. Ainsi, les associations sorgho-légumineuses ont été les plus mises en place et adaptées, car elles mobilisent des espèces familières et offrent de nombreuses possibilités d’agencement spatial. On observe que les échanges collectifs ont joué un rôle déterminant dans ces ajustements (Périnelle et al., 2024).
Phase 2 : Effets de l’intervention sur la culture de légumineuses trois ans après la fin du dispositif
Parmi les 73 producteurs ayant participé à au moins une activité collective, 61 producteurs (e.g. 84% des bénéficiaires) ont pu être interrogés. Les réponses aux enquêtes ont permis de classer les producteurs en croisant (i) la mise en place (type 2) ou non (type 1) d’un essai d’adaptation en année 1 et ou 2, et (ii) le moment de la mise en place de pratiques innovantes : sans pratiques innovantes (type x.1), mise en œuvre de pratiques innovantes en année 4 et/ou 5 (type x.2), et mise en œuvre de pratiques innovantes en année 6 (types x.3) (tableau 1 et figure 4).
Ainsi, sur cet échantillon de 61 producteurs, 26 producteurs (46 %) ont mis en place au moins une pratique innovante après la fin de l’intervention (types 1.2, 1.3, 2.2 et 2.3, du tableau 1 et de la Figure 4). Parmi eux, 80 % avaient expérimenté un essai d’adaptation (types 2.2 et 2.3 du tableau 1 et de la figure 4).
En année 6, soit trois ans après la fin du dispositif, 12 producteurs (20 %) ont mis en place une pratique innovante (types 1.3 et 2.3), qui apparaissent dans le cercle le plus externe de la Figure 3 sous forme d’étoiles. La majorité (9 sur 12) a opté pour des associations céréales-légumineuses.
Un cas particulier concerne un producteur ayant adopté en année 6 une succession intra-annuelle niébé rouge – niébé blanc sans avoir réalisé un essai d’adaptation (type 1.3). Il déclare avoir été inspiré par les visites collectives des essais d’adaptation 1 et 2, où cette succession avait été testée. Les 11 autres producteurs (type 2.3) avaient tous conduit un essai d’adaptation en 2018 et 2019. Parmi eux :
- 9 ont mis en place des associations céréales-légumineuses, dont 8 avec du sorgho (comme proposé dans les essais de prototypage) et 1 avec du maïs (option absente des essais de prototypage).
- Les légumineuses associées étaient principalement arachide ou niébé (options présentes dans les essais de prototypage).
- Les deux autres ont choisi des systèmes présents dans les essais de prototypage : une succession niébé rouge – niébé blanc et une culture de mucuna seul.
Concernant les sources d’inspiration mentionnées par les producteurs, la quasi-totalité des pratiques innovantes mises en place en 2022 découle des essais d’adaptation, à l’exception d’un producteur qui, après avoir testé du mucuna (2018) et une succession intra-annuelle (2019), a adopté une association sorgho-arachide en 2021 et 2022, en s’inspirant plutôt des essais de prototypage et des échanges entre pairs.
Tableau 1: Typologie des trajectoires des producteurs selon les résultats de la première vague d’entretiens (colonne «Essai d’adaptation »: mise en place d’un essai d’adaptation durant l’intervention ; colonne « Pratiques innovantes en 2020 et/ou 2021» : mise en place de pratiques innovantes après l’intervention, en année 4 et/ou 5 mais pas en année 6 ; colonne « Pratiques innovantes en 2022» : mise en place de pratiques innovantes en 2022 (et possiblement avant), et questions spécifiques posées lors de la deuxième vague d’entretiens
Type | Essai d’adap-tation | Pratiques innovantes en année 4 et/ou 5 | Pratiques innovantes en année 6 | Informations recherchées lors de la 2e vague d’entretiens 2 | Nbre produc-teurs | Exemple de trajectoire |
1.1 | Non | Non | Non | Pas d’entretien (absence de pratiques innovantes sur toute la période) | 17 | Participation aux visites collectives en année 1 seulement, sans mise en place en année 2. |
1.2 | Non | Oui | Non | -Comprendre les facteurs ayant influencé la mise en place de pratiques innovantes, -Identifier les raisons de la non poursuite des pratiques innovantes | 4 | Participation aux visites collectives en années 1 et 2, mises en place d’associations sorgho-niébé en année 4 et 5 |
1.3 | Non | Non | Oui | -Comprendre les facteurs ayant influencé la mise en place de pratiques innovantes ; -Décrire précisément les pratiques innovantes mises en place et les motivations sous-jacentes -Identifier les raisons de la non mise en place en année 4 et 5 | 1 | Participation aux visites collectives en années 1 et 2, mise en place d’une succession niébé rouge/ niébé blanc en année 6 |
2.1 | Oui | Non | Non | -Identifier les raisons de la non mise en place de pratiques innovantes | 18 | Participation aux visites collectives en années 1 et 2, mise en place d’un essai d’adaptation en années 2 et 3 (mucuna en relai de maïs), puis arrêt |
2.2 | Oui | Oui | Non | -Décrire les évolutions entre les essais d’adaptation et les pratiques innovantes -Identifier les raisons de la non poursuite des pratiques innovantes | 10 | Participation aux visites collectives en années 1 et 2, mise en place d’un essai d’adaptation en années 2 et 3 (association sorgho+ légumineuse), puis hors intervention en année 4 |
2.3 | Oui | Oui | Oui | -Décrire les évolutions entre les essais d’adaptation et les pratiques innovantes -Décrire précisément les pratiques innovantes mises en place et les motivations sous-jacentes | 11 | Participation aux visites collectives en années 1 et 2, mise en place d’un essai d’adaptation en années 2 et 3 (association sorgho+ légumineuse), puis hors intervention en année 4, 5 et 6 |

Dynamiques observées sur six ans
L’analyse des trajectoires révèle deux périodes distinctes :
- Années 1 et 2 : phase d’exploration
On passe des 5 systèmes innovants identifiés lors de la traque à plus de 8 dans les essais de prototypage (ajout d’associations maïs-pois d’Angole, mucuna en relais du maïs). Certains systèmes initiaux sont déclinés en variantes (ex. sorgho associé à arachide ou soja, niébé en succession intra-annuelle avec niébé blanc ou maïs). Les producteurs testent presque toutes les options proposées (sauf pois d’Angole + maïs), en les adaptant (interligne, inter-poquet). Cette diversité se reflète dans les deux premiers cercles de la Figure 2.
- Années 3 à 6 : phase de convergence La diversité se réduit progressivement : les producteurs tendent à converger vers quelques systèmes qui présentent moins de contraintes (large fenêtre de semis, bonne connaissance des espèces, accessibilité des semences) robustes, notamment les associations céréales-légumineuses. Certaines pratiques disparaissent (ex. pois d’Angole), tandis que d’autres se stabilisent (associations sorgho-légumineuse avec densité plus importante de la légumineuse que du sorgho). Même après la fin du dispositif, les producteurs continuent à mettre en œuvre ces associations (sorgho-arachide, sorgho-niébé, maïs-niébé), signe d’une forme claire d’appropriation.
Discussion
Un dispositif de co-conception innovant, qui permet d’initier des dynamiques de changement
Si les outils mobilisés dans cette étude ont déjà été documentés dans la littérature sur la co-conception, leur combinaison et leur articulation dans un même processus constituent une des originalités de notre dispositif.
- La traque aux innovations a constitué un point d’entrée essentiel. Elle a permis d’identifier des systèmes innovants développés par des producteurs de la zone pour les proposer à d’autres producteurs dans les essais de prototypage allant au-delà des études sur la traque aux innovations de Salembier et al., (2016), Blanchard et al., (2017) ou Verret et al., (2020) qui, s’ils proposent d’utiliser les résultats de la traque pour nourrir un processus de co-conception, ne vont pas jusqu’à le faire dans les études en question. Elle a fourni un socle pour construire des prototypes réellement ancrés dans les attentes locales (Périnelle et al., 2021). Elle a également révélé les critères de satisfaction des producteurs innovants, c’est-à-dire les repères mobilisés pour juger la pertinence d’un système. Cette double fonction – identification et compréhension des critères – a enrichi le processus de conception.
- Les essais de prototypage participatif, étaient des expérimentations-système (Malézieux et al., 2009 ; Debaeke et al., 2008) constitués de prototypes (Le Bellec et al., 2012) construits à partir des résultats de la traque aux innovations et d’ateliers participatifs. Ils ont servi à la fois (i) de supports d’évaluation des prototypes par les producteurs (Périnelle et al., 2021), (ii) de lieux d’apprentissage collectif lors des visites (Périnelle et al., 2022) et (iii) de plateformes d’interactions continues, ou objet frontière (Klerkx et al., 2012) entre agronomes et producteurs. D’un côté, les agronomes ont d’une année à l’autre, amélioré les prototypes testés, en s’appuyant sur leur expertise et les commentaires des producteurs ; de l’autre, les producteurs ont adapté les systèmes dans leurs essais d’adaptation, en s’appuyant sur l’accompagnement des agronomes, il s’agit ici de ce que Meynard et al., (2012) appellent une conception distribuée. Cette dynamique, fondée sur des itérations entre propositions techniques et adaptations paysannes, dépasse les démarches classiques de prototypage (Le Bellec et al., 2012 ; Husson et al., 2016). Cette démarche a permis un co-apprentissage durant lequel les chercheurs ont au moins autant appris que les producteurs, et se rapproche ainsi de celle des champs-école ou « farmer field school » (FFS) collaboratifs (Bakker et al., 2022).
- Les essais d’adaptation paysans, inspirés des « adaptation trials » étudiés dans Ronner et al., 2017, ont permis aux producteurs d’entrer dans un processus d’appropriation progressive, voire de conception pas-à-pas (Périnelle et al., 2024). En ajustant progressivement les systèmes à leurs conditions et connaissances, ils sont devenus concepteurs (Meynard et al., 2023), tandis que l’agronome adoptait une posture d’accompagnement. De telles changements de postures restent peu étudiées en contexte ouest-africain. Si de plus en plus de dispositifs de recherche et d’accompagnement laissent les acteurs concernés adapter les propositions techniques (e;g. Bagagnan et al., 2026), la manière dont ils influent le processus reste très peu documentée.
Ainsi, cette articulation d’outil a été pensée pour permettre la circulation des connaissances et apprentissages entre producteurs et agronomes, ce qui a structuré la dynamique de conception.
Parallèlement, la participation des producteurs s’est transformée : le nombre de participants actif a diminué, mais une implication plus forte de chacun a été observée, avec des évaluations plus argumentées et des propositions plus élaborées. Cette consolidation progressive a conduit à une diversification des options techniques dans les essais de prototypage et à des ajustements fins dans les essais d’adaptation paysan.
Cette approche hybride les forces de méthodes reconnues, tout en dépassant certaines de leurs limites. Là où le prototypage classique (Le Bellec et al., 2012) vise un système idéal cible, cette démarche privilégie le processus pas-à-pas. Elle ne se contente pas de montrer « ce qu'il faudrait atteindre », mais accompagne la trajectoire pour parvenir à une solution réaliste pour le producteur. En outre, notre approche repose à la fois sur des dynamiques collectives et individuelles ce qui est rarement le cas dans les approches classiques : les essais de prototypages ont servi d'« objets frontières » où le débat collectif permet à chaque producteur de mûrir un choix tactique pour sa propre exploitation, augmentant ainsi la légitimité et l'appropriation des innovations. Enfin, notre approche rompt avec la logique du « paquet technique » prêt à l'emploi à adopter tel quel. Elle reconnaît que chaque exploitation est unique et que la flexibilité du système est plus importante que sa performance brute en station.
Nos résultats montrent que, chemin faisant, les producteurs ont ajusté et se sont approprié les pratiques proposées, développant de nouvelles compétences et savoir-faire. Une dynamique de changement individuel s’est enclenchée, pouvant déboucher sur des trajectoires de changement durables (Bakker et al., 2021). Ici, les trajectoires se sont d’abord différenciées lors d’une « phase d’exploration » avant de se resserrer sur des associations sorgho légumineuses lors d’une « phase de convergence ». Les adaptations successives observées (Chantre et al., 2015), souvent simples mais cumulatives (Deffontaines et al., 2020), ont été favorisées par le collectif (Mawois et al., 2019), et traduisent un apprentissage actif. Cela confirme l’intérêt d’évaluer les dispositifs dans le temps, au-delà des études ponctuelles (Glover et al., 2019). En associant agriculteurs et agronomes dans la conception d’itinéraires techniques, cette démarche a permis d’adapter les innovations aux réalités locales, tout en renforçant leur appropriation, ce qui constitue un facteur clé de pérennité (Prost et al., 2023).
Les effets du dispositif : entre succès local et verrouillages structurels
L’évaluation ex post réalisée trois ans après la fin du dispositif de co‑conception apporte un éclairage essentiel sur la durabilité des transformations et les trajectoires d’appropriation des producteurs. Alors que de nombreuses interventions évaluent principalement l’adoption immédiatement post‑projet (Faure et al., 2010), cette analyse met en évidence la manière dont innovations et apprentissages évoluent dans le temps, dans un contexte marqué par de fortes incertitudes.
Environ 20 % des producteurs ont poursuivi durablement des pratiques de diversification, principalement l’association sorgho-légumineuse et l’introduction de légumineuses en rotation. Ce taux, modeste en apparence, révèle pourtant la capacité de certains ménages à maintenir, voire développer, des pratiques agroécologiques qu’ils se sont appropriés durant le processus de co-conception, et ce malgré l’absence de conditions favorables : soutien institutionnel inexistant, faible structuration des débouchés, dépendance économique au coton subventionné ou encore risques associés à la modification des systèmes vivriers.
Le maintien de ces pratiques de diversification était généralement motivé par la flexibilité des systèmes mis en place (larges fenêtres de semis permettant de s’adapter à la pluviométrie, possibilité de faire varier la densité de semis selon la fertilité du sol ou les outils utilisés…) et permis par une bonne connaissance des espèces concernées puisque le sorgho, le niébé, le soja et l’arachide sont bien connus des producteurs de la zone. Cela confirme l’efficacité des approches participatives fondées sur l’expérimentation paysanne et les apprentissages (Meynard et al., 2023). L’évaluation montre également que les pratiques ont été largement adaptées, plutôt que strictement adoptées : surfaces réduites, simplification des itinéraires techniques, réduction des densités de semis. Ces ajustements témoignent de trajectoires d’innovation différenciées en fonction des ressources disponibles, des objectifs familiaux ou des stratégies de réduction des risques (Darnhofer et al., 2010). Ils confirment que l’innovation agricole est rarement linéaire et que l’adaptation locale en est un élément constitutif.
Ces résultats soulignent enfin la nécessité de repenser les critères d’évaluation des démarches participatives, en intégrant des indicateurs dynamiques (taux d’abandon et de réadoption, adaptations locales, résilience face aux chocs, retours en arrière) plutôt que des mesures statiques (Sumberg, 2005), et de prendre en compte des dimension qualitatives liées aux perceptions des producteurs (Coe et al., 2025). Ils plaident pour des dispositifs de suivi longitudinal et des méthodes d’évaluation adaptatives, capables de capturer la complexité des processus d’innovation en milieu paysan (Blundo-Canto et al., 2020). Cette étude confirme que la durabilité des changements ne peut se réduire à leur adoption initiale : elle dépend de leur ancrage dans les systèmes sociotechniques, ce qui nécessite des interventions multi-niveaux (parcelle, filière, politique publique) et multi-acteurs (Darnhofer, 2015). Cette étude contribue à la compréhension des processus d’apprentissage dans l’action, en montrant comment l’expérimentation, la confrontation au terrain et les échanges entre pairs transforment progressivement les connaissances et les pratiques des producteurs. Même si les innovations ne sont pas maintenues, ces apprentissages constituent un capital mobilisable pour de futures transitions.
Cette étude éclaire plusieurs points cruciaux pour la recherche en agronomie. Elle documente comment les connaissances scientifiques (génériques) et les savoirs paysans (situés) s'hybrident pour produire des connaissances actionnables. Par exemple, l'adaptation des modes de semis dans les associations sorgho-légumineuses montre une convergence entre théorie agronomique et contraintes de travail (buttage en traction animale). De plus cette étude met en lumière certaines conditions nécessaires pour stimuler la capacité d'innovation des producteurs (accès aux semences, autonomie de choix, échanges entre pairs). Au-delà du Burkina Faso, cette démarche propose un changement de paradigme pour le conseil agricole au Sud. Elle suggère que pour accompagner la transition agroécologique, l'agronome doit abandonner son rôle de « diffuseur de techniques » pour celui de « facilitateur d'apprentissage et de conception ». Le succès de l'approche (20 % de maintien des pratiques innovantes trois ans après l'arrêt de l'intervention) souligne que le véritable produit de la co-conception n'est pas seulement le système de culture lui-même, mais le renforcement des capacités d'expérimentation et d'adaptation des producteurs (empowerment). En d'autres termes, elle montre que la durabilité d'une innovation ne dépend pas de seulement de ses performances techniques, mais de la capacité des acteurs locaux à continuer de la transformer pour qu'elle reste adaptée à un environnement changeant.
La co‑conception constitue donc un levier pertinent pour répondre au besoin, identifié en introduction, de repenser l’accompagnement du changement, en plaçant les producteurs au cœur du processus.
Dans un contexte dominé par la filière coton (SOFITEX), notre étude montre qu'il est possible de co-concevoir des innovations de rupture (introduction de nouvelles espèces comme le Mucuna) tout en restant suffisamment compatible avec le système dominant (respect des surfaces coton, vaine pâture), pour éviter les verrouillages du système sociotechnique. Mais ce dispositif centré sur l’échelle de la parcelle et sur la relation agronome-agriculteur montre des limites certaines : Les 80 % de producteurs n’ayant pas poursuivi les innovations pointent des verrouillages persistants, tels que le prix incertain des légumineuses, le manque de débouché pour la production, la subordination au coton de la disponibilité des intrants, ainsi que l’accès irrégulier aux semences. Cette observation résonne avec les travaux sur les transitions sociotechniques (Geels, 2004 ; Meynard et al., 2017), qui soulignent que les innovations de niche – ici, les systèmes diversifiés – ne peuvent se diffuser que si les régimes institutionnels et économiques évoluent simultanément. Il apparait important de favoriser des relais institutionnels avec des structures d’accompagnement permettant de pérenniser les dynamiques initiées, en intégrant les acteurs pérennes du territoire dans les démarches participatives.
En d’autres termes, la co‑conception peut initier des transformations locales, mais leur généralisation demande des changements structurels dans les politiques agricoles, les services de conseil agricole et les marchés. Ces résultats appellent donc à une articulation plus forte entre action locale et transformations structurelles. Pour que les changements d’échelle puissent avoir lieu, plusieurs leviers sont nécessaires, tels que le renforcement des services de conseil agricole, la structuration des filières de légumineuses, aujourd’hui encore peu attractives, l’amélioration de l’accès aux semences et intrants ; et des incitations publiques rééquilibrant les cultures vivrières face au coton (Côte et al., 2022). Ainsi, la co‑conception apparaît comme un outil puissant mais insuffisant si elle reste isolée ou si elle n’implique pas suffisamment d’acteurs concernés. Articulée à des interventions sur les dimensions sociotechniques, elle peut devenir un pivot pour soutenir la diversification agricole et, plus largement, la transition agroécologique dans les zones cotonnières d’Afrique de l’Ouest.
Conclusion
Cette étude montre qu’un dispositif de co‑conception articulant de manière originale la traque aux innovations, le prototypage participatif et les essais d’adaptation paysans constitue un outil intéressant pour accompagner la diversification des systèmes de culture. L’originalité du dispositif ne vient pas tant de chaque outil pris isolément que de leur articulation, qui vise à favoriser la circulation des connaissances, la confrontation des pratiques et une conception distribuée entre agronomes et producteurs. Ainsi notre étude présente une démarche participative originale de co-conception, qui a permis le développement d’une variété de systèmes adaptés aux contextes des producteurs, ainsi que la production de nouvelles connaissances sur les processus de co-conception de systèmes diversifiés dans un contexte verrouillé.
Cette articulation a facilité la création de prototypes ancrés dans les contextes locaux, documentant les ajustements successifs réalisés par les producteurs, et mettant en évidence des apprentissages mutuels rarement décrits en contexte ouest‑africain. L’évaluation ex post montre que, même si l’adoption reste partielle, le processus a produit un capital d’apprentissage durable et des trajectoires d’innovation différenciées, confirmant la pertinence d’un accompagnement fondé sur l’expérimentation et l’adaptation locale.
Cependant, la pérennisation de ces changements demeure limitée par des verrouillages structurels tels que des débouchés insuffisants pour les légumineuses, et la dépendance au coton : Si la co‑conception peut initier des transformations locales, sa mise à l’échelle nécessitera une articulation forte avec les services de conseil, les filières et les politiques agricoles, conditions essentielles pour soutenir durablement la transition agroécologique en zone cotonnière.
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